LES SATIRES DE RONSARD
Ronsard a écrit des satires, le fait n'est pas douteux; la Répome à quelque minisire, le Discours des misères de ce temps, V Invective, la Remontrance ciu peuple de France ne peuvent être appelés d'un autre nom ; mais Ronsard est-il bien un poêle satirique? Â-t-il eu le génie de la satire? C'est, à mon sens, une question à débattre.
En disant que la satire peut être envisagée de deux façons distinctes, qu'Horace et Juvénal résument parfaitement en eux deux écoles opposées, nous ne faisons qu'énoncer une vérité connue de tous, et sur laquelle nous croyons tout à fait inutile d'insister. Chacun sait assurément qu'Horace ne recourt qu'à l'ironie et h l'enjouement; qu'il a fait de la satire badine un si heureux usage, qu'il a mérité d'en devenir la personnification, tandis que
Jti\énal rcpn'sciile la snlii'(> acérée el mord an le. On petit voir aussi dans l'AlecsIe el le Pliiliiilo, de Molière, deux types différents de la satire. Comme Juvénal, Aleesie s'indigne enntre les vices deThumanilé qu'il veut l'edresser; il les flagelle de tout son pouvoir, et son dessein a est de rompre en visière à lout le genre humain, » landis que,Pliilinte voyant comme Iloiace que les hommes sont incurahles, et que leurs dt'fauls sont inhérents à leur nature, prend le monde comme il est :
Uni, je vois ces déliiiils, ddiil volic àiiic iiiurmmv, etc.
Ronsard n'aj)partienl évidemment jias à Fécolc d'Horace et de Pliilinte. Pour réussir dans la satire telle qu'Horace la comprend, il faut que le poëtc soit doue d'un tact ex(juis, d'une délicatesse de pensée, d'une finesse d'ex])ression, d'une précision dans les détails qui sont incompatibles avec l'esprit altier de llonsard. Il faut avoir, à un très-haut degré, le sens de l'ohservatidu, prendre la nature humaine sur le fait e!, par conséquent, l'éludier tous les jours de la vie. — Quand Horace raconte, dans son charmant langage, le repas ridicule; quand il donne à i)ave la permission de s'élever contre les désordres de son maîlrc; (piaiid il iMiiimère, avec C;iliiis, d'iiinomhialdes recellcs culiiiaircs, nous
reconnaissons lonl de suite rex.'icliUide ingénieuse 'In poëte; nous nous rendons compte de son amour pour les particularités, et nous nous expliquons ce que Ton a voulu dire en parlant de son heureuse minutie : « curiosa felicilas. »
Ronsard ne peut pas s'astreindre à ce genre de satire; il doit évidemment répugner à sa nature indépendante et Hère, à son orgueil de gentilhomme, de suivre lestracesdu fils de l'affranchi. Lui, le poêle superbe par excellence, plein de dédain pour le mnple populaire, qui trouve du plaisir à entendre la foule déchirer son nom (ainsi qu'il le dit dans le Discours de la Fortune)^ il ne peut se résoudre à étudier cette foule pour la peindre. Remarquons bien qu'un des défauts de Ronsard, c'est de ne pas avoir l'esprit d'observation; l'étude de la nature humaine ne l'intéresse que très-médiocrement : je n'en veux pour preuve que les personnages qu'il met en scène, soit dans les Ihjmnes, soit dans la Franciade; ce ne sont que des ombres, des reflets des personnages créés par l'aiiliqiiili' et légués par elle.
Doué d'un coup d'œil synthéli(pie, sachant bien saisir rensemble d'un sujet, Ronsard n'a pas l'esprit d'analyse; Jl ne sait pas peindre un caractère et se propose bien moins, dans ses satires, de railler un vice que de flageller une personne.
Flaçiellrr, c'csl là un mot qui fait imméiliaicmcnt penser à Juvcnal, et donnerait à supposer que Ilonsard doit être com])lé parmi ses disciples. Je n'hésilerais pas, en el'fet, à l'y placer, si je lui accordais le litre de satirique : c'est bien l'indication qui fait son vers; il a bien toute l'énergie, toute la véhémence qui caractérise cette école ; il a infiniment plus de points de contact avec elle qu'avec celle d'Horace; mais je me fais de la satire une plus haute idée, et ne trouve pas que Ronsard en ait suffisamment observé toutes les-règles.
