Polvbe, XII
ta CHAPITRE HUITIÈME.
en Asie, en Grèce, à des séances de lecture où les mêmes ridicules le frappent. Rome est en guerre avec les Parthes ; pas un lettré, pour ainsi dire, qui ne s'improvise historien et qui ne raconte les dernières campagnes. A Corinthe, où il vient en dernier lieu, son humeur moqueuse, déjà bien excitée , est mise plus fortement encore à Tépreuve. Là, dans le chef-lieu de la province d'Achaïe , comme on est plus près des oreilles romaines, c'est un débordement d'éloges, de mensonges et de déclamations. Pour le coup, Lucien n'y tient plus, la patience lui échappe ; il faut qu'il parle à son tour et qu'il dise leur fait à ces ridicules personnages qui se croient des historiens et qui ne sont que des sots. Il se met à l'œuvre, il se rappelle tout ce qu'il a entendu , tout ce qu'il a souffert, et il écrit plein de cette colère qui n'est que la révolte du bon sens. En quelques jours, et sans reprendre haleine , il achève son œuvre. Est-ce un traité? Est-ce une satire ? Ni l'un ni l'autre, à proprement parler. Imaginez un composé de moqueries, d'anecdotes, de réflexions, de conseils, le tout écrit de vene, avec une apparence de dessein suivi que l'on quitte à tout propos ; cette improvisation spirituelle , mordante , sensée , souvent légère et quelquefois éloquente , c'est ce qu'on appelle fort improprement le Traité de la manière d'écrire l'histoire.
Ouvrons ce livre. Voici d'abord une description plaisante de la maladie régnante. C'est une sorte de fièvre. Les gens d'Abdère eurent un jour le délire de la tragédie , à la suite d'une représentation de V Andromède d'Euripide, jouée pendant les grandes chaleurs de l'été; la guerre des Parlhes a fait naître le délire de l'histoire. — « Partout desThucvdidos, » des Hérodotes, des Xénophons. Certes Hérnclite avait bien » raison lorsqu'il disait que la guerre enfante tout ; du premier ï> coup, elle vient de mettre au monde une multitude d'histo- » riens. » — Dans cette agitation générale, Lucien ne peut rester oisif. Incapable de composer lui-même une histoire, il donnera du moins quelques avis à ceux qui se sentent propres à une
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lelle tâche. — « Il est vrai », ajoute-t-il, « que la plupart d'ena tre eux ne croient avoir besoin d'aucun avis, pas plus qu'ils » n'ont besoin de préceptes pour marcher, pour voir ou pour » manger; écrire Thistoire, c'est, à leurs yeux, la chose du 9 monde la plus aisée, et le premier venu en est capable, pour 9 peu qu'il sache énoncer ce qui lui vient à l'esprit. Et pourtant, » mon cher Philon, tu sais aussi bien que moi quelle est la 9 grandeur et la difficulté de ce genre de composition, lorsqu'on » se propose de faire, selon le mot de Thucydide, une œuvre » qui dure. » — Il a donc peu d'espoir de corriger ces esprits présomptueux et légers ; mais qu'importe î Qu'ils restent malades, si bon leur semble ; le médecin du moins n'aura rien à se reprocher * .
Lucien annonce qu'il va exposer en premier lieu ce que l'historien doit éviter, en second lieu ce qu'il doit rechercher. C'est la division de son ouvrage. La critique des défauts d'abord ; puis l'indication des qualités auxquelles on doit prétendre.
La première partie, qui est la plus longue, est d'un bout à l'autre une satire, et cette satire est la vraie raison d'être de tout l'ouvrage. Nous y voyons défiler tous les ridicules des historiens improvisés d'Asie et d'Achaïe. Éloges démesurés des généraux romains et dénigrement des chefs ennemis, récits fabuleux, tout-à-fait propres à faire rire ceux-là mêmes à la louange desquels ils sont composés, exordes emphatiques, invocations aux Muses , servile contrefaçon de Thucydide, consistant à lui emprunter ses personnages et jusqu'aux épisodes de son récit , mauvais emploi des mots latins sottement transcrits en grec, niaise afleclation de simplicité, enchaînement de syllogismes, descriptions prolixes, mélange de passages pompeux et d'expressions vulgaires, enfin ignorance complète des faits, des usages, des pays , donnant lieu aux plus étranges bévues, oubli de l'importance relative des événements, mensonges, confusions, désordre, voilà ce que l'auteur nous signale avec une profusion
d'exemples et une verve moqiieust» qui ne laissent pas l'intérêt languir un seul instant*. Quanta chercher un plan sous cette série de critiques, ce serait chose bien inutile. Un souvenir en appelle un autre ; les pensées se suivent et s'associent par une sorte de mouvement naturel, mais il n'y a là aucun ordre arrêté d'avance, rien de déterminé ni de réfléchi.
