DES RHYTHMES ET DE LA VERSIFICATION DE RONSARD ET DE VICTOR HUGO
Ce n'est pas assez d'avoir étudié parallèmenl les tendances lyriques de Ronsard et de Ilugo ; un autre lien les unit encore : nous avons à nous occuper, maintenant, de ce qu'on peut a|)peler le côté technique de leur œuvre, à étudier leur versification, leurs rliythmes, et à montrer l'usage qu'ils font, l'un et l'autre, des comparaisons, ce grand ressort de la poésie lyrique.
Chez l'un, comme chez l'autre, le rhytlime, cette loi qui régit les rapports des vers entre eux, a une très-grande imporlance ; il subil une foule de modifications et tous deux parviennent à en tirer de grands effets. Ce que la poésie du dix-septième siècle, qui voulait, avant tout, s'adresser à l'esprit, à la seule raison, regardait comme un vain ornement et rejetait comme un luxe inutile, la poésie
du seizième siècle comme celle du dix-neuvième l'estime, au coniraire, elle recherche au plus haut degré, pensant qu'après tout, l'oreille doit, aussi hien que l'intelligence, avoir sa part de jouissance, et que ce qui charme Tune, ne saurait avoir d'inconvénient pour l'autre. D'ailleurs, au seizième siècle, la poésie et la musique vivaient dans une assez étroite alliance. Ronsard, luimême, élait passionné pour ce dernier art, et on sait que la plupart de ses sonnets étaient destinés a être chantés ^
Il fallait mesurer la poésie, lui donner des règles lixes, invariahles; c'est ce que tenta Ronsard. Assurément, il n'a pas le mérite d'avoir inventé le rhythme de l'ode; et ses divisions générales ne sont que les reproductions exactes de celles de Pindare: strophe, antistrophe, épode; mais n'est-ce pas déjà quelque chose de très-louahle d'avoir tâché d'approprier l'ode au génie de notre langue, d'avoir su, en empruntant le rhythme grec, con- •server la rime que Daïf avait le tort de vouloir proscrire, et d'avoir enfin inauguré ces formes lyriques, qui ont été conservées jusqu'à nos jours. L'agencement de la strophe, telle que nous la possédons aujourd'hui, est l'œuvre de Ronsard. Tel est
* Voir la llicse tic M. Eugène Gaiular, déjà citcc.
h beau rhythnie, si souvent cité, de l'ode en l'honneur des Valois :
Comme lin qui prend une ooupe,
Seul honneur de son trésor,
Et, (le rang, verse à la Iroupe
Du vin qui rit dedans l'or.
Ainsi, versant la rosée
Dont ma langue est arrousée.
Sur la race des Valois,
En son doux nectar j'abbreuve
Le plus grand roy qui se treuve
Soit en armes, soit en lois.
Ce rhylhme, repris par Maliierbe, J.-B. Rousseau, Lefranc dePompignan, Lebrun, est, à peu de chose près, celui qu'ont employé avec le plus de succès nos lyriques modernes. Aujourd'hui que la poésie se passe de la lyre de Pindare, de la voix de Chérouvrier et du luth de Marie Stuarl, il n'est cependant pas sans quelque intérêt d'étudier ces rhylhmes, remis en honneur dans notre siècle, et de comparer l'ui-age qu'en ont fait les poètes des deux époques.
Tous deux ont certainement, à un frès-liaut degré, le sentiment rhythmique; leur mesure est toujours nel le et accusée : la strophe de dix vers, (iiie nous citions tout à l'heure, a été Irès-heurcusèment reprise par Hugo, qui Ta reproduite telle
que l'avail employée Ronsard ; il a maintenu seulement la réFormc conseillée à Malherbe parRacan, qui consiste à marquer toujours un temps d'arrêt après le septième vers ; mais suivant la pente de sa nature, qui le porte à tout exagérer, il a voulu composer, d'après ce rhythme, une strophe de douze vers, en mettant au milieu trois rimes féminines au lieu de deux, ce qui augmente la difficulté d'une façon sensible. Nous venons de mentionner une strophe entière de ce genre. On ne peut nier que cette adjonction ne produise, à l'occasion, un grand effet ; que l'ensemble n'en devienne plus majestueux, et que ces trois rimes féminines, retombant sur une masculine, ne donnent plus de force à la strophe ; mais aussi, la difficulté vaincue entre dans cette forme pour une part trop grande, et il est quelquefois aisé d'apercevoir l'embarras du poêle pour trouver une nouvelle rime et l'encadrer liabilement.