Je viens de remarquer que le but de Ronsard est de flageller les personnes : Juvénal, j'en conviens, a agi de môme; mais il a, au moins, su faire des portraits qui, le nom enlevé, subsistent; il a élargi le (Jél)at, et, s'il ne s'est j)as abstenu de personnalités, il a aussi attaqué les vices en général, et plus encore les vices que les personnes.
Par des moyens opposés, Iloiace et Juvénal ont atteint le môme but : l'un a livré à la risée publi- (pie, l'autre a cloué au pilori les parasites, les débauchés, les délateurs, de quelque nom qu'ils s'appellent. Ronsard s'est toujours renfermé dans des questions personnelles; la lutte est circonscrite entre lui et ses adversaires. Ses attaques sont souvent maladroites, parce qu'elles dégénèrent en insultes directes. Peu lui iinjxutent les armes dont il
se sert, loiil lui est bon, pourvu que le coup porte; tandis que Juvénal est un moraiisle qui s'indigne; Horace un aimable égoïste qui observe le monde, Ronsard n'est qu'un homme attaqué qui se défend. Ce caractère se retrouve à peu près dans toutes ses satires. S'éiève-t-il dans V Invective contre quelqu'un de la cour, quel est son grief?
Tu oses bien, au milieu des repas, Ayant les mains le premier dans les plais, Tu oses bien te mocquer de mes vers Et, le gaussant, les lire de travers, A ehaque poinci disant le mol pour rire.
Voilà pourquoi llonsard l'accable d'injures, et, en un langage des plus énergiques, lui souhaite tous les malheurs imaginables.
Dans ses satires, Ronsard a recours à trois procédés : l'ironie, l'invective, la lamentation. Tantôt il se moque, tantôt il insulte, tantôt il se plaint. Nous devons dire qu'il a manié ces trois formes avec un bonheur Irès-inégal. L'ironie est à peu près toujours de mauvais goût chez lui. Il manie lourdement la plaisanleiie : au lieu de diriger contre son adversaire une flèche acérée ([ni le blessera profondément, on dirait qu'il lui lance de lourdes pierres qui, généralement, n'atteignent pas leur but, à cause de leur poids. Le sel attiquc ou gau-
lois, ce je ne sais quoi de lin el de mordani, qui se Ironve chez Horace, chez Rahelais, ehez La Fonlaine, il ne le connaît jtas; il ne sait pas ivsler dans les bornes presciiles par le goûl, et, la plupart du temps, ses jdaisanteries paraissent froides et déplacées.
N'est-ce pas un argument de mauvaise foi et de mauvaise grâce d'exhorter ainsi Calvin au marlyre :
Oiic vit tant, à Genève, un Calvin déjà vieux Qu'il ne se lait, en France, un martyr glorieux?
H n'est pas digne non plus d'un satirique d'inviter les protestants à fiiire des prodiges :
C(! n'est ])lus aiijourd'liii] ([n'oii eroil eu tels oracles, Faites à lont le inouïs (|iicl(|iies pelils miracles!
Il reproche ainsi aux pasteurs de réj)an(h'e leur docli'ine dans le jieuple : *
\a' ])Cii[)le (|iii vous suit est loiil empoisoiuié. Il a taiil le cerveau de sectes éloimé (jiie loiile la iliiil»arl)e el loiile l'Auclicyre Ne lui saiirdienl i;uéiir sa vernie (|iii eMi|iMe.
haus la Jîr/ionsr à iincitjm' niiiiislrr^ il rt-liile de
la soile le reproche que lui adressent ses ennemis, d'èlre prêtre :
.le serois révéré, je lieiidrois bonne table, Non vivant comme toy, ministre misérable, Pauvre sot prédicant, à qui l'ambition Dresse au cœur une ronc et te fait Ixion, ïe fait dedans les eaux un alléré Tantale, Te fait souffrir la peine, à ce voleur égale, Oui remonte et repousse aux enfers un rocher Dont lu as pris ton nom
Un peu plus loin, il appelle ce ministre un loupgcirou, et, usant par ironie, du titre de prêtre^ qu'on lui allribue, il l'exorcise :
Fuyez, peuples, fuyez ; que personne n'approclic ;
Sauvez-vous eu l'église, allez sonner la cloche
A son dru et menu ; faites flandjer du feu;
Faites un cerne en rond ; nunmurez peu à peu
Quelque basse oraison et mettez en la bouche
Sept ou neuf grains de sel, de peur qu'il ne vous touche.
