‹ Essai sur la vie et les ouvrages d'Étienne PasquierChapitre 11 sur 21 · DÉMÊLÉS DÉTIENNE PASQUIER AVEC LES JÉSUITES · texte numérisé non relu

DÉMÊLÉS DÉTIENNE PASQUIER AVEC LES JÉSUITES

Les jésuites ont joué un rôle trop considérable dans la vie de Pasquier, et leur nom se rattache à sa mémoire d'une manière trop intime, pour que l'on puisse se dispenser de s'arrêter sur leurs rapports mutuels, et de remonter, en vue de les mieux comprendre, a l'établissement même de la société. Au moins s'efforcera-t-on , en traitant ce point délicat qui se lie étroitement à notre sujet , de montrer la réserve et la modération dont la nécessité ressortira , comme un noble enseignement moral, de ces déplorables conflits. L'on se gardera d'oublier que pour apprécier sainement de sem blables querelles il faut les dominer de toute la hauteur d'un jugement calme et froid. Notre époque est d'ailleurs assez forte pour aecorder à 1 institut des jésuites une impartialité qu'il n'avait pas encore obtenue.

Au moment où Pasquier naissait à Paris, Ignace de Loyola y faisait, dans les collèges de Sainte-Barbe et de Montaigu, ses tardives études l : à quarante et un ans, il obtenait, en 1 532, le grade de maître es arts. En 1 534, réuni pour la fondation d'un nouvel ordre religieux à quelques hommes qui le proclamèrent leur chef , il se vouait avec eux au service de Dieu dans l'églisede Montmartre. Leur but était d'abord 'd'aller convertir les infidèles en Palestine ; ils se rendirent mèmeenl537 à Venise pour s'embarquer dans ce dessein :mais la guerre fermant alors le chemin de ces contrées, par cette raison ou par toute autre, ils modifièrent leur plan primitif2. Ignace vint peu après à Rome, avec ses compagnons ( ils n'étaient encore que neuf ), présenter au souverain pontife les règlements de l'ins-

1 llisloria societatis Jesx(,auctoveN\c. convenance : voy. l'article qu'il lui a

Orlandino, pars prima, Antuerpiae , consacré dansson Dictionnaire critique. 1620, iu-f0., p. 13 et suiv. (la première a Voy. l'ouvrage cité d'Orlandini .

édition de cet ouvrage est de 1615). Cf. p. 30 ; cf. le Catéchisme des Jésuit et,

tëayle, qui parle de Loyola avec soin et p. 331.

t-Y2 démêlés d'étienne pasqi ni.

i î lu l dont il voulait être créateur ; il réclamait à cet effet Padhi sion du Baint-siége : sub crucis vexillo militare ', tels étaient l'objet et les termes de leur requête. La papauté était alors \i\« meut attaquée par la réforme; ils se consacraient par uo serment parlieulier à sa défense : Paul III agréa leurs projets ; il leur permit, par une bulle de 1640 , de se réunir au nombre de soixante, et, supprimant ensuite eette restriction, il ne tarda pas à leur accorder une autorisation pleine et entière 2. Jules III, l'an 15Ô0, continua les privilèges qu'ils tenaient de son prédécesseur. Par une nouvelle bulle de 1502, il leur donna, de plus, entre autres pouvoirs, avec le droit d'enseigner publiquement, celui de conférer dans leurs collèges les grades universitaires3.

De tout temps les jésuites ont compté de nombreux ennemis : ia liberté et l'esprit moderne leur ont renvoyé la guerre qu'ils leur ont faite ; mais pour signaler la vigueur de conception qui éclate dans l'organisation de leur compagnie il n'y a jamais eu qu'une voix. Dès sa naissance elle est marquée de ce cachet durable qu'une volonté forte imprime à son ouvrage : Richelieu, qui s'y connais sait, admirait la grande œuvre de gouvernement qu'ils avaient fondée. À ce point de vue la société offre un digne sujet d'étude. Le moine guerrier, eu créant un ordre qui subsistera aussi dans les combats , a compris tout le pouvoir de l'intelligence ; il lui a imposé la culture des lettres comme un devoir 4. Ses membres seront un corps d'élite 5 ; ils formeront en outre un faisceau indissoluble. Resserrés parles liens d'une obéissance absolue, tous concentreront dans la poursuite d'un but commun leurs facultés et leurs efforts.

Ce but sera de régner sur les âmes. Aussi les voit-on des l'abord, avec une politique non moins inflexible que celle du sénat romain ,

1 Ces termes sont répétés dans les '' Aussi Félibien remarque-t-il « qu'il deux bulles de 1540 et 1550. n'y a point d'ordre eu l'Église qui air

2 14 mars 1543 : voy. à ce sujet l'His- produit tant d'écrivains et donné une si toire universelle du président de Thou, grande quantité de prédicateurs babi- 1. XXXVII, t. v} p. 23 de la traduction les : » Histoire de Paris, t. 1,2e partie, française (Londres, in-4°, 1734). p. 1102. Cf. Bayle, Dict. crit., 1. 1, p, 169.

3 Privilège qui fut encore amplifié 5 On sait, eu effet, combien les prepar Paul IV eu 1561 : voy. l'ouvrage miers membres de la société furent émiintitulé Inslitutuinsocietatis Jesu, Pra- nents par la supériorité de l'esprit Bague, in-f°, 1705, t. I«r, p. 23 el suiv., tant que parlaTertu.il suffit de rappeler ei l'Introduction citée de M. Giraud, les noms des Lainez , Aquavnra, Salmep xx. On remarquera que le droit d'eu- ron, Lefèvre, Rodrigue/, François de Xaseiguer était ceusé à cette époque uc ■vier, l'apôtre des Indes, ele. Voy. 1 ou-

a\oir émaner que du saint-siége. Mage cité d'Oilandini, p, 13 et suiv,

avec un prosélytisme non moins ardent que le patriotisme de Lai édcmone , qui ne reconnaissait qu'une seule famille, l'Étal , mettre tout en usage pour asseoir et consolider leur empire moral. La prédication, les missions, devaient êlre pour eux des moyens d'action considérables. Mais il fallait principalement former les inclinations de l'enfance , manier l'esprit de la jeunesse: sur ce terrain de l'éducation ils ne pouvaient manquer de se rencontrer avec les universités; et c'est ce quj arriva en effet partout où ils furentadmis1.

En peu de temps, grâce à la force de leur constitution et aux rares talents de leurs premiers pères , ils pénétrèrent dans la plupart des États de l'Europe : leur établissement en France rencontra toutefois de nombreux obstacles 2. Munis des bulles pontiticales, ils obtinrent, à la vérité, des lettres patentes du roi Henri II; mais le parlement, au lieu de les enregistrer, renvoya les bulles et les lettres à l'examen de l'évéque de Paris et de la faculté de théologie : l'un et l'autre furent contraires au nouvel ordre. La faculté, dans sa censure, exprimait la pensée « qu'il serait un séminaire de schisme et de divisions pour l'Église chrétienne; » Eustache du Bellay , évêque de Paris , sans accuser les intentions des membres de la société, redoutait de leur admission « plusieurs inconvénients non prévus ni prémédités 3. » Le parlement, sur le réquisitoire de Noël Brûlait, et par l'organe de Pierre Séguier, refusa donc sa sanction à la volonté royale 4. Loin de se rebuter, les jésuites montrèrent une hardiesse que ne devait pas démentir leur conduite ultérieure : ils firent censurer par l'inquisition d'Espagne la censure des théologiens de Paris 5 ; puis ils redoublèrent leurs obsessions auprès de la personne du souverain. Celui-ci , docile aux conseils de quelques-uns de ses ministres et de sa dévote maîtresse, Diane de Poitiers, se préparait à les satisfaire6, lorsqu'un accident soudain trancha ses jours : son tils François II réalisa ses intentions. Sans égard pour l'opposition de

1 « Il y a bien peu d'académies, re- teur); Histoire de l'Église gallicane,

marque Bayle , avec lesquelles les je- parle père Longueval, etc., Paris, iu-4'J,

suites n'aient eu des différends :» Dict. 1732-1749, t. XM11, p. 592 et suiv.

crit., t. 1, p. 1103. ' L'àTrèt était conclu en ces termes :

:' Voy. à ce sujet l'élibien, Histoire de « Videbatur liaec congregatio nimiu. g

l'mis , t. I, 2e partie, p. 1094 et suiv. ( Extrait des registres du parlement,

■ Catéchisme des Jésuites, p. 317. Cf. 16 janvier 1552.)

du Boulay, llistutia uhiversitatis l'iui- 5 Catéchisme des Jésuites, p. 15.

iiensis, t. VI, p. 552; ia-f°, 1K65-1673 6 Historia socielalis Jesu, auctore

(histoire qui, suivant Bayle, Met. crit., l'r. Sacchino , pars secuiula , .in-f°,

t. I, p. <>79, doit immortaliser son au- Antuerpi.e, 1020, p. 92 et suiv .

