DERNIÈRES ANNÉES DE RONSARD
Les dernières années de Ronsard sont remplies de mélancolie; ce n'est même pas assez dire : sa vieillesse s'écoule dans une sombre tristesse; on sent qu'à partir de la mort de Charles IX, ses illusions s'envolent une à une, et, à mesure que son dégoût du monde augmente, son amour pour ses chères solitudes de Saint-Côme et de Croix-Yal devient plus intense. Nous allons montrer maintenant Ronsard aux prises avec une des plus poignantes douleurs que le cœur d'un homme puisse ressentir, avec celle qui devait faire le plus souffrir notre poëte; nous allons le montrer se survivant à luimême :
Comme poëlc, d'abord. Non pas qu'avec l'âge sa Muse ne prenne un vol aussi élevé que par le passé, ni ipic son génie s'affaiblisse. Certaines
pièces, adressées à ITenri Jll, P Equité des Vieux Gaulois, les Muses délogées sont aussi lielles que les meilleures pièces de sou plus beau temps, que la Remontrance au peuple de France, ou le Discours des misères de ce temps. M;iis il y a vingt ans et plus qu'il est au faîte de sa gloire, et, comme les Athéniens se lassaient d'entendre appeler Aristide le Juste, les Français se lassent d'entendre appeler Ronsard le Prince des poi'tes. Ils sont tellement affamés de nouveauté, que le chantre de Cassandre et d'Hélène voit deux antres écrivnins lui succéder dans la faveur publique : ce sont Desportes et du Barlas. Les élégants, le monde de la cour lui préfèrent le poëte voluptueux, qui, pour chanter l'amour, sait trouver des vers plus passionnés encore, et j)lus pleins, surtout, du (eu de la jeunesse. La clianson contre Une nuit trop claire, ou celle de Rosette, pour un peu d'absence, font oublier désormais la pièce fameuse: Mignonne, allons voir si la rose.
A côté de ce rival, un autre encore se dresse devant lui, plus dangereux, peut-être, sinon dans le temps présent, au moins dans l'avenir. La révélation du talent de du Bartas fut pour lionsard un coup terrible, quoi.'pie, au premier moment où il eut connaissanc;^ de l;i Semaine, il n'.iit pu se défendre d'un si'nliment ('r.idmir.itiou ])()ur la beauté de ses
— li)9 — vers. Voici en quels Icrmcs Collelel, le lils, reiitl compte de celle première impression : « Ouelqu'un apporta la Semaine, de du Barlns, cl, oyant dire que c'étoit un livre nouveau, Ronsard fut curieux, quoiqu'il fût engage dans un jeu d'imporlance, de le voir et de l'ouvrir, et, aussy tost qu'il eût lu les vingt ou I rente premiers vers, ravy de ce début si noble et si pumpeux, il laissa tomber sa raquette, et, oubliant celle partie, il s'écria: Oh! que n'ai-je fait ce poëme! Il est temps que lionsard descende du Parnasse et cède la place à du Barlas, que le ciel a fait naître un si grand poêle. »
Il se remet, cepcndani, de ce premier moment d'émotion, et, voyant l'enthousiasme avec lequel les calvinistes, par esprit de parti, et bon nombre d'autres, par une admiration sincère, accueillaient la Semaine, il oublie sou impression première et cherche à dénigi-er son rival. On avait été jusqu'à dire que du Barlas, en une Semaine, en avait fait plus que Ronsard en toute sa vie. Dans son dépit, il adresse à Daurat ce sonnet, où l'on sent le souffle d'un esprit tiigri et mécontent:
Ils ont mciili, Dorât, cimix qui le vciilieal dire Que Ronsard, dont la Musc a conleuté les roys, Sçail moins (|ue du Barlas cl {|u'il ail par sa voix lîcndu ce U'nioignage ennemi de sa Ivre. Ils oui lueuli. Durât; si bas je ne respire.
Je sçay trop (jiii jo suis, cl mille et mille fois
Los plus cruels tourments plutosl je souflViroys
Qu'iui aveu si contraire au nom que je désire.
