A ALBERT DURER
Dans les vieilles forets où la s^ve à grands flots
Court du lui noir de l'aune au Irone blanc des bouleaux.
Bien des fois, n'est-ce pas, à travers la clairière,
Pâle, effaré, n'osant regarder en arrière,
Tu t'es hâté, tremblant et d'un pas convulsif,
0 mon Maître, Albert Dure, ô vieux peintre pensif!
Une forêt, pour loi, c'est Un monde hideux; Le songe et le l'éel s'y mêlent tous les deux.
0 végétation, esprit, matière, force!
Couverte de peau rude ou de vivante écorce !
Au bois, ainsi (pie toi, je n'ai jamais erré,
Maître, sans qu'en mon cœur l'borreur n'ait pénétré,
Sans voir tressaillir l'berbe et, par le vent bercées.
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
J'ai senti, moi fpi'écbauffe une secrète flamme, Comme moi, j)alpiteret vivre avec une âme, Et rire et se parler dans l'ombre, à demi-voix, Les chênes monstrueux, qui remplissent les bois.
Dans la })ièce célèbre qu'il a adressée à une cloche^ le poêle anime aussi l'airain et l'inlerroge :
Sens-lu par cet inslinct vague et plein de douceur, Qui révèle toujours une sœur à sa sœur, Qu'à cette lieure où s'endort la soirée expirante. Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante, Qui, bien souvent aussi, jette un bruit soleiniel Et se plaint dans l'amour, comme toi dans le ciel?
Enfin, dans une pièce des Feuilles d'automne, ([ui porte pour épigraphe ces mots : ' Olog vôoç, clo:; çâç, oloç àfOoàuôçj il s'adresse ainsi aux poêles en général :
Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux, Soit ijue l'hiver l'attriste ou que l'été l'égayé, Le mot mystérieux (juc cluKjue voix bégaye.
C'est Dieu qui remplit tout ; le monde, c'est son teuqile, Œuvre vivante, où tout l'écoute et le contenipje: Tout lui parle et le chante, etc.
Ce n'est assurément pas ainsi que Ronsard avait compris la Uactire. Pour moi, cependani, il n'y a nul doule qu'il n'en ail été vivement épris. A considérer l'ensemble de son œuvre, on peut dire (pi'il l'a envisagée de deux la«;ons dictincles, et qu'il a
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exprimé ses senlimenls tantôt par l'idylle, tantôt par l'élégie; mais, en somme, ces deux sentiments, cliez lui, se confondent, et on peut dire qu'il a compris la nature comme la comprennent les classiques.
Il n'y a qu'à feuilleter ses poésies pour s'en convaincre. Voici un passage qui me paraît concluant à cet égard : c'est un fragment de la fameuse pièce : A la forest de Gostine :
Escoule, buscheion, anesle un peu le bras ; Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, 1^3 vois-lu pas le sang, lequel dégoutle à force, Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce... Forest, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne viendront sous ton ombre et ta verte crinière ; Plus du soleil d'été ne rompra la limiière, etc.
Ce passage est assurément éloquent , et il y a un intérêt véritable à le rapprocher du morceau de Victor Hugo, que nous citions tout à l'heure.
Il semble, au premier abord, que l'idée soit la même; il n'est pas jusqu'aux expressions qui ne se ressemblent et qui puissent ainsi faire croire à une similitude générale; regardons cependant de plus près.
Chez Yiclor Hugo, nous avons devant nous tout un système : ce n'est pas sous l'impression du moment que le poète écrit, ou, du moins, ses impressions sont précédées et amenées par ses idées; il croit sentir partout vivre et palpiter la nature; il entend ses soupirs, il voit le battement de ses veines. Dans la pièce déjà citée, il loue Albert Durer d'avoir subi le même charme que lui, et d'avoir su répandre sur ses toiles la sève cachée qui vivifie le monde.
Dans l'élégie de Ronsard, nous n'avons affaire qu'à un sentiment actuel et passager. On va abaltre sa chère forêt de Gasline, ces ombrages qui furent les témoins de son enfance et les confidenls de ses rêveries. Ce n'est plus d'un poëmc qu'il s'agit, mais d'un plaidoyer; toutes les raisons seront bonnes pourvu qu'elles touchent le bûcheron cruel et que « Gasline sainte » soit épargnée. Le poëte sait bien que ses émolions personnelles seront de peu de poids dans la balance, et par un procédé ingénieux, il essaye d'attendrir ce bûcheron, en le transformant en bourreau, en prêtant pour un instant la vie à ses arbres adorés; ensuite, son but une fois alteini, il oubliera ses divinités. C'est ainsi que le Tasse a, pour un moment, enchanté une forêt et supposé que les arbres prenaient, aux yeux de Tancrède, les formes d'Armide et de Clorinde.
Nous avons parlé précédemment de la poésie pastorale de Ronsard, nous n'y reviendrons pas : disons seulement qu'on y trouve assez fréquemment des vers empreints d'un sentiment vif et délical; des vers, enfin, dans le genre de ceux-ci :
Or sus, asseyez-vous icy ; l'herbe est fleurie ; Icy la vigne tendre aux ormeaux se marie ; Icy l'ombrage est frais ; icy naissent les fleurs ; Icy le rossignol rechante ses douleurs ; Icy l'onde murmure, et le gentil zéphyre Au travers de ce bois par les feuilles soupire...
Ronsard a étudié«la nature; il l'a aimée; il l'a peinte dans ses vers ; mais il n'a pas su toujours suffisamment donner la vie à ses tableaux. Comme le sculpteur qui est capable de représenter l'image de l'homme dans toute sa perfection, mais qui ne peut l'animer, Ronsard n'a pas fait vivre la nature dans ses vers. Ajoutons que, peut-être, s'il l'avait pu, il ne l'eût pas voulu; le panthéisme aurait répugné à son génie chrétien.
En résumé , il est donc , avec Belleau , le gentil peintre de la nature, celui qui, au seizième siècle, aima le mieux la vie des champs; c'est le poëte le plus rêveur de cette époque passionnée et tumultueuse. Nul ne peut évoquer son
— 25i — souvenir sans penser immédiatemcnl au Vendôinois qu'il a lanl aimé, à la forêt de Gasline, à la fontaine Bellerie, à tous ces lieux qu'il a rendus célèbres, et dont il nous a laissé des descriptions si touchantes.