154 démêlés d'Etienne pasquier

la magistrature , il confirma les lettres patentes de son père et y joignit des lettres de jussion pour en forcer l'enregistrement ».

C'était surtout à la faveur de Catherine de Médicis et de la maison des Guise, dès lors leur étroite alliée, que les jésuites étaient redevables de cette concession : un patron non moins efficace de leur compagnie fut l'évéque de Clermont, Guillaume Duprat. Non content de les avoir logés de son vivant dans sa propre demeure à Paris, ce prélat, à l'époque de sa mort, arrivée en 1560, leur légua plus de 60,000 écus z, pour ouvrir, en qualité de religieux, un collège à Paris et deux autres en Auvergne. A cet effet, ils s'empressèrent d'acheter dans la rue Saint- Jacques l'hôtel de Langres, qu'ils appelèrent, en mémoire de leur bienfaiteur, hôtel de Clermont. Ce vaste local leur permettait, en y établissant un monastère et un collège, d'exécuter leur plan favori. Mais pour toucher le legs , dont une partie devait acquitter le prix de leur acquisition , il fallait qu'ils eussent été reçus régulièrement en France; et, par des délais affectés, le parlement s'était abstenu jusque-là, malgré l'ordre royal , d'enregistrer les lettres qui leur avaient été accordées. Les jésuites renouvelèrent donc avec ardeur leurs démarches auprès de ce corps ; et ce ne fut plus comme société de Jésus, mais seulement comme membres du collège de Clermont, qu'ils réclamèrent son approbation.

Le Colloque de Poissy s'ouvrait au même moment sous la présidence du jeune Charles IX, qui venait de prendre possession du trône3. Sur ce théâtre, que nos troubles religieux avaient fait dresser, les principaux ministres, et à leur tète Théodore de Bèze, se levaient pour répondre à l'élite du clergé. Les deux communions en présence suspendaient leurs haines, que l'aigreur de la discussion allait bientôt réveiller. Les jésuites se virent renvoyés, comme ils l'avaient prévu, devant l'Église gallicane ainsi assemblée, pour l'examen définitif de leurs statuts 4. Là les appuis ne devaient pas leur manquer, surtout dans les rangs les plus élevés du parti catholique.

1 Voy. l'Histoire citée de Sacchini, p. 25, dit seulement plus de 36,000

r. 129; deThou,l. XXXVII, t. V, p. 25; écus. Voy., à ce sujet, l'Histoire citée

Crévier, Histoire de l'université de Pa- d'Orlandini, p. 377.

ris, t. VI, p. 4 et suiv. — Ou peut aussi 3 1561 : voy , pour ce Colloque, les

consulter sur ce point, comme sur quel- Lettres de Pasquier, IV, 11 ; de Thou,

ques-uns de ceux qui précèdent et qui 1. XXVIII, t. IV, p. 82 et suiv.; Da-

suivent , la Morale pratique des Jésui- vila, Histoire des guerres civiles de

tes, ou l'analyse de cet ouvrage dans France, liv. Il; Mémoires de Coudé,

Y Analeclabiblion du marquis du lloure, t. Il, p. 490 et suiv.

t. II, p. 298 et suiv. * Lettres de Pasquier, IV, 24 ; cf. de

* De Thou , Hist., liv. XXXVII, t. V, Tbou, 1. XXXVII, t. V, p. 20.

De ce côté, leslumières de l'assemblée étaient les cardinaux de Tournon et de Lorraine , l'un mêlé à toutes les grandes affaires du règne de François Ier, et que Tàge rendait désireux du repos1, l'autre qui aspirait à déployer ses talents et a consolider l'édifice ébranlé de sa fortune : tous deux dévoués à la société naissante, celui-là pour l'opposer à la puissance des religionnaires, croissant de jour en jour, celui-ci pour l'associer au succès de ses projets ambitieux. Grâce à leur protection , secondée par celle de plusieurs autres prélats , l'institut fut reçu le lô septembre 1 ô6l 2, non toutefois sans des restrictions considérables. La première condition imposée à ses membres était l'abandon du nom de jésuites. Le parlement n'apporta aucun délai à la vérification de ce décret : il approuva la compagnie, avec mention expresse des réserves faites à son établissement3; de plus il ordonna qu'elle fût mise en possession des sommes que l'évéque Duprat lui avait laissées, et que le collège qu'elle fondait fût appelé collège de Clermont 4.

Restait à demander l'autorisation de l'Université pour y faire des leçons publiques : mais cette question , en apparence si simple , se compliquait d'un grand embarras. Les jésuites solliciteraient-ils cette permission comme séculiers : on pourrait alors leur contester la possession du legs de Duprat , qui avait prétendu concourir à la création d'un ordre religieux; se présenteraient-ils comme réguliers : les statuts universitaires leur interdisaient, à ce titre, d'enseigner la grammaire , la rhétorique et la philosophie. L'éducation de l'enfance et de la jeunesse n'était donc plus entre leurs mains \ Ils esquivèrent la difficulté en s'abstenant de s'expliquer sur ce qu'ils étaient, et parvinrent à obtenir sans bruit, de la complaisance du recteur Julien de Saint-Germain , les lettres de scolarité qui leur étaient nécessaires 6.

1 Voy. sur lui Pasquier, Recherches, agrandirent leur collège de Paris par 111, 44; retires, IV, 24. — On sait que l'acquisition de divers héritages. « — Ce ce prélat, l'un des promoteurs les plus fut après une visite que Louis XI V y fit, actifs de la renaissance française, avait en 1674, qu'il prit le nom ddfce prince, fait bâtir à Tournon, dans le Vivarais, qui l'avait en effet appelé son collège: un collégequi témoignait de son amour Voy. l'Histoire du Collège Loiiis-lepour les lettres et les sciences : il l'ou- Grand 'aujourd'hui le Lycée Descartes , vrit bientôt aux. pères de la société de depuis sa fondation jusqu'en 1S30, par Jésus. M. Emond, p. 134; cf. M. Troplong, Du

2 Voy. l'acte du Colloque cité par pouvoir de l'Étal sur l'enseignement , M. Chaud dans son Introduction , d'après V ancien droit public français , p. XXIIJ et xxiv. p. 236.

3 13 février lr>(>2. 5 Voy. l'Introduction de M. Giraud,

4 Depuis, collège de Louis-le-GranJ . aux p. XXV, XXVI et xxyiii.

« Par la suite, dit Félibien, Histoire de b 19 février 1564. V. à ce sujet, Cré- Pai is, t. Ier, 2e partie, p. 1102, les jésuites vier, ouvr. cité, t. VI, p. 166.

démêlés d'Etienne pasquieb

Munis de col acte, pou régulier, il est vrai, car le recteur l'avait accordé à l'insu de sa compagnie et sans que le greffier \ apposât son contre-seing, les jésuites ouvrirent au public leur collège ; et presque aussitôt , par un oubli singulier des clauses auxquelles ils s'étaient soumis, ils faisaient inscrire sur le portail de cet édifice : Collège delà société de Jésus. Comme si leur opiniâtreté eût lassé leurs adversaires, ils triomphèrent d'abord sans obstacle. Les disciples accoururent en foule pour recevoir les leçons de ces nouveaux maîtres, la plupart fort habiles1. Ajoutons qu'un vil attrait de leur enseignement, c'est qu'il était gratuit, conformément a leurs statuts *. Une lettre écrite à un confrère de province par un jésuite du collège , peu après que les cours y avaient commence, atteste que le nombre des maîtres était bien loin d'être en rapport avec celui des élèves 3. Ils remédiaient à celte insuffisance par leur activité laborieuse ; en même temps ils recrutaient partout des régents, et n'épargnaient rien pour s'attacher les jeunes gens d'une intelligence distinguée. Bientôt, encouragés par leur succès et leurs forces croissantes , ils n'hésitèrent pas à réclamer de l'Université, non plus des concessions, mais l'égalité des droits : en d'autres termes, ils lui adressèrent une requête à l'effet d'être « immatriculés à son corps , » en offrant de se soumettre à ses règles , « dans toutes les choses licites et honnêtes compatibles avec leur institut 4. » Ils auraient pu, dès lors, conférer les grades, suivant un des privilèges qu'ils avaient reçus du saint-siège. Mais l'Université, consultée cette fois et mise en demeure de se prononcer, refusa, après mûre délibération, de les admettre dans son sein '.

A cette époque, si avide de savoir, l'Université avait elle-même

1 On remarquait surtout parmi eux « un grand philosophe nommé Maldonat : » Lettres de pasquier, XXI, 1. <»e Maldonat était Espagnol; et Garasse, Jans sa Doctrine curieuse, p. 550, le cite aussi « comme un docte et judicieux écrivain ».

