DÉMÊLÉS D'ETIENNE PA8QCIEB
se fonde, les lois qui la régissent, ses coutumes, ses privilèges, eo un mot son redoutable système politique, qui lui commande de n'épargner pour atteindre son but aucune puissance dans la chrétienté1. L'avocat, sous cette désignation transparente on aperçoit Pasquier, se mêle bientôt à l'entretien : il discute les bulles accordées aux pères et leurs constitutions , tirées de leurs propres livres (l'une de ses malles s'en trouvait heureusement remplie) ; il y découvre pour l'État et pour la religion le germe de périls sans nombre. Il remonte à l'origine de l'institut , il en retrace l'histoire, et, osant s'attaquer au chef même, il assigne à sa conduite des motifs purement humains. Le jésuite réplique et défend son ordre; mais il n'a pas la verve de son antagoniste, et ne lui vend pas cher la victoire. Sur plus d'un reproche adressé à ses confrères il se montre même de bonne composition, et passe condamnation volontiers. On se rappelle à la lecture de ces pages, où la bonhomie est assaisonnée de malice , ces sophistes si vite à court de raisons avec Socrate, et qui se laissaient si plaisamment battre par sa piquante ironie.
Telle est la matière du premier livre. Le second, comme la majeure partie de celui-ci, n'est qu'une reproduction développée des arguments contenus dans le plaidoyer de 1565, à laquelle se joint la réfutation de toutes les apologies ultérieurement tentées par les jésuites. Il y est successivement établi que leurs maximes sont incompatibles avec les libertés de l'Église gallicane; que l'enseignement public est contre le but primitif de leur institution; qu'ils s'en sont attribué l'exercice par empiétement et par surprise; que nos anciens n'avaient jamais voulu, et cela par de sages motifs, confier a des religieux l'éducation des enfants; que dans leur prétendu dévouement à l'instruction de la jeunesse perçait le calcul de l'intérêt privé, les biens de leurs élèves étant leur point de mire et souvent leur proie. L'auteur examine ensuite leurs vœux, « ceux de la grande et de la petite observance ; » il s'attache à en signaler les conséquences pernicieuses, surtout celles de l'obéissance aveuglée*, qui fait d'eux autant d'instruments du pape. C'est l'avocat qui, sauf un petit nombre d'objections et d'incidents , garde la parole dans cette portion de l'ouvrage, jusqu'à ce que l'annonce du diner mette
1 1, 2, p. 15. les Recherches , III, 45, plus fâcheuse
'2 « ObedientUe caca, parole latine, à digérer que celle dont ou use en dit-il, en traitant aussi ce point dans français. » Cf. Lettres, XX, 1.
|n à la discussion. Après que, « la nappe levée, chacun a pris quelque temps telle route qu'il lui plaît aux jardins, parterres, prairies et bocages dont la maison est diversifiée, » l'entretien recommence par de nouvelles imputations contre la société, encore plus graves que les précédentes : elles forment le fond du troisième et dernier livre. Perturbateurs des royaumes, les jésuites ne reculent pas devant le meurtre des souverains. Pour le prouver l'avocat allègue de nombreux exemples. Suivant lui, un prince d'Orange a été leur victime ; que de fois n'ont-ils pas attenté à la vie d'Elisabeth d'Angleterre et de notre Henri IV? Il suffit, pour trouver en eux des ennemis acharnés , de refuser son concours à leurs projets détestables. S'ils avaient paru abjurer quelques-unes de leurs maximes, ce désaveu, commandé par la politique, n'avait rien de sincère. Contre les belles paroles dont ils n'étaient jamais avares s'élevaient les pièces du procès de Barrière. Vainement leur avait il été interdit de s'occuper des affaires d'État : ils les mêlaient sans cesse à celles de la religion. Toujours prompts à fomenter la discorde, ils cherchaient dans la ruine publique leur propre grandeur. En France ils avaient attisé le feu de la Ligue; en Angleterre ils avaient multiplié les désastres : la mort de Marie Stuart était leur ouvrage. Combien d'autres pays n'avaient pas souffert de leur présence!