Ronsard et Hugo ont généralement le sentiment musical de la poésie; ils savent bien approprier leurs strophes et leurs vers aux sujets qu'ils veulent chanter. Ronsard consacre l'ode Pindarique aux grands sujets ; c'est sur ce rhythme qu'il chante la paix conclue entre la France et l'Angleterre, qu'il célèbre les princes ; il adopte l'odelette, le sonnet ou l'élégie pour les sujets amoureux. Veut-il
— 20-4 — aborder les sujets philosophiques ; célèbri'-l-il la Justice on F Eternité'! ou sa Muse s'inspire-t -elle des souvenirs du christianisme? il préfère l'alexandrin, ou parfois, mais rarement, le \ers décasyllabique, comme dans V Hercule chrétien : Yiclor Hugo ne consacre la stroj)he de dix ou douze vers qu'aux matières les plus graves; il ne s'en sert que quand il prend un ton véritablement lyrique. Il saii d'ailleurs, et c'est là une grande supériorité chez lui, varier la monotonie d'une trop grande régularité, en alternant les strophes, en changeant fréquemment de rhythmes. A la strophe décasyllabique, en succède une autre de quatreoude sixalexandrins, qui revient reposer agréablement l'oreille. Pourles sujets d'un ordre moins élevé, il choisit de préféférence les strophes de quatre ou de six vers.
Ronsard a commis une faute notable à l'égard de la prosodie française, quand il a écrit sa Franciacle en vers de dix pieds. Celte erreur, il le dit lui-même, tient à ce qu'il trouve que « l'alexandrin ressemble trop à de la prose. » L'alexandrin, on le vit par la suite, est au contraire, le vers français par excellence, et toute grande (cuvre poétique devra nécessairement revétii- cette forme. Le vers de dix syllabes, avec sa césiue au (juati ième pied, a quelque chose de léger et de badin, qui ne peut convenir à la haute poésie, tandis que l'alexandrin,
trop souvent monotone, peut-èlre, reste toujours, néanmoins, noble et majestueux.
Ronsard, à part eetle erreur, a été généralement bien inspiré : c'est lui qui, au seizième siècle, a tait, avec Belleau, le meilleur usage de ce rhytlime charmant :
D'un gosier maclie-laurier
J'oy crier Dans Lycopinon ma Cassandre, Qui propliélise aux Ti'oyens
Les moyens De réduire Troie en cendre.
Victor Hugo a imité avec succès ce rhythme, l'un des plus heureux de notre versification, dans son agréable pièce intitulée : Sarah la baigneuse.
Quoique amoureux de la difficulté vaincue, Hugo n'a cependant pas voulu se renfermer dans les règles étroites du sonnet; sa nature indépendante s'est constamment détournée de ce genre. Lorsqu'il quitte les hauteurs lyriques, il aime à se lancer, de temps en temps, dans les tours de force ; il compose, par exemple, le Pas d'armes du roi Jean ou la Chasse du Bunji^ave. On sent qu'il aime ces pièces bizarres, où la pensée est complètement étouffée sous la singularité de la forme. Mais, ce ne sont là que des moments de repos, des
licences que le poêle se donne : la poésie véritable n'a guère à gagner à de semblables jeux d'esprit.