2 « ils ne sonnent aux oreilles des écoliers autre chose, sinon qu'ils veulent et entendent lire au peuple gratuitement : » Recherches, 111, 44. De là cette épi gramme citée dans le Catéchisme des Jésuites, II, 5 :

Discere qui gratis sol i ti , gratisque doccre, Omnia cpii l'aciiis gratis ; discedite gratis.

Ailleurs le premier, vers est écrit

comme il suit :

t'elices socii et fatni nova Rumina savli... Voy., à ce sujet, les Mémoires publiés sous le nom de Mézeray, t. Il, p. 22.

3 « In dies crescit auditorum numerus.. : paucis classihus hoc anno contentos nos esse cogit et prœceptorum penuria et scholarum.. » Lettre rapportée par du lîoulay , Historiq Universitalis PafisiensiSyt. VI, p. &86.

4 Crévier, Histoire de l' Université de Paris, t. VI, p. 173.

;' lévrier, 1566 : Voy. (][t Boolay, t. VI, p. 583 et suiv.; cf. l'ouvrage cité de M. Troplong, p. 205-220.

AVEC LES JESUITES. 1 j 7

atteint son plus haut degré de prospérité : c'était une république

homogène , dès longtemps constituée , forte des immunités et de-* privilèges dont l'avaient comblée à l'envi les papes et les souverains, en possession d'une juridiction et d'un territoire particuliers, mère et souveraine d'un peuple nombreux de suppôts, étroitement liés à son existence. Dépositaire des connaissances et des lumières de la société, elle était investie à juste titre de la confiance publique. Avant que les guerres civiles eussent agiié le pays, vers lôGO, vingt mille écoliers, selon le témoignage de Lambin', suivaient ses cours, et chacun des lecteurs royaux comptait autour de sa chaire jusqu'à trois ou quatre cents auditeurs. Une influence si considérable ne s'abdique pas aisément. Avec la jalousie ordinaire aux pouvoirs établis, l'Université, quoique dans un état si florissant, n'avait pu se défendre de quelque alarme , en présence îles progrès rapides de ceux qui devenaient ses rivaux. Habituée a régner sur la jeunesse dans son quartier des écoles , elle n'avait pas vu sans inquiétude une compagnie qui allait partager ce qui semblait être, depuis Philippe-Auguste, son patrimoine exclusif. De plus , elle suspectait l'ambition et les tendances ultramontaines de la société naissante :sespromessesconditionnelles de soumission n'étaient pas de nature à la rassurer. Entre ces deux corps, le premier justement fier des souvenirs du passé et de ses services non interrompus, le second jeune et audacieux, qui convoitait l'avenir, la mésintelligence devait donc promptement éclater, la lutte devait être vigoureuse et mémorable. D'un coté >i l'attaque fut hardie, persévérante et habile, de l'autre la résistance fut digne, ferme et patriotique. Commencées au début de 1 ôGj, ces hostilités n'eurent plus de terme qu'environ cinquante ans après, parla victoire absolue de l'un des deux partis.

Les jésuites donnèrent le signal de la guerre : ils se pourvurent devant le parlement , comme si le refus d'immatriculation qu'ils avaient subi les eût menacés dans la possession du droit d'enseigner, dont ils se prétendaient investis par les lettres du recteur Julien de Saint-Germain. A vrai dire , ils comprenaient que sur ce terrain l'Université ne tarderait pas à les attaquer, et pour la prévenir ils demandaient à lui être incorporés malgré elle.

1 Orntio de public, calamit. \'oy. à ce et littéraire sur le ColUge de Fr«»re, sujet ['abbé Goajet, Mémoire kistoriqttt 3 vol. in-4°. 17S8, i. I,p.l

158 démêlés d'étienne pasquieb

La cause de rUtiiversitô ne laissait pas d'être délicate et difficile, en ce que ses avocats jurés, adroitement consultés parles jésuite. avaient conclu à leur réception , et semblaient par la avoir porté sentence en leur faveur. Du Moulin seul s'était prononcé pour la négative, en appuyant son opinion sur neuf motifs '. Telle était la situation du corps enseignant lorsque Pasquier fut appelé a servir d'organe à ses répugnances légitimes2. Dans cette circonstance, il vit bien moins un intérêt particulier à défendre que l'intérêt public à proléger : les jésuites étaient à ses yeux des ennemis cachés , que la religion et le pays devaient également rejeter de leur sein ; en outre, il s'agissait de défendre dès cette époque les droits de l'enseignement laïque contre les envahissements de l'enseignement ecclésiastique.

Une rencontre fortuite lui avait permis, plusieurs années avant, d'étudier et de pénétrer l'esprit de la société. En 15JG il revenait à Paris , après avoir vaqué en Brie « au ménage de son petit bien, » lorsque l'un de ses jeunes confrères, le rencontrant à Melun, l'emmena dans une maison de campagne voisine : le hasard voulut que l'un des premiers jésuites qui acclimatèrent parmi nous l'institution de Loyola y séjournât en ce moment. Il s'appelait, par une coïncidence piquante, Pasquier Brouez3, sans avoir avec Etienne Pasquier aucun lien de parenté. Le premier avait grande envie de faire des prosélytes, le second de s'instruire, la curiosité, comme il nous l'avoue, lui tenant d'ordinaire bonne compagnie. Tous deux s'enfermèrent; et leur conversation, qui fut très-longue, eut pour unique objet l'origine et les progrès de la compagnie nouvelle, les règles qui y étaient suivies. Muni de papier et d'encre, Pasquier, tandis que son interlocuteur se félicitait déjà du fruit que porteraient ses paroles, couvrit de notes à ce sujet quatre grandes feuilles : il sut les retrouver à propos4.

Toutefois, sur le point d'en tirer profit, il faillit être frustré de cette cause, qu'il n'avait pas reche/chée , mais que, d'après des informations si précises , il se croyait capable de plaider plus à fond que personne5. Un ancien avocat, que sa position et son ca-

' De Thou les énumère, 1. XXXVII ; 3 Ou Broet, comme le nomme ailleurs

t. V, p. 27, cf. Félibien, t. 1, 2e partie, Pasquier : l'un des huit compagnons

p. 1100. d'Ignace de Loyola, il fonda à l'aris

2 Du Boulay, Historia Universi- la première maison que la société ait

tatis , t. V), p. 593. Cf. Daniel, His- eue dans le royaume.

toire de France , t. \ll , p. 147 ( in-4°, 4 Lettres, XXI, 1.

Paris, 1765 \ ■> Ibid.

\NEC LES JESl IT1 6. 159

ractère rendaient assez redoutable, jalou\ de voir entre ses mains une affaire de cette importance , voulut le contraindre à la lui céder; il le menaçait, dans le cas d'un refus, de l'intervention du parlement. Pasquier le pria d'abord de ne pas mettre obstacle fortune en lui enviant l'occasion de se produire : puis, comme celui qu'il voulait adoucir en devenait plus roide et plus hautain : «Eh bien, s'écria-t-il, suivez votre désir: vos attaques ne feront qu'ajoutera mon honneur. Songez au procès de Verres : contre un Ceeilius je serai un autre Cicéron1. » Ramat, c'était le nom de allant, vaincu par cette énergie inattendue, demeura sans voix; et rien n'empêcha plus Pasquier de descendre dans la lice qu'il devait parcourir avec tant de hardiesse et de gloire.

Son adversaire était Pierre Versons*, que lui-même il a proclamé « grandement zélateur du bien public, singulièrement es chosesqui concernent la religion catholique 3.» LoiseH, parlabouche de Pasquier, a fait aussi de lui un noble éloge. Il est beau de voir des hommes d'esprit et de cœur, opposés par les intérêts et les opinions, se rendre cependant justice. Versoris méritait ces suffrages par son caractère non moins que par ses talents. Sa mort suffirait pour témoigner de la vivacité et de l'énergie de ses affections. Pénétré d'un tendre attachement pour le duc de Guise , quand ce seigneur eut été traitreusement assassiné il ressentit de cette catastrophe un coup si violent, que peu d'heures après il l'accompagnait au tombeau5. A de tels hommes, qui expirent ainsi du trépas de leurs protecteurs ou de leurs amis, on pardonnerait au besoin l'entrainement et la partialité de la passion.

En soutenant les prétentions des jésuites, Versoris, aussi convaincu que l'était Pasquier dans un sens contraire, croyait sincèrement servir la cause de la religion. Tout se réunissait donc pour exciter vivement la curiosité publique, le mérite des orateurs et la grandeur du procès , lorsque l'on vit , peudant deux matinées ,

1 Lettres t XXI, 1. 3 Recherches, 111, 44 ; cf Hisioria

- u nom de famille, qu'il avait la- Societatis Jesu, pars tertia. auctore Fr.

tinise, d'après le goût de lépoque. était ^aceuino, Roma?, 1640, in-P, p. 3 :

Le Tourneur: « Pater ejus Tornator « Interdoc: isha-

veeabatar; quod ipsum nonien Ver- bei'atur.

soris eogaeanae mutarat , more viro- i Dialogue des Avocats , p. 291'

runi doctorum illius seculi, qui Domina de redit, citée.

gallica latine efferebaut i ; Gilles Me- Vejr. l'Étoile, Journal de Henri III.

nagp , rite Petrr Erodii et Cuillchui t. 11. p. 151, et les Me moires attribues a

.il, Paris, 1675, in-4°, p 515. Mezeray, t. I, p. 51. Cf. It&Opuscults de LoiaeJ, p. 751.

