OPINIONS PHILOSOPHIQUES DE RONSARD
Ilonsaid, il laiil ravouer, ne lut jamais un philosophe dans la vérilahle acception du mot, et ce serait méconnaîlre la nature de son gétiie, que de vouloii' le considérer comme tel. Parlici[)ant au goût général de son époque, l'une de celles où les genres furent le plus tranchés, il n'aime pas beaucoup le poëme philosophique. La poésie, au seizième siècle, n'était pas considérée, ainsi qu'elle l'avait été dans rantitjuité, et ainsi qu'elle l'est de nos jours, comme un moyen de propagande philoso|)hi(pie ou religieuse. Ronsard est aussi éloigne de la poésie leligieuse des Grecs que de notre poésie philosophicjue. En général , le versificaleur du seizième siècle (j'excepte, bien entendu, du Bartas, qui est un écrivain d'une nature tout à lait à part, qui csl huguenot el vil loin de la cour), iiboi'de
- loO — nssL'z rarcnu'iit les siijfis d'un inlérrl commun : ou bien, il siiil. son inspiration personnelle et, loul en voulant exprimer ses propres sentiments, il chante, sur un ton à peu près uniforme, Olive, Cassandre ou Cléonice ; ou bien, il se plie aux exigences de la cour, en célèbie les jeux, les fètcs, lus plaisirs, et consacre son taleni aux cartels et aux mascarades.
Telle est l'idée que se fait Ronsard du genre lyrique. On peut voir, dans les lignes suivantes, empruntées à la préface de ses Odes, ([u'il laisse bien peu de place à la pliilosophie : « Tu dois sçavoir, lecteur, que toute sorte de poésie a l'argument propre à son su jet: l'héroïque, armes, assauts de villes; le lyrique, l'amour le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrimes, joûtcs et tournois, et peu fioucent quel- (jii' argument de philosophie. »
Ces réserves une fois faites, voyons ce que pense Ronsard du problème des destinées humaines; essayons de déterm inerses tendances philosopliirjues et, enfin, examinons sa morale.
Ronsard a évidemment des tendances platoniciennes ou, pour mieux dire néo-platoniciennes, mêlées à des idées empruntées à la philosophie d Aristole. 11 représente assez exactonienl cetleécole lie transition, <pii n'ose rompre tout à l'ait avec
récolcscolasliquc et nier rautorilé d'Aristole, mais qui, cependant, se sent plus attirée vers la philosophie platonicienne. Ronsard, dans sa jeunesse, est allé en Italie, il a pu y entendre parler de l'Ecole Florentine et de Marsile Ficin, qui a remis Platon en honneur ; il est contemporain de fiamus qui, le premier, a osé soutenir, en Sorbonne, cette thèse hardie, que ioiil n'est pas vrai dans Aiistote. On n'a pas de peine à comprendre qu'il penche pour les doctrines nouvelles.
C'est ainsi qu'il semble incliner vers le système platonicien, qui voit une âme animant et dirigeant le monde, ainsi que l'a dit Virgile.
Il dira, par exemple, en s'adressanl au ciel, c'est-à-dire, selon lui, à l'ensemble de l'univers ci'éé :
L'esprit de rKlcrnel qui ;t\;iiiie l.i course, Espandu dedans loy, comme une vive source, De tous coslés t'anime et donne mouvement, Te faisant tournoyer en sphère rondement. Pour èlre [Ans parfaicl : car, en la forme ronde Gisl la peiieclion (jui loule en soy abonde.
Le commentaleur Uichelet, développe, à ce su jet, la pensée du poêle en ces termes : « Ayant mieux aimé, noslre aulheur, suivre en cela l'opinion de l'lal(»u t\\\c celle d'Aristolc, (jui nie que le monde
soit animé' parloul, mais seulemèiU en une partie, à sçavoir, en ses sphères célestes, ([iii sont, dit-il, animées et vivantes; chose absurde qu'une partie soit plulosl animée que son tout;- les choses célestes et supérieures que les élémentaires et infé ricures. »
Ronsard est revenu plusieurs lois sur cette idée que la forme ronde est la forme parfaite :
Car le parfait consiste en choses rondes.