Ils ont menti, Dorât ; c'est une invention
Qui part, à mon avis, de trop d'amliition ;
J'aurais menti moi-même en le faisant paroître;
Francus eu rongiroit, et les belles-sœurs.
Qui trempèienl mes vers dans leurs graves douceurs,
Pour un de leurs enfants ne nie voudroient cognoitre.
N'csl-ce pas encore n du Barlas qu'il pensa il , lorsqu'il dit :
Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre, Ny ces vers ampoulés, dont le rude tonnerre S'envole outre les airs. Les uns font mal au cœur Des lecteiu's dégoûtés ; les autres leur font peur.
Pour peu qu'on essaie de lire enlie les lignes, on pcul facilemenl discerner la jalousie qui perce dans les dernières productions de Ronsard. On voit, îi la fin de sa vie, ce hardi novateur, ce prince des poêles, qui avait pu dire avec vérité, en s'adressanl à la Pléiade, dans un moment d'ivresse :
je suis seul vostre étude,
Vous êtes tous issus de ma Muse et de moy ; Vous (Mes mes sujets et je suis vosirc rov,
se prendre d'une crainte lerril)ie sur son ave-
nir et prcsscnlir vaguement le sort qui l'attend :
Nous devons à la mort et nous cl nos ouvrages ; Nous mourrons les premiers, le long reply des âges En roulant, engloustit nos œuvres à la fin.
Il corrige alors ses œuvres avec un soin minutieux; il doute de lui-même; il semble se reprocher la voi(! qu'il a suivie et prévoir que cette gloire qu'il a tant aimée, pour laquelle il a travaillé pendant toule sa vie, qui a été son unique but, est sur le point de lui échapper.
A cette première cause de tristesse, viennent encore s'en joindre d'autres. Si le poêle voit pâlir son étoile, l'amant aussi a perdu ses espérances et devient mélancolique. Cassandre l'a lassé par son inflexible rigueur; Marie, la belle Angevine^ est morte après avoir été aimée de lui pendant six ans, et a emporté dans le tombeau la meilleure partie de son -cœur.
Comme on voit sur la branche, au moys de mai, la rose
Rendre le ciel jaloux de sa belle coulcin,
Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct du jour l'arrose,
La grâce dans sa feuille cl l'amour se repose.
Embaumant les jaidins cl les arbres d'odeur.
Mais battue ou de pluyc ou d'excessive ardeur.
Languissante elle mcint, leuilleà i'cuillc déclose.
- llt> —
C'osL L'u vain (ju'il essaie d'oublier sa douleur dans les bras de beautés plus clémentes; c'est en vain qu'il cberche à s'élouidir :
Mainlcuant, je poursuis toute amour vagaboude ; Ores j'aime la noire, ores j'aime la blonde, Et, sans amour certaine en mon cœur éprouver, Je cbcrclie ma fortune où je la puis trouver.
Il aima alors une antre Marie, celle qu'il appelle Sinope el Genèvre. Ce dernier pseudonyme cache le nom d'une Geneviève Raut, qui tenait le cabaret du Sabot, dans le faubourg Saint-Marcel. Ce doit être à cette dernière que fait allusion l'auteur du Temple de Ronsard :
L'on pourra voir encor, dans la (piatriesme pièce, Comme aujourd'hny in lais l'amour à Ion hoslesse.
Cet emportement ne convienl j)as à la nature de Ronsard, et, sur la lin de sa vie, il s'éprend d'une affection tout idéale el enq)reinte môme d'une teinte de tristesse, pour une des filles d'honneur de la reine, Hélène de Surj^ères.
L'amour véritable n'entra, ou jieut le dire, pour rien dausceltc sortcde jeu d'esprit, qui dura jusqu'à la lin de sa vie. Ce fut d'abord sur l'ordre de Catlie- 1 inc ili' Mt'dicis, qu'il ((unmenra à chanter Hélène
— Ho —
qui, paraît-il, élait loin de posséder les qualités propres à charmer un cœur de poëte. Duperron ^ dit qu'elle élait spirituelle, mais Irès-laide. Il ajoute: « qu'elle lenoit beaucoup à sa réputation, et qu'un jour, se trouvant chez le cardinal de Retz avec lui, elle le pria de composer une jjréface pour les œuvres de Ronsard, et d'y dire hautement que le poëte ne l'aimoit pas d'un amour impudique. » Duperron lui répondit assez méchamment, en lui disant qu'en guise de préface, elle n'avait qu'à faire placer son portrait.
