Hipp. Rigault, ouvrage et chapitre cités
350 CHAPITRE HUITIËME.
son écrit entre le passage incriminé et celui où il tourne en ridicule les rhéteurs qui transforment Thisloire en panégyrique. La satire précède et explique le précepte. Il vient de se moquer avec infiniment de raison des prétendus historiens , qui , racontant la guerre entre les Romains et les Parthes, exaltent de parti pris leurs compatriotes et déprécient Tennemi en toutes choses. Une sorte de dialogue s'établit dans sa pensée entre lui et ces flatteurs éhontés. — « Vous n'êtes », leur dit-il . « que des «adulateurs; l'historien digne de ce nom ne flatte personne. Que » venez-vous ici me vanter, à chaque page le génie de l'empereur Det la fortune de Rome? Le vrai historien n'a ni empereur » ni patrie.» Voilà le mot qui fait scandale. Quoi de plus juste pourtant au sens où le prend Lucien ? Non , lorsqu'il faut juger entre les siens et les ennemis, l'historien n'a pas de patrie. On aura be^u plaider les droits du cœur, la science , à moins de cesser d'être elle-même , ne peut admettre qu'un motif à ses jugements , la vérité. Est-ce à dire que l'historien doive cesser d'être homme? Nullement ; il lui est permis certes de regretter les défaites et les faiblesses des siens, mais il lui est défendu de les dissimuler ; il lui est permis de frémir de joie au récit de leurs grandeurs et de leurs succès , mais il lui est défendu de les exagérer. Son récit nous passionnera d'autant plus que , sous l'équité inaltérable des appréciations , nous y sentirons plus fortement palpiter un cœur humain. Mais en vérité, où Lucien dit-il le contraire? Sa pensée est incomplète ; soit. Est-elle dangereuse? Assurément non. Le danger pour récri\ain n'est pas de trop oublier ses passions, c'est au contraire de se laisser trop dominer par elles ; et ce qu'il faut lui demander, c'est d'être toujours en état de reprendre à un moment donné la pleine possession do son jugement, afin que rien ne trouble en lui la \nr n«'lle dos choses. Le mol de Lucien n'a pas d'autre sens , (»l c'est aussi ce (|ue Fénelon et Voltaire ont dit apn^s lui Insisirr «l.nanlnuo sur les détails do col écrit . r • serait lui prètor une importance à laqiiollo Lucien lui-méuie n'a jamais prétendu. On Ta loué suffisamment quand on a reconnu a\er
quelle grâce et quel agrément l'auteur y a multiplié les observations justes. Ce sont des traits de vérité qui se succèdent, et qui , tombant sur un bon esprit , doivent stimuler en lui la réflexion. Satires et préceptes , tout procède d'un même fond de bon sens et d'instruction classique. Le traité, dans son ensemble, e^t une sorte de manifeste contre l'envahissement de l'histoire par la rhétorique des sophistes. Ayant les qualités d'un manifeste , il en a aussi les défauts ordinaires. La préoccupation de combattre et de railler les mauvais écrivains du jour y est plus forte que celle d'être sérieusement utile aux bons écrivains de l'avenir. Si l'on y cherche une étude attentive et délicate des difGcultés de l'histoire , une One analyse de tous les embarras où l'historien peut se trouver, et des conseils précis qui lui permettent de s'en tirer , assurément on sera déçu. Aussi n'est-ce pas un livre à méditer. Toute son efficacité est dans l'élan qu'il donne et dans l'impression générale qu'il éveille. C'est un avertissement , et rien de plus. Considéré comme tel . il est excellent. Lucien a raison dans ce qu'il dit et il sait se faire entendre. Que peut-on demander de plus à celui qui se charge seulement d'avertir ?
Le Maitrc de rhétorique et le Lexiphane.
L'écrit intitulé le Maître de rhétorique tient de près par la pensée générale à celui que nous venons d'analyser. Dans l'un comme dans l'autre, c'est à l'art des sophistes contemporains que Lucien en veut. Ridicule lorsqu'il prétendait se substituer à la science propre de l'historien et en tenir lieu, cet art ne lui semblait pas moins sol, ui moins méprisable, alors même qu'il se renfermait dans son domaine incontesté. Non content de le chasser par un pami)hlel mordant du lorrain (|u'il usurpait, il le poursuivait en (•onsé(|uencc jusque dans sun domicile, dans l'école.
Î5i CHAPITRE HUITIÈME.
