‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 16 sur 25 · DU LYRISME DE RONSARD ET DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

DU LYRISME DE RONSARD ET DE VICTOR HUGO

Il y a, en poésie, deux sortes de lyiisme : le premier est un lyrisme réel, (ont d'inspiration, auquel le poêle demande ses plus hautes et ses plus belles pensées. 11 est rélo(juenle expression de tout sentiment élevé et vivement ressenti ; son caraelère essentiel, c'est le naturel. Saplio, par exemple, écrivant ses odes enflammées, obéissait à ce lyrisme : elle chantait parce qu"ellc avait besoin de chanter. Lamartine et Musset, chez les modernes, sont ceux qui l'ont le mieux connu.

Lorsque je lis, par exemple, le Crucifix, de Lamartine, dès ce magnitiqiie début :

Toi, que j'ai recueilh sur sa buucjje expirante, Avec son dernier souffle et son dernier adieu,

je suis fra|)pé, étonné ; je ne pense plus ni au poëte

— l'.)ll —

ni à nioi-mèniL' ; ji' iiu' sl'Iis absorbi' luiil oiiliii' |»ar une !:irande douleur ; je me sens liansporlé devaiil ce lit de niorl ; j'assisle à une scène déchirante, et ce n'est qu'à la (in de la pièce que je peux reprendre ma liberté de penser. L'impression du poëte est si forte que, comme un courant électrique, elle passe, dès le premier mot, chez le lecteur; celui-ci semble ne faire plus qu'un avec l'écrivain, et, dans son émotion, il oublie complètement la forme des vers, la beauté des strophes, pour se mieux livrer aux sentiments qu'elles expriment.

Le second genre est, ;.our ainsi dire, artiliciel et tout entier de convention : ce n'est plus de la poésie intime; on sent, du moins, que lors(|irelle prétond l'être, l'affectation y domine. Le poëte se propose de chanter un sujet que, par un effort de sa volonté, il rendra lyrique. Sa verve peut s'échauffer en le chantant ; mais il est maître de son choix ; l'art entre ])0ur une part tiès-grande dans ce lyrisme, tandis (pril devait ètn^ totalement absent du premiei'.

Victor liuuo et llonsard sont des poètes lyriques de la seconde de ces deuv catégoi'ies. Jamais un sujet ne s'impose à eux avec une violence telle, une force d(M'oiiception si urandc (ju'ils soient obligés de -bî chîMiler, abstraction l'aile de leui' volonté propre. llons,u"d, avant de ('(imposer une ode, envi-

sage son sujet sous loiiles ses (aces el, en quelque sorte, le pindarise. Chez lui, même dans les moments les meilleurs, on sent toujours l'artiste qui prend soin de son œuvre et cherche à en tirer tout le parti possible fTson lyrisme est avant tout une œuvre d'imitation : en écrivant ses odes et ses hymnes, il poursuit un double butque jamais l'inspiration ne lui fait perdre ; il veut faire goûter Pindare et introduire son genre dans la littérature française. Ses odes ne sont que le développement d'une théorie, une preuve à l'appui de son système, un corollaire de ses idées préconçues ^son désir, c'est de « redorer le langage français, » de le faire remonter à ce qu'il croit etie sa véritable source : la Muse Grégeoise. Pour cela, après avoir énoncé en prose ses vues générales, il donne en vers des échantillons de la poésie qu'il rêve.

L'ode, chez Victor Hugo, est également une œuvre d'art. Le poêle ne pindarise pas sur tous les sujets, comme le faitPionsard ; mais on peut remarquer que sa préoccupation est conslanU; et qu'il a toujours un but. Ce qu'il recherche avant tout, c'est de provoquer, par son lyrisme, l'émotion chez son lecleur ; c'est bien plus à la sensibilité' qu'à la raison (ju'il s'adresse : seulement, peu scrupuleux sur la nature de celtle émotion, lorsqu'il ne peut l'obtenir' par le sentiment, il cbei-clio à la faire naître par la

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si'iisalioii. l?oiir pcirvciiir à ce résultai, Vicloi' ilii<i() se soii (le lieux procédés qu'il juge infaillihles.

Le |)i'emier, c'est l'anlithèse. Jl cioil qu'elle doit foicénieiit amener l'émoliou à un moment donné; il est curieux d'examiner ses œuvres à C(ï point de vue : on pourra voir que" ])res(jni! loules reposent sur ce principe.