Hélène fut le dernier objet de l'amour de Ronsard; il l'aima respectueusement jusqu'à sa mort, et, peu avant ses dernieis jours, il écrivait à Galland, son intime ami, de « présenter ses humbles baisemains à mademoiselle de Surgères, et de la prier d'employer sa faveur auprès du trésorier régnant, pour lui faire payer quelques années de sa pension. »
Voih'i où en était réduit, en 15(Si, le pnëte qui avait le plus conirihué à faire passer les .]luses d'Italie en France! Il essayait d'exploiter l'amour au profit de ses intérêts. Reconnaissons, cependant, que, dans les pièces nombreuses adressées à Hélène, il y en a bon nombre où la nature ardente du poëte
' l'eri'oniiiana.
— lit —
se réveille et jellc de suprêmes éclairs. N'oublions pas que c'est à elle (pril a adressé son plus charmant sonnet :
Oiiaïul vous serez bien vieille, au soir à la chandelle, etc.
Par un dernier surcroît d'inlbrlune, le couilisan est aussi en disgrâce. Henri III se lasse de la poésie de Ronsard. Lui qui, d'abord, avait été l'un de ses plus grands admirateurs, qui aj)j)renait jiar cœur les vers qu'il lui adressait après Montconlour, il fait à Ronsard un des plus grands affronts qu'un poëte puisse recevoir : il lui demande d'écrire en prose! On sait que « le prince avoit institué une assemblée qu'il faisoit deu>: fois la semaine, en son cabinel, j)Our ouïr les hommes les plus doctes qu'il pouvoil, et même quelques dames qui avoient étudié sur un problème toujours proposé par celui qui avoit le mieux fait à la dernière dis])ute\ » Henri III chargea Ronsard de soutenir, en sa présence, les vertus actives, contre Desportes, qui devait soutenir les vertus morales'. Quelle tristesse ne dut pas ressentir le vieux poêle, en se voyant condamne à cette tâche ingrate, en voyant sa prose préférée à ses vers par l'autorité royale, qui exerçait, à ses
' D'Aiibi^nié, Ilistoiri' universelle.
- Ia:s deux discours ont t'ié retrouvés à \;\ liihlio[li("'(|U(' do Co- [wnliniruc.
yeux, la plus Icrrililo censure. >j'esl-on pas autorisé à croire que, tandis qu'il prononçait, en présence d'une assemblée d'élite, l'ennuyeux discours qui est arrivé jusqu'à nous, une indicible tristesse s'emparait de lui, et qu'en voyant Desporles, son émule, se préparer à lui ré|iondrc, il sentait l'envie qui le mordait au cœur? L'hy{)Otlièse est d'autant plus plausible, que Henri III le chargea, une autre fois, de discourir sur l'envie. Qui sait si le malicieux Valois ne cherchait pas à s'amuser aux dépens de son vieux courtisan?
Que l'on ajoute, à ce sombre tableau, que la mort est venue le frapper dans ses affectionsles plus chères; qu'il a vu successivement tomber du Bellay, Jodelle, Belleau, et l'on comprendra sa tristesse. Feu à peu, il abandonne davantage la cour et revient à son Vendômois, à ses prieuiés de Croix- Val et de Saint- Cosme. Il est bien plus raisonnable d'attribuer sa retraite à de telles causes qu'à celle que Binet essaie de fliire accepter : « Vray est que depuis douze ans, les aoulles fort douloureuses l'a voient tellement assailly qu'il lui étoit presqu'impossible de suivre la court, joinct qu'il n'avoit été onc(|ues, de son naturel, courtisan importun et ne se pouvoit contraindre aux heures des grands. Voilà pourquoi
celte familière privante ne fust telle que sous
le roi Charles. »