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ne sais trop pourquoi, ce facile plaisir, tout-à-fait indigne d'un esprit aussi distingué ^ En réalité, traiter ainsi Lucien, c'est se refuser à le comprendre. S'il avait prétendu faire un traité complet et méthodique, on serait en droit de le critiquer de cette façon ; mais nous venons de voir qu'il n'en est rien. 11 s'agit d'un écrit de circonstance ; l'auteur le dit lui-même, et par le ton léger de son style, par ses anecdotes, par la grâce ironique de ses moqueries, il ne nous donne pas lieu un seul instant de nous y méprendre. De quel droit refuserions-nous de prendre son livre pour ce qu'il est? L'intention qui lui a fait écrire ces pages était-elle juste ? L'a-t-il réalisée? Les principes qu'il énonce sont-4ls exacts ? Et s'ils le sont, les a-t-il rendus propres à frapper les esprits par la manière dont il les a exposés ou interprétés? Telles sont, ce me semble, les seules questions que nous devions nous poser. Nous n'avons pas à rechercher ce que l'ouvrage de Lucien, autrement conçu, aurait pu être ; notre rôle est de le comprendre tel qu'il est et de l'apprécier. Et d'abord, quelle en est l'intention principale? Elle est énoncée dès le début et elle se manifeste partout : c'est de montrer qu'on n'écrit pas l'histoire comme on compose une amplification quelconque. Tout l'ouvrage n'est que le développement de cette pensée. Peut-on nier qu'elle ne fût alors aussi opportune que juste ? Sans doute nous ne possédons plus les écrits dont Lucien s'est moqué * ; mais une chose ressort clairement des passages qu'il cite et des commentaires qu'il y
1. Ouvr. cité, ch. VI, p. 33 et 34. — Toute cette thèse latine d'Hip. Rigault est conçue avec une étroitesse d'idées qui étonne. L'auteur part de ce principe que pour connaître réellement le beau, il faut être éclairé des lumières d'une philosophie toute spéciale. Lucien , par suite . n'y entendait rien.
2. Nous avons bien deux fragments de Fronton intitulés, dans le manuscrit où ils se sont conser\'és, l'un, de bello Parthico, l'autre. Principia fiistorirc ; le premier provient d'une lettre de consolation adressée par le rhéteur à Marc-Aurèle après les premiers revers des armes romaines: le second semble appartenir à un panégyrique de Lucius Verus. Lucien n'en avait ctTtaiuemeut pas eu connaissance quand il écrivit son paniplilet ; et s'il en avait connu quelque chose, il se serait bien gardé d'v faire la moindrf* alhuion.
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE CHEZ LUCIEN. 2é7
ajoute : c'est le matique de préparation sérieuse de la plupart des auteurs dont il se moque. Ce sont des sophistes, de purs lettrés, nous y voyons même figurer un philosophe ; tous semblent envisager les événements dont ils ont à parler comme un thème d'école ; aucun sentiment de la réalité, aucune expérience de la vie, nulle pratique des hommes ni des choses, et, par-dessus tout, nul amour de la vérité. Il s'agit pour eux de se faire valoir en écrivant; s'ils traitent de la guerre qui agite l'Orient plutôt que de toute autre chose, c'est que ce sujet est à la mode et qu'il répond aux sentiments du jour. Voilà ce que Lucien, au fond, leur reproche à tous. Admettons, si l'on veut, qu'il ait été injuste pour quelques-uns d'entre eux ; personne sans doute ne sera tenté de croire qu'il se soit mépris sur une tendance générale qui répondait si bien à l'esprit du siècle. Or n'était-ce pas une marque de grande clairvoyance et de ferme bon sens, que de sentir si fortemeni un ridicule, alors que tant de gens le transformaient presque en mérite?
Lucien a donc montré que l'histoire est une chose difficile et sérieuse. Maisquelles qualités d'esprit et de caractère demandel-elle et quelle préparation ? Sur ce point, je l'avoue, l'écrit est fort incomplet. Lucien en réalité n'a qu'une idée très-vague du genre d'études nécessaires à l'historien. Doit-il, comme le veut Mably, connaître le droit nnlurel, la politique, l'administration? Est-il utile qu'il ait réfléchi en philosophe au jeu des passions humaines ? Lui demandera-t-on encore d'être initié aux diverses législations, à la science économique, à la diplomatie, à la guerre ? Lucien comprend peut-être tout cela dans ce qu'il appelle, d'un terme trop général et trop vague, l'intelligence politique, mais il ne le dit pas en termes explicites. A vrai dire, ce n'était pas là ce qui l'intéressait , et peut-être d'ailleurs se sentait-il trop incompétent sur toutes ces questions pour essayer même de les aborder. En ce cas, nous aurions du moins à le louer d'avoir été du très-petit nombre de ceux <|ui n'aiment pas à parler de ce qu'ils ignorent.
