LES ÉGLOGUES DE RONSARD
Ronsard, en tenlanl, dans sa téméraire audace, d'acclimater en France la [)oésie pastorale, s'exposait d'avance à un échec certain. Vouloir/introduire à la cour des Valois les églogues qui plaisaient à celle de Ptolémée et d'Auguste, vouloir s'essayer dans le
* M. Gandar, dans sa rcinaniuable Étude sur Ronsard, a trop finement analysé sa poésie épique et lyrique, pour qu'il y ail lieu, de notre part, à revenir sur ce sujet. La moisson a été trop bien faite par lui pour qu'il reste, dans ce champ, rien d'utile à glaner. Nous nous contenterons d'étudier, en cette seconde partie, la poésie pastorale et les satires de Ronsard et nous la terminerons par une courte appréciation de ses opinions philosophiques.
eenrt) où avaieiil excellé Tliéocrite el Virgile, e'élail coniniellre un anachioiiisnie énorme, el • le succès passager qu'obtint le poêle n'excuse pas son erreur. Piien, ni les mœurs, ni la langue, ni même le génie de Ronsard, ne pouvait justifier celle tentai ive.
Il y a des geni'es incompatibles avec telle ou lelle époque, comme il y en a d'aulres qui doivent nécessairement y fleurir. Le seizième siècle devait cire un siècle lyrique cl, au besoin, aurait pu devenir un siècle éj)ique ; mais il ne pouvait absolument pas convenir au développement de la poésie pastorale.
Celle poésie, en ell'el, est toute de décadence; elle est le dernier produit de la civilisation la plus raffinée. Il faut bien se garder de la confondie avec C(Mle poésie priiuitive, imprégnée (\n parfum de la nature, qui cliante la vi(^ des peuples pasteurs, et qu'on trouve; dans les liltérainres antiipjes, f/é[)isode chatmant de Rutli el de Booz, le poëm(^ des Travaux et des Jours ^ m; rentrent pas dans ce que j'appelle proprement le genre pastoral qui, selon moi, demande des contrastes. Dans ridyllect l'égloguc, le poëte, las des bommes, (]c. leurs liassions el du luxe que la civilisation introduit tons les jours, essaye d'en revenir à la vie pure el calme des cbamps el de re|H'en(lre les alluirs
sim[)lGs cl le Ion naïf du vieux temps qu'il regrette. Mais qu'on ne s'y trompe pas, celle naïveté apparente, celle simplicité recherchée caclient mal une élégance qui se trahit malgré elle, et qui perce, à chaque inslaiit, ces enveloppes rustiques. C'est ce que Virgile fait entendre à merveille par son vers célèhre :
Si caiiimiis silvas, sllva; sint coiisulc (lii;n;o
On veut sans doute en revenir à la nature ; mais on trouve que, telle qu'elle est, la nature est par trop grossière ; la houe des chemins ôle un grand charme aux promenades ; le feuillage des ar.hres a besoin d'élre émondé; les habitants des champs prêtent peu à la poésie. Il est bien permis, après tout, d'idéaliser quelque peu la nature, alin de ne pas trop choquer les élégants visiteurs que l'on se propose d'amener à sa suite. Alors, on latissc les avenues; on coupe l'herbe trop haute ; on habille ces villageois trop rusliijues. Bientôt il se trouve que, par des gradations sucœssives, au lieu d'abandonner les habitudes de la ville, on les a tout simplement transportées aux cliamps. C'est ainsi que Virgile fait parler Tircis et Corydon sur le ton de Varius et de Pollion, et que Florian donne à ses bergères le costume de madame de Pompadour.
