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Il se veùvii donc dai'.s le Vciulômois, venant seulement à Pai'is à (les intervalles de plus en plus éloignés. Il habite lanlôt Saint-Cosme, tœillel de la Touraine^ tantôt Bourgueil, où il j)rend le déduit de la chasse, avec des chiens que lui a donnés Charles IX. Il aime à converser avec les Muses, sous les ombrages de la foret de Gasline, entre la fontaine qui! a consacrée à Hélène de Surgères et la fonlaiue Brlkrie, dédiée à Remy Bellean. D'autres fois, il s'enferme dans une solitu(!e absolue, se livrant lout entier au feu de la composilion et au charme de la lecture. On sait, en elfet, qu'il a toujours voulu être seul pour Iravailler, et que, déjà, lorsqu'il élait épris de Cassandre, il disait à son valet :
Je veux liie en Irois jours Tliliade (riloiuèie Et, pour ce, Corydou, forme bien l'huys sur moy.
Ou, encore, il s'occupe de jardiiuige : « 11 sa voit beaucoup de beaux secrels, fust i)0ur ))lauler, fust pour semer'. «
S'il pleure la itcrte de bon nombre de ses plus fidèles disciples el amis, il a, en revanche, contr,u;l(\ avec l{^ recteur du collège de Boncourl. (ialland, une
' Biiicl.
amitié qui ne sera rompue que p;ir la mort, et encore sera ce cet ami de la dernière heure qui, un jour, élèvera un monument n sa gloire et prendra soin de sa renommée. Galland! lui écrit notre poëte :
Galland, ma seconde àuie, atrébatique race, Encor que nos aïeu.v ay'nt emmuré la place De nos villes bien loin, la lionne j)rès d'Arras,
La mienne près Vendosmo
Cela n'empêche pas que les trois belles Grâces, L'honneur et la vertu n'ourdissent le lien Qui serre de si près mon cœur avec le tien. Heureux qui peut trouver, pour passer lavanlure, De ce monde, un amy de gentille natiue, Comme tu es, Galland, en qui les cieux ont mis Tout le parfaict requis aux plus parfaits amis. Jà mon soir s'embrunit et déjà ma journée Fuit vers son occident, à demi retournée; La Parque ne me veut, ni ne peut secourir; Encore ta carrière est bien longue à courir. Etc.
Ce fut chez le fidèle ami auquel il adressa ces beaux vers, que Ilonsanl h.iltilail, lorstju'ii venait à Paris, pendant les div dernières années de sa vie. Ce fut chez lui qu'il travailla à la correction de se^ œuvres, et ([u'il prépara l'édition de 'J584, la ilernière faite de son vivant. Il y revint encore une fois, en 1585, l'année même de sa mort, au mois de février, c( il y demeura jusiju'au 15 du mois de juin,
(liiiant lequel temps il ne bougea presque du lil, tourmenlé par ses gouttes ordinaires \ »
Encore il me resldil eiiirc tant de mal-heurs, Que la vieillesse apporte entre tant de douleurs, Dont la goutte m'assaul pieds, jambes et jointure, De chanter, jà vieillard, les métiers de Mercure.
Désireux de revoir eiieoie une fois son pays et d'y mourir, Ronsard, hors d'état de supporter les fatigues d'un voyage à cheval, se fait faire, chose fort rare à la lin du seizième siècle, un coche, dans lequel il revient àCroix-Yal, accompagné de Galland. Désormais, sa vie extérieure est terminée, et il ne nous resie plus qu'à assister à sa longue et doiiloureuse agonie.
Depuis le mois de juin jus(|u'au mois de décemhre, é})0(|ue de sa moil, il change constamment d'hahitntion : il va de Croix-Val à Saint-Cosme, de Saint-Cosmc à Saint-Gille, cherchant partout le repos qui le fuit. Au mois d'octobre, il ne se fait plus aucune illusion sur fou état, et il écrit à Galland, « qui étoit retourné à Paris, (ju'il est devenu fort failde cl fort maigre depuis (juinz(! jours; qu'jl craint que les feuilles d'automne ne le voieni lomber avec elles, et il le prie inslamment
' lîiiicl.
de revenir auprès de lui'. » Quelques jours après avoir reçu les sacrements en grande dévotion, il se met au lit. « Me voilà au lit, dit-il, attendant la mort, terme et passage commun d'une meilleure vie; quand il plaira à Dieu m'appeler , je suis tout prêt de partir. » Galland arrive à Saint- Gilles le 30 octobre, et ramène son ami à Croix- Val.