ICO DÉMÊLÉS d'ÉTIEININE PASQUlElt

au milieu d'un immense concours, « ces braves champions coin battre avec gloire en champ clos , devant le suprême sénat de France, à fer émoulu'. » Rarement les séances du parlement avaient offert un si imposant spectacle.

Les jésuites n'avaient pas simplement à lutter, en cette occasion, contre l'Université et contre le cardinal de Châtillon, gardien zélé de ses privilèges2; plusieurs autres adversaires se groupaient encore autour d'elle : c'étaient Pévéque et les curés , les mendiants et les hôpitaux de Paris, le prévôt des marchands et les éche vins, le chancelier de Notre-Dame, l'abbé de Sainte-Geneviève, enfin la faculté de théologie 3, représentée par deux vieillards vénérables, le doyen Benoit et le sous-doyen Courselles 4. Versoris, seul contre tous, fit preuve, des l'abord, de beaucoup d'habileté5. En qualité de demandeur, il devait porter le premier la parole : il sut écarter cette circonstance défavorable, et se ménager l'avantage de la réplique. Dans ce but, il se contenta de tracer un éloge rapide de la sainte profession de ses clients et d'énoncer l'objet de leur requête, puis il conclut, en s'abstenant de produire ses moyens. Mais l'asquier, sans paraître déconcerté de cette tactique, la signala en peu de mots comme un symptôme de la dissimulation des jésuites, et prit résolument l'offensive6.

Au lieu de se borner à une question de monopole, il éleva la discussion à la hauteur d'un débat social7. Après avoir rappelé l'origine de l'Université, les ordonnances et les statuts sur lesquels se fondait son existence, il opposa au tableau de la longue et glorieuse carrière qu'elle avait parcourue la naissance étrangère8 et obscure, les développements cachés, les tendances suspectes de la compagnie qui s'attribuait le nom de Jésus. Il osa même, en agrandissant la ques-

1 Catéchisme des Jésuites , 111,18; troductionàe M. Giraud, p.- XXII, XXX

cf. Recherches, IX, 43. et XXXH.

'2 Pélibien, Histoire de Paris, t. 1, 4 Catéchisme des Jésuites, p. 29.

2e partie, p. 1100. 5 Ilistoria Societatis Jesu, troisième

3 Ibid.Cequiexpliquel'intervention, partie citée, p. 3-8; Crévier, Jlistoire daus le procès, de quelques-unes des de l'Université, t. VI, p. 184 et suiv. parties précitées, c'est que dans le cas '' Pasquier nous dit que. dans cette ocoù l'institut des jésuites n'eût pas été casion,<> il avait l'bonneur d'occuper le déclaré régulièrement admis eu France, barreau des pairs ; » Recherches, IX, 26. la capacité légale de recueillir des legs " Le discours de Pasquier est inséré cessant par cela même de lui appartenir, dans le chapitre 44 du livre 111 des Hèle, riche héritage de l'évèque de Cler- cherches. Cf. du Boulay, Historié I rrfmont aurait été recueilli, d'après les rcrsilatis ; t. VI, p„.604-630, et l'on conclusions des gens du roi du 26 mars vrage cité de M. Trdplong, p. 207-220. 1561, par les ordres mendiants et par 8 Presque tous les premiers pères fuies hôpitaux établis à Paris : voy. l'/«- rent Espagnols.

AVEC LtS JÉSUITES 161

lion» discourir sur l'établissement des moines : suivant lui» leur place naturelle était hors des villes, dans la solitude; on devait principalement se garder de leur confier l'éducation des enfants. S'il était arrivé jadis que des ordres religieux fussent incorporés à 1 Yniversité, c'était à la condition qu'ils réserveraient leur enseignement pour ceux qui voulaient entrer dans leur profession; mais les jésuites recrutaient partout leurs élèves : en attirant vers eux , en réunissant indistinctement clans leurs écoles la jeunesse des différentes classes, ils voulaient s'en rendre les maîtres pour l'avenir. Parla tombait le mur de séparation que la prudence des ancêtres avait élevé entre les séculiers et les réguliers. Ne fallait-il pas, d'ailleurs, pour être admis à dispenser l'instruction, avoir obtenu certains grades? D'où venait donc cette prétention d'enseigner sans avoir passé par les épreuves imposées ' ? Grâce à ces garanties pleines de sagesse, que d'illustrations de tout genre l'Université n'avait-elle pas donnés au pays2 ! Elle méritait d'autant plus, par celte heureuse fécondité, d'être maintenue dans ses prérogatives , que son dévouement à toutes nos libertés répondait davantage de l'esprit des générations futures. Les jésuites, au contraire, dévoués au service d'intérêts étrangers, étaient les ennemis jurés de nos institutions, surtout de nos franchises gallicanes : aussi, ajouta-t-il avec énergie, comme un Pasquier avait le premier planté cette secte dans la cité de Paris, voulait-il que la postérité apprit qu'un autre Pasquier eu avait extirpé publiquement la racine3.

11 s'arrêta sur ce mouvement, dont il avait prévu l'effet : circonstance qui n'eut pas peu de part à son succès. Quelque temps avant cette mémorable affaire, un jour qu'elle était un sujet d'entretien pour plusieurs vétérans du barreau, l'un d'eux, non sans être entendu de Pasquier, s'était avisé de dire que la cause était de longue haleine , et qu'il mettrait trop d'ardeur à la plaider pour pouvoir aller jusqu'au bout. La leçon ne fut pas perdue. En se ménageant par celte suspension habile un court repos, il reprit des forces pour le reste de la carrière. L'intention n'échappa point au célèbre

1 Ici la polémiquesc rapprochait principes exstiterunt. » La citation

fort de nos discussions contemporaines: textuelle est celle-ci : « Cujus e ludo,

\o>. L'édition des Recherches de lt>21, tauquam ex eqao trojano, ineri prin-

i la p. 32Ô. cipes exierant. » Voy. De Oratore, 11.

- Pasqnier lui appliquait celle peu- '22.

tée de Cicéron, aa sujet de l'école d'I- Recherchés^ 111. 44; cf. Lettres,

sociale : « Ex uni ver sa ejus schola, XXI. 1. Uuquaui es eqiTo trojano, iuuumcu

K'i'2 démêlés d'étienne pasquieb

Claude Mangol : « Voilà, dit-il, le trait d'un grand avocat; ainsi pourra-t-il retourner fort à son aise sur ses premières brisées • : » c'est ce qui arriva effectivement.

Revenu au ton naturel du début , Pasquier renouvela ses chargea contre l'institut de Loyola, sans épargner le fondateur : celui-ci , mort à Rome depuis huit ans, n'avait pas encore été canonisé *. Si Paul III , si Jules III avaient confirmé la société par leurs bulles , c'était, disait-il, qu'ils s'étaient laissé séduire par « la renardise et finesse de ces saints frères. » Il les montre pénétrant à Paris : c'est d'abord une petite chambre d'un collège qu'ils occupent en silence; puis , s'enhardissant vite , à la faveur de nos troubles, ils annoncent « qu'ils seront en possession de croître par les ruines d 'autrui. » Bientôt on les voit non-seulement attirer des novices par des paroles amadouantes et les capter, mais encore « dérober les enfants à leurs pères et mères, afin d'en disposer comme il leur plaît 3. » Pour dévoiler les mystères de leur ordre , il passe à l'examen de ces fameuses constitutions qui placent dans les mains du général un pouvoir si absolu ; il révèle au triple aspect, politique, civil et religieux , les dangers de cette organisation, dont avait été effrayée la Sorbonne, qui dès longtemps guidait par ses avis nonseulement les rois, mais les papes4. Fils de l'Église romaine , résolu à demeurer ferme dans sa foi jusqu'à son dernier soupir, Pasquier n'appréhende pas moins vivement ces nouveaux appuis de la religion et] du saint-siége : les ignacïens sont à ses yeux, d'après une comparaison expressive qu'il affectionne3, « le lierre, qui, attaché à une vieille paroi, fait montre extérieure de la soutenir et la mine intérieurement. » Tel est le résultat qu'on

1 Lettres, XXI, 1 ; cf. XXIJ , lettre aîné , qui lui fut ravi par les jésuites, dernière. Dans ses Recherches des Recherches, Ga-

2 11 ne l'avait pas même été à l'é- rasse ne craint pas de soutenir qu'Aipoque où Pasquier fit son Catéchisme rault n'avait pas le droit de ramener des Jésuites ; il ne fut béatifié qu'en dans sa maison « le fils qui avait pris 1609, par Paul V. ( Voy. à ce sujet le Dieu pour son père » : 11, 44; cf. IV, Mercure français , 1611, t. Il, p. 144, 14. Loind'excusercescandaleuxsuccès, au v°. ) En 1522 Grégoire XV le mit au il triomphe « de sa fuite généreuse » : catalogue des saints. grande preuve du crédit déjà considé-

3 De là l'accusation de plagiaires ralde des jésuites. Cf. Ménage, Vitic ( voleurs d'enfants), qui leur est si sou- P. .<Lrodii et (i. Menagii, p- 35-41, 245 vent intentée dans le seizième siècle : et suiv. ; du Boulay, ouvr. cité , t. VI, V. Catéchisme des Jésuites, II, b, et p. 966.