[jus mœurs du seizième siècle rendaient à peu près impossible nne poésie de ce genre. N'oublions pas que la nation qui va, à la fin du quinzième siècle porter la guerre en llalie , est presque, littéi'airement parlant, une nation barbare. Or, comme Thomme des premiers âges, unpeupledans l'enfance n'aime pas beaucoup la vie des cliamps ; le prestige de la gloire militaire l'éblouit et l'attire ; il aime mieux manier la lance que le soc de la cbarrue. La richesse et le luxe le tentent également; il néglige le reste pour les atteindre : c'est ce qui arrive en France, au seizième siècle. La nation perd peu à peu sa rudesse au contact de rilalie, sa voisine, depuis longtemps, déjà, plus polie qu'elle; elle rapporte de ses excursions à l'étranger, la passion des lettres et des arts, et, en suivant les traces de sa rivale, elle Téclipse. Ce n'est assurément pas au moment où la Renaissance est à son apogée; quand se construisent le Louvre et les Tuiiei'ies ; (juand les Cèles de la cour des Valois rivalisent avec celles de Venise et de Florence que le goût de la simplicité laistique j)eut revenir à la France, Il faut cpu) sa fièvre artistique soit tombée et qu'elle ait épuisé, jusqu'à satiété, les jouissances de la civilisation. Il faut qu'elle en arrive un jour à se dégoûter (U; V('r,«^ailles, pour avoir l'idée de construii'c Tnanon.
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La langue dont dispose Ronsard, se prêle également mal au genre pastoral qui, consistant surtout dans les nuances, dans la délicatesse de l'exécution, dans le contra'^le de la j)errection de la Ibrnie avec la rusticité du sujet, demande, avant tout, une langue formée, arrivée même à son |)liis haut point de perfection, telles qu'étaientcelles qu'employaient Théocrile et Virgile. On ne se représente pas le grec d'Hésiode, le latin d'Ennius servant à la poésie bucolique. Le français de Ronsard est tout à fait dans des conditions analogues, et ne se prèle pas mieux à la pastorale \
Les langues jeunes ont toujours je ne sais quelle càpreté, quel caractère de rudesse qui touche d'assez près à la grossièreté; elles sont impuissantes à exprimer les nuances; elles disent les choses, non pas trop simplement, mais ti'O}) crûment, de telle sorte qu'il y a parfois dissonance entre la pensée et l'expression. Là où la pensée appellerait un mot fin et délicat, la langue n'en fournit qu'un vulgaire, (|ui choque le lecteur; là, au conliaire, où il en faudrait un énergique, on n'en peut tiouver qu'un ({ui paraît fade et plat.
' N'y aurait-il même pas un curii ux parallèle à faire entre Ennius et Ronsard, qui vont tons deux puiser à la source grecque, grœco fonte, et qui tentent chacun de faire goûter à leurs compatriotes, encore l)arbarcs, les beautés atliquesï
Les langues jeunes nianquenlsiutoiil de souplesse: c'est en vain que le poêle a recours à tous les aiiifices imaginabirs pour les j)lier el les assouplir à son liié ; elles demeurent rebelles à ses efforts.
On pourrait, sans Irop d'exagéi-ation, les comparer à ces étoffes solides, mais grossières, qui ne pourront jamaiss'adapter aux conlours du corps, ni en dessiner liarmonieusemcnt les formes.
En dernier lieu, le génie de Ronsard est peu )roprè à la poésie bucolique; il a, sans doute, (je le montrerai ailleurs), le senlimentdela nature ; mais cela ne suffit pas pour l'églogue. II ne connaît que superficiellemonl cotte existence des pasteurs, dont il vante les cbarmes; il ne s'y intéresse ])as. Il aime de tout son cœur sonVendômois, ses abbayes, sa chère forêt de Gastine; mais c'est d'un amour tout idéal. Le pittoresque des sites le séduit ; les frais ombrages l'invitent à une douce et mélancolique rêverie ; mais il n'a pas le culte de la campagne pour elle-même. Son génie mfde et fier est, on le sent, plus à l'aise dans l'épopée ou dans l'ode, que dans la pastorale. Francus, Enéc, Ajax sont des compagnons qu'il préfère de beaucoup à Ménalque et à Lycidas.
De plus, certaines idées arislocralicpies viennent conslamnieni si' nirlcr à ses vers.
Ses bergers s'appclant Guisin, Navarriii, Urléanlin, ne sont bergers que pour la forme cl font résonner, sur leins chalumeaux, des sujets que Ronsard croit plus dignes du Louvre que le nom d'Amaryllis.
