DU SENTIMENT RELIGIEUX CHEZ LES DEUX POÈTES
Nous devons, maintenant, entrer plus avant dans l'âme des deux poètes, et sonder, en quelque fiiçon, leur conscience. Leurs qualités et leurs talents ne nous ont révélé, jusqu'ici, que des similitudes. Leurs impressions morales, on va le voir, nous montreront les côtés par lesquels leurs génies diffèrent :
Commençons d'abord par le sentiment le plus important de tous; par celui qui doit agir le plus sur des poètes lyriques : le sentiment religieux.
Ronsard, je n'hésite pas à le dire, l'a possédé au plus haut degré. Le chantre de Marie, de Gassandre et de Genèvre, le versificateur des mascarades de la cour, l'élégant imitateur d'Anacréon n'a jamais d'accents plus élevés, plus nobles que lorsqu'il
aborde de pieux sujets. A peine a-l-il quitté les bosquets de Paphos et d'Amathonte, à peine a-t-il rejeté les ornements de la Muse antique, qu'aussitôt sa pensée s'épure, sa langue devient plus précise et plus ferme, ses idées se condensent, prennent une forme plus fixe et plus nette; il touebe, parfois, presque aux hauteurs bibliques, Cilons cette éloquente paraphrase du Te Deum. Nous voici loin des pales traductions des Psaumes, par Marot :
0 Seigneuf-Dicu, nous le louons Et pour Seigneur nous t'avouons ; Toute la terre te révère.
Et te confesse éternel Père!
Toutes les puissances des cieux, Tous les arclianges glorieux, Chérubins, séraphins te prient Et sans cesse, d'une voix crient :
« Le Seigneur des armes est sainct ; Le Seigneur des armes est craint ; Le ciel et la terre est remplie Du los de sa gloire accomplie ! »
Los saincls apôtres honorez.
Les martyrs, de blanc décorez, La troupe de tant de pioj)liètes Chantent les louanges parfaites ; L'Église est partout confessant Toy, Père grand, T)i(!U tout puissant, De qui la majesté immense N'est que vertu, gloire et puissance ;
Et loi, Fils de gloire tout plein, Vénérable, iniifjuc et certain, Et le Saint-Esprit qui console Les cœurs humains de ta parole.
Il est incontestable que cette pièce, dépourvue, si on veut, d'originalité, puisqu'elle n'est qu'une traduction, n'en a pas moins un tour des plus heureux.
V Hercule chrétien., dédié par Ronsard au cardinal de Châtillon, et envoyé en guise de remerciement aux jeux floraux de Toulouse, est inférieur comme conception. Le parallèle que l'auteur établit entre Hercule et Jésus-Christ est puéril et choque notre goût. Il témoigne cependant d'une grande science religieuse et offre de temps à autre de beaux vers, comme les suivants :
Doncques de Dieu le nom très-saint et digne. Commencera et unira mon hymne ; Car c'est le Dieu qui m'a donné l'esprit De célébrer son enfant .lésus-Cbrist.
Or, puisse donc celte lyre d'ivoire, Toujours chanter sa louange et sa gloire. Telle qu'elle est, ô Seigneur, désormais. Je la consacre à tes pieds pour jamais !
Mais c'est, à mon sens, dans sa lutte avec les calvinistes que Ronsard a atteint les plus hauts som-
— 21() — mets du lyrisme religieux; on ne peut lire le Discours sur les misères de ce temps, la Réponse à quelque ministre, la Remontrance au peuple de France, sans être frappé de l'élévation des pensées et de la puissance de rargumenlation.
La noble simplicité de l'expression et l'énergie du sentiment rendent la })lnpart de ces pièces remarquables. On y sent le souffle d'une Ame profondément religieuse, révoltée dans ses convictions les plus intimes; c'est le cri d'une conscience à la fois indignée contre les huguenots et, en même temps, pleine pour <mix d'une compassion toute chrétienne.
A côté de la corde élégiaque et amoureuse, Ronsard, donc, a su faire vibrer avec succès la fibre religieuse, et en a tiré un grand parti : on sent que ce n'est pas un sujet banal qu'il chante; sous l'enveloppe du poëte, on retrouve vite le chrélien qui, dans un moment d'ivresse, a pu oublier la morale évangélique et sacrifier par trop souvent aux Grâces, mais qui n'a jamais absolument perdu Dieu de vue, et qui revient sincèrement à lui, une fois l'emportement des sens calmé. Nous pouvons dire qu'il a été religieux avec naturel, qu'il n'a fait que (laduire, dans un langage noble et élevé, les aspiralions de son propre cœur.
Si, maintenant, nous })assons de lionsard à Victor Hugo, si nous nous demandons à quel j)oint ce
dernier a fait preuve de sentiment religieux, nous serons ixssvz embarrassé pour répondre du premier coup. Il sera indispensable d'établir, sur ce point, quelques distinctions préliminaiies.
Il n'est pas douteux qu'un écrivain de celle valeur ait du être frappé de l'importance lyrique de c:e sentiment, et que, dans un sens ou dans l'autre, ses œuvres doivent en contenir l'expression.