Je sais qu'on peut répondre (|ii'en liiléraluie tout repose souvent sur une antithèse ou manifeste ou secrète, et que le contraste s'établit en nous-mêmes, parfois à notre insu. On peut diie, par exemple, que la beauté des adieux d'Andiomaque et d'Hector consiste surtout dans l'opposition que ménage le poëte entre cet enlaut insouciant, jouant avec le casque de son père, elle destin qui allend Hector aux portes Scées. On verra encore une antithèse dans le départ calme et confiant d'IIippolyte et la terrible prièie que son père adresse aux dieux, l^es rôles (le«Joas et d'Athalie olIVent une perpétuelle antitlièse. Dans un genre tout à fait différent, ne pouvons-nous |)as remai'{pier .liissi que Bossuel fait l'eposer sur l'emijJoi do cette ligure j)lu<ieiirs de ses oraisons funèbres V

Si Victor Hugo n'a pas natiireilemi'nl invcnli' l'anlillièse, on ne peut nier (pie la manière dont il reTn|)loie ne soit originale ; nul |)lus (pie lui n'a mulli|tli(' les rapprocliemenis. nul ne les a poussés

aussi loin d'une façon aussi brusque, parfois aussi excessive. Peu lui importe la violence du choc qu'il produit, pourvu que, de ce choc, il fasse jaillir une vive étincelle.

L'antithèse, chez lui, est souvent heureuse, et il en sait tirer de beaux effets ; c'est ainsi qu'il nous montre Napoléon à Saint-Hélène.

Ce que sou œil chercliait, daus uu passé prol'outl,

Ce u'était pas Madrid, le Kremliu et le Phare,

La diane au matiu, i'redounant sa fanfare,

Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,

Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,

Et les rouges lanciers, fourmillant dans les piques.

Gomme des fleurs de ])our])re en l'épaisseur des blés.

Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort, la bouche demi-close,

Gi'acieux comme l'Orient, Tandis qu'avec amour, sa nourrice enchantée, D'une goutte de lait au bout du sein restée

Agace l'enfant en riant.

Cette antithèse-là est réellement belle et d'un grand effet; j'en puis dire autant de celle où il montre le cadavre du même conquérant, rentrant, acclamé, dans Paris, au bruit des canons et des tambours, tandis qu'il est dévoré par le ver du tombeau. Tant qu'elle reste dans ces limites, l'anti-

thèse est non-seulement admissible, mais louable. Malheureusement, chez Victor Hugo, elle dépasse trop souvent le but et tombe dans l'exagération. C'est ainsi qu'il fait dire à Ruy-Blas :

Et l'iiigle impérial (jui, jailis, sous sa loi, Couvrait le monde entier de loimcrrc et de flamme Cuit pauvre oiseau plumé dans leur marmite inl'àme.

A part la métaphore, qui est d'un goût déplorable, l'antithèse est ici par trop choquante, et le lecteur a peine à supporter de telles images.

Dans le même drame, le héros, amoureux de la reine s'écrie :

■le suis un ver de terre amoureux d'une étoile.

Dans //er?ia/u", il est question de dona Sol, (jui î'eçoit :

Le jeune amant sans harbe, à la h.n'hv du vieux.

D'autres fois l'antithèse consiste moins dans les expressions que dans les idées et n'en est que plus exagérée. Ainsi, le dernier acte du Roi s'a nu( se csl une perpétuelle antithèse entre les types du roi et (In bouffon.

Tri boulet dira :

La vengeance d'un fou fait osciller le monde,

niaiiUeiiant, monde, regarde-moi:

Ceci c'est un bouffon, et ceci, c'est un roi, etc.

L'autre procédé lyrique, dont use et abuse Victor Hugo, consiste dans l'emploi particulier qu'il fait des images; nul poëte ne les a comprises comme lui.

L'antiquité, les poètes du dix-septième siècle et la plupart de nos poètes modernes n'ont jamais considéré l'image que comme un ornement de la pensée, un embellissement qui charme l'esprit et le dispose favorablement à accueillir l'idée, ainsi que l'a dit Lucrèce dans ces vers fameux :

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes Cum dare conantur, prius oras pocula circum Conlingunl meliis dulci llavoque liquore^, etc.

Chez Homère et chez Virgile, les images sont appliquées aux idées que le poëte veut exprimer; elles n'ont que la beauté pour but ; on peut à volonté les supprimer, la pensée n'en restera pas moins nette et moins claire. Ces images ont d'ailleurs

' Lucrèce, livre IV, vers 1 1 et suiv.