Mais qu'importaient ces raisons au génie aventureux du poëte?
L'Italie avait cultivé avec succès la poésie pastorale ; il a lu avec admiration YAminte et le Pastor Fido, récemment introduits en France. 11 veut, à l'exemple des poètes latins, s'essayer dans tous les genres, imiter partout les Grecs, et s'élançant hardiment sur leurs traces, « il embouche le flageol bravement, » comme l'a dit Yauquelin de la Fresnaye.
Si Ronsard ne se rend pas compte des obstacles qui entravent sa route, le lecteur sérieux devra se les rappeler avant d'ouvrir ses églogues ; autrement il se dégoûterait vite de cette fade lecture, et, voyant cette sorte de parodie des plus charmants vers de Virgile, ce bizarre accoutrement des bergers, ces noms si harmonieux de Lycidas et de Philis changés comme l'a dit Roileau, en ceux de Pierrot et de Toinon, il fermerait le livre pour ne plus le rouvrir. Si, au contraire, il se place en face de la réalité, et considère Ronsard aux prises avec les diftîcultés multiples dont nous venons d^
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parler, une sorlo de ciiiiosilé peut Je saisir, el il se demaiidei'a coiiimenL I^onsart) esl venu à boni de son eiilrej)rise. J'ose lui proniellre (pi'il sera parlois récomjiensé de son courage el fpie, de temps à aulre, d'heureux passages viendront charmer agréablement son oreille.
Ces obstacles, reconnaissons-le tout daboid, à la louange dcFionsard, s'il ne s'en rend pas un compte exact, il les senl du moins vaguement. C'est ainsi que, prévenant le reproche de présenter à la cour des poëmes indignes d'elle, il suppose toujours que les « enlreparleurs » sont des personnages haut placés et lait sans cesse revenir sur leurs lèvres des sujets politiques. Mélibée, ïyrcis, Lycidas, Galalée, Amaryllis s'appellent désormais, je le repète, Guisin, Carlin, Xandrin, Câlin et Margot, allusions plus que transparentes : toujours, comme l'a fait remanpier Sainte-Beuve, ses bergers déj)loi"cnt (pielque trépas illustre, ou chantent un royal hyménée. Ronsard comprend à merveille le peu d'intérêt que la sim[)le idylle offrirait à ses lecteurs, et, lors mème(|u'il vante les mérites de la nature et soutient qu'il la préfère à l'ait, il a bien soin de reiiibellir el de la rendre digne, non plus des consuls, mais des rois.
C'est en vain (ju'imitant un passage de Saiina/ai', il dit. (Ml comniL'iKianl ses éuloitiies :
Des libres oiselets plus doux est le ramage
Que n'est le chant contraint du rossignol eu cage,
Plus belle est une nymphe en sa cotte agraffée Aux coudes demi-nus, qu'une dame coiffée
D'artifices soigneux
Pour ce, je me promets que le chant solitaire Des sauvages pasteurs doit davantage plaire (D'autant (pi'il est naïf, sans art et sans façon). Qu'une plus curieuse et superbe chanson.
En réalilé, ses bergers ne sont pas aussi sauvages qu'il veut bien le dii'e ; ils sont grossiers^ ce qui est bien différent. Il contredit lui-même, un peu plus loin, ce qu'il vient d'avancer, et il explique en ces termes que ses bergers ne doivent point être considérés comme des bergers ordinaires :
Pour ce, Envie, si tu pinces
Son nom de brocards légers.
Tu faux ; car ce sont grands princes
Qui parlent, et non bergers.
Et ailleurs, revenant encore sur la môme idée, il ajoute :
Ce ne sont pas bergers d'une maison chaïupeslre Qui mènent, pou» salaire, aux champs leurs brebis paislre; ' Mais de haute famille et de race d'aïeux, Fils de roys, dont le sceptre a fait, en divers lieux, Trendjler toulc l'Europe et, en toute assm-ance. Conserve les troupeaux dans les herbes de France.
