‹ Essai sur la vie et les œuvres de P. de RonsardChapitre 21 sur 25 · DU SENTIMENT NATIONAL CHEZ LES DEUX PQËTES · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT NATIONAL CHEZ LES DEUX PQËTES

Le sentiment de la nature est complexe et variable; chaque poëte peut l'éprouver à sa manière; nous venons de le 'montrer. En sera-t-il de même du sentiment national? Telle est la question qu'il convient de se poser d'abord, et à laquelle on peut répondre négativement. S'il y a, au monde, un sentiment qui soit général, dont les manifestations soient toujours à peu près les mêmes dans tous les temps et dans tous les pays, c'est assurément celui-là.

Que Virgile, le chantre national par excellence, passe en revue avec orgueil, dans le VP livre de V Enéide, les grands hommes de sa patrie ; qu'il s'écrie avec enthousiasme, dans les Géorgiques: « Salve magna virum parens » ; ou que Kœrner rallie ses concitoyens pour la lutte suprême contre

l'étranger, la nature de ce sentiment demeure toujours la même ; il est toujours composé des mêmes éléments : l'amour du pays, le désir de voir s'étendre sa puissance, et la haine de l'envahisseur.

Il naît assez tard dans le cœur des peuples. Leurs premières pensées sont plus restreintes. Leur premier instinct, c'est l'amour du foyer dont, au reste, le sentiment national n'est que le développement. Mais pour que ce dernier existe dans toute sa force, il faut nécessairement que la patrie soit formée, unie ; qu'un lien d'intérêts communs rattache les uns aux autres les individus qui la composent, et que le gouvernement qui la représente en soit la personnification réelle et vivante.

Or, au seizième siècle, cet être abstrait que nous nommons la France, est loin d'exister tel que nous le connaissons aujourd'hui, ou, du moins, il n'est encore qu'à l'état de lente et pénible formation. Les vieilles rivalités entre les provinces subsistent dans toute leur force ; les coutumes créent entre elles d'immenses différences ; les dialectes, les patois sont d'un usage à peu près général ; la rareté des communications entre les diverses i)arties du royaume, rend les rapports très-difficiles, de telle sorte qu'il y a plus d'inégalité entre un Breton et nn Gascon, qu'entre un Français du nord et un Flamand. Enfin, le système féodal, quoi(|ue Irès-alténué, est

cependant encore en vigueur, et il exerce, sur la nature du patriotisme, une puissante influence. Le vassal n'est pas directement dévoué à la France ; il Test à un seigneur qui, lui-même, relève d'un plus paissant que lui, et ainsi de suite, jusqu'au roi, de façon que, fatalement, la personne morale de la France s'efface devant les individualilés.

Ce n'est pas dans le domaine politique qu'on doit chercher alors un lien entre les diverses contrées de la France, mais bien dans le domaine religieux. Qu'un traité malheureux vienne humilier la nation et lui ravir quelque province, nous ne la senlirons pas frémir ; la masse du pays restera assez indifférente. La guerre a d'ailleurs perdu beaucoup de son caractère sauvage, et l'on s'est habitué à la regarder, ainsi que ses conséquences, comme une chose ordinaire. Grâce à l'organisation militaire et au nombre relativement restreint des combattanis, une guerre n'est pas une question capitale pour les citoyens ; elle n'entraîne que des désastres locaux : c'est la noblesse qui en fait les principaux frais ; c'est elle qui en tire les plus grands honneurs. Mais l'hérésie vient-elle à se glisser dans le pays? la foi antique est-elle ébranlée? immédiatement le peuple sort de son apathie et se soulève ; un même cri s'échappe de toutes les poitrines; un courant électrique s'établit entre les points les plus opposés ;

une giiorro civile s'allume, et, en face des Iliiguenols, la Ligne est formée.

Je suis loin de due qu'il n'y eut aucun patriotisme au seizième siècle, j'indique seulement qu'il n'élait pas tout à fait alors ce qu'il est aujourd'hui, et qu'il ne j)ouvaitpas l'être, si l'on considère l'élat du pays. Il était pins restreint; on était plus attaché qu'aujourd'hui à sa province, et l'amour qu'on éprouvait pour la France, se confondait avec l'amour qu'on portail au monarque.