\jV cotnmeiitnleur cite à l'aipui de Tassei-tion du poêle cet éloge que fait Pline de la lli,'iire sphérique : « Omnibus nui parlibus, rergit in sese, ac ùbi ipaa toleranda est scquc indudit et continet, nuUarmn egens compaginum nec finem aiitinitium vllis mi parlibiis sentieus, ad moium aptimma. » Ronsard est [)orlé à croire, suivant l'idée de Platon, que le ciel est de feu, d'un ftui « pur et innocent, qui ne consume point :
D'un feu vif cl divin ta vousle est composée,
Non feu matériel
Mais celuy cpii là-liaat en vigueur eutretienl Toy el tes yeux d'Argus, de lui seul se soutient, Sans mendier secours, car sa vive étincelle. Sans aucun aliment, se nourrit de par elle ; D'elle-même elle luit, comme fait le soleil. Tempérant rniiivers d'un ton doux, etc.
(lommc Plaioii, Hoii>aftl place Dieu dans le monde : Intfd iinaiduiti qui gubernataris exemplo iulra iUulinaneal fjuod régate
Si les hymnes philosophiques de Ronsard ne se font remarquer par aueune originalité et ne sont (jue des exposés desysièmes, dont il ne peut, revendiquer la propriété, ils prouvent du moins sa vaste érudition; ils attestent, d'ahord, une connaissance assez approfondie d'Aristote et de Platon, et supposent une lecture sérieuse des philosophes d'Alexandrie. Ce n'est pas sans raison que i^iichelet cite, dans ses Commentaires, Proclus, Porphyre, Jamblique, Il devait savoir que c'était sur eux ([ue s'appuyait Ronsard.
Le caractère double du génie de Ronsard, que nous avons eu occasion de signaler ailleurs, se retrouve également dans ses opinions philosophiques; il môle, à chaque instant, les idées de l'antiquité et celles du moyen âge, la philosophie païenne h la philosophie chrétienne. Il tient encore de très-près au moyen âge, non-seulement par ses pensées, mais même par la forme allégorique (pi'il leur donn.e.
Il a consacié, j)ar (exemple, un hymne inq)orlant à l'Eternité, suivant en cela une insj)iration chré-
' Tcilnilicii., Aploir., cili- pnr Itidielot cl;ins les Commonlniros
tienne, puisque le paganisme n'allait pas au delà de l'idée d'immortalilé. Ne nous semble-l-il pas qu'il n'y ait qu'une seule marche à suivre pour traiter cette matière ; que le poêle n'ai! rien à faire qu'à s'abîmer devant l'infini, et que toute sa pièce doive n'être qu'un point dinlerrogation, qu'il soit sceptique ou croyant? car, sceptique, il renoncera à deviner l'énigme et se jettera, tète baissée, dans le doute ; croyant, il s'en remettra à la Providence pour la solution de ces problèmes, qui échappent à son intelligence. Tout autre est, cependant, le procédé de Ronsard, et, dès les premiers vers, la nature orgueilleuse et fière de l'auteur se révèle; il ne se sent ni confondu, ni écrasé par la majesté de son sujet, et pas un mot ne laisse à entendre que les plus grands génies de l'humanité, réduits à leurs propres forces, n'ont pu résoudre la question qu'il se propose d'étudier : «Je veux, secontente-t-il de dire :
Je veux, s'il m'est possible, atteiiidre la louange De celle par les ans qui jamais ne se change.
Et, toutde suite, s'inspirant des allégories du moyen âge, il a recours au mythe; l'éternité devient vivante ; il la voit, la personnifie et la décrit :
Tout au plus haut du ciel, snr im trône doré, etc.
