‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 19 sur 25 · DU SENTIMENT DE LA NATURE CHEZ RONSARD ET CHEZ HUGO · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT DE LA NATURE CHEZ RONSARD ET CHEZ HUGO

Suivons nos deux poêles sur un nouveau terrain : éludions en eux un sentiment d'un ordre moins élevé, sans doute, que le sentiment religieux, mais qui y confine par plus d'un point, et qui est presque aussi intéressant pour la critique : je veux parler du sentiment de la nature.

Combien de poêles n'y voient qu'une inépuisable matière de descriptions ! une source d'heureux effets; une série d'ornements toujours commodes à ajouter à leurs vers! — C'est, au contraire, un sentiment profond, inséparable de toute vraie poésie.

A entendre nos contemporains, il semble qu'il n'y ait qu'eux qui aient compiis la nature, et que ce sentiment soil tout à fait moderne ; on (lirait que les grands hommes du dix-septième siè-

oor,

de ne l'orilpas connu, ctqnoc'est seulement l'école sentimentale, qui date de Jean- Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, qui en a enfin révélé les charmes et fait goûter à Tliumanité le calme et les plaisirs purs des champs. Comme il arrive souvent, il y a là une regrettable confusion, un malentendu qui tient à ce que les mots sont mal déterminés.

Distinguons d'abord la sensation et le sentiment de la nature, qui sont loin d'être identiques:

Il n'est pas besoin d'ètr-e poêle pour ressentir ce que je nommerai la sensation de la nature. Tout homme l'a éprouvée à quelque instant de sa vie ; il ne peut se rencontrer personne qui, à une heure quelconque, n'ait été saisi à la vue des grands spectacles delà nature et n'ait été forcé de s'incliner devant sa majesté; personne qui ne se soit senti accablé et comme anéanti devant elle. Ce que j'appelle la sensation de la nature, c'est l'impression indescriptible qui s'empare du voyageur s'élevant vers le sommet des montagnes et qui, se voyant perdu, loin de tout être humain, entend le torrent mugir à ses pieds et s'enivie des parfums de la solitude. C'est la terreur religieuse du matelot, que la tempête a surpris en pleine mer ; ou encore sa rêverie silencieuse sur le pont du navire, par une nuit éloiiée.La sensation de la nature s'applique aussi à

CCS moiivcmcnls inconsciciils ûc, l'Aine, à ces aspimlions confuses qu'elle resseni, à certaines heures du jour ; par exemple, au coucher du soleil, par nn heau soir d'élé.

Cette sensation est empreinte d'un caractère impersonnel. Je l'ai ressentie; mais d'autres l'ont ressentie avant moi, d'autres la ressentiront après moi . Toute ame sent la nature, comme tout œil voit la lumière; les exceptions peuvent exister, mais elles sont rares. L'antiquité s'y entendait aussi hien que nous? il serait oiseux d'y chercher des exemples de ce fait; la poésie d'Homère en est pleine*.

Virgile nous en offrirait des traits non moins nombreux ; il est et il nous place souvent sous le charme de ces impressions, que tout vrai poëte a éprouvées.

Plus relevé, plus délicat, plus personnel est le sentiment de la nature. 11 faut que la sensation l'ait précédé. Cette sensation première, une fois éprouvée, certaines âmes, d'une nature plus souple et plus tendre, se l'approprient chacune avec des nuances différentes ; elles cherchent à établir entre elles et le monde inanimé je ne sais quel lien mystérieux; il se forme ainsi, suivant leur état moral, une conce|)tion tout à fait individuelle.

* Voir M. lie Lapradc : Du scnli))u'iit de la luiliirc dans ht poésie d'Homère.

Il est donc tout simple qu'on éprouve un charme particulierà étudier, chez les écrivains, le sentiment de la nature. C'est bien moins la nature elle-même qui nous occupe dans une telle étude, que le génie de l'auleur. Virgile a contemplé le même monde qu'Homère, et leurs sentiments, à cet égard, seront cependant fort différents ; de même que Raphaël et iMichel-Ange, en présence du même modèle, ne produiront pas la même œuvre.

J'oserai dire, cependant, qu'à tout prendre, c'est un sentiment esthétique d'un ordre secondaire, et que c'est là, sans doute, la cause qui l'a fait négliger au dix-septième siècle.

Je n'en rabaisse point la valeur, et je ne conteste pas qu'il ne puisse, à un moment donné, produire chez un poëte de très-beaux mouvements; mais, de ces trois termes de toute philosophie et de toute poésie : l'homme, la nature et Dieu, il faut constater que celui du milieu est moins élevé que les deux autres; qu'il ne doit être admis que comme un intermédiaire entre le premier et le troisième*.