La physionomie du gentilhomme Vetulômois présente au plus haut point l'expression de ce type que je viens d'esquisser. Pour Ronsard, poëte de la cour, élevé, pour ainsi dire dans son sein, le roi et la France ne font qu'un ; l'un est la vivante image de l'autre, que le roi s'appelle Henri, Charles ou François. II est toujours à leurs ordres : il chantera sous leur inspiration ; il leur dédiera ses poèmes ; il dira à Henri II :

Comme on voit la navire alleiidre bien sonveni, An premier front dn port, la condnitc dn vent... Ainsi prince, je snis sans bouger attendant Que la fineur royale aille, un jour, commandant A ma net (l'eiilreprendre un cliemiu bonorable, Du costé f|iie le vent liiy sera favorable.

11 dira en parlant de la F ranci ad e :

Tu n'as, Ronsard, composé cet ouvrage ; 11 est forgé d'une royale main ; Charles sçavant, victorieux et sage En est ]*autheur ; tu n'es que l'escrivain.

On sent, en lisant ses œuvres, que nous ne sommes pas encore loin de l'époque où un poêle devait nécessairement faire partie de la maison royale ; ou non-seulement il était admis à la lable du prince, mais où il était l'ornement indispensable de (oute fêle, qu'il chantât la guerre, ou qu'il célébrât l'amour. Au Louvre, Ronsard est un familier ; il y a ses entrées et son franc parler ; il y amuse Charles IX les jours de pluie ; comment ne serait-il pas ébloui par les splendeurs de celte cour charmante, et ne la prendrait-il pas pour la France entière?

Il est évident que son patriotisme doit se ressentir de cette intimité royale. Aussi voyons-nous que, lorsqu'il entreprend sa Franciade, c'est-à-dire, ce qu'il croit être son œuvre principale et le chefd'œuvre littéraire de son siècle, il veut que l'honneur en rejaillisse sur la maison de Valois. Il veut, sans doute, élever un monument à la gloire nationale ; son but, c'est d'illustrer la France en lui donnant une épopée; qui lui manque. Mais, que fera-t-il pour y parvenir? Ira-t-il écouter ce qui se dit ou se chante sur les places ou dans les rues? S'emparera-

— no — l-il (riin sujet populaire pour le transformer, l'idéaliser, lui donner une forme précise? Fera-t-il, en un mot, ce qu'ont fini Homère, le Tasse ouCamoëns? assurément non. Si le génie de Ronsard avait élé différent, s'il avait élé moins épris du grandiose^ qu'il prenait pour le beau, il aurait pu trouver, sans avoir à chercher bien loin, un magnilique sujet d'épopée, en ravivant de vieilles haines non encore lout à fait endormies ; en rappelant aux chevaliers, les exploits de leurs aïeux, et au peuple, les maux que l'invasion lui avait fait souffrir. Les noms de Crécy, de Poitiers, d'Âzincourt et le souvenir de Jeanne d'Arc n'étaient pas assez effacés, pour que Ronsard n'en eût pas rencontré fréquemment des traces. Il a regretté de ne pas avoir chanté Godefroid de Rouillon, Charles Martel et Charlemagne ; je regrette bien plus vivement, pour la France et pour lui, qu'il n'ait pas chanic la vierge de Veaucouleurs ; non pas certes que ces héros, dont la gloire l'exalte, ne soient dignes d'inspirer un poëte, mais parcequ'ils offraient moins de ressources pour une grande épopée nationale, d'autant plus que leur souvenir n'existait déjà guère que chez les esprits cultivés. Jeanne, au contraire, s'offrait à lui dans les conditions poétiques les plus favorables ; assez loin pour permettre à la fiction de venir embellir la réalité; assez près pour que son nom trouvât un

— 2il — écho dans les cœurs français. Mîiis l'humble bergère ne pouvait être l'héroïne qui convint à la Muse de Ronsard. Appartenant, par sa famille et le genre de son talent, à la double aristocratie de la naissance et du savoir, il n'écrit que pour la cour et pour les crudits qui, de part et d'autre, pensent bien peu à Jeanne d'Arc. Que peut faire le poëte de plus digne de lui et de ceux qu'il veut chanter, que de rechercher leur origine lointaine et de dérouler à leurs yeux la chaîne immense, dont le premier anneau est Priam, et le dernier Charles IX ?

Dès le début de la Franciade^ on est tout de suite fixé sur la nature du poëme et sur le but que l'auteur se propose :

Muse, enten-moy, du soainict de Parnasse, Guide ma langue, et me chante la race Des rois François, issus de Francion.

Virgile, voulant aussi élever, à la gloire de Rome, un monument impérissable, avait dit, afin d'indiquer que son œuvre s'adressait à la nation entière :

Tantae molis erat Romanam coudere gentem^.

' Ce que Ronsard a traduit ainsi;

Tant il y eust de peine, ains que Francus on France Scniast de tes ayeux la piemière naissance.