La maladie, loin d'avoir paralysé les facultés poétiques de Ronsard, semble, au contraire, les avoir ravivées; son esprit seulement est tout entier tourné du côté de l'cternilé : il adresse à son âme cette épigramme, imitée de celle que l'on attribue à l'empereur Adrien : la fin rachète le mauvais goût du commencement :
Ameiellc Uonsaidciettc, Mignardelette, doucolclte, Très-chère liôtcssc de mon corps.
Tu descends là-bas faiblclette, Pâle, maigrelette, seuletle.
Dans le froid rovaume des morts.
Passant, j'ay djt : suy ta i'orlune, Ne trouble mon repos ; je dors.
Toujours jaloux de sa renommée et préoccupé de
' Binet.
l'avenir, il veut ensuite coui})Oser son épitaphe; ou y sent encore une dernière trace d'orgueil, mais bien atténuée par la pensée de la mort :
Ronsard reposé ici qui, liardy, dès l'entaucc, Détoiiniji d'ilélicon les muses en la France. Suivant le son du iutli et les traits d'Apollon; Mais peu valut sa muse encontre l'aiguillon De la mort qui, cruelle en ce tombeau l'enserre; Son âme soit à Dieu, son corps soit à la terre.
Pour que Ronsard se compose à lui-même une semblable épitaphe, il faut qu'il ait fait un bien grand pas vers la perfection chrétienne, ou qu'il ait de bien grandes inquiétudes sur l'avenir de son œuvre. Est-ce bien là le poète qui disait jadis :
fins dm' (juc 1er, j'ay lini mon (luvrage,
qui aujourd'hni ne dit pas un mot de l'immortalité (jui l'allend, et parle à peu près de lui comme il pourrait le faire du j)remier venu.
Son àme soit à Dieu, son corps soit à la terre.
Combien je prélëre à celle épitaphe les benux •^oiiniils publiés sous le lilre de : Dcniicrs vers de
Pierre de Bomard. Ceux-là sont vérilablcineiil empreints d'une haule poésie :
Quov, mon àmc, dors-lu, engourdie en la niasse ! La trompette a sonné ; serre bagage et va Le chemin déserté, que Jésus-Chrisl trouva, Quand, tout mouillé de sang, racheta notre race ; C'est un chemin fâcheux, borné de peu d'espace, etc.
Par un dernier nionvement de réminiscence clnssique, il s'écrie :
Il faut laisser maison et vergers et jardins, Et chanter son obsèquc à la façon du cygne Qui chante son trépas sur les bords méandrins ; C'est fait, j'ay dévidé le cours de mes deslins J'ay véscu ; j'ay rendu mon iiom assez insigne.
On sent, clans ces vers admirables, la trace du dernier combat qui se livre dans son fime entre l'orgueil et les pensées surnaturelles; combat (pii finit par le tciomplie absolu dv. son courage et de sa foi.
Au mois de décembre, peu de jours après avoir composé ces sonnets et ces stances, il se fait conduire à Saint-Cosme : ce devait être son étape finale.
Le caractère de Ronsard se retrouve jusque dans ses derniers moments.
Rinel rapporte que « pour recevoir les consola-
- lt>2 — lions religieuses, il fil venir un aumônier issu de noble maison » qui lui demande» de quelle résolution il voulait mourir, « Qui vous fait dire cela, mon bon amy? répliqua assez aigrement Ronsard; « je veux mourir en la religion catholique, comme mes ayeulx, bisayeulx et trisayeulx., et comme je l'ai assez témoigné par mes écrits. Et alors, devant les religieux assemblés, il commença à discourir de ses actions « aACc une grande repeii tance. » Le dimanche 22 décembre, il Ol son leslament. Il laissait ses biens divisés entre l'Eglise, les pauvres et ses parents ; puis, il célébra avec ferveur la fêle de la Nativité.
Comme on lui proposait encore de manger pour soutenir ses forces, il répondit |)ar ces vers :
Toute la viande qui entre Dans le goul'lie ingrat de ce ventre Inconlinenl, sans iVuit ressort ; Mais la belle science exquise, Que par l'ouye j'ay apprise, M'aceonij)agne jus(prà la inorl.
Enlin, le vendredi 27 décembre 1585, Ronsard s'éteignit à deux heures de la nuil; il élait âgé de soixante cl un ans huit mois et seize jours.
Il lui eusev(di dans le (did'iirde l'Eglise de Saint- Cosme.