11 a été question ailleurs des allusions personnelles contonues dans cet écrit ; j'ai ici le droit de les écarter pour m'attacher uniquement aux idées. Oublions donc Pollux, et ne voyons que la rhétorique des sophistes d'un côté, le goût de Lucien et ses critiques de Tautre.
L'art des sophistes consistait à parler selon le goût du jour sur des sujets le plus souvent fictifs et surtout à improviser ^ Le sophiste, devant ses disciples ou devant des auditeurs étrangers, développait ordinairement, à Taide de tous les procédés énumérés dans les traités, les idées et les sentiments d'un personnage imaginaire, placé dans une situation donnée. C'était là proprement ce qu'on appelait iiûérn , un exercice oratoire. Nécessairement tout y était artificiel comme le sujet luimême. Faire semblant d'être ému sans émotion réelle, jouer l'emportement, l'indignation ou la douleur, se servir tour-àtour de l'apostrophe et de la prosopopée, monter et descendre toute réchelie des tons oratoires, depuis les plus attendrissants jusqu'aux plus violents, tel était le genre de talent auquel prétendaient ces virtuoses de la parole. Et leur habileté était telle, que la plupart d'entre eux en venaient à discourir ainsi sans préparation apparente, sans réflexion préalable, sur un sujet qui leur était suggéré à l'improvisle. Il est vrai que pour accjuérir d'abord et entretenir ensuite ce savoir-faire qui semblait tenir du prodige, ils passaient la plus grande partie de leur \ie à s'exercer, afin de se meubler l'esprit de développements tout prêts. Ils finissaient de la sorte par cx)nnaitre si familièrement toutes les ressources possibles de chaque idée et de chaque sentiment, qu'au premier appel une amplification appropriée à la circonstance leur apparaissait. Leur voix même, à force de travail, était devenue capable de modulations étranges, tantôt tristes et sourdes, tantôt sonores. Acteurs bien plus qu'orateurs,
1. Sur les exercices principaux des sophistes, leur enseignetneni , leurs discours publics, on peut consulter la préface de Kayser en tête de son Philoatrate , éd. de Zurich . p. iij-vi ( reproduite dans le tome II du PhUostrntr de la Biblioth. Teubner ).
ils jouaient leur role en conscience ; leurs discours tenaient de la tragédie et de la comédie, quelquefois même du dithyrambe, car ils chantaient plus encore qu'ils ne parlaient. Le comble de Tart était d'arriver à cette facilité suprême de l'illustre Polémon de Smyme, qui souriait tout en déroulant à perte de vue dans ses improvisations les périodes les plus savantes et les plus compliquées, à peu près comme un acrobate exécute , le sourire aux lèvres, ses tours de force ou d'adresse •.
Voilà le genre d'éloquence dont Lucien se tnoque dans son Maître de rhétorique. Il suppose qu'un jeune homme, désireux de devenir orateur, vient le trouver et lui demander conseil. Que doit-il faire ?
Autrefois, lui répond Lucien, on se tuait de fatigue pour apprendre le dur métier de la parole , mais à présent tout est simplifié. Il y a deux routes qui mènent à l'éloquence : Tune douce, facile, fleurie ; l'autre escarpée et raboteuse. Laquelle prendre ? Deux maîtres sont là qui vont nous renseigner. Le premier est robuste , il a le teint hâié, la démarche ferme, l'allure vive ; si nous voulons le suivre, il nous mènera par la route difficile. «Travailler, passer les nuits, boire de l'eau, » s'obstiner à la tâche, ce sont là, suivant lui, des choses néces- » saires et indispensables ; il est impossible sans cela d'arriver » au terme , et le pins désagréable de tout, c'est qu'il exigera » pour ton voyage un temps considérable, des années entières ; » car il ne compte pas par jours ni par mois, mais bien par » olympiades '. » A l'en croire , il faudrait étudier sans cesse les anciens orateurs, Démosthène et Eschine, comme si Philippe nous menaçait encore, comme si l'on n'avait pas inventé depuis leur temps bien d'autres moyens de parvenir I Laissons cet ennuyeux et écoutons l'autre.
Celui-ci est beau , il a une démarche noble, un air efféminé, une voix douce ; ses cheveux sont frisés ; les plus doux parfums s'exhalent de sa personne. Aucune élude préalable ne sera
1. Pliilostrate , Vies des Sophistes , I, 25. 7, d'après Uérode Atticus.