Mais parmi les préceptes qu'il énonce formellement , il en esl
%iS CHAPITRE HUITIÉMB.
deux qui méritent surtout d'attirer l'attention, l'un purement littéraire , l'autre moral.
Au point de vue littéraire , ce qu'il recommande avant tout à l'historien , c'est la simplicité et la clarté. Â cet égard , je ne crois pas que la critique moderne puisse être en dissentiment avec lui. Oui . la clarté du récit est bien , comme il l'a vu , le premier besoin de l'histoire ; car celle-ci a pour mission spéciale de faire la lumière. La vie des sociétés humaines est assez émouvante par elle-même pour que celui qui entreprend de la retracer n'ait guère à craindre de laisser ses lecteurs indifférents. S'il a peu d'imagination ou de passion , les choses dont il parle en auront pour lui. Quelle est donc sa véritable tâche? C'est d'instruire, et pour cela démettre chaque chose dans son jour. Comprendre et faire comprendre, débrouiller la trame souvent compliquée des événements , les faire passer devant nos yeux de telle façon qu'ils aient chacun leur vrai caractère et qu'ils s'expliquent les uns les autres , tel est le rôle qui lui appartient. Certes . nous n'irons pas jusqu'à souhaiter pour cela que les dons plus rares du génie lui fassent défaut. Il y a autre chose (jue de la clarté chez les Hérodote et les Thucydide, chez les Tite-Live et les Tacite ; et Lucien avait trop le sentiment du beau pour méconnaître ce qu'ils ont de grand , de touchant et de pathétique. Aussi voulait-il que le récit s'animât d'un souffle poéti(|ue, lorsqu'il touchait aux grandes scènes de la ^ie des peuples. Mais l'erreur qu'il combattait . c'était de croire que des ellets de style peuvent tenir lieu d'un exposé instructif et lumineux. Il avait affaire à des rhéteurs , et il avait mille fois raison de leur dire que la première chose dont ils devaient prendre soin pour bien écrire l'histoire, c'était d'oublier la rhétorique*.
1. Comparer ropinion de Fénelon {Lettre à l'Acad. française, ch. VIII): c Un IiisU>rieu doit retranelier beaucoup d'épithètes superflues et d'autres 1 orueiueuts du discours; par ce retranchement, il rendra son histoire plus f courte, plus vive, plus simple, plus gracieuse... Son histoire sera assez » ornée pourvu qu'il y mette , avec le véritable onlre . une diction claire.
Au point de vue moral , c'est la franchise et rimpartialité qu'il met en première ligne. Il est en cela d'accord avec Fénelon. On sait comment celui-ci, dans sa Lettre à l'Académie française, ayante parlerd'un projet de traité sur l'histoire, s'est approprié la pensée et presque les expressions de Lucien : — a Le bon historien », dit-il , « n'est d'aucun temps ni d'aucun » pays ; quoiqu'il aime sa patrie , il ne la flatte jamais en rien. » L'historien français doit se rendre neutre entre la France et «l'Angleterre.... Il évite également les panégyriques et les » satires; il ne ûiérite d'être cru qu'autant qu'il se borne à dire, » sans flatterie et sans malignité , le bien et le mal ^ » Voltaire à son tour a repris pour son compte le même précepte ; « Il » n'appartient qu'au philosophe d'écrire l'histoire. Le philosophe » n'est d'aucune patrie , d'aucune faction *. » Malgré cette double autorité, la vérité de cette pensée a été contestée, et l'on a durement reproché à Lucien ce mot d^êŒohç, sans patrie, par lequel il semble exiger de l'historien comme un renoncement au moins provisoire aux sentiments les plus sacrés'. Voyons donc rapidement ce que vaut ce reproche.
L'écrivain grec , dans le passage que j'ai cité et qui a été ainsi critiqué , a donné au précepte qu'il exprimait une forme concise et frappante. Pour faire mieux entrer sa pensée dans les esprits , il l'a exprimée avec celte sorte d'exagération voulue et nécessaire que tous les écrivains se permettent quand ils en sentent le besoin. Au fond , il est trop évident que ni chez lui, ni chez ceux qui l'ont imité , de telles manières de dire ne doivent être prises dans un sens rigoureux. On oublie, lorsqu'on traite Lucien si injustement , qu'il y a une relation étroite dans
> pure , courte et noble. Nihil est in hisloria, dit Cicéron , pura et illustri » brevitate dulciua. L'histoire perd beaucoup à être parée, i Thiers , daus la préface do sou Histoire du Consulat, a écrit aussi (juc la première qualité de riiistorieu était l'intelligence. C'est , sous une autre forme , la pensée même de Lucien.