— 19G — toujours une forme arrêtée et précise ; elles sont généralement tirées du monde matériel. C'est ain>i que Virgile compare Enée, entendant le bruit des flammes qui dévorent Troie, au pasteur placé au haut d'un roclier, et écoulant un tumulte dont la cause lui échappe

In sogelfiii vfluli quuiu llaauiui l'uiciiUbus auslris, etc.

C'est encore ainsi que Lucièce représenle les hommes portant le flambeau de la vie

Yitaï lain|iada Irailuiit.

Les images de Ronsard, lui-même, sont des images classiques dans toute la force du terme : elles sont ordinairement précises : il parlera de la robe pourpix'e de la rose ; du vin qui rit dedans l'or; de la jeunesse qui a une rerle nouveauté; il appellera la lune Va'il ombreux de la nuit.

Il ne faut voir là (pie des comparaisons ordinaires, communes à tous les poêles.

Mais Viclor Hugo élahlit jtar ses images une confusion volontaire entre les genres; il passe, sans transition, du domaine matériel au domaine idéal ; il prétend, au moyen d'épilhètes et d'a|)posilions, faire voir l'invisible, toucher Timpalpahle,

donner un corps à l'immatériel, ou bien, au contraire, idéaliser le réel, donner une âme à la malière, une pensée à l'être inanimé. Le lecteur troublé, déconcerté par ce procédé bizarre, ne sait plus où il en est; il se demande s'il est en présence de l'image ou de la réalité, il les confond l'une et l'autre. C'est que, dans le fait, l'image et la pensée ne font cprun. Le poêle pense en images; il a si bien fondu nisemble l'image et la pensée, que l'une est .inséparable de l'autre. Son procéda est, en somme, d'un usage assez simple; il consiste à donner au monde sensible des épitbèlesqui s'appliquent au monde moral ; ou bien, au monde moral, des épilhètes sensibles. Assez souvent ces images font rêver le lecteur, lui ouvrent de vastes horizons; mais, souvent aussi, il cherche, sans le trouver, ce que lepoëteveut dire. Ainsi, quand Hugo appelle la musique une lune de l'art^ il est fort diflicile de déterminer le sens qu'il donne à ce mot, et je crois que si on lui demandait d'expliquer nettement ce qu'il entend en disant que la iwwl est blcue^ il pourrait être embarrassé lui-même. Son slyle est lelativement plus clair, quand il nous montre ses vers sous des formes humaines et qu'il leur prête la vie :

Tout l'invisible essaim tic ces dénions joyeux

A (lu lire aux éelats, (|nanil là, devanl mes yeux,

Ils vous ont vus saisir, dans la boite aux t'bautlios. Ces licxanictrcs nus, boiteux, diftormcs, gauehcs, Les traîner au grand jour, pauvres liiboux iaebés. Et puis, battant des manis, autour du feu [lenebés. De tous ces corps bideux, tirant soudain une ànie. Avec des vers si laids faire une belle flamme.

Voici encore un antre morceau où l'image est, pour ainsi dire, tissée avec la pensée , et qui peut donner une juste idée des procédés de Viclor Iltigo :

Paris, qui garde sans y croire Les faisceaux et les encensoirs.

Tous les matins, dresse une gloire.

Eteint un soleil tous les soirs.

Avec l'idée, avec le glaive, Avec la chose, avec le rêve, Il refait, recloue et relève L'écbelle de la terre aux cieux.

Frère des Memphis et des Romes, Il bfdit, au siècle où nous sommes, Luc Babel pour tous les hommes.

Un Panthéon pour tous les dieux.

Il représente ainsi, dans Ruy-Blas, don César de Bazan :

Moi qui vais, mendiant rainour je ne sais on, A <pii, (le temps en temps le destin jcile un son ; Moi, p.iuvre grelot vide, oîi mampic ce ipii sonne...

Dans Marion Delorme, il parle de l'âme, qui lève du doigt le couvercle de pierre. On le voit, le procédé est toujours le même. Pour amener l'émotion, il a recours à la sensation et il lui fait appel par tous les moyens imaginables.

Ronsard et Yiclor Hugo ont donc été ainsi amenés, par leurs théories préconçues, à faire plus d'une fois fausse roule. Lun, partant d'un principe vrai, l'admiration de l'antiquité, mais disposant d'instruments imparfaits, n'a pu réussir à acclimater définitivement chez nous le lyrisme pindarique, et a, somme toute, échoué dans son entreprise; l'autre a trop souvent recours à des procédés; faisant des sensations un perpétuel usage, il les émousse et, pour les ranimer, est obligé de prodiguer les métaphores les plus heurtées, les images les plus étranges, et finit trop souvent par confiner à l'incompréhensible.

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