' M. Alfred Tonnelle a émis, à ce sujet, des observations remarquables et d'une justesse frappante : « Ce manque de sentiment de la nature, dit-il, tant reproché au dix-septième siècle, est-ce un défaut? N'est-ce pas plutôt une marque de grandeur, de virilité ?» — Ce ne sont que des intelligences sceptiques ou faibles qui pourront jamais assigner à ce sentiment une importance capitale. Le génie, en pleine possession des lumières de la foi, aime mieux se mouvoir dans les

Ce serait une grande erreur de croire que le dixseptième siècle n'a pas connu l'amour de la nature, parce qu'on n'en voit pas de traces dans toutes les productions de celte grande époque; tous ces hommes éminenis l'aimaient; mais ils ont encore mieux aimé l'homme et Dieu. Leurs œuvres, ne se répandant pas dans la nature, sont empreintes d'une bien plus haute dignité que celles de la plupart des modernes. Ce caractère en rend la lecture sinon plus difficile, au moins plus grave\

Ajoutons qu'au dix-neuvième siècle, on a trop souvent confondu le sentiment de la nature et le

splières Humaine et Divine; il s'élève directement jusqu'à Dieu par un effet de sa volonté propre ; il n'a que faire du piédestal que lui présente la nature. Il contemple l'univers, mais d'un (eil calme et tranquille; il n'y voit qu'une œitvre de Dieu, faite poiu" célébrer sa i;loire. « Ce n'est pas à dire, continue M. Tonnelle, que remploi de la natiu'e dans larl soit illégitime ou défendu ; au contraire, les trois mondes sont du domaine de l'art, et peut-être à titre égal; tous les trois doivent lui fournir des éléments de beauté; par conséquent, aussi celui de la nature ; en effet, la nature est l'œuvre de Dieu, où l'auteur a empreint son sceau, imprimé des traces de sa beauté, afin que l'y reconnaissant, nous nous élevions à lui ; mais il faut en user sévèrement, «obrement, d'une manière mfde et forte, et surlont se garder de |)rendre la copie pour le modèle ; le symbole pour le sens et l'esprit ; le faible rayon de beauté créée, pour la source de lumière et le soleil de beauté éternelle. i>

* « Il faut, dit encore M. Tonnelle, des gens beaucoup plus .sérieux pour sentir et goûter la poésie du monde purement humain et divin de Corneille et de Racine, monde toujours rigoureusement spirilualislc, que pour goûter G«ellie et Lamartine, et, à bien plus birle raison, Victor Hugo. »

sentiment de l'infini. On a étendu sur le monde une teinte de tristesse inquiète qui, fréquemment, a dégénéré en un panthéisme vague et indéterminé. Nos auteurs contemporains, incrédules ou d'une foi chancelante, se voyant en face de l'univers dans sa force et sa puissance, et, pour ainsi dire, écrasés, abîmés sous son immensité, se sont relevés fièrement et ont essayé de lui arracher son secret. L'anliquilé remarquant la vie qui circulait partout, l'avait idéalisée et peuplait l'espace de Faunes, de Dryades, de Divinités qui personnifiaient le principe vitiLU Les modernes ont pris cette vitalité pour la source même de la vie : dans leurs vers, la pierre s'anime, le roc s'émeut, le chêne pense, le gémissement de la brise et le murmure des flots sont des voix qui vous parlent. Lamartine, le plus religieux de tous, n'a pas échappé à cette influence; il s'écrie, dans un magnifique langage :

Objets inanimés, avez-vous donc une àme, Qui s'attache à la nôtre et la force d'aimer?

Toute la pièce du Lac n'est, en quelque sorte, qu'un superbe développement de cette idée.

Chez le poëte qui nous occupe particulièrement, chez Victor Hugo, il y a quelque chose de plus : il a volontairement confondu ce que j'ai appelé le

sentiment et la sensation de la nature. Los fondant l'un dans l'aulrc, par un effort vigoureux, il est parvenu à un résultat surprenant; nous ne sommes plus en présence d'un poëte qui peint la nature, ou qui cherche avec inquiétude l'explication de ses mystères. On pourrait presque dire qu'il a fait passer dans ses vers la suhstance même de la nature; chez lui, nous sommes devant la nature elle-même, prenant une forme poétique, venant s'encadrer dans ses vers et se soumettre à ses rimes ; le lecteur, fasciné, se demande si ce sont les vers qui sont vivants, ou la nature qui s'est transformée en poésie'.

* M. Nisard a signalé avec finesse ce côté émineninient original (lu génie de Victor lliigo. « Victor Hugo, dit-il, a rendu sa pensée visible par un talent de description tout nouveau dans notre |)oésic. Si tout est chant dans Lamartine, dans celui-ci tout est forme cl couleur : la pensée ne s'y jou(! pas autoiu' du cœur, elle veut y entrer de force, et il semble qu'elle y entre par les sens. Le monde moral et le monde physique se confondent; les sentiments sont des sensations ; les idées ont des contours ; l'abstrait prend un corps et l'invisible même veut qu'on le voie. Connue Léonard de Vinci, (pii regardait tout pour dessiner, jusqu'aux rides des vieilles nnirailles, ou il trouvait des airs de tètes, des figures étranges, des confusions de batailles, des habillements capricieux, le poète coloriste a tout rejardé pour tout peindre. l'ar la puissance du ménn^ don, tout ce qu'il voit le regarde à son tour. Toute chose lui est comme ces portraits de maîtres qui, dans les Musées semblent suivre l'œil des visiteurs. Il n'y a pas dans la nature, telle qu'il la sent, d'objets inanimés ; tout a vie et le sait; il n'y a pas d'aspects, mais des visages. C'est la pensée de Pascal retournée: l'univers connaît l'homme, et il le sait, s'il l'écrasait, il saurait (piil l'écrase '. »

' Histoire ricin litlrratnrc française, I. IV.

Voilà le caractère spécial du senliment de la nalurechez Yiclor Hugo; voilà par oii il restera toujours original. Cette sorte de panthéisme périlleux pourra choquer ou effrayer bien des gens, maison y doit voir la marque d'un talent véritable.

Lisez les passages suivants, il vous sera impossible de vous soustraire à l'influence que nous venons de noier :

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