Dans le 1" cIkiiiI' Jupiler, parlant de Francus aux dieux réunis, leur dit :

Je veux c|u"il aille où son desliii lajjpelle, Ti"e futur d'une race si belle.

Je ne l'avois du massacre sauvé Pour estre oisil', de paresse aggravé, Un fainéant en la fleur de son âge ; Mais j'espérois que d'un masle courage Iroil un jour des Gaules surmonler Le peuple dur el fasclieux à doniler, Chaud à la guerre el ardanl à la i»roye, Pour y fonder une nouvelle Troye.

Plus loin, il ajoute :

L'enfaul d'IIeclor, à qui les cioux amis Ont tant d'honneur et de sceptres promis. Qui doit sauver la maison Priamide, Domter la Grèce et la race Eacide, Doit vaincre tout, et cpii doit, une fois, Estre l'estoc des monar(pies François, Et par sur tous d'un Charles qui du monde Doit en la main porter la ])onniic ronde.

Ailleurs, la lU'nonimée annonee })arlou[ qu'il faut (jue la jeunesse :

Suive Francus, l'iilin' père des rois, Qni s'en alloit dedans le chanq» gaulois lleplanler Troye el la race Ilectorée Pour Y rcLnier d'élcrncllc dmve.

C'est cnsuile Héléiiin qui pense à la destinée :

Qui, pour Fraucus, du ciel est ordonnée, De qui le sang et Troyeii et Germain, Doit enserrer le monde dans sa main.

Dans le ehant IP, Francus, allant attaquer le géant Phouère, est encore appelé la tige de nos rois. Dans le chant IIP, Hyante s'éciie :

Il est vraiment de la race héroïque ;

Sa main, sa taille et son cœur généreux

Montrent assez qu'il est du sang des preux.

Leucothoée lui dit :

Enfant royal, qui dois donner naissance

A tant de roys

Tu planteras ta muraille au milieu Des bras de Seine

Et lui conseillant d'aller trouver Hyante, la magicienne, elfe ajoute :

Estant au cœur de ton amour gagnée.

Te fera voir ta future lignée;

Et quelques roys qui sortiront de toy

Qui, d'un long ordre

Tiendront un jour le beau sceptre de France.

— t>i4 — Au chant IV% Francus dit à lijantc :

Je ne requiers richesses ni trésors ; Je veux, sans plus, que ton bel art me fasse Voir ces grands roys qui naistront de ma race. Et par sur tous, un Charles de Valois.

Il est impossible de mieux déterminer l'objet de son ouvrage que ne le fait Ronsard. C'est la grandeur de la maison de Valois qu'il se propose de chauler. Ou'on ne s'étonne pas, toutefois, s'il parle si peu de la France elle-même, du peuple français; c'est qu'à ses yeux, suivant les idées de son époque, les peuples sont ce que les font les rois, et que les destins des uns et des autres sont liés ensemble, presque confondus. Voici ce qu'il dit, à ce sujet, dans une pièce adressée à Henri 111 :

Donc(pics If- peuple suit les Uaces de sou niaislrc ; il prend de ses façons ; il le suit, et veut eslre Son disciple, el toujours pour exenq)le l'avoir, El se l'oruiei' sur liiy ainsi qu'en un miroir. Cela que le souldard aux épaules ferrées, • (Jue le cheval, llanqué de bandes acérées, JN'e pcul faire j)ai" l'orce, amour le lait seulel, Sans assembler ni camp, ni veslir corcelel ; Les vassaux et les roys, par nuitnels oflices. Se combattent entre eux, les vassaux par services. Les roys par la bonté. — Le peuple désarmé Aime lonjonrs un rov quand il en est ;iimé.

■^ :245 — Dans le Discours des misères de ce temps^ on reiiconlre la même idée :

Tels que furent les roys, tels furent les sujets; Car les roys sont toujours des peuples les objets.

Si nous voulons nous faire une idée complète du patriotisme de Ronsard, nous n'avons rempli qu'une parlie de noire tâche, 11 nous reste à étudier ce qu'il dit de la guerre et des invasions; nous devons chercher ce qu'il pense en voyant la France livrée aux divisions leligieuses et aux discordes civiles.

Ronsard, par sa naissance, faisant partie de la noblesse, appartenant à la cour par sa situation particulière, possède au })lus haut degré le sentiment de l'honneur; il ne peut souffrir une atteinte à sa dignité, à celle de son roi, à celle de la France. Gomme nous l'avons déjà dit, il ressent profondément l'injure faite à sa patrie par l'Angleterre qui retient Marie-Sluart captive. Il s'indigne eu voyant s'avancer devant Metz l'empereur Charles- Quint:

Tout forcené contre l'honneur de France;

Il triomphe avec Guise qui sauve à la fois la ville

el le pays. Il iléplorc le 'lésnslre de SnintUiieiUin, et il brûle de le savoir réparé.