Après ce violent réquisitoire , l'avocat, changeant de ton, citait plaisamment les jésuites au tribunal « du vénérable Pasquin de Rome ',» qui par un arrêt burlesque confirmait la sentence d'expulsion dont le parlement les avait frappés : mais il redevenait bientôt sérieux , pour leur reprocher avec une nouvelle véhémence leur morale relâchée, leur foi ambiguë et flottante, leurs principes corrupteurs. Tout était pour eux variable, indécis et comme indifférent : l'utilité était la seule règle de leur conduite. Par là, disait-il en terminant son long monologue, on pouvait juger quelle serait la conséquence funeste du rétablissement que leurs vœux opiniâtres sollicitaient du monarque : aussi le conjurait-il, au nom de son salut et de celui du pays, de ne pas souscrire à leurs prières.
Ces monuments de polémique , où respirent les passions de nos pères, ont pour nous le même intérêt que ces armures vieillies dont
1 111 , 20 : C'était, dit Pasquier, une allusion aux bouffonneries du maître sot Lafon, qui l'appelait Pasquin.
I7G démêlés d'étienne pasquieb
on se plaît à considérer les ciselures el à ('•tuilier la trempe. On \
cherche avant tout l'image du passé , qui s'y reflète plus vivement que dans aucune autre production contemporaine. Cependant, bien (pie le Catéchisme des Jésuites ait été plutôt une manifestation religieuse et politique qu'une œuvre d'esprit, une action plutôt qu'un livre, il est loin, au point de vue littéraire, de manquer d'importance. Il y a dans celte composition un tour d'esprit facile et naturel, souvent de la sagacité, parfois de l'éloquence. C'est assurément l'une des plus remarquables de celles que les jésuites ont eu le malheur, à diverses époques, d'inspirer contre eux à leurs adversaires. L'arme du sarcasme y est maniée avec dextérité. Heureusement dérobée au divin Platon, cette dialectique adroite, qui confond les sophistes en les prenant au piège de leurs propres paroles, passera bientôt dans une création immortelle du dix-septième siècle. Ce n'est pas une petite gloire pour Pasquier de paraître avoir frayé la route à Pascal. Déjà il est telle partie des Recherches qui, on peut le croire, lui a offert de riches matériaux, le chapitre, par exemple , où la doctrine de ['équivoque est démasquée J. Dans le Catéchisme des Jésuites, ce vaste arsenal d*où l'on a tiré, depuis, tous les arguments employés à les combattre2, on aperçoit plus certainement encore beaucoup de détails dont il a dû profiter. Surtout un mérite incontestable de l'auteur du Catéchisme, c'est d'avoir tracé le plan quia été suivi dans les Provinciales*.
Dans les deux ouvrages, en effet, on trouve la même forme de dialogue socratique entre un jésuite et un homme du monde, qui s'empare habilement des aveux de son interlocuteur sur lesdoctrines de la société. Comme dansas Provinciales, les assertions s'appuient dans le Catéchisme sur des citations empruntées aux écrits et aux constitutions des jésuites, ou tirées des actes qui les concernent^. C'est de part et d'autre la même ardeur de conviction, la même verve satirique. Nous n'aurons pas la témérité de pousser plus loin ce parallèle. On ne saurait attendre d'un auteur qui écrivait plus d'un demi-siècle avant les Provinciales la finesse de raillerie, la sû-
1 III, 45. claies.
? « Tout y est, et rien ne s'est dit, ' Pasquier nous dit (Lettres, XM ,
ni se dira, ni se peut dire davantage 3) que les passages qu'il allègue, « il
contre les jésuites : » La Chasse du rc- les a transcrits, mot à mot, dans les
nord l'asquin, p. 21. bulles qui leur ont été octroyées, leurs
Éloge de l'asi/uier, p. GO. M. -Du pin constitutions, et eu outre d;.us un Maf-
appelle encore, à la p. 50, le Catéchisme fée, un Kiuadeneire , un Tursclin, leurs
des Jésuites le précurseur des Provin- uistoriograpb.es, etc. »
AVEC LIS JkSlilTLS. 177
i.lr de goût qui caractérisent ce chef-d'œuvre. Le style du Catéchisme, malgré ses qualités recommandantes, ne paraîtra pas même, dans son ensemble, devoir être égalé à celui îles travaux les plus distingués de Pasquier. Cette infériorité relative s'explique par son
grand âge , il avait passé soixante-dix ans; et plus encore, par une circonstance peu connue , dont nous fournirons la preuve ' : c'est que le livre fut primitivement composé en latin. L'écrivain s'est traduit lui-même : de là une allure moins libre, un tour moins vif dans son langage, que si le jet en avait été spontané. Le relief que communique à l'expression l'originalité et comme la primeur de la pensée est en partie effacé.