Mais remarquons que le sentiment religieux est double, ou qu'il peut, du moins, èli"e envisagé sous deux aspects, en lui-même, ou dans ses manifcslations ; dans son caractère inlime, ou dans ses formes extérieures. Le poêle peut étudier et cbanter les rapports secrets qui existent entre l'âme et Dieu; les épancbemenls de la créature dans le sein du Créateur, ou seulement les rapporls extérieurs, avec le monde, de cette àme agissant en vue de Dieu et pour lui. De là, deux sortes de poésies : l'une dans laquelle a excellé Victor Hugo; l'autre où il a été moins heureux.
S'agit-il du côté exlérieur ou descriptif de la religion ? le talent éminemment coloriste de Yiclor ïlugo le comprend à merveille. Il saura reproduire le ton et les idées de la Bible. Se transportant au moyen âge, il représentera avec une énergie et une force inconteslable, le rôle du Vapa, cette moitié de Dieu, comme il l'appelle pompeusement; il s'er.-
ihoLisiasmera à la vue de nos cathédrales gothiques, s'identifiera avec elles et en donnera de brillantes descriptions. Bref, il réussira, par un effet de la souplesse de son génie, a produire chez ses lecteurs une sorte de sensation religieuse.
Il y a plus; il mettra dans la bouche de certains personnages, de belles prières, de remarquables invocations. Nous en avons un bel exemple dans un morceau de sa première jeunesse : VOdc à Louis XVII-, où il s'élève vers le ciel et nous montre la jeune âme arrivant, portée par les anges jusqu'au trône de Dieu.
Où donc ai-jc régné? demandait la jeune ondjrc. Je suis un prisonnier, je ne suis pas un roi.
La pièce intitulée: Dans l'église de ***, est empreinte d'une teinte religieuse très-marquée ; l'auteur rend bien compte de l'aspect d'une église, le soir, au moment où l'office vient de finir, où l'odeur de l'encens parfume encore les voûtes :
Elle était triste et calme, à la chute du jour,
L'église où nous entrâmes ; L'aulel, sans serviteurs, comme un cœur sansamoui',
Avait éteint ses llammes.
Le lecteur est pendant tout le tem|)s, sous le
charme indélînissable d'une sensalion religieuse ; il n'est pas précisément ému et ne prie pas avec le poëte, mais il se sont transporté dans cette humble église, et disposé à rêver de Dieu et du ciel. Rappelons également une pièce : A Palestrina, dans les Rayons et les Ombres, où il décrit les impressions du grand musicien : il y a parfaitement compris la religion, telle que l'entendaient le Moyen Age et la Renaissance,
Aussi toujours sou liymnc, en descendant des cieux,
Pénètre dans l'esprit par le côté pieux,
Comme un rayon des nuits par un vitrail d'église.
En écoutant ses chants, que l'âme idéalise.
Il semble à ces accords qui, jusqu'au cœur touchant,
Font sourire le juste et songer le méchant,
Qu'on respire un parium d'encensoirs et de cierges,
Et l'on croit voir passer un de ces anges viei'ges.
Comme en rêvait Giotto, comme Dante en voyait.
Etres sereins, posés sur ce monde inquiet,
A la prunelle bleue, à la robe d'opale, etc.
Mais quand au second genre de poésie religieuse, que nous avons indiqué, nous devons dire que le poêle ne l'a, pour ainsi dire pas connu. Faut-il s'élancer dans ces espaces vagues, infinis, où seule la foi nous guide? Faut-il faire abstraction du monde qui nous entoure ; fermer les yeux devant le spectacle de la nature ; renoncer à tout souvenir hu-
main, afin de nous transporter dans une sphère idéale; nous placer face à face avec Dieu et méditer, dans le recueillement, sur nos destinées? Alors la supérioiilé du poëte disparaît. Comme le Faust, de Gœthe, entraîné vers les mères ^ dans le vide absolu, ne trouvant pas même une place sur le sol pour y poser le pied ; il hésite, il chancelle, sa foi n'est pas tellement vive qu'il puisse supporter la vue de Dieu sans voiles ; il est complètement dé- |)assé dans ses sphères, par un poëte moins raffiné, peut-être, mais d'un souffle })lus large et d'une ardeur plus pure: j'ai nommé Lamartine.
Le sentiment religieux que Victor Hugo a pu exploiter comme une richesse poétique, est pour Lamartine un besoin ; c'est comme l'air qu'il respire. Sa théologie peut n'être pas toujours irréprochable, mais il a besoin du surnaturel ; il faut qu'il s'y j)longe pour que sa poésie atteigne son expression la plus complète.
Même quand la Muse de Victor Hugo touche aux plus hauts sommets du lyrisme, je sens toujours le poëte qui s'occupe de lui et de son art, qui cherche la rime la plus savante et l'effel le plus saisissant.
Il faut qu'un acteur soit bien habile pour qu'il parvienne à me faire oublier (jue les sentiments <]u'il exprime sont leinlsel quil ne ressent aucune
des impressions qu'il reproduit. De môme, il faut qu'un poëte semble èlre sous le coup d'une émotion bien vive, pour qu'il me fasse oublier les procédés et le côté artificiel de son talent. Or, selon moi, Victor Hugo n'atteint pas ce but, lorsqu'il .aborde le côté religieux, et je crois que Ronsard, en ce sens, a été plus heureux, parce qu'il a plus vivement senti, parce qu'il a été plus sincère.