Et toute la pièce se maintient d;ins cet ordre d'idées; assurément, elle ne manque ni d'imagination ni de grandeur ; mais, ni le philosophe, ni le théologien n'auront rien à y puii^ei'. Celle peinture, tonte pliysique, de l'éternilé, n'indique pas un esprit porté vers les sphères de la contemplation. C'est qu'en effet, Ronsard n'aime guère l'ahstraclion ; son génie ne peut point flotter dans le vague; ses pensées, nettes et arrêtées, revêtent toujours une forme jnx'cise.
I! fait assez hien comprendre ce qu'il pense de la philosophie dans l'hymne qu'il lui consacre. Aux yeux du poëte, c'est surtout une cosmogonie. Il l'entend à la façon de Zenon et de Lucrèce; il embrasse tout dans son système; il ne montre pas l'homme, guidé par la philosophie, arrivant par elle à la connaissance de Dieu et de lui-même, étudiant son âme, dirigeant ses passions. Il ne consacre qu'un seul vers à celte idée :
Elle
Veut, du grand Dieu, la nature épier.
Puis, immédiatement, il ajoute :
\']\\r ((iiiii.iîl (li's aiigos la puissance ;
lia liiérareliie
De CCS démons i|iii li.iliilcii! les liciu De l'air, (le.
— Ki:. —
S'en tenant encore à l'allégorie, il montre la |)hilosophie :
Pour mieux se l'aire avec peine chercliei S'allant cacher sur le haut d'un rocher.
Ce curieux passngv, d'une assez longue étendue, nous reporte aux siècles antérieurs. On y retrouve une parenté évidente avec le Roman de la Rose, toute proportion gardée enire les sujels. Fauxdangier. Bel-accueil, Male-bouche sont remplacés par Jugement, Raison, Science, Vérité, Travail, qui assiègent le rocher et ont à lutter :
Contre Ignorance et contre Volupté, Contre Paresse et contre Vanité '.
Non-seulement Ronsard reproduit les formes du moyen âge, mais il reste imlju des idées de cette époque; non-seulement il semble porté à croire à l'astrologie (erreur commune , comme on le sait, à tout le seizième siècle), mais aussi à ce qu'il appelle les démons. Ce ne sont pas, selon lui.
' On peut voir à la catlicflr,ilc de Strasl)ourg un vitrail qui date de 1589, et qui a quelque analogie avec la desciiptiou de Ronsard : il représente l'Arx Falladis , assiégée par Voluplas , Timiditas, Metus, Arrogantia. L'heureux vainqueur, qui a échappé à leurs embîiches, parvient au sommet du temple, où il est couronné de la main d'un sage.
— IGiJ — d(s ogeiîls (le la puissance du mal; des démons dans le sens où le chrisiianisme prend ce mot ; c'est plutôt du àaîu.wj grec qu'il entendrait parler. Ce sont des follels participant à toutes les natures. L'hymne à Lnncelot de Caries en contient une curieuse description, amplifiée encore par le commentateur Richelet :
« Les démons, dit ce dernier, sont d'un corps subtil, habiles à se changer en toules formes, selon la qualité de l'élément où ils sont et selon leurs volontés : formes la plupart monstrueuses et imparfailes, voire plus tost illusions, lesquelles nous épouvantent. . . Ils se nourrissent les uns de vapeurs, les autres du sang des sacrifices, et tiennent de l'humain et du divin, comme natures moyennes, capables de bien et de mal, selon leur inclination ; ils habitent en divers lieux, en l'air, es eaux, sur la terre et dans la terre... Entre les démons, les souterrains sont les j)lus grossiers et les plus méchants, mais les moins changeants de forme. Les aériens sont meilleurs, mais au^si plus muables. »
On va voir, par le passage suivaut, que Rons;ird distingue ces démons du Démon ^ puis- (pi'il en suppose quelques-uns capables de bien :
(Ir, deux cxliviiiilrs ne sdiil pas sans milieu ; l.c^ (Iciix cxlii'iiiili's siiiil les Ikiiiiiiics cl Dicii.