Le Catéchisme des Jésuites eut, quoi qu'il en soit, à l'époque de son apparition, une vogue européenne; presque aussitôt, nous apprend son auteur, il parla beaucoup de langues diverses2. En France il trouva, plus que partout ailleurs, cet accueil empressé que l'on faisait alors aux œuvres de polémique religieuse, quand l'ironie eu relevait le goût. Mais ces livres, que la passion suscite et qu'elle accrédite, sont aussi ceux qui ont le plus à souffrir du temps. 11 leur manque ce caractère de calme et de vérité que l'avenir équitable réclame dans les productions de la pensée, pour continuer à y attacher ses regards. Si les Provinciales ont vécu, c'est qu'elles étaient marquées du sceau du génie. Les critiques que l'on peut justement leur adresser.s'appliquent, du reste, au Cateehismc des Jésuites, qu'elles ont pour ainsi dire détrôné. Sans doute Pasquier est dans plus d'une rencontre énergique et incisif à propos : combien de fois aussi l'homme de parti ne se trahit-il pas par de regrettables exagérations 3 ? Aveuglé par ses ressentiments et ceux d'autrui, il impute trop facilement à la société tout entière les fautes de quelques membres; il lui intente, comme Pascal4, plus d'une accusation que la vérité repousse; il enveloppe dans une proscription
1 Voy. la Bibliographie des Œuvre» ' M. de Chateaubriand appelle Pas-
de Pasquier, p. 218. cal un calomniateur de génie. Son
-« 11 parle aujourd'hui français, ouvrage, suivant lai, est « Ha mensonge
latin, anglais, allemand, sans aucune immortel » [Eludes historiques, t. V de
affectation : i Lettres , \\1, 3. ses Œuvres, édition de Lefèvre, p. 799.
l'est li le jugement que Bayle, C'est le mot du comte de Maistrc sur
trop éclairé pour n'être pas impartial, les Provinciales : « Les immortelles
a porté sur le Catéchisme des Jésuites, menteuses- » ) Quoique la sincérité de
aussi bien, comme ou l'a dit plus haut, Pascal ne puisse être mise en doute,
que sur le plaidoyer de Pasquier pour l'opinion de M. de Chateaubriand n'est
l'université : v. particulièrement dans que cpnforme au jugement exprimé par
son Dictionnaire, le t. 11, aux pag. 7(39, Voltaire, Siècle de Louis XI /", c. 33. 770 et 931.
178 DÉMÊLÉS d'ktUvVNK PASQUIEB
trop absolue le passé, le présent, l'avenir même d'une compagnie qui a tout osé, il est vrai , pour fonder sa grandeur, mais sans exclure le bien; enlinla vivacité caustique de ses paroles va jusqu'à prêter imprudemment des armes aux ennemis de la religion.
Les jésuites ne surent pas se ménager le triomphe f.icile de Ja modération. Leur réponse, qui se lit peu attendre, fut moins .spirituelle et plus violente à la fois que l'attaque. « La Chasse du renard Pasquin, découvert et pris en sa tanière du libelle diffamatoire faux-marqué le Catéchisme des jésuites1, » Tel fut le titre, plus verbeux que clair, du livre dirigé contre Pasquier. Presque partout burlesque ou barbare, le style y est digne du frontispice. L'auteur promet, dès le début de la Chasse, l'écorchement du renard; en d'autres termes, il se fait fort de réfuter, « tant au fait de la religion que de. l'État, » le Catéchisme des jésuites. Dans cette vue, il adopte un cadre analogue à celui de cet ouvrage. Chez un seigneur du Poitou, un théologien et un maître des requêtes se sont rencontrés avec le bouffon Pasquin : on se met à causer, et le dernier sert naturellement de plastron aux autres. L'époque assignée au dialogue est celle où. venait de paraître, suivantle langage de l'écrivain, « ce nouvel astre, heureusement ascendant sur l'horizon du pays, notre Dauphin, né de la royale conjonction du soleil français avec la vierge Florentine : » à s'exprimer plus simplement, Marie de Médicis était peu auparavant accouchée de Louis XIII. On aperçoit dans ces paroles, comme dans plusieurs autres passages