Lettres de Pasquier, XI, 9. On sait avec * Recherches, 111, 44.

quelle amertume le jurisconsulte Ai- 5 On la retrouve dans les Lettres,

rault a déploré, dans son traité De la X , U, etc.

Puissance paternelle, la perte de son fils

kVBC LES JESUITES. 1G3

peut attendre de l'ambition des jésuites et de leur orgueil , qui se découvre assez dans le nom qu'ils ont usurpé. Cet orgueil, continuait l'orateur, n'était égalé que par l'ignorance qui avait présidé à l'établissement de l'ordre : toutes les règles anciennes y étaient troublées et confondues. Une ligne profonde de démarcation avait jusqu'alors séparé la vie religieuse et la vie ecclésiastique : ici le double caractère du moine et du prêtre était réuni , sans parler de celui de l'instituteur. En effet, les jésuites, voués aux fonctions du sacerdoce, administraient les sacrements au peuple, en s'autorisant des bulles pontificales qui leur avaient conféré des pouvoirs exorbitants. Ces bulles elles-mêmes, cornaient les avaient-ils payées ? en se faisant les vassaux de Rome. Seraient-ils donc des citoyens dévoués à l'État ? Mais l'État pour eux était au delà des monts. Ne seraient-ce pas plutôt des ennemis que le pays nourrirait dans son sein, conspirateurs permanents contre la paix et la prospérité publique? Sous la bonhomie qu'ils affectaient ils cachaient une habileté raffinée et une âme artificieuse. Attentifs à régler leur conduite sur leur intérêt , ils « ménageaient, suivant les occasions, leur dit et leur dédit. » Leur vœu de pauvreté était un sophisme, puisqu'ils n'en possédaient pas moins des maisons et des terres ' ; la gratuité de leur éducation un leurre : ils gagnaient par là réputation et faveur auprès d'une populace crédule : leur libéralité n'avait pas empêché qu'en dix ans ils fussent plus riches, qu'aucune compagnie et qu'aucun collège de l'Université ne le deviendraient en deux cents ans. Leur enseignement perfide n'avait d'ailleurs d'autre objet que de remplir les âmes des enfants de ces déplorables doctrines qu'ils désavouaient toujours et dont ils ne se départaient jamais.

La conclusion de Pasquier était donc que la requête des jésuites fût repoussée, et que l'on rendit au corps dont il était le défenseur le droit exclusif de l'enseignement , en d'autres termes qu'on le maintint dans ses privilèges, franchises et libertés. Et, ajoutait-il, il ne faisait pas seulement cette demande dans l'intérêt de ses contemporains, mais au nom de leur postérité, dont le sort lui semblait intimement lié à l'issue de ce mémorable procès. Au moins il prenait Dieu à témoin qu'il s'était efforcé d'ouvrir les yeux des magistrats, et dans un dernier et pathétique mouvement il ne craignait pas de les

1 Ailleurs il parle encore (voy. le Catéchisme des Jésuites, III ,20), « de leur riche mendicité. »

H)i DEMELES DÉTIENNE PAAQUISH

avertir qu'ils prononceraient eux-mêmes leur condamnation si par un arrêt, empreint de faiblesse ou d'imprévoyance, ils permettaient

(pie les malheurs dont il leur avait présenté la perspective fondissent sur le pays et sur la chrétienté.

Contre ce discours si véhément et si caustique, dont le retentis sèment fut immense, et qui en peu de temps fut reproduit dans presque toutes les langues de l'Europe ', les jésuites furent adroitement défendus, par un plaidoyer plein de calme et de réserve, qui faisait contraste avec la chaleur de Pasquier et la pointe acérée de son langage 2. Versoris, dans un début simple et digne, en appelait de l'ignorance et de l'erreur à la vérité ; il protestait, avant tout, contre la calomnie qui avait attaqué ses clients daus leur institution et leur profession de vie, contre les assertions non avérées et même les injures de son adversaire , qui , disait-il , avait cédé à l'entraînement de la passion : n'avait-il pas déclaré qu'il aspirait a la gloire d'être le destructeur de cette société? Pour lui, il voulait se garder de cette violence , bien que l'innocence de ses parties et leur juste douleur eussent paru l'excuser. L'orateur, par cette modération calculée, se ménageait la créance, en même temps qu'il conciliait aux jésuites les dehors favorables de l'oppression.

Abordant ensuite les faits, il attribuait la résistance de l'Université aux passions des célèbres professeurs Ramus et GallandJ, suspectés d'hérésie : à l'entendre, c'était en réalité le calvinisme qui combattait les soutiens avoués de la foi catholique. Il rappelait, en remontant à l'origine de l'ordre, qu'il avait pour lui la sanction de la papauté , et que celte sanction n'avait été donnée aux jésuites qu'après longue délibération, et lorsque Paul III s'était par luimême assuré pendant plusieurs années de la pureté et de l'intégrité de leurs mœurs. Les immenses développements de la société n'en étaient-ils pas le plus bel éloge? Déjà elle était établie en Sicile, en Sardaigne, à Naples , Venise, Padoue , Ferrare , Plaisance, Milan, Sienne, Gènes, en Hongrie, en Pologne , en Portugal , en Allemagne , en Finlande , enfin par tout le reste du monde , même en Turquie , aux Indes et jusque sur les terres du prêtre

1 Utlres, XXI, 1 et 3. 3 Bajie fait remarquer a» sujet de

2 Voy. le plaidoyer de Versoris, t. I ce personnage, dans son dictionnaire àesOEuvresde Pasquier, col. 1101 et critique, t. III, p. 394, qu'il était mort :..iiv., el t . \ 1, p. 593-604 de du lioulay. plusieurs années avant ce plaidoyei it, Daniel, Histoire de France, t. XII, ( 1559 j.

p. l48jCréTier, t. VI, p. L85.

Jean1; la multitude des maisons professes et des collèges qu'elle dait dans ces pays était considérable. Le nom des jésuites, ajoutait-il, ce nom, dont on leur faisait un crime cf qu'ils tenaient de leur fondateur2, n'avait rien île plus superbe que celui des religieux de la Trinité, des Miles Dieu et autres semblables. Quant à leur but, il était uniquement ■ d'exercer la charilé ; » et c'était pour l'atteindre qu'ils usaient, en instruisant la jeunesse, d'un droit qui leur avait été accordé par le saiut-siége. S'ils lui avaient du encore d'autres privilèges, ils ne s'en étaient servis que pour l'honneur de Dieu. On s'assurerait que, sainement appréciées, ces concessions ne portaient aucun préjudice aux curés , aux évèques, aux universités. Les bulles qui les leur conféraient avaient d'ailleurs été approuvées en concile, agréées par le roi , le parlement et l'assemblée des évéques : tout récemment ils avaient reçu l'autorisation de faire des cours? De quoi les accusait-on des lors , sinon de leur succès?

Un autre grief, que Versoris s'appliquait à repousser, concernait la manière évasive dont ils avaient répondu à l'Université lorsqu'elle les sommait de déclarer s'ils étaient réguliers ou séculiers : « Nous sommes , avaient-ils répliqué, tels que nous a nommés la cour du parlement3. » Dans ces paroles circonspectes plusieurs avaient vu des intentions de réticence qui les rendaient peu favorables aux jésuites. Mais, selon leur défenseur, en s'expiïmant ainsi ils n'avaient l'ait que suivre l'exemple de saint Paul, qui disait par modestie : « Gratia Dci sum id quod sum. » Ils s'étaient uniquement proposé de donner un témoignage de leur déférence aux volontés du parlement.