Dieu, qui est tout puissaut, de nature iniiiioilelli',
Les hommes impuissants, de nature mortelle,
Des hommes et de Dieu les démons aérins
Sont communs en nature, habitant les confins
De la lerr.e et du ciel, et dans l'air se délectent
Et sont bons ou mauvais, tout ainsi qu'ils s'allectenl.
Les bons viennent de l'air jusques en ces bas lieux,
Pour nous l'aire sçavoir la volonté des Dieuv,
Puis remportent à l>ieu nos l'aicts et nos prières
Lt détachent du corps nos âmes prisonnières.
Les mauvais, au contraire, ajjportent sur la teire
Pestes, fièvres, langueurs, orages et tonnerre;
Ils l'ont du bruit eu l'air, pour nous épouvanter, etc.
Ces démons prcnnont divers noms : Incubes, Larves, Lares, Léniuros, Pénates et Succubes.
Presque loute celle longue pièce n'est qu'un exlrait, un abrégé confus de loules les opinions des philosophes et des Pères de l'Église sur ce sujet délicat. Platon y est cité à côté de saint Grégoire de Nazianze, Psellus à côlé de saint Augustin. Il n'y faut donc voir que l'œuvre d'un homme qui a lu allentivement les mystiques platoniciens et les philosophes chrétiens, mais qui n'a, par lui-même, aucune idée propre, et se contente' de résumer les opinions d'aulrui sur ces questions intéressantes, mais passablement obscures.
En somme, Pionsaid n'a ni en lliéodicée, ni en psychologie d'i'lées originales ; il est de son temps :
— 1G8 — chrélien d'éiliicalioii, païen d'espn'l, doué de Irop d'imngiiialion et de trop de sensibilité ponr èlre capable d'aborder bien sérieusemenides problèmes comme ceux de la plus baule philosophie.
Unaiit à sa morale, il i'aiil, avant de l'étudier, dislinguer deux pbases dans la vie de Iionsard.
La première, c'est celle de sa jeunessiî et de son âge mur; c'est celle où il est à la cour, l'enfant chéri de la fortune. Tout lui sourit; pas de létes sans lui ; pasune mascarade dont il ne soit l'auloui'. Sa morale est alors à peu près la morale épicurienne dlloi-ace iquid dl fulurum cras fnge ([uxrere], et sans cesse voyant la mort qui s'avance et le guette, il lépète à ses maitnssesf successives le même conseil qui peut se résumer ainsi: « Profitons du temps qui nous échajipe. »
Mais si Ronsard s'abandonne à l'ivi-essedu plaisir, s'il en goûte tous les tiansports, il ne comprend pas (|u'on amasse et (ju'ou thésaurise ici-bas. Pourquoi, demande-t-il aux cnurlisans avides :
Allez- vous mendier des princes el des roys Une faible et mondaine et chétive largesse, Afin d'amonceler une brève richesse, Kt ne voye-/ la morl qui talonne vos pas? U pauvres abusez, hé! ne savcz-vous pas Que vous èles mortels cl (pic la Parque sage Vniis .1 (le peu (le jiturs inanpic voli'c voyage?
— \lr)\) —
Sa devise, c\'st le iY«7 ?7?MY(riclc ranti(|nilé, qu'il ])ara|)lirase ainsi, dans un sonne! au prince de Condé :
l'riiUT (lu sang' royal, jo suis d'uui' nalurc Coiistanlo, opiniastre et (|ui n adiiiirc licii : Je vois [tasser le mal, je vois passer le bien Sans me donner soucy d'une telle aventure, etc.