La nouvelle de celte mort, rapportée à Paris par Galland, y causa une émotion profonde. Pendant quelque temps, il ne fut question que du grand poêle que la France venait de perdre : Galland, Binet, Jamyn, Passeraf, Garnier, d'autres encore, le chantent à l'envi comme un héros, presque comme un iJieu.
Galland, dans la pieuse sollicitude de son amitié pour celui qui l'appelait sa seconde âme,\ou\ul lui donner un dernier gage d'affection, et lit célébrer pour lui, le 24 février 1586, un service solennel dans l'église de Boncourt. Il fut chanté par les musiciens du roi, qui voulut rendre ainsi un hommage jtnblic de son estime pour le poëte de sa coui', et qui, peut-être, se reprochait intérieurement son ingratitude. La petite chapelle eut peine à contenir la foule qui vint assister à !a cérémonie funèbre; tout ce que la cour et la ville avaient de plus illustre se pressait sous ses voûtes. Le cardinal de Bourbon et plusieurs autres grands personnages furent, au dire de Binel, contraints de se retirer, tant la foule était grande.
Ce service fut, selon l'usage, suivi d'un repas, après lequel celui qui fut plus tard le cardinal Du Perron, et qui portait alors l'épcc, n'étant j»as encore dans les ordres, prononça l'oraison funèbre. Son discours est un intéressant échantillon de la
— 1-24 — prose clevre de la lin. du seizième siècle, un curieux nmalgame du profane el du sacré, au niilieu duquel on dislingue de grandes beautés. Plusieurs j)assages en sont écrils avec une véritable éloquence.
« Quelles choses ferons-nous, disait-il, pour célébrer dignement ce que nous avons reçu de lui? Quels tombeaux, quelles statues, quelles colonnes, quels temples, quels autels lui édifierons-nous? Quelles fleurs, quelles offertes, quelles effusions répandrons-nous en sa sépulture? En combien départies diviserons-nous ses cendres, comme les Égyptiens divisèrent les membres d'Osiris, leur patron et leur bienfaiteur? Quels combats poétiques, quels jeux, quelles solennités instituerons-nous en faveur de ses obsèques, afin que tous les jioëtes s'assemblent d'an en an, au jour de ses funérailles, pour disputer le prix de la poésie, comme ils faisaient aux anniversaires d'Amphidamas? etc. »
La péroraison d(î ce long discours est assez remarquable :
« Tu as donc ici maintenant, ô grand Ronsard, ces derniers devoirs et ces derniei's honneurs funèbrcîs, qui le sont offerts de la part d'une àme pleine de passion et de piété à ton endroit. Tu as maintenant ici les essais et les prémices de mon éloquence, si l'on [leul a))|K'ler éloquence des pa-
rôles el des plainles proférées par la (loiileiir, lesquelles, en somme, quelles qu'elles soient, le sont dédiées et consacrées... Tu as, sans doute, ici l'ornement de tous lesornemenls qui te doit être le plus agréable... Le présent que je te fais, c'est cette oraison funèbre... Repose donc maintenant en paix, ô «rrand Ronsard, grand ornement des Muses et de la France. Et vous, qui avez assisté aux obsèques du grand Ronsard, quand vous serez arrivés en vos maisons, annoncez à vos enfants, et que vos enfants annoncent à leurs enfants que vous étiez nés sous si bons et si beureiix auspices que d'avoir anjourd'liui aidé à inbumer et ensépulturer le plus grand des poètes qui ait jamais été entre les François. »
On pourrait faire un volume de toutes les pièces grecques, latines, françaises et italiennes qui furent composées à l'occasion de la mort du poète, el qui se ti'ouvenl recueillies à la lin de ses œuvres, sous le titre de Tombeau de Bomard. Contentonsnous d'y voir d'éclatants hommages rendus à sa mémoire, et gardons-nous de les lire ; car, généralement, elle; sont dépourvue^ de valeur et peu dignes de celui qu'elles honorent.
Fonglenq)S encoi'e après sa mori, llonsaid est universellement considéré, à Ici jioini ijuc donner ini sonfjlel à linnsard, est un synonyme de com-
mcllre une faute de français. Mais une petite pierre, hélas ! suffira pour précipiter du haut de son piédestal ce colosse aux pieds d'argile. On sait que ce fut Malherbe qui la lança. Voulant rayer de l'œuvre de Ronsard ce qui ne plaisait pas à son génie froid et méthodique, il en vint à tout effacer ; et ainsi, sous celle influence, souveraine au commencement du dix-septième siècle, pâlit d'abord, puis s'éclipsa pendant deux cents ans, la gloire d'un des poètes lesplus féconds et les plusdistingués de la France.