Dieu qui tient maintenant le parti de la France,

Des soldats ennemis punira l'arrogance,

Et rcnvoyra sur lui le mallienrenx destin

Qui défist notre armée aux murs de Saint-Quentin.

S'adressant aux combattants, il leur dit, pour enflammer leur courage :

Vous voirrez des François la gloire retournée,

Que Saint-Quentin perdit

Mais si vous la perdez (la bataille) par faute de coiu'age, Vous metli'ez votre gloire et la France en seivage.

Hepoussez l'Espagnol des frontières de France, etc.

Pour bien comprendre la nature du patriotisme de Ronsard, il faut toujours se rappebn' qu'il vivait à une époque oi'i la gloire était le j)lns puissant mobile, époque qui a vu s'épanouir la fleur de la cbevalerie en Europe. La guérie avait alors perdu, autant que possible, son caractère brutal; on est toujours en face d'un ennemi loyal ; les deux partis sont également bonorables. Ce n'est pas une lutle de j)eiij)le à peuple. On l'a dit : « La guerre était alors, pour les seigneurs riches, une espèce de jeu ; ils spéculaient sur les ranrons «pie, vainqiuMirs. ils

— 2i7 — HTiposaient, et qu'ils subissaient s'ils claient vaincus ^ » (Dareste, Histoire de France.)

Aussi, Ron!=^ard sait-il bien qu'il n'a pas besoin d'exhorter, par de belles paroles, la partie aristocratique de l'armée; il se contente de lui rappeler ce qu'elle est et de qui elle descend.

Vous, princes et seigneurs, montrez-vous diligents A bien ranger en ordre et vous et tous vos gens ; Que la noble vertu de votre race antique Ne soit point démentie en cet tionneur bellique; Mais comme demi-dieux et les pnMuiers du sang. En défiant la mort, tenez le premier rang. Montrez à vos sold;its le dieniin de comballie^.

Il dit encore ailleurs, revenant sur la même idée:

Et vous, princes du sang, de qui la noble race. Dès le premier berceau, vous inspire une audace De mépriser la mort, ce n'est pas vous (pi'il faut Animer comme un peuple à qui le cœur défaut. Voyant flamber le feu ; vostre noble courage Mieux que moy vous enseigne au martial ouvrage; Je parle à vous, soldats^

Je dois ajouter, cependant, que, si Ronsard est

' Il est bien entendu que je ne parle j)as ici de la guerre civile qui surexcitait les passions jusqu';m paroxysme. - Kxhort : au camp de Henri 11.

5 Harangue de Guise.

forcé, par les circonstances, de chanter les combats et de montrer la mort du soldat comme la plus belle de toutes, il préfère, au fond, la paix à la guerre. Sa naissance l'appelait à suivre la carrière des armes; il la néglige, malgré les reproches de son père :

Je fus souventcs fois retansé de mon père. Voyant que j'aimois trop les deux filles d'Homère,

Qui me disoit ainsi

« Ou bien si le dessein généreux et hardy,

En l'eschaufiant le sang ne rend accouardy

Ton cœur à mépriser les périls de la terre,

Pren les armes au poing, et va suivre la guerre

Et d'une belle playe, en l'estomac ouvert.

Meurs dessus un rempart, de poudre tout couvert*. »

Au fond, il a, pour la paix, une prédilection secrète. Tout enfant, il aime mieux rôver dans les forêts qu'embrasser la carrière où son père voudrait le voir entrer *. 11 maudit celui qui a inventé les armes'; il invoque la paix; il la supplie de venir rétablir l'harmonie entre les princes chrétiens; il voudrait voir les épées changées en faux, et les toiles d'araignée recouvrir les morions. Je

' .V I*icrre IjOScoI.

- Moine pooinc.

' l'oeinc à Jean Ihinoit.

crois, en vérité, que c'esl, lorsqu'il chante sur ce (on, que l'on peut dire que Ronsard est bien luimême. Il célèbre bien plus volontiers les Arts, l'Anliquité et la douce Vénus que le cruel Mars.

Ecoutons-le, maintenant, pleurant sur les dissensions civiles ; uous retrouvons toujours le même caractère dans ses vers. Il a honte de voir la France devenir la projje et la moquerie des princes étrangers. II dit à Catherine de Médicis :

Prenez le gouvernail de ce pauvre navire,

La France, à joinctes mains, vous en prie et reprie

De quel front, de quel œil, ô siècles inconstants ! Pourront-ils (nos enfants) regarder l'histoire de ce temps. En lisant que l'honneur et le sceptre de France,

Comme une grande roche est bronché contre-bas.