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Du tnoniciit que Uonsnrd n ainsi ;iiiol)li ses beilîors, il secroil quille envers ses lecleiirs. L'cs:^enliel, pour lui, c"esl d'enlever h ses pcr.^onnages leur cnraelère elinm|iètre, el de les nieltrc en élat de pouvoii- monter dignenienl Tesealier du Louvre,
C'est, du reste, une erreur assez exeusablc chez le poêle ; car elle est partagée par tous seseonlenijiorains, Marot, qui a écrit des églogues avant lui, Baïf et Belleau ne savent pas davantage demeurer dans la simplieilé. Tout ce que l'on peut dire, c'est que Ronsard, avec son génie incontestablement supérieur, aurait pu ne pas suivre aveuglément la voie tracée j^ar eux.
Il comprend aussi la difficulté que lui crée la langue dont il dispose, et s'ingénie de mille façons à la vaincre. Cette langue sonore, dans laquelle il a tenté d'imiter le sublime Pindare, il s'efforce, à [)résent, de la rendie naïve, commettant ainsi une triple erreur; car, d'un côté, l'églogue ne demande pns toujours la naïveté ; de l'autre, la naïveté ne consiste pas dans les mois, mais dans les idées, et enfin celte qualité délicate, presque insaisissable, dispai'aît dès qu'on la cherche. •
La naïveté, si Ton en veut un exemple, c'est cet inappréciable mélange de gravité religieuse et de grâce (Mifaulinc, ;ivec lesquels les jieintres italiens
de l'école primilive représeiileiil la Sainte Famille ; c'est encore la manière donl Joinville racoiile la vie de saint Louis. I.e premier caractère de celte qualité, c'est riiiconscience de l'auleur qui, loin de se douter qu'il est n;iïf, se croit en pleine possession de l'art. Elle peut donner du charme à la jioésie intime et ftunilière; mais elle est déplacée dnns Téglogue. Ce genre demande de la grâce et de l'élégance. Parce que Virgile peignait avec beaucoup de nuances les mœurs champêtres; parce qu'il entrait dans le détail de la vie des bergers, Ronsard a cru qu'il était naïf; c'est une erreur profonde, il n'y a rien de naïf chez Virgile. Il y a entre lui et les auteurs naïfs la même différence qu'entre Raphaël et ses devanciers. Virgile, disant dans un vers admirable :
Incipc, parvc puer, lisii cognoscLTC inalicin,
et Raphaël peignant la Vierge à la chaise, obéissent à la même pensée; ils sont gracieux, ils ne sont pas naïfs.
C'est ce que ne conq)ren(l p.as Ronsard, et, pour rendre le chant de ses bergers « naïf, sans art et sans façon, » il a recours à des artitices qui trahissent à chaque instant ses efforts. C'est pour être naïf quil appelle (ju'se, Guisiu ; fju'il abuse de ces
(liminulifs ridicules qui d(^pareu( fcs poésies : rossignolet, nouvelel, elc, qui levienuent sans cesse sous sa plume et causent au lecteur une indicible fatigue. Il espère ainsi se rendre gracieux, tandis qu'en réalité, il n'est que singulier. A force de rechercher la naïvcié, il tombe dans l'excès contraire, non pas dans rafiélerie, défaut dis dix-huitième siècle, qui ne peut pas se produire au seizième, mais dans une affectation ridicule, dans une reclierche grotesque. J'aurais, pour ma part, bien préféré « des idylles golbicjues, » c'est à-dire barbares, ainsi que Teniendait Boileau, à ce mélange d'enflure et de grossièreté.
Trop souvent, en effet, visant au naïf, il tombe dans la trivialité en employant des mois disgracieux et choquants : c'est ainsi qu'il parlera : des nymphes en vas(]uine, des ergots mi fourchus d'un satyre, d\\n tertre bossu. Un de ses bergers donne les détails stiivants sur ses fromages :
L'uiio |);ti( devient cresme et l'autre part se caille; L'une devient l'ioniage, un mol, l'antre seiclié ; \a' mol est |)onr manger, le see ponr le marché.