Je me trompe, lorsque je dis (|ue Ronsard est épicurien à la façon d'Horace, ou, au moins, celle assertion a besoin d'elle restreinte. Le gentilhomme et le fils de l'affranclii sont d'accord sur la nécessité de jouir de la vie, ils diffèrent d'opinion sur l'usage qu'il en faut faire. Vaarca mediocritas du poêle deTibur; son existence non-seulement calme, mais modeste, ne pourraient convenir à Ronsard. Dans la première période de sa vie, son milieu véritable c'est la cour ; il lui faut, pour oublier son invincible tristesse, les fêtes du Louvre et des Tuileries, ainsi que les tournois élégants, ces derniers restes de la chevalerie qui commencent à disparaître; il lui faut les chasses des forêts royales; il a besoin de tout le luxe et de toute la gaieté de la cour la plus libre et la plus élégante qui lut jamais. Il n'y aurait rien de plus faux que de s'imaginer le poëte du seizième siècle comme un être à jtart, un penseur ju'ofond. plonuV' dans ses médiintions et
ses rêveries. Il participe à loules les l'êtes; il est l'ornement de la c{)iir, appartient à la maison du roi qu'il amuse I en jours de jihrie, el qui lui commande des vers à sa fantaisie, tout en lui laissant, d'ailleurs, jusqu'à un certain point, son libre arbitre. Voilà ce que fut Hoiisard dans sa jeunesse et dans son âge mûr.
Puis ildevientvieux, et alors une réaction s'opèi'e dans ses idées : de la morale épicurienne, il revient à la morale chrétienne, qu'il n'av.iit jamais totalement oubliée, au fond, mais qu'il avait fort négligée. On se rappelle que, dans ses dernières années, la vie de Ronsard fut exemplaire. A sa mort, il fit venir devant lui tous ses religieux et s'accusa hautement, en leur présence, d'avoii- trop aimé !e monde. Depuis quelque temps déjà, il avait compris le vide d'une exislence tout extérieure et s'était sincèrement rapproché de Dieu. Il est, toutefois, assez curieux qu'on ne trouve [)as, dans toutes si'S œuvres, la trace de ce repentir, et qu'il attende le moment même de sa mori pour faire Taveu des fautes qu'il a conmiises pendant sa longue carrière.
Ilonsard songe alors fréquemment à la moi't, mais sans une bien grande émotion, il la considère en chrélieii, ('(tmnu' un simple passage du temps à l'éternil^'. C'est ci (pii l'ail le grand caractère de cet livnu.e (lUc l.liii^lelar.i, •iculilliDunne de la reine
d'Ecosse, récitait par cœur en marchant au supplice. An milieu d'interminables longueurs et de souvenirs inutiles de l'antiquité, on y rencontre de magnifiques passages, empreints d'une foi sincère :
Où est l'hoinnie, çà-bas, s'il a'esl bien misérable, Kt lourd d'entendement, qni ne veuille être liors De l'humaine prison de ce terrestre corps ; Ainsi qu'un prisonnier qui, jour et nuit, endure Les manicles aux mains, aux pieds la chaîne dure, Se doit bien réjouir à l'heure qu'il se voit Délivré de prison, ainsi l'homme se doit Réjouir grandement, quand la mort lui délie Les liens qui serroienl <;a miséi'able vie.
Pour ce, l'homme est bien sot, ainçois bien malheureux, Qui a peur de mourir, et mesmement à l'iieure (Ju'il ne pé'ut résister, ({ue soudain il ne meure. Se mocqueroit-on pas de quelque combattant Qui, dans le camp entré, s'iroit épouvantant. Ayant sans coup ruer, le cœur plus froid que glace, Voyant tant seulement de l'ennemi la face? Puisqu'il faut, an marchand, sur la mer voyager. Est-ce pas le meilleur, sans suivre le danger, Retourner en sa terre et revoir son rivage ? Puisqu'on est résolu d'accom[)lir un vovage, Est-ce pas le meilleur de bientôt mettre tîn, Pour rogaigîier l'hostel, aux rigueurs du chemin?