Il dit ailleurs, à la môme princesse:

Madame, je serois ou de plomb ou de bois.

Si, moj , que la nature a fait naistre François,

Aux races à venir je ne contois la peine

Et l'extrême malheur dont nostre France est pleine.

Ses vers contiennent constamment l'expression du même amour pour la France, que le poëteper-

sonnifie encore dans les princes de la maison royale, amour Irès-vif et qui reparaît à chaque instant.

Ne croyons pas que Ronsard soii seulement un poëte courtisan. Son affection est sincère et, plus d'une fois, il s'élève avec une force surprenante pour l'époque, contre les abus de l'autorité souveraine. Il suffit de lire VElégie à la forêt de Gastine et [^Institution de Charles IX, pour voir qu'il ne ménage pas ses avis, et qu'il sait parfois user d'une grande liberté de langage.

A côté du sentiment palriolique, il en existe un autre, très-fort chez Ronsard, mais que nous ne croyons pas devoir étudier : c'e^t le culle du sol nal.il. Ronsard resta sans cesse Vendômois par le cœur. La Poissonière, ses prieurés furent toujours son idéal ; il revient sans cesse, avec bonheur vers ces lieux de prédilection. Horace n'a pas chanlé Tibur avec plus d'ardeur. Mais, d'une part, ce sentiment est distinct de ce que nous appelons le patriotisme ; de l'autre, il est commun à trop de poêles pour que nous ayons à nous y arrèler. Rornons-nous à en constater la vivacité chezUonsard^

R y a loin, à coup sur, de la Renaissance à la

' Voirif (|u"(ii (iil M. (i;iii(l:ii\ iLiiis son (liapilic sur le .-^('1111111(111 iJc la iialiirt' clioz lîtiiisaid.

Restaura lion, et la distance est grande de Ronsard à Victor Hugo, Les deux siècles qui ont passé sur la France, ont apporté des modifications telles qu'elles suffisent pour exclure toute idée de rapprochement entre le patriotisme des deux poètes. Au moment où le génie poétique de Victor Hugo se révèle, on l'essent encore l'effroyable secousse qui vient d'ébranler, non-seulement la France, mais l'Europe entière. Abattue par la terrible tempête qu'elle vient de subir, lasse de quinze ans d'un despotisme absolu, ruinée par des invasions successives, la France a liàle de jouir d'un instant de ropos, et les premières années où chante le poëte, sont pleines de calme et de promesses. Mais on ne peut cependant s'y tromper, ce calme n'estqu'apparent ; la plaie encore béante est prête à se rouvrir. Le souvenir de la Révolution, présent à tous les esprits, maintient dans toute leur violence, les haines entre les partis. Deux puissances sont en présence : la souveraineté royale et la souveraineté populaire, et malgré les tentatives de rapprochement, elles semblent bien difficiles à concilier. Par un sinsfulier jeu du hasard, l'antithèse que Victor Hugo aimera tant plus tard, se retrouve déjà dans son berceau. A son origine se rattachentdeux couranis d'idées, non seulement différents, mais hostiles. L'un lui inspire l'amour des principes nouveaux ; l'autre le

ramène vers le respect du passé. Ses première^ poésies traliissenl celle doul)le influence. Mais il est facile de voir que l'aulorilé maternelle l'emporle d'abord. Il a bien expliqué, dans les vers suivanls, ce qui se passait alors dans son âme:

Après avoir clianlé, j'écoule et je conlemple, A l'Empereur tuuibc dressant clans 1 ombre un temple, Aimant la Liberté pour ses fruils, pour ses fleurs, Le trône pour son droit, le roi pour ses mallieurs ; Fidèle, enfin, au sang qu'ont versé dans ma veine Mon })ère, vieux soldat, ma mère, Vendéenne.

Ces vers contiennent, en quelques mots, l'explication de ses diverses évolutions morales. Il est curieux d'en suivre de près les pbases.

Au début, la royauté est l'objet de son culte; il y revient à cbaque instant. Il prodigue même à l'excès les louanges à la famille royale, et plus d'une de ses premières odes ne seraient pas désavouées par Ronsard, le poëte de cour par excellence. C'est l'époque où il cbantela Vendée et Quiberon ; il va jusqu'à s'élever liaulement contre la Révolution; il s'écrie:

Si (piebpi'iui viciil à nous, vaillant la jeune liaiiee, .Nus exploits, noire tolérance

Et nos temps féconds en bienfaits, Soyez contents, lisez nos récentes histoires. Evoquez nos vertus, interrogez nos gloires :

Vous pourrez trouver des forfaits.