Est-il une image qui semble mieux convenir à la poésie pastor.de (|ue celle dun pasteur jouant du (■Iialum('au,du Tityro de Vii'gile, parexeinple? Voici
ce qu'elle ileviciil, traitée par le pinceau de Hon-
snrd
Et là j'avise un pasteur qui porloil Dessus le dos un habit qui estoit De la couleur des plumes d'une grue; Sa panetière à son costé pendue, Estoit d'un loup, et l'efiroyable peau D'un ours pelii luy servait de chapeau. Luy, appuyant un pied sur sa houlette, De son bissac avcind une musette, La mit en bouche, et ses lèvres entla ; Puis coup sur coup en haletant souilla Et ressouffla d'une forte halénée Par les poumons reprise et redonnée, Ouvrant les yeux et fronçant le sourcy ; Mais (piand j)art()ut le ventre fut grossy. De la chevrette et quelle fut égalle A la rondciu- d'une moyenne balle, A coup de coude en repoussa la vois ; Puis çà, puis là, faisant saillir ses dois Sur les pertuis de la musette pleine, Comme saisi d'une angoisseuse peine, Palle et pensif, avec un triste son.
De sa musette il dit cette chanson :
Yoilà comment Ronsard entend la naïveté. On rciiiarquei^a.sans peine <[iie là, ce n'est pas l'idée (|ui nous paraît grossière et qui l'ail involonlairejnenl naître le sourire sur nos lèvres, mais seulemenl l'expressiou el le déve]op})euienl outré de la
dcsciipliou. Kii sonoeanl au vers de Virgile, (jn'il a voulu amplifier, on est lenlé de dire :\ lions.ud, avec Molière :
VircjUe, avec deux mois, en dirait plus ijue vous.
Si le nom de Virgile revient conslammenl sousnoire j)lume, ce n'est pas lanl j)nrce qu'il est. avec Tliéocrile, le plus grand poëte pastoral du monde, que parce que Ronsard l'a constamment imité, car ila le tort de ne jias vouloir voler de ses propres ailes et de se jiroposer toujours un modèle. Dans l'ode, il imite Pindare; dans l'épopée, Homère et Virgile; dans le sonnet, les Italiens. Dans l'églogue, c'est Virgile qui est son idéal ; il n'en pouvait assurément choisir un meilleui', et je ne m'en plaindrais guère, si la traduction, chez lui, conservait toujours les grâces du modèle; maison y est plus souvent en présence d'un Virgile travesti que traduit. Les vers les plus admir;il)les deviennent incolores 011 groles(pies dans leur forme nouvelle; et celui (jiii ne connaîtrait Virgile que d'après Ronsard, S{î ferait, de son génie, une hien pauvre idée.
Virgile a dit, par exemple :
Iddciliiis kIcuc:) lliiviis pi'ciis o.iuic uia^islri l'ciluiiduiil u(lis(|ii(' arics in ^ur,t;ilc villis Mcrsalur niis>us(|uc sccuiid» (Iclluit anuii :
ce que Ronsard li'adtiil de la sorte :
Quand nous irons baignei' les grasses peaux
De nos troupeaux, Pour leur blaiicliir ergots, cornes, laine, etc.
Voici comment il imite encore ces vers délicieux :
Yitis ut arboribus decori est, ut vitibus uvœ. Ut gregibus tauri, segetesve ut pinguibus arvis, Tu decus omne tiiis. Postquam te fata tulerunt, Ipsa Pales agros at({ue ipse reliquit Apollo ^ :
Tout ainsi que la vigne est l'bonneur d'un ormeau,
Et l'honneur de la vigne est le raisin nouveau,
Et l'honneur des troupeaux est le bouc qui les meine ;
El comme les espis sont l'honneur de la plaine ;
Et comme Tes fruits mûrs sont l'honneur des vergers,
Ainsi, ce Henriot fut l'honneur des bergers.
Virgile, en parlant de la mort de Ccsar, a dit, dans un sublime langage :
nie etiani (sol), exstincto miseratus Cicsare Romam, Quum caput obscura nitidum l'errugine texit, impiaque œternam timuerunt s;eeula noctem.