Tu me"diras encor que tu trembles de ciainlo D'un batelier ('bnroii. qui p.issc par coiitrainlr
— \ Il —
Les àiiu's outre l'e-m d'un tonrni elïrayani Va (|uo tu crains le eliien à trois voix altoyani.
Et tout cela qu'ont teint les |)oëles là-bas
Nous attendre aux crii'ers après notre trépas;
Quiconque dit ceci, pour Ilieu, qu'il se souvienne
Que son ànic n'est pas païenne, mais chrétienne,
Et que notre grand Maistre, en la croix étendu,
El mourant, de la mort l'aiguillon a perdu,
Et d'elle maintenant n'a lait ipi'un beau passage
A retourner au ciel, poiu' nous donner courage
De porter notre croix, fardeau léger et doux.
Et de mourir pour lui, comme il est mort pour nous.
YoilàceilaiiuunenUiii ndmir.ible langage, et celle dernière pai lie de la pièce a je ne sais quelle mâle fermeté qui re|)orle involontairement notre pensée vers Corneille. Des vers de celle nature font pardonner bien des sonnels vulgaires, bien des églogues de mauvais goût. Ce sont ceux que tons les lecteurs reliemienl le plus facilemenl, et cpii ont fait le plus pour la gloire du porte.
Lagloirt;! J'ai nommé là la grande passion de Pionsaid, la seule à laquelle il ait été lidèle durant loule ^a vie. Son ambition, c'était de devenir un grand poêle, de j)Ouvoir se survivre à soi-nu'"'ui(' et de biaver ainsi celte mort (ju'il a toujours [)r(''s('iile à Ti^spi'ii. Toul jeune encore, (piauil il adrcssiiil ;"i Ca^^aiidrc sc^ souiieh' en-
— ITT) —
llanimés, le désir de la gloire s'y faisait sentii' à chaque instant, et ces mots qu'il prêle à sa maîtresse :
Avant lo soir liiiira la joiiriiéo,
Tu seras fait du viil^airt" la fable, etc.
le jelaienl dans une indicible tristesse. Lorsqu'il était étendu sur son lit de mort, aux portes mêm.es de l'Eternité, la même pensée lui revenait encore, et il s'écriait, avec la satisfaction du travailleur qui a accompli sa lâche :
J'ai vescu ; j'ai rendu mon nom assez insigne;
tant l'amour de la gloire était enraciné dans son cœur.
On peul, sans exagération, aller jusqu'à dire que Ronsard, bien différent de certains autres poètes, n'écrivait qu'en vue de la gloire. C'était moins pour obéir à une iri'ésistible impulsion de son génie que pour rendre son nom illusire qu'il entreprit la Franciade. S'il chanlail ses amours, c'était parce que Pétrarque, Jean Second et Mai'ulle en avaient fait autant. Adressait-il à ses amis dci hymnes ou d'autres pièces, c'('tail nlin de les faire participer à
celle yloire, à l'immortalilé qui lui élail réservée. Il en avait le culte au même deg^ré que Cicérou, et loute sa philosophie pounait se résumer dans ce vers :
Yaincre la (aux du Temps, la Parqiio et le Destin.
TROISIÈMI: PARTir.
RO.NSMll) ET VICrOP. IILGO
PIIEAMBIILE
Je me suis quelquefois demandé si Ronsard, revenant aujourd'hui parmi nous, reprenait l'hisloire de notre poésie au point où il l'avait laissée, et étudiait nos plus grands poêles, quel serait celui auquel il donnerait la préférence?
Racine, je crois, lui plairait peu. Sa grâce élégante, son vers facile, na(ui"el et coulant, parait raient de la faiblesse au géant du seizième siècle.