Yoy-le-cy; je le voy, escumant et bavant;
11 se roule en arrière, il se roule eu avant,
Affreux, hideux, bourbeux; une espesse fumée
Ondoyé de sa gorge, en tlammes allumée;
Il a le diable au corps.
Il raille ailleurs, par un assez mauvais jeu de mots, la tèle Calvine, ou fuit ainsi le portrait
des luiiiislrcs prolcstnnls , loul en Iraçanl le sien :
Prédicant, mon aniy, je n'ay rioii que la chair; J'ay le Iront renirogné et ma peau mallraitlée Retire à la eouleur d'une âme Achérontée, Si bien que si j'avois ces habits grands et longs, Ces manteaux allongez qui tombent aux talons Et qu'on me vist, au soir, si pâle de visage, On diroit que je suis ministre de village.
On voit, par ces exemples, que Ronsard n'a pas su se servir avec tact de l'ironie ; il n'a pas de finesse dans le trait. L'ironie demande, d'ailleurs, une qualité qui manque à Ronsard : c'est le sangfroid. Il écr^t toujours ses pièces satiriques sous le coup d'une émoi ion trop vive, pour permetli^e au rire franc cl naturel d'y trouver place. Horace, au contraire, est toujours maîlre de lui, el, s'il rit volontiers des vices de riiumanité, c'est que ces vices ne le touchent pas beaucoup.
Dans l'inveclive, dans la satire arrivée à son plus haut degré de violence, Ronsard est assez inégal. Parfois il y est vulgaire; souvent il y atteint les sommets les plus élevés de réloquencc, suivant que sa fantaisie du jour est bonne ou mauvaise. Car Ronsard, qui a tant soi<^né ses Odes et f<QS Hijmvrs, ne polil p.'s beaucoup ses vers dans la
polémique, cl Inisso une large pari à l'inspirnliou. Plus d'une de ses aposlroplies manque de force et de véhémence; que dire de celle-ci, par exemple :
Tu presches seulement pour engraisser la panse ;
Tu pippcs les seigneurs d'une vainc apparence;
Tu jappes en mastin contre les dignilés
Des papes, des prélats et des authoritez
Tu renverses nos lois et, tout enflé de songes,
En un lieu de vérités tu plantes des mensonges.
Tes monstres contrefaicts qu'aboyant, tu déiens,
Tes larves qui font peur seulement aux cnlans
Tu as, selon ton sens, l'Évangile traictée,
Tu fais de l'Eternel un muable Protée,
Le tournant, le changeant sans ordre et sans anvi,
Selon ta passion et selon qu'il te plaist?*
Les moTs se Iraînenl dans ce passage, avec la pensée; il n'y a ni énergie ni élévation dans les idées. Mais à côté de ces vers insignifiants, combien en pourrait-on citer de superbes cl qui sont écrits sous le coup d'une véritable émotion religieuse !
11 adresse, par exemple, aux réformés, ce sanglant reproche, si vigoureusement exprimé :
Et quoy ! bruslcr maisons, piller et brigander, Tuer> assassiner, par force commander, N'obéir plus aux roys, amasser des armées. Appelez-vous cela tu)lises reformées?
.l('sus (]ii(', sciileiiK'iil, vous coiifessoz icv
De Ixtuclu' cl 11011 (le cœur, ne laisoil pas aiiisy ;
Kl saiiicl l'aiil, en |ircsclianl, n'avoit |)oni' lon(cs aimes,
Sinon rimniililé, la prière et les laiines.
Kl les pères inarlyrs, au\ j)lus ilnres saisons
Des tyrans, ne s'aimoient sinon que d'oraisons,
Dieu (jn'nn ange du ciel, à leur nioiiulre prière,
Kn souillant, cust rué les lyrans en arrière.
Un peu plus loin, on lit égakuiienl ce beau morceau :
Car Christ u'esl pas un Dieu de noise ny discorde ; Christ n'est (pie cliaritc^', (jn'ainour et que concorde, Kl inonsliez claireiiient, par la division, (Jiic Dieu n'est point autheur de votre opinion.