' Marcassus, dans ses commentaires, a donné de ces vers lai lus, une traiiuclion pivférable h celle de Ronsard :
De même que la vigne est roineinont plus rare, Dont pour je ùùvc voir, un bel arhre se pare; Que l'honneur de la vigne c>t le raisin mcury ; De- troupeaux, le taureau; des champs, le blé lleury, Ainsi, mou cher Daiilmi-, la vi;rlu non pareille Te (it èlip, lies tiens, la plus r.iro ineivcille.
~ Ï'r2 -- Ronsard s'ccric cgalemeni, à la iiioil, do Ilcnli II :
Toulos choses ç;\-bas, pltMimionl on (hu-onforl. Le soleil s'ciiima jjour ne voir lellc niorl El (liiii cri'S|i(' rouillé, cacha sa lèlc hloiidc, Ahoiiiinaiil la terre, eu vices si fécoiule.
Il Irouvc, dans la peinture de l'âge d'or, une excellente occasion d'user de son lalent de colorisie, el, comme toujours, il exagère à plaisii' :
La terre produira toute chose sans soin, Mère qui ne sera, conmic devant férue De râteaux aiguisez, ni de socs de charrue,, elc.
L'imitation estcepcndani quelfjnefois moins malheureuse. Ainsi, le jiassagc où lionsard paraphi-ase le Salce magna virum pareiu^ ne manque ni d'élévation ni de grandeur; mais quelle idée malencontreuse a eue le [)0('le de mettre dans la bouche d'une soi-disant bergère l'éloge de Budé, de Turnèbe et des savants de la Renaissance!
Est-ce à dire, cependant, que (ont soit délesl;)ble dans les églogues de Ronsard? Assurément non. Parfois un éclair vient dé( liirer la nue, cl un beau vers en l'ait oublier beaucoup de faibles on douirés. C'est ainsi ^pi'après avoir parlé du soleil, cachanl
sa tête blonde, il adresse à Henri H celte belle apostrophe : « 0, berger Ilenrint
Tu vis là-liaut, au ciel, où, mieux que paravaut, Tu vois dessous tes pieds les astres et le vent, Tu vois dessous tes pieds les astres et les nues, Tu vois l'air et la mer et les terres cognues, Comme un ange parfiùt, deslié du soucy, El du fardeau mortel qui nous lourmenlc icy.
Orléantin, dans la même églogue, commence à débiter ces vers gracienx :
Puisque le lieu, le temps, la saison et l'envie Qui s'esehauffent d'amour à chanter nous convie, Chanton doncques, bergers, et, en mille façons, A ces vertes forests apprenon nos chansons.
Dans la quatrième églogue, le pasteur Bellin développe agréablement la môme idée :
Ne bougeon, mou Perrot ; l'ombre du chêne est bonne. Etc.
C'est dans les bucoliques que se trouvent ces deux; vers, (pTon doit compter parmi les meilleurs de Ronsaid :
Nous vivrons et mollirons ensemble el, Ions les jours Vieillissanl. nons verrons rajeiniii' nos amonrs.
iMais, malgré (}iiel(jiios boauU's do délail, reiisenihlc. de l'œuvre esl mauvais et devait l'être. Quelques bons vers, semés parmi tant de médiocres, ne siiffiseiil pas pour racheter l'erreur de Ronsard, qui, si l'amoui- de l'antiquité sous toutes ses formes ne l'avait pas aveuglé, aurait pu comprendre la difficulté de sa tentative.
Pour résumer en quelques mots mon apprécialion sur ses pastorales, je dirai que Ronsard, cmhouchant le flageol à la cour des Valois, et n'ayant à sa disposition que la langue du seizième siècle, me fait l'effet d'un musicien qui jouerait, devant la foule, un air faux sur un instrument imparfail. 11 pourrait avoir quelque succès auprès d'un auditoire ignorant; mais il u'obtiendrail jamais les suffrages des connaisseurs véritables.