Corneille trouverait peut-être grâce devant lui, j'allais dire par ses maiiv.iis côlés, ce sei'ait peutêtre aller Irop loin : mnis cerlaioement l'imitation espagnole, le slyle parfois ampoulé, la grandeur un ])en ambilieiise du génie do Corneille ne lui dc'plai-
raieiil jkis. Volliiiie le laisserait iiiilifïéR'nl ; il ne comprendrail guère son esprit ; il serait choqué de ses idées morales el reliijieusi's et n'aduiettrait point ses lliéories littéraires. Mais, en arrivant à notre temps, s'il ouvrait les Chants du crépuscule, ou la Légende des siècles, il nie semble (|ue son visage s'illuminerait, qu'il s'écrierait avec transport qu'il a enfin trouvé son coiitinuaieur véritable, et peulètre, pour employer son langage, consentirait-il à céder sa place à'' Apollon du Parnasse franr.ois à un poëte aussi grandiloijue.
Ordinairement, lorsqu'il s'agit d'élablir à grands traits des rapprochements de cette sorte, le sentiment public est assez bon juge. C'est une idée si généralement reçue qu'il y a en Ire Ronsîird el Victor Hugo de grandes analogies que l'on peut, de prime abord, s'en fier à l'impression commune'.
' M. Prosppr niaiichL'iiiaiii a ainsi iiulitjiié co parallèlL', dans l'otudc sur llonsard, (pi'il a placée à la iln de sdii édition cl/évirienne : <c L'un cl l'autre furent poètes dès l'enfance : l'un et l'autre coinmencèrent par publier jies odes ; lun el l'autre atteignirent du premier coup l'apogée de la gloire. Ils furent tous deux des novateurs ; tous deux des chefs d'école , et virent des jilanètes brilliuites graviter autour de leur soleil. Le style de l'un, connue celui de l'autre, a ses nuages, mais enire lesquels on aperçoit le ciel; mais au milieu desi|ucls éclate, pir intervalles, un vers éblourssant connue la foudre dans la tempête. Dans ses dernières œuvres, le poète moderne si; rapproche encore ])liis de l'ancien par la formation des mots hybrides el com|)li(piés : richesse douteuse , que le chaulre des derniers Valois, <(•■; trois lois frères, no put léguer à
C'esl avec une grande prudence (jue nous voilions aborder cette partie, la plus intéressante peutêtre de toule cette étude. Le |)arallèle est, en effet, un des genres les plus délicats et les jiliis difticiles h saisir; il est bien évident que tont y est relatif, etqu'un rapprochement absolu entre deux hommes n'est pas plus [)()ssible (pi'il ne l'est entre deux éjjoques. Tout ce que peut remar(|uer un observateur îitlentif, ce sont des ressemblances générales, des traits communs ; une même tournure d'idées, la même conception du bien, du beau, une même communauté de vues sur l'idéal, certaines analogies dans les situations et dans les esprits, (jui font que des hommes placés dans des milieux et dans des temps complètement différents, n'ayant entre eux aucuns rapports apparents, éprouveront cependant des sentiments, sinon semblables, au moins comparables, et que leurs œuvres offriront je ne sais quelle même empreinte (;t quel caractère de parenté.
l;i langue française , et que le ciiantre des ilerniers Boui bons , ces trois frères aussi, ne réussira pas à lui donner. »
11 fuit, fl me seinl:)le, avoir eu, avec les auteurs du seizième siècle, un commerce bien intime [m\v imaginer ce rapprochement entre les deux pDctes, chantant é.;atement les trois derniers rejetons de nos races royales. 11 y a trop d'autres côtés de ressemblance sérieuse, iioin* que nous nous arrêtions longtemps devant des simililudes puériles.
Mellre en présence Ronsard cl. Victor Hugo ; cludier le génie propre à chacun de ces deux novateurs du seiziènme et du dix-neuvième siècles ; montrer les points dont ils parlent, les moyens qu'ils emploient, le but qu'ils atteignent, ne nous semble pas un travail stérile ni dépourvu d'intérêt : c'est à ce parallèle que nous consacrerons celte troisième partie.
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