Pouvait-on rien inférer de là qui affaiblit leurs justes prétentions au droit d'enseigner dans le sein de l'Université? Hors d'état de les combattre solidement sur ce qui était l'objet réel de la question, Pasquier, au dire de son adversaire, s'en était bien vite détourné, pour entasser contre l'institution même des jésuites une foule d'imputations dénuées de.preuves. Apres les avoir écartées plus que réfutées,

1 En Abyssinie. vu quel intérêt ils avaient à ne pas se

2 Suivant les biographes de Loyola, prononcer sur leur qualité, puisqu'en Maffée, 11, 5, et I\ibadeneire , II, 12, se déclarant réguliers ils fournissaient il en avait fait choix par une révéla- contre eux des armes redoutables à lion diviue. Cf. Historia Soeietatis Jesu, ceux qui prétendaient les exclure de pars prima , auctore Orlaudino, p. 41. l'Université; séculiers, ils 6e trouvaient

< est là ce fameux Taies quales, dépossédés du legs de GuiUaome Duprat,

in proverbe, nous dit Pasquier, qui avait voulu concourir à l'établis

et par lequel on dé>ignait les jésuites : sèment d'uu ordre religieux : \<>\. Vin

ions, ace sujet du Boulay, Historia trodMdion de M. Giraud, p- xxxvi. Cf

L niversitatis , t.vi, p. &S4. Ou a déjà fiarasse , Jiech. des Rech., 1, ls.

ifi(i démêlés d'étienne pasquieb

Versoris, revenant à la requête de ses clients, s'efforçait d'établir qu'elle était sans péril pour l'État aussi bien que pour l'Université,

puisqu'ils s'engageaient à faire abandon de tous les privilèges qui paraîtraient susceptibles de leur causer quelque ombrage et à se soumettre en tout point aux lois et aux statuts qui les régissaient. Il terminait en déclarant qu'il fallait accueillir avec empressement et avec éloges ces maîtres, qui offraient en eux la réunion de deux genres de vies si heureusement complétées l'une par l'autre, l'active et la contemplative, et qui étaient à la fois pour la jeunesse, « ce que l'on ne voit pas souvent, des précepteurs de mœurs et de science '.» La mesure de ce langage était propre à amortir dans les esprits la rudesse des coups portés par l'impétueuse harangue de Pasquier. Ainsi Versoris, par sa circonspection et ses ménagements s'était montré le digne interprète des jésuites , qui assirent pour si longtemps sur l'adresse d'une politique humble et patiente l'un des plus grands pouvoirs que l'on vit jamais. "Il avait d'ailleurs, pour le fond des choses, fait usage des mémoires fournis par le jésuite Caigord , « le plus brave des solliciteurs ?. » Outre que la source de ces informations était suspecte, il n'avait pas abordé l'examen des maximes qui devaient, suivant Pasquier, présider à l'enseignement public, il n'avait nullement prouvé que la tendance tles doctrines de la compagnie ne fût pas préjudiciable à l'Etat. L'avocat général du Mesnil 3, qui prit ensuite la parole, se prononça en faveur de l'Université. Jamais ordre religieux n'avait été reçu, selon lui, dans le corps universitaire sur un pied d'égalité parfaite. Il opina même à ce que le droit d'enseigner fût retiré aux jésuites. Vainement s'appuyaient-ils sur la permission qu'ils avaient obtenue du colloque de Poissy : ils ne pouvaient plus en invoquer le bénéfice , puisqu'ils avaient repris le nom qu'il leur était interdit de s'attribuer et contrevenu par là aux conditions nécessaires de leur établissement. Si d'après ce principe, que l'introduction de nouveaux ordres était un fait grave pour la religion

1 Dans ce plaidoyer remarquable le Castor et de Poil m. Eu outre, il bi-

sage orateur u'écbappe pas toutefois garre beaucoup trop sou style de cita-

au pédantisme, cette piaie de l'élo- tions latines.

qaence du temps: lorsque, par exem- J Lettres, \Xi, 1.

pie, il compare la justice du parle- 3 Voy. la vie de celai -ci, qui aétéécrite

ment, qui veille sur les fautes, à L'œil par I.oisel p. 176etsuiv. des Opuscules),

de Polyphème, toujours attaché sur et sou éloge, par de Thou , 1. XLV1 ,

(îalathée, ou qu'à propos des bulles t, V, p. 673. données aux jésuites il nous parle de

et pour le pays, il y avait ou sagesse à refuser d'admettre \n société, la raison voulait également que l'on refusât d'admettre le collège '. Il requérait doncque le collège de Clermont fut désormais, comme tous les autres collèges, gouverné par un principal et des fonctionnaires de l'Université, et que l'on consacrât à l'entretien de douze pauvres écoliers ou boursiers les revenus provenant du legs de l'évéque Duprat 2.

Au fond , le parlement inclinait vers les sentiments de du Mesnil : toutefois il ne s'associa point à ces énergiques conclusions. Ce corps intègre s'interdit d'obéir à ses anciennes répulsions, à des alarmes encore trop peu justifiées ; il s'abstint de prononcer, et appointa la cause 3. C'était par le fait un arrêt beaucoup plus important que la signification précise du mot ne semblait le témoigner. Au propre , et dans son acception primitive, appointer c'était déclarer « que le différend des parties ne se pouvait juger sur-lechamp et dans l'audience, parce que les allégations faites de part et d'autre étant contradictoires, il fallait fournir des preuves, ou que la matière avait besoin d'être soumise en conseil à un examen approfondi 4. » Mais dans l'usage habituel l'appointement était la remise de la décision à une époque non déterminée , ou plutôt un ajournement indéfini. Les procès « dormaient dès lors plusieurs années 4, » quelquefois toujours, si de nouvelles circonstances ne venaient à les réveiller. En réalité les jésuites triomphèrent : sans être incorporés à l'Université, ils purent continuer leurs lectures publiques ; situation qui ne devait pas se prolonger moins de trente ans.

Ce résultat mécontenta fort Pasquier : il s'en est plaint avec amertume. Dans ses Lettres il l'appelle un coup fourre 5. Ailleurs il s'en exprime encore plus explicitement : «■ Ce fut là , dit-il, un châtiment de Dieu : sa justice avait voulu conserver le jésuite comme un appentis futur des misères de notre France 6. »

1 Du Roulay, Historia Universitatis, 5 Coup perfide : IV, 24; XXI, 2. On p. 630 etsuiv. Cf. Félibien, Histoire de avait ainsi appelé paix fourrée la paix Paris, t. I, 2l> partie, p. 1101 ; Crévier, frauduleuse conclue avec les Hngue- Histoire de l'Université', t. VI, p. 191. nots le 27 mars 1568. Le coadjuteur de

2 L'arrêt est du 5 avril 1565; l'as- Retz appliquait la même épithète à quier écrit 1564, d'après le vieux style, celles de la Fronde, où de part et d'auauquel il était demeuré fidèle. tre on ne cherchait qu'use tromper sous

3 Voy. la Bibliothèque du Trésor du le masque d'une réconciliation sincère. Droit français, par Houchcl, inf°, Paris, {i Catéchisme dès Jésuites, 1,6, p. 28: 1667, p. 222. Cf. Glossaire du Droit fran- appentis , de appendix , supplément, ou rais, par Ragueau , in-4°, 1704, p. 60. plutôt complément.

4 Recherches, IX, 31.

K)N DÉMÊLÉS D'Exil \ M. PASQlflKK

Quoiqu'il en soit, si l'on considère attentivement les choses, on comprendra sans peine ce succès de la société. < m en trouve d'abord un motif dans l'intervention efficace de quelques puissants protecteurs '. Le premier président, Christophe de Thou, le procureur général, (iilles Bourdio,et même le chancelier de l'Hôpital passaient pour lui être favorables ; plusieurs voyaient dans ses membres d'utiles auxiliaires contre les huguenots2. On ne dissimulera pas en outre que la plaidoirie de Pasquier, remarquable à tant de titres, était peu de nature a lui concilier les suffrages d'une assemblée judiciaire. Que, dans son aversion, il ait été sincère, c'est ce qu'il est impossible de nier; qu'il ait été fondé dans ses appréhensions, c'est ce qu'il est difficile de ne pas admettre; que son antipathie l'ait entraîné dans des exagérations et des méprises , c'est ce qu'il faut aussi reconnaître 3. La modération, si redoutable quand elle est du côté delà justice et de la raison, lui a trop manqué. L'avocat de l'Université, en contenant davantage sa fougue, eût frappé plus sûrement ses adversaires ' ; il eût gagné moins de réputation peutêtre , mais il eût encore mieux servi la cause qui lui était confiée. Yersoris, que l'on accusait de faire plutôt des dissertations de droit que des morceaux d'éloquence; convenait merveilleusement par son défaut même au rôle qu'il avait à remplir 5.