Ronsard, parce qu'il était bon musicien, Viclor Hugo, par un instinct naturel, ont, l'un et l'autre compris à merveille la cadence du vers français. L'alexandrin, en particulier, prend chez eux une force, une vigueur toute nouvelle. Malgré leurs idées diamétralement opposées en matière de poésie, puisque l'un rêve une langue poétique séparée de la langue vulgaire, tandis que l'autre veut les fondre toutes deux, ils arrivent à un môme résultat, à une magnifique sonorité. C'est que, d'abord, ils soignent beaucoup la rime, qui est toujours, chez eux, fort saillante; c'est, en second lieu, que, par un effet de leur art, ils mettent toujours le mot principal à la fin du vers qui, au moyen de ce procédé, prend une force nouvelle. Ecoutez Victor Hugo ; nous pourrions prendre cbez lui nos exemples à peu près au hasard :
Tout en vous parlagcant l'eiupirc (V Alexandre, Vous avez peur d'une ombre cl peur d'un peu d(; cendre; Oh! vous ùics petits !.. .
Hélas! hélas! garde la tombe, Garde Ion roilier écumant, Où, s'ahatlanl comme la bombe, Tu vins Idinlicr tirdc el fumant..
Il dil, dans Hernani :
Géant, pour piédestal avoir eu ï Allemagne, Quoi ! pour titre César, et poiu- nom Cluirlemagne, Avoir été plus grand qu'Anuibal, qn Attila, Aussi grand que le monde, et que tout tienne là!
Il en est de môme dans la plupart des pièces de Honsard. La strophe que nous avons cilée tout à l'heure : Comme un qui prend une coupe, en peut servir d'exemple. En voici un autre non moins frappant :
Il me plaist, Colligny, d'imiter le tonnerre Qui, devant que ruer sa fureur contre terre. Gronde premièrement d'un petit bruit dans l'air Et reluit dans la nuit avec un peu d'esclair.
Doués enfin d'un esprit également fécond, ils excellent dans la comparaison et la comprennent à peu près de même, en ce sens que, tous deux ont une grande tendance à développer leurs idées. Quand un rapportles asaisis, leurimaginalionaimeàensuivre les progrès et à les décrire minutieusement ; ils ne veulent quitter un sujet, qu'après l'avoir envisagé sous toutes ses faces ; on peut dire qu'alors, ils tombent dans la prolixité. Voyez Ronsard énumérer, en employant des termes techniques, mieux
— t>08 — plr.cés dans le livre de du Fouilloux que dans un poëme, les talents d'Euiymédon à la chasse, ou vanter l'adresse de Henri II à manier un cheval ; relisez ensuite, chez Hugo, la description fantastique de Sodome et de Gomorrhe, ou celle du comhat mystérieux que se livrent les soldats de cuivre et les soldats de pierre, dans VOde à l'Arc de Triomphe, vous vous convaincrez facilement de la tendance commune à nos deux auteurs vers l'amplification. Cette tendance se retrouve lorsqu'ils font usage de la comparaison; ils ne nous épargnent aucun détail. Ronsard, par exemple, comparera ainsi Henri II à un marinier :
liC(picl, se souvenant de l'orage dernier,
Ancré dedans le porl, d'œil vigilant, prend garde
S'il faut non à sa nef; maintenant, il regarde
Si le lillae est bon, si la carène en bas
Est point eiilrel'endne ; il conlcniple les mais.
Maintenant le timon ; il rbabille les contes.
Les carreanx et les ais et les l;ibles dissoutes,
Et, bien (ju'il soit an bàvie, il n'a moins de souci
De sa net qu'en lempesle et se remparc ainsi
Que s'il couroit fortune an milieu de l'orage.
Et ne se veut fier au lianijuille visage
Du ciel et de la mer, |)om' se donner à l'eau.
Que, premier, il n'oit l)i('n callrnlrc' son vaisseau.
