Philostrate, II, 10, ii
2. Voir surtout, dans Philostrate , ce qui est dit d'Hérode Atticus et de son séminaire, II, 10, i; Cf. II, 1, xiv.
i5h CUAPiTRE HUITIÈME.
vérité en quoi que ce soît était pour lui une chose superflue et même géuante. Sou rôle était de parler, au sens le plus étroit du mot, c'est-à-dire de répandre au premier signal la plus longue série possible de phrases brillantes et sonores. Tout sorupule de réflexiofi Teut rendu hésitant et par conséquent Teât ralenti ; au contraire, plus son esprit était vide d'idées sérieuses, plus il vibrait aisément sous l'impulsion des souvenirs suscités en foule.
Le Leaiphane est loin d'avoir, en tant que satire, la méoàe portée que le Maître de rhétorique. Au lieu-d'y critiquer en général la prétendue éloquence des sophistes, Lucien n'y tourne en ridicule qu'un travers, spécial à quelques-uns d'entre eux, celui des soi-disants atticistes. Quelques mots d'explication sont nécessaires à ce sujet.
La langue grecque n'avait pas traversé sans éprouver de notables altérations la longue période de près de cinq siècles qui s'étend entre les conquêtes d'Alexandre cl le règne de Marc- Aiirèle. Chacun des peuples qui avaient subi l'ascendant du génie grec avait aussi, par une réciprocité nécessaire d'influence, mis son empreinte sur le langage des Platon et des Démosthène. Syriens, Juifs, Égyptiens, Romains, tous, en apprenant plus ou moins à le parler, avaient contribué à le modifier peu à peu. D'ailleurs, indépendamment même de ces influencfs étrangères, la langue grecque ne pouvait rester immuable. Elle avait subi la loi commune du changement. Il en résulu qu'il se fit de jour en jour un écart plus sensible entre les façons de s'exprimer courantes et celles dont s'étaient servis les anciens prosateurs ; et comme ceux-ci restaient toujours les modèles classiques , cette différence ne pouvait passer inaperçue.
La critique des Alexandrins fut la premièix' à étudier de près les textes et par conséquent les manières de parler vieillies qui s'y rencontraient. Les grammairiens grecs du temps de l'Empire furent leurs héritiers. Habitués dans leurs écoles à expliquer les œuvres des orateurs et des philosophes qui
LA CRITIQUE LITTÉRAUE CHEZ LUCIEN. ir.9
avaient illustré autrefois Athènes, ils daanaient à leurs ainiiteurs le gens des mots qui étaient passés de mode aussi bien que celui des termes spéciaux à la langue du droit et des affaires. Souvent même ils ne se contentaient pas de renseignement oral , et ils publiaient des recueils d'expressions accompagnées de commentaires. Ces curieux investigateurs de l'ancienne langue attique , si attentifs à en déterminer les usages, à dire quelles formes et quelles locutions elle avait acceptées ou rejetées, furent appelés ou s'appelèrent eux-mêmes les Attidsies. Nous en connaissons aujourd'hui encore un assez grand nombre, et parmi ceux-là, beaucoup appartiennent au règne d'Adrien. Le goût d'archéologie qui était alors à la mode s'étendait donc à la littérature.
S'il ne s'était agi que d'un travail de comparaison grammaticale entre l'ancienne langue ot la nouvelle, tout aurait été digne d'approbation dans cette tendance. Mais il en était tout autrement. Ces vieilles expressions et ces locutions oubliées, précisément parce qu'elles n'étaient familières qu'aux initiés, prenaient pour eux un charme particulier. Ils éprouvaient le besoin de s'en parer, afin de bien montrer qu'elles leur appartenaient en propre, et pour ne pas ressembler à tout le monde. Us composaient donc des ouvrages, uniquement en vue d'y placer les mots rares dont ils étaient si fiers. Dans ces ouvrages, le sujet n'était rien et les expressions étaient tout. Il faliait trouver le moyen d'en écouler le plus grand nombre possible et de faire un sort à chacune d'elles. On imagine aisément quelles énumérations de choses bizarres , quelles incohérences de pensées, quelles accumulations indigestes de mots pouvaient naître d'un esprit de grammairien principalement occupé de ce double désir.
C'est un personnage de cette sorte que Lucien a mis en scène, pour s'en moquer, dans son Lecoiphane. Lui-même, sous le nom de Lycinos , est censé rencontrer le prétentieux auteur auquel il donne ce nom ; celui-ci porte un manuscrit sous le bras ; c'est l'écrit qu'il vient d'achever. Naturellement , il est
inutile de le prier beaucoup pour qu'il se décide à en donner lecture ; mais avant même de rien lire, les quelques mots qu'il a échangés avec Lycinos ont suffi à laisser voir sa prodigieuse sottise. C'est un homme qui ne peut se résoudre à parler comme tout le monde : pas un mot ne sort de sa bouche qui ne soit ridicule ; ce sont des expressions bizarres , les unes surannées, les autres empruntées à la poésie , d'autres encore inventées par lui-même , car il a fini par se croire tout permis en matière de langage. Son écrit est le récit d'un banquet; il a eu l'intention, en le composant, de rivaliser avec « le filsd'Âriston », c'est-à-dire, pour parler comme tout le monde, avec Platon. En réalité on ne peut rien imaginer de plus sot. Le prétendu banquet n'est qu'un prétexte pour faire passer comme à la file toute une longue série de mots dont Lexiphane a dû se composer un recueil. Aussi voit-on le récit courir à travers les plus ineptes divagations, pour ne pas laisser échapper ces expressions curieuses, qu'il faut à tout prix colloquer quelque part. Ces niaiseries pourraient se prolonger indéfiniment , si Lycinos , malade d'ennui et de dégoût , n'y mettait bon ordre en interrompant le lecteur : — a Assez , Lexiphane , s'écrie-t-il , « assez de banquet et de lecture 1 La tête me tourne et j'ai mal » au cœur. Vraiment je me demande où et en combien de temps D tu as pu rassembler tant d'ingrédients nuisibles , et en quel x> endroit tu as tenu renfermé jusqu'ici cet essaim de mots 9 étranges et difformes , les uns inventés par toi-même , les » autres qui étaient enfouis profondément et que tu as tirés de » leur oubli V » -•- En parlant ainsi, il avise le médecin Sopolis, et il le prie de traiter Lexiphane , malgré ses protestations. Un breuvage administré sur-le-champ au malade produit un effet surprenant. De son estomac soulevé s'échappent tous les vieux mots attiques ; une bonne purgation complétera sa guérison '. L'esprit de Lexiphane est ainsi dégagé de tout ce qui l'obsédait ;