L'auteur a déblayé le terrain ; il lui reste à élever maintenant son édifice. Dire ce qui est nécessaire à l'historien, c'est sa seconde partie. Que lui demandera-t-il d'abord? L'intelligence politique et la faculté de s'exprimer ( (riveaiç izokctoài xoî iùvayn^ IppivevTuoi) ; s'il n'a pas cela , il n'y a rien à faire , tous les préceptes sont inutiles. Hais supposons-le pourvu de ces qualités indispensables ; ajoutons-y même cette expérience des choses, cette connaissance des coutumes militaires et civiles, sans lesquelles il serait exposé à mille méprises. Que lui faut-il de plus? Voici le point essentiel. Tout d'abord, l'indépendance du caractère et la pleine liberté du jugement , ces deux qualités que Lucien , dans ses satires morales , appelait êkvOspta xaî izccppYirjùx. — « Que l'historien 1» soit sans crainte , incorruptible , libre , ami de la franchise » et de la vérité, appelant , comme dit le poète comique , les » figues des figues et les pots des pots , n'accordant rien à » la haine ni à l'amitié, sans ménagement, sans pitié, sans » timidité, sans mauvaise honte; juge impartial, bienveillant » pour tous, mais non jusqu'à favoriser personne , étranger » vis-à-vis de tous ceux dont il parle, sans patrie, sans maître, » sans roi, indifférent à l'opinion de tel ou tel, et préoccupé » de rapporter seulement ce qui s'est fait. » Voilà pour les dispositions morales. Quant au style, qu'il soit clair, la clarté étant le premier besoin de l'histoire ; peu d'ornements, des figures simples et naturelles, parfois une certaine grandeur poétique dans la pensée lorsque les événements eux-mêmes sont grands, mais à la condition qu'alors même le langage
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resle exempt d'emphase *. La composition aussi demandera bien des soins. Il faut établir les faits : premier travail , fort difficile souvent ; puis les assembler purement et simplement , de façon à se faire à soi-même une sorte de sommaire qu'on transformera plus tard en une histoire proprement dite. C'est là que le génie de l'historien va se montrer. Comme le Zeus homérique, il embrasse tout d'un coup-d'œil, il voit l'importance relative et la place de chaque personnage et de chaque chose, il passe des uns aux autres sans effort. La matière lui est donnée, mais il la façonne et la dispose, comme les sculpteurs le font pour le marbre et l'ivoire. En fait d'exorde, quelques mots lui suffiront pour préparer l'intelligence de tout ce qui va suivre ; puis , immédiatement , un récit bien enchaîné qui se prolongera autant que les événements eux-mêmes en se réglant sur leur cours ; surtout pas de lenteur, une narration rapide, qui omette les petites choses et passe vite sur celles qui sont secondaires ; peu de descriptions, des discours appropriés aux [jersonnages et toujours clairs , aussi peu d'éloges et de blâmes que possible ; enfin la préoccupation constante de Tavenir qui seul juge les œuvres de la littérature et celles de l'art. C'est pour confirmer cette pensée, que Lucien termine par l'anecdote relative à Tarchilecte Sostrate de Cnide, qui, élevant le phare d'Alexandrie, lit graver son nom dans la pierre et inscrivit par-dessus, sur une couche de plâtre, celui du Plolémée qui régnait alors ; plus tard le plâtre tomba et le nom de l'architecte apparut seul : Sostrate avait songé à l'avenir ' .
Cette rapide analyse suffit à faire ressortir le caractère général de l'ouvrage. Il est bien clair que, si l'on veut à tout prix chercher querelle à Lucien, il est aisé de lui reprocher un plan assez mal suivi, des idées omises, des redites et, dans le détail, (|nel(|ues inadvertances. Un écrivain de valeur , Hippolyte Rigault, dans l'ouvrage que j'ai cité plus haut, s'est donné, je