Henri IV, Louis XVII, Charles X sont successivement chantés par lui. Dans une comparaison poétique, il montre le berceau du duc de Bordeaux destiné à apaiser les orages politiques, à calmer la fureur des partis. H songe bien, de temps en tenips, à l'antagonisme du peuple et de la monarchie; il dit, par exemple, aux rois :

0 rois, comme un festin s'écoule votre vie ; La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie

Brille dans voti'e main :

Mais au concert joyeux de la fêle éphémère Se mêle le cri soiu'd du ligre populaire

Qui vous attend demain.

Néanmoins, il revient presque aussitôt à sa première manière et trouve, pour chanter le sacre de Charles X, à Reims, des accents sincères et émus. On pourrait cependant remarquer que déjà, dans les Odes et Ballades, le sentiment royaliste va toujours en s'affaiblissant, et qu'à la fin, il ne chante plus les rois que parce qu'il les croit populaires. Les Feuilles d'automne forment une période de transition, et enfin, les idées véritables du poëte,

— t>5i — parvenu à la matiirilt' Je l'àgc cl du talent, éclatent tians les Voix intérieures^ dans les Chants du créjimcule, dans les Rayons et les Ombres et dans ses drames. Il devient le poêle du peuple. — Oui, si Ronsard esl, avant tout, un chantre aristocratique, s'il n'écrit guère que pour la Cour, pour l'élite des intelligences et de la noblesse, Victor Hugo, aucontraire, est un poëte populaire. Ce n'est pas pour le monde de l'aristotriitie qu'il écrit ; on dirait que le souffle ardent de la Marseillaise anime ses vers, et involontairement, en lisant sa pièce à PArc de triomphe^ on songe à ce bas-relief, où un habile sculpleur a su hii donner la vie.

Déjà, dans les Odes et Ballades^ il indiquait le lole du poêle et lui refusait le droit de s'enfermer exclusivement dans sa propre pensée, de s'isoler dans ses rêveries. Il voulait que, comme Tyrlée, il enflammât les courages el réveillât les esprits endormis.

l'"aiil-il donc, dans ces jours d'effroi, Rester sourd au eri de ses frères, Ne souffrir jamais (jue pour soi?

Non; le poêle, sur la terre, Console, exilé volonlaire, Les liisles humains dans leurs l'ers, l'aiini les peuples en délire, il s'élance, armé tie sa lyre, Connue Orphée au sein des enfers.

S'il ne jelle les yeux que sur la France, s'il en étudie les tendances et les dispositions, il envisagera comme un événement capital cette lutte, sourde d'abord, violente dans la suite, entre le peuple et la royauté ; il les considère comme deux principes opposés; c'est là, pour lui, un sujet favori, vers lequel il revient sans cesse :

Dans les Feuilles d'automne (Rêverie d'un passant à propos d'an roi), il dira :

La cour est en gala, pendant qn'au-dessons trelle, Comme sous le vaisseau, l'Océan qni chancelle Sans cesse remué, gronde un peuple profond, Dont nul regard de roi ne peut sonder le fond.

Dans les Rayons et les ombres (7 août 1829), il reproduit avec insistance cette pen^-ée, cl use de la même comparaison :

Il disait que les tenqjs ont des flols souverains.

Que l'ien, ni ponts hardis, ni canaux souterrains,

Jamais, excepté Dieu, rien n'arrèlc et ne dompte

Le peuple qui grandit et l'Océan qni monte ;

Que le plus fort vaisseau sombre et se perd souvent

Qui vent rompre de front et la vague et le vent.

Et que pour s'y briser dans la lutte insensée,

On a derrière soi, roche partout dressée.

Tout son siècle, les mœurs, l'esprit qu'on veut braver.

Le port même où la nef aurait pu se sauvei .

Cello conviction esl si forle chez l'éciivain, qu'elle va jusqu'à lui faire commettre un étrange anachronisme dans Ilernani, où Charles-Ouint, rêvant (levant le tombeau de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, s'effraie à la pensée de la puissance populaire :

Ati ! le peuple, Océan, onde sans cesse émue. Où l'on ne jette rien, sans que tout ne remue; Vague cpii broie un trône ou qui berce un tombeau ; Miroir où rarement un roi se voit en beau, etc.