Il s'écrie encore, avec élorpieiice, dans le /)/.s'6VM/'.s des misères dn temps :
U iienrensc la g(!Ml (jue la mort lorlunc^'e
A depuis nenl' cents ans sous la loinhc emmenée!
jleurenv les jtères vieux (l(!s Dons siècles passés
Oui sont, sans varier, en leur l'oy trépassés.
Ains ipie lau! de d'ahns KK^lise l'nst malade.
Qui n'onirent jamais ])arler d'Œcolampade,
De Ziiiiiglc!, de Buccr, de Kutlier, de Calvin,
.Mais, sans rien innover du service divin,
i)ul vcsi 1 longuement, puis d'une vie heureuse,
On! rendu à Jésus leur âme généreuse !
Mais là où lldiisard a lail j»rcuve (riiii (alenl
réel, l;i où il s'esL vérilablpinenl montré un grand pocle, c'est quand il se l;iinenle sur les maux de la pairie el sur les siens. C'est qu'en réalité le génie de Ronsard est pliilôl élégiaque quesalirique.il sait moins s'indigner contre les vices des hommes, que pleurer sur leurs malheurs. Le caractère général de mélancolie, dont sont empreiiiles si souvent ses œuvres, se retrouve dans la partie satirique, plus nettement accusé encoie. S'il ne nous transporte pas toujours d'indignalion , en nous montrant les impiétés commises par les réformés; si ses plaisanteries laissent, la plupartdu temps, le lecteur assez indifférent, il sait l'émouvoir profondément, en évoquant les souveniis du juissé :
Ha ! que diront lù-bas sous leurs lombes poudreuses.
De lanl de vaillaus roys, les âmes généreuses?
Que dira Piiaraniond, Clodion cl Clovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Louys,
(jui, de leur propre sang, à tont péril de guerre.
Ont accpiis à leurs fils nue si belle terre!...
Ils se repentiront d'avoir lanl travaillé,
Assailly, défendu, guerroyé, bataillé,
Pour un peuple nnitin, divisé de courage.
Qui perd, en se jouant, un si bel héritage!...
Ronsnrd confond tellement l'élégie et la satire, (|u'une de ses satires, à la fois les plus violentes et les ])lus Ixdles, est rangée parmi ses élégie^ ; je
— 15G — veux parler de la Irenlième : A la forêt de Gastine. Elle est le type achevé de la satii-e, telle que la comprend Ronsard. Au lieu de s'indigner contre les ordres cruels qui vont faire abatlie ces arbres adorés, il aime mieux les apostropher et leur adresser de louchanls adieux :
Adieu, vieille ibrest, le jouet de zéphyre, Où premier j'accorday les cordes de ma lyre, Où [ireiriier j'eiUendy les llèclics résonner D'Apollon, qui nie vinl loiil le cœnr éloimer.
Adieu, vieille forest, adieu, tesics sacrées,
De tableaux cl de Heurs eu tout temps révérées, etc.
C'est lorsqu'il a recours à celte forme éh'giaijue, que Ronsard se montre véritablement lui-même; c'est elle qui lui a inspiré ses meilleures satires; c'est à elle qu'il doit ses plus éloquentes inspirations.
Ne nous montrons pas, en somme, trop sévères pour Ronsiird. Si nous ne lui avons pas reconnu, à proprement parler, le génie de la satire; s'il se rapf)roche |)lulôt des élégiaques, n'oublions pas cepend;uil, (pie c'est ;'i lui (jue nous devons l'inlroduclion en I' raucedc hisalii e (lidacli(pie elclassi(pu'. Avant lui, s;ins doute, res[)rit satirique avait souvc'it essayé de se faire jour : MaruI, l'.slienne.
ll.ibelais, Villon, les ailleurs des fohliaiix, et, comme on l'a dit de nos jours, les sculpteurs de nos calhédrales gothiques lui avaient fait une large part ; mais Ronsard en revint à la satire latine, à la forme classique, dont s'enorgueillissait QuintilienS et lui donna droit de cité en France. S'il n'a pas la gloire d'avoir pleinement réussi dans ce genre difficile, nul ne peut, du moins, lui contesterl'honneur d'avoir préparé une nouvelle voie, et la postérité doit se montrer reconnaissante envers celui qui traça la route que suivront, un jour, d'Aubigné et Régnier.
* Salira tota noslra est.
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