Du reste, il goùle foit celle .image ; il y revient encore ailleurs en ces termes :
Commi' un pilote, à son tillac assis, Craignant recueil, d'un sens i'roid et rassis. Guide sa nef" parmi les vagues perses, Bien qu'elle soit de cent pièces diverses, De voiles, mâts et cordages divers, etc.
Le même goût du développement par la comparaison, se constate à chaque page chez Victor Hugo, dans sa poésie lyrique et même dans sa poésie dramatique. Il fait dire à Ruy-Blas :
0 mon Dien, voilà donc les choses qui se font !
Bâtir une machine effroyable, dans l'ombre,
L'armer hideusement de roiiages sans nombre,
Puis sous la meule, afin de voir comment elle est,
Jeter une livrée, une chose, un valet.
Puis la faire mouvoir et, soudain sous la roue.
Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue,
Une tète brisée, un cœur tiède et fumant
Et ne pas frissonner, alors qu'à ce moment
On reconnaît, malgré le mot dont on le nounne.
Que ce valet avait l'enveloppe d'un homme.
On peut se rappeler le passage d'Hernani, dans lequel le poëte représenle les rois de l'Europe, en présence du Pape et de l'Empereur :
... Se haussant, [»uur voir, sur la [lointe des pieds, o Il termine ainsi son ode intitulée : Les deux Iles :
Telle, quand une bombe ardente et meurtrière Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire, Se balance au-dessus des nnirs éponvanlés, Puis, coiume un vautour cliauve, à la serre cruelle. Qui rrappe, en s'abatlant, la lerre de son aile, Tojnbc et fouille à grand bruil le pavé des cités;
Longtemps, après sa cbute, on voit fumer encore La bouche du mortier, large, noire et sonore D'où monte, pour tomber, le globe au vol pesant, Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles, Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles, Et s'éteignit en embrasant.
A pari ces comparaisons à grand effet, savamment étudiées et développées, l'un et l'autre font de la métaphore un fréquent usage. Nous avonsmontré ■ comment Victor Hugo donne une forme matérielle aux idées abstraites, tandis que Ronsard se sert des images à l'instar des anciens, à la fa(;on classique, comme de purs orneiuenls de style.
Ajoutonsseulement que, chez l'un et chez l'autre, c'est bien plus dans les images que dans les mois, dans les idées que dans les expressions, (pi'il faut rechercher la cause de ces fautes de goût, qui déparent souvent leurs plus beaux morceaux.
En somme, la Musc de Ronsard n'a pas tant parlé la lin que Boileau l'a bien voulu dire, et la langue de Hugo, j'entends dans les belles années de son talent, a plus d'une heureuse rencontre. Que Ronsard
nous parle des célestes chandelles, du soleil perruque de lumière, des scadrons de gens d'armes pourfendus par le fer ; que Victor Hugo emploie des termes techniques comme Almojarifazgo, ou qu'il écrive dans Ruy-Blas :
La maison de la reine ordinaire et civile . Coûte par an six cent soixante-quatre mille Soixante-six ducats.
ce n'est pas là que je les accuserai le plus de manquer de goût. Ronsard n'est assurément pas responsable de l'acception ridicule qu'on donna après lui à des mots, usités de son temps ; et Hugo a strictement le droit de faire entrer tout ce qu'il veut dans un vers. Mais tous deux, trop souvent, ont recours à des images faussesou triviales. L'un,parexemple, dira, en s'adressant à Paris :
Tu as le dos fendu d'une rivière.
Ton ventre est plein d'artizans et d'ouvrages.
ou, en parlant à un prince :
Or, il est temps que ce propos je change, Pour reviser au blanc de ta louange, Dont en tirant je m'étois escarté;
OU bien, il montrera le Cyclope amoureux, versant
(Le l'œil des fontaines amères. Victor Hugo, lui, parlera d'un ver de terre amoureux d'une étoile, et dépeindra la vie comme un ruisseau de lait coulant sans une goutte amère. En pareil cas, la patience m'échappe, et je gémis de voir ces deux grands lyriques manquer d'une des qualités françaises par excellence : le goût.