Il est probable que Charles Quint avait d'autres préoccupations au moment de son élection, que de méditer philosophiquement sur la puissance des peuples, et que, d'ailleurs, il redoutait bien plus la France, l'Angleterre, la Turquie et la Réforme que les mouvements populaires,

FjO poëte essaie bien de tenir la balance entre les deux parties; il proteste, dans la pièce citée plus h;mt (7 août 1829), de la loyauté de ses intentions; dans la })ièce qu'il composa à propos de la mort de Charles X, qui l'avait protégé, craignant de recevoir le reproche d'ingratitude, il le prévient et s'efforce de s'en disculper, en accordant des éloges au roi mort en exil, en lui offrant, selon son expression :

Ilii laniitoau «le vrloins pour orner son cercueil.

Mais il ne peut nier que ses sympathies ne soient désormais toutes de l'autre côté; qu'il n'ait passé, avec armes et bagages, dans l'aulre camp, dans le camp des vainqueurs. 11 embrasse même leur cause à un point de vue plus élevé el se fait, en général, le champion des peuples contre les rois :

Je suis fils de ce siècle ; une erreur, chaque année.

S'en va de mon esprit d'elle-même étonnée,

Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté

Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté.

Je hais l'oppression, d'une haine profonde;

Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,

Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier.

Un peuple qu'on égorge, appeler et crier,

Oh! alors, je maudis dans leur cour, dans leur antre. Ces rois, dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre; Je sens que le poëte est leur juge, etc.*.

Nous sommes loin, on le voit, du ton des Odes et Ballades, et toutes les protestations de fidélité sont vaines après un tel langage.

La muse de Victor Hugo prend des accents plus fiers encore, s'il est possible, lorsqu'il dépeint son pays dans ses relations avec les autres puissances, et lorsqu'il chante sa gloire militaire. La France, aux yeux du poëte, et Paris, qui en est l'âme, sont le

* Feuilles d'automne.

centre intellectuel de l'humanité. C'est la France qui a semé dans le monde toutes les grandes idées ; elle est la reine des peu])les, le flambeau qui les éclaire. Écoulez-le ; sur cette matière son enthousiasme ne tarit point :

Oli ! l'abaisser n'est pas facile, France, sommet des nations, Toi, que l'idée a pom' asile, Mère des révolutions, etc.

Dans l'ode : A l'Arc de triomphe, la même pensée est présentée presque sous la même forme :

Oh ! Paris est la cité mère ; Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel.

Nul ne sait, question profonde.

Ce que perdrait le bruit du monde.

Le jour où Paris se tairait!

On voit, par ces exemples caractéristiques, jusqu'où Victor Hugo a poussé l'exaltation. Il est aussi ardent à chanter les gloires militaires, qu'à célébrer les conquêtes pacifiques de la France.

Par suite de la tournure de son esprit, amoureux de l'antithèse, et avide d'hyjierboles, lui, poëte, qui devrait préférer à tout la nature et la vie calme et paisible, il s'enivre de l'odeur de la poudre et

du bruil du clairon. Il redit les combats légendaires ; il se plaît à montrer la France écrasant, à elle seule, l'Europe réunie ; il s'échauffe au souvenir de la Révolution.

Ici vient se placer une question que j'ai omise jusqu'à présent, et qui, vu son importance, mériterait d'être traitée à part : comment se fait-il, comment peut-on raisonnablement expliquer qu'un poëte royaliste dans ses premières années et démocrate à la fin de sa vie, se soit laissé, dans l'intervalle, séduire par la figure de Napoléon I" ? A celte apparente anomalie, il y a deux raisons, dont l'une tient au poëte, l'autre à son temps.

Ronsard et Victor Hugo ont tous les deux ce trait commun qu'ils sont épris du grandiose dans les mots et dans les choses ; mais, sur ce point, Hugo dépasse encore de beaucoup Ronsard. Francus est un héros, à peu près de la taille d'Enée, dont il a les qualités et les défauts. Ruy-Gomez, Charles- Quint, dans le monologue {\'Hernani, Les Burfjraves, atteignent des proportions presque gigantesques. Dans ses descriptions, le poëte a l'habitude de forcer la note; il voit tout plus grand que nature. Son imagination lui montre les grands hommes, Alexandre, César, Charlemagne comme d'immenses statues, ayant pour base quelque énorme piédestal.

Or, voici que, tout près de lui, a vécu uu de ces hommes auxquels il est donné d'étonner l'humanité. Il retrouve parloul sa trace. Enfant, il l'a vu passer dans toute sa gloire, et ce souvenir est resté profondément gravé au fond de son esprit. Jeune homme, il a assisté <à sa chute. La France réj)ète constamment son nom ; l'Ein^ope, elle-même, tremble encore à son souvenir. Avec sa nature enthousiaste pour tout ce qui est grand, toujours épris d'admiration pour la force, Hugo se laisse emporter par le courant; il se prosterne devant celui qu'un autre poëte a surnommé V Idole. Mais constatons que, dans ses vei's, Napoléon perd toutes propor tiens humaines et devient un Titan :

Oh ! lorsqu'il bâtissait de sa main colossale Ce pilier souverain, etc.