Ce débat solennel a exercé sur le reste de la carrière de Pasquier, sur ses travaux ultérieurs et les appréciations dont il a été l'objet , une influence si considérable , qu'il nous a paru nécessaire de nous

1 On peut voir une lettre du pape 4 On peut appliquer à Pasquier le Pie IV à Charles IX, pour lui recom- jugement que, dans une occasion sem • mander l'affaire des jésuites : Historia hiable , l'Etoile a porté sur Antoine Sociclatis Jesu, pars tertia, p. 8. Arnauld (1594) : « S'il eût apporté à son

2 Mézeray, Histoire de France , Paris, plaidoyer moins de passion , il eut enin-folio, 1685, t. 111, p. 139. core été trouvé meilleur, de ceux même

3 Uajle, dans son Dictionnaire cri- qui n'aiment pas les jésuites » ; Jourtique, en a relevé plusieurs : v. surtout nal de Henri IF, édit. La Haye, 174 f , son article de Loyola. Ce philosophe , in-8°, t. II, p. 82 et 83.

qui juge les jésuites équitablement , b Aussi plusieursannéesaprès (1611),

remarque au reste avec raison , t. 11 , Jacques de Montholon ( ou de Monthe-

p. 766, que ceux-ci n'avaient fait Ion: c'était le petit fils du garde des

qu'emprunter à d'autres ordres reli- sceaux précédemment cité ), en rappe-

gieux leurs devanciers les maximes lant ce discoure avec éloge, n'hésitait

attentatoires à l'autorité et à la vie des pas à lui attribuer en partie le triom-

princes , comme à la sûreté des États , plie de la compagnie de Jésus. — Sur le

qu'on leur a tant reprochées : voy. éga- caractère des plaidoyers de Versoris,

lement là-dessus les réflexions très- voy. du Vair qui le compare à Jacques

sensées de M. du l\oure, dans son ,•/««- Mangot, Traité de l'éloquence française,

lectabiblion , au sujet du livre intitulé Paris, l'Angelier, 161)6, in-8°, p. 6, et

I.a Monarchie des Solipses (Égoïstes) : les Opuscules de Loisel, p. 7ô2. t. Il, p. 224 et suiv.

kVBC LES JESUITES. 169

\ arrêter avec étendue '. A oes éclatantes hostilités devait toutefois succéder une longue trêve : elle dura près de trente ans. Les tentatives de meurtre dirigées contre Henri IV, en 1593 et 1594, rallumèrent entre les jésuites et leur ancien adversaire ces haines assoupies. Dès lors elles ne s'éteignirent plus, non pas même avec la vie de Pasquier.

Tout en attaquant la soeiélé, il avait rendu hommage à la sainteté non moins qu'au savoir de beaucoup de ses membres 2. La part que l'opinion attribua aux jésuites dans les troubles de la ligue vint modifier chez lui ces sentiments 3 : plus que jamais il n'apereuf en eux que des ennemis du pays, dont le poignard était levé sur 'a tête de nos souverains. Les publications téméraires de plusieurs écrivains de la compagnie ne pouvaient que trop, il est vrai, accréditer ces soupçons^ : un fait qui les confirma, ce fut l'attentat commis à Melun par Barrière sur la personne de Henri IV. Ce malheureux déclara qu'il avait été encouragé dans ses pensées de régicide par Aubri, curé de Saint-André des Arcs, et par le père Varade, recteur des jésuites de Paris 5. Pasquier, alors présent dans la ville théâtre du crime, avait été chargé par le prince de rédiger un manifeste sur cet événement. Il vit et dépouilla toutes les pièces du procès, il interrogea le parricide, assista à son supplice, entendit les dernières paroles sorties de sa bouche6; et ce fut après avoir recueilli ces lumières qu'il composa son récit, « qui, imprimé à Melun, sans nom d'auteur, eut cours par toute la France" ».

L'Université, sans cesse aux aguets, ne cherchait que le moment de renouer contre les jésuites les procédures interrompues8. De si

' Sur toute cette affaire on peut en- Barrière et de Châtel. Cet ecclésias-

core consulter le livre cité de M. Trop- tique, mort eu 1 776, a pris une grande

long, du Pouvoir de l'État sur l'ensei- part à la lutte des parlements et de la

ijnemeni , p. 203-237. société.)

-Lettres, IV, 24. Les jésuites, de leur 'Lettres, XX, 1, à la fin; XXI, 2; et

côté, n'avaient pas méconnu l'impor- Eech., VI 11, 20.

tance de ses travaux : on trouva dans 5 Recherches , III, 43; Lettres, XI,

leur Pibliotbèque en 1Ô94, comme il le 2; Catéchisme des Jésuites, III, 6. Cf.

rapporte, «ses œuvres apostillces de de Tbou , iJist., 1. CVIJ, t. XII, p. 50

marques d'bouueur es marges » ; ibid. et suiv. 11 y a une Histoire particulière

Cf. le ('aléchisme des Jésuites, p. 196. de Jlarriére, Taris, 1Ô91, in-S°.

3 11 les accuse, Recherches, 111, 43, ,; Lettres, XXI, 3, et Recherches, 111,42.

d'avoir fourni « les premiers boute- " Lettres, XXI, 1; et Catéchisme des

feux de cette malheureuse Ligue, qui a Jésuites, III, 6, ou la substance do

ruiné de fond en comble le royaume ». Manifeste lui-même a été conservée.

— A cet égard d'ailleurs, comme au * Ceux-ci, toujours désireux de lui

sirjet des crimes mentionnes plus bas, être incorporés, avaient renouvelé leur*

on peut voir les Jésuites défendus , démarches pour obtenir l'immairicu-

dans l'ouvrage suivant de l'ablié Dazès: la tien, de IÔ72 à 107b: voy. Ylntroduc-

Des Jésuites ligueurs et complices de f ton citée de M. Oiraud, p. xxxyiil

170 démêlés d'Etienne pasquier

graves imputations lui semblèrent une chance favorable qu'elle s'empressa de saisir: elle reprit devant le parlement « les anciens arrhements de son appointé au conseil i. >» Antoine Arnauld, chargé de plaider pour elle, signala par un discours plein de fen et de passion un nom déjà illustre, et qui devait dans l'âge suivant le devenir encore davantage'. Néanmoins l'issue du procès était incertaine, lorsqu'un forfait nouveau, celui de Jean Chàtel , décida les esprits en suspens '. La condamnation de la société fut immédiatement prononcée.

Triste exemple de la fureur des partis et du levain de corruption que les guerres civiles avaient déposé dans les cœurs ! Chàtel , qui préludait, en blessant Henri IV, à l'exécrable succès de Ravai'lae , trouva non-seulement des défenseurs , mais des apologistes ' : son crime ne parut plus dès lors un crime isolé; il avait étudié sous les jésuites : malgré son silence obstiné, qui n'accusait aucun complice, on supposa que leurs détestables maximes l'avaient poussé au meurtre. Une enquête fut ordonnée dans leur maison : l'un d'eux, du nom de Guignard , fut livré à la justice et pendu pour avoir composé des écrits séditieux ; tous les autres furent exilés par arrêt du parlement 5, et sur la maison abattue de Chàtel s'éleva une pyramide d'expiation où fut inscrit cet arrêt6. Ainsi gain de cause semblait donné à Pasquier, dont les prévisions menaçantes avaient été réalisées ; et deux ans après l'avocat général Marion pouvait à bon droit signaler son plaidoyer « comme un

1 Recherches, III, 43; cf., pour ce point et ceux qui suivent, Crévier, Histoire de V Université , t. VI, p. 440- 472; Mézeray, Histoire de France, t. III, p. 1121-1136 de l'éilit. citée.

2 « Famille née. disait Balzac ( Let-, très, II, 9, lettre à Chapelain ), pour la gloire du nom français. »

3 La cause venait d'être une seconde fois appointée : Lettres , XXI, 2 ; cf. Recherches , 111,43. Arnauld n'avait pu plaider qu'à huis-clos: i llsout trouvé moyen, s'écriait-il, de faire fermer les portes; mais ma voix pénétrera dans les quatre coins du royaume. » Plus violent encore que Pasquier, il traitait les jésuites « de monstres nés pour diviser la France et la démembrer. »

* Voy. Lelong, Bibliothèque historique, t. I, p. 868. On trouvera dans le t. VI des Mémoires de Condé une de

ces apologies de Chàtel, composée de 120 pages et suivie du compte-rendu de son procès. Cf. Dupleix , Histoire de. Henri le Grand, Paris, 1032, in-folio, p. 236 et suiv.

5 29 décembre 1594 : cet arrêt est rapporté dans les Recherches , III, 43.

Cf."de Thou, 1. CXI, t. Xll, p. 335 et suiv., qui fait remarquer, liv.CXIX, t. XIII, p. 158, que cet arrêt ne fut d'abord exécuté que dans le seul ressort du parlement de Paris, mais qu'il ne tarda pas à l'être également dans l'étendue de la juridiction des parlements de Bourgogne et de Normandie.

fi Catéchisme des Jésuites, III, 20; cf. l'Etoile, Journal de Henri IV, t. N, p. 156-1G2. Péréfixe, Histoire de Henri le Grand, Leiden, l.lzévier, in-12, 1661 , 1». 225 et suiv.

\\LC LES JESUITES. 171

exemple notable dos présages que Dieu envoie a ceux qu'il aime '. » Les jésuites sortirent de Paris le 8 janvier 1 ô 9 ;> , conduits par un simple huissier, qui « avec sa baguette exécuta, dit l'Étoile-, ce que quatre bataillons n'eussent su faire, » Ils se retirèrent, quelque—uns en Flandre, la plupart dans le midi de la France , où l'esprit public leur était favorabe 3 : là, toujours actifs et veillant sur l'avenir, ils attendirent des jours meilleurs.