Car, ô géant couché dans une ombre protonde. Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris et la France et le monde,

Vous serez endormi.

Vous serez endormi, figure auguste et fièro. De ce morne sommeil, plein de rêves pesants. Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre,

Dort depuis six cents ans.

I/iuiivcrs a revu ce spectacle homérique, [.a cliauie, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, Et \v Titan et le Vautour.

Dans l'Ode à Napoléon II :

Vous savez ce qu'on fit du (jécud historique.

Celle admiration du poëte pour le héros est excessive, mais excusable. Victor Hugo a vu Napoléon de près ; il a élé ébloui par sa gloire, au point de perdre la notion des proportions exactes; mais il n'était pas le seul. Le parti auquel il appartenait avaitsubisouvent la même fascination, avait commis la même erreur.

Une sorte de bonapartisme poétique a enivré toutes les imaginations. On s'est créé un type de Napoléon tenant le milieu entre Attila et Charlemagne, entre la fable et l'histoire. On se refuse à croire à sa mort; on ne peut se le figurer subissant la loi commune; il paraît être d'une nature supérieure à celle de l'espèce humaine.

La méprise du poêle était, somme toute, fort explicable : il a exploité, en l'augmentant encore, la renommée inouïe qu'une grande partie des Français avait attribuée à Napoléon, 11 s'est emparé d'une légende qu'il a développée, et à laquelle il a donné la consécration de son talent. Qu'on relise les historiens du temps; qu'on se rappelle les commencements de ce siècle, on devra convenir que notre auteur a pu être de bonne foi dans son

— Î26t> erreur, et que c'est moins sur lui que sur la France entière que la faute doit en être rejetée. C'est elle qui, éblouie par le mirage de la gloire, a été trompée au point de prendre la force pour le droit, le despotisme pour la liberté ; qui s'est laissée égarer par le prestige de ses conquêtes d'un jour, et qui a, de ses propres mains, dressé des autels à un homme au protit duquel elle avait versé son sang à flots, sur vingt champs de balaille.

Nous arrivons à cette conclusion, que Ronsard et Victor Hugo ont été, l'un et l'autre, des poêles nationaux; qu'ils ont représenté chacun l'idée patriotique de leur époque; qu'ils ont su faire vibrer une des cordes les plus sensibles dans l'âme de leurs concitoyens. On ne peut, légitimement, demander plus îi des poètes. Ceux qui lisaient, au seizième siècle, la Harangue de Guise aux assiégés (le Metz, ou V Exhortation au camp de Henri II, ressentaient, j'en suis sûr, le même tressaillement qu'a éprouvé notre génération en lisant VOde à la Colonne, celle à Napoléon II, etc. — La langue, la versification, le ton général de Victor Hugo sont naturellement plus en harmonie avec le goût de notre temps, que les Hymnes de Ronsard, et nous ne saurions nous empêcher de donner la préférence à celui qui chante des faits plus rapprochés de nous. Mais, si nous faisons abstraction de notre person-

nalité, nous ne verrons plus, dans l'un et dans l'autre, que deux grands poètes, pleins d'amour pour leur patrie, et qui ont tous deux chanté avec orgueil les gloires nationales de leur temps'.

* II est •é¥Weat que je n'ai entendu parler, dans ce chapitre, que des années où le génie de Victor Hugo était dans sa pleine maturité et dans tout son éclat, et que j'ai dû laisser de côté les productions de sa vieillesse. L'âge, au lieu de modérer ses idées démocratiques, n'a fait que les développer davantage, et les accentuer trop souvent dans le sens démagogique. Je ne veux pas, dans un travail purement littéraire, aborder des sujets d'une nature aussi délicate, et me contente de faire remarquer que, même au seul point de vue de la forme, la poésie de Victor Hugo s'est ressentie profondément de la marche que ses opinions ont suivie. Sa Muse s'est abaissée et parfois souillée, en redescendant des hauteurs idéales, au domaine plus vulgaire de la politique, et surtout de la polémique contemporaine; et la critique impartiale est en droit de lui adresser le reproche dont jadis se disculpait Lamartine, répondant aux attaques de Barthélémy :

Non, je n"ai pas brisé les ailes de cet ange, Pour latteler hurlant au char des factions.

CllAPITlIE XVI

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