Ces circonstances , en réveillant l'ardeur des passions qui partageaient le pays , avaient rendu aux plaidoyers de 1505 tout leur à-propos : Pasquiemous dit qu'à cette occasion « on imprima le sien, qui fut vendu par les colporteurs de la ville, et acheté à l'envi par les passants, gens de marque *. » Celui de du Mesnil eut le même honneur. Le parti contraire répondit en publiant la harangue de Versons. Ainsi les haines, envenimées par ces luttes récentes, empruntaient des armes au passé avant d'en forger de nouvelles. Ce fut dans ce moment que Pasquier, « induit d'une juste douleur de sa patrie % » en ajoutant plusieurs livres à ses Recherches6, y inséra son discours. Les jésuites ne virent pas sans colère ces souvenirs évoqués contre eux ; ils se récrièrent , ils prétendirent notamment , ce dont Pasquier s'est défendu7, que ce dernier travail n'avait reparu que retouché et fort augmenté. Déjà ils songeaient, non pas seulement à réparer leur défaite, mais à la venger. Ils résolurent de porter devant le public la cause qu'ils avaient perdue devant le parlement 8 : bien plus, d'accusés ils se firent accusateurs H.

1 Discours prononcé contre les je- de recevoir leurs leçons :cf. Pasquier, suites de Lyon. C'est le quinzième des Lettres, XXI, 3, et surtout le Catéplaidoyers, plusieurs fois réimprimés, chismedes Jésuites , 111, 2Î, où l'auteur de Marion, que le jurisconsulte Mornac recherche les causes de cette divernppelait un autre cicéron. Voy., sur ce gence d'opinions entre les grands corps plaidoyer, de Tuou, liv. CX1X, t. XII l, de la magistrature française.

p. 159 et suiv. 4 Lettres, XXI, 1.

2 Journal du règne de Ilenii If, t. 11, s ld., XXI, 2 ; cf. id., 3, et Recherp. 166. ches , III, 45.

3 les parlements de Bordeaux et de u En 159(i.

Toulouse n'eurent aucun égard au dé- "Catéchisme des Jésuites, 111,20,

cret qui bannissait les jésuites. Bien- p. 291.

tôt même, comme lerapportede Thou s Loyola avait défendu « que jamais t MI, p. 222 et 335), au parlement les siens missent les mains sur le pade Paris, qui ordonnait que l'arrêt pier pour .se justifier, quand ils sed'evpulsion porté contre les jésuites raient assaillis » ; en outre il leur avait et la défense d'envoyer les enfants enjoint « de ne pas donner au peuple chez eux reçussent leur, exécution connaissance de leur police: » Caihms toute la France, Le parlement téclt., il. 19. Mais ces sages prescripde Toulouse repondit par un arrêt tiens axaient été promptement oùcontraire , en défendant de troubler bliées.

les jésuiles dans la jouissance de :I Voy. Catéchisme des Jésuites^ 111,

leurs biens et d'empêcher la jeunesse 19.

I7l> démêlés d'étienne pabquieb

l'n de leurs premiers justiciables (lovait être Pasquier. Aussi Louis Richeome , sous le nom supposé de François des Montagnes,

ayant entrepris de réfuter la plaidoirie d'Arnauld par son livre de la Vérité défendue ' , s'y donna eu même temps carrière dans les notes contre l'auteur des Recherches. Peu après, sous un second pseudonyme, celui de René Lafon, le même jésuite, en répondant à la harangue du célèbre Marion, au sujet de l'arrêt rendu contre la société le 1G octobre 1597 2, prodigua derechef à Pasquier des attaques violentes ou plutôt des invectives grossières. Les termes les plus doux dont il le qualifiait étaient ceux de calomniateur et d'insigne menteur ; il lui annonçait « qu'un jour quelqu'un de la compagnie ferait une revue générale de ce qu'il avait mis en lumière, c'est-à-dire un recueil de ses ignorances, rêveries, âneries, malignités, hérésies, pour lui dresser un tombeau de funeste mémoire 3. » Bref, le libelle était rempli d'une infinité de semblables traits, « indignes, je ne dirai point d'un chrétien, mais d'un Turc et d'un Arabe*. » D'autres publications, qui parurent à Anvers, n'étaient pas moins injurieuses pour Pasquier \ Ces écrits diffamatoires ne lui demeurèrent pas longtemps cachés. Un gentilhomme écossais, qui prétendait avoir fort à se plaindre des jésuites6, dans la pensée qu'ils leur attireraient de la part de ce fougueux athlète un nouvel assaut, les lui fit malignement parvenir. Il lui remit, dans la suite encore, plusieurs ouvrages tout aussi propres à échauffer sa bile, en particulier les Constitutions de Loyola.

Son intention ne fut point trompée. Pasquier, accoutumé aux respects du public et même aux ménagements de ses adversaires , bondit d'indignation h ces lectures. Sa main, on le sait, « n'était pas engourdie '' « : après une courte hésitation, il le fit bien voir. En lui l'auteur et le citoyen étaient également blessés. On attaquait sa gloire; on attentait au repos du pays : sous l'impression de cette double colère, il fit une étude approfondie des différents

1 Toulouse, 1595 : La rente ch'fen- niais ce ne doit être là qu'une réimr due pour la religion catholique en la pression.

cause des Jésuites. Cet ouvrage, réim- •'(',. 37.

primé en 1596, fut traduit en latin la 4 Lettres, XXI, 2; cf. la dernière

même année à lngolstadt. On sait que lettre du liv. XXII.

dans leurs livres de polémique, si 5 Recherches, III, 45.

nombreux à cette époque, les jésuites G Lettres , X XI, 2 ; il s'appelait Ro-

dissimulaient d'ordinaire leurs noms, liert de Brusse : cf. lu Chasse du renard

2 « Réponse de liené de Lafon, pour Pasquin, 111, 3.

les Jésuites, au plaidoyer de Simon ' Catéchisme des Jésuites, II, 19, Marion », Villefranche-; in 8°, 1599: p. 196.

livres qu'il avait reçus; puis, aiguisant son esprit et sa plume ', il composa son Catéchisme des Jésuites, ou Examen de leurs doctrines 2.

Ce fut en lr»02 que cet ouvrage fut publié, à l'époque même où Antoine A rnauld adressait au roi contre eux « son franc et véritable discours 3 » : cette date suffit pour attester que Pasquicr n'avait pas seulement en vue de satisfaire un ressentiment personnel. Son principal objet était de prévenir le rétablissement de la société, de plus en plus imminent: dans ce but, il s'agissait d'éclairer Henri IV, en lui montrant ce qu'elle avait de formidable à lui-même et au pays. Chose singulière : c'était sur la faveur de ce prince, dont elle passait pour avoir tramé la perte, qu'en ce moment elle fondait l'espoir d'un prompt retour. En vain on s'était armé auprès de lui des doctrines de bouleversement que contenaient les livres des pères, et qu'avait divulguées la vente de leur bibliothèque 4. Par le penchant naturel aux âmes élevées , attiré vers ce qu'il y avait de grand dans la constitution des jésuites, Henri les avait regrettés à leur départ, et se refusait à croire qu'il dût redouter en eux des conspirateurs.

Pasquier, dans l'œuvre où il les combat , s'offre à nous sous un aspect entièrement nouveau, comme imitateur de la manière socratique dont Platon nous a donné le modèle dans ses dialogues. Une agréable fiction ou plutôt un souvenir particulier à l'écrivain lui sert de préambule. 11 suppose que dans la maison d'un gentilhomme le hasard a réuni un jésuite et un avocat. Une conversation s'engage entre eux et le maître du logis : ce dernier, tout en s'excusaut de sa curiosité, prie le jésuite de permettre qu'il l'interroge sur la compagnie à laquelle il appartient ; et, plein d'un zèle charitable mêlé de prosélytisme , son hôte n'a rien de plus pressé que de se rendre à ses désirs. Stimulé par de courtes et vives questions, il dévoile avec un confiant abandon les mystères les plus cachés des doctrines de la société, et tout ce qui en forme, à proprement parler, le catéchisme. 11 explique les principes sur lesquels elle

1 Dernière lettre du 1. XXII. roi, sur le rétablissement qui lui est

2 Lettres, XXI, 2; XXI, 6. — J'ai eu demandé par les Jésuites ; Jaris, li 02, entre les mains l'exemplaire dont l'as- in-b° : réimprimé eu lG10,et depuis qnier fit don à Henri 1> : Relié eu ma- encore, en 1672, in-12, et avec de» roquin olive, il porte les armes de uotes par l'abbé Goujet.

France et de Navarre. * Lettres ^ XXI, 2.

3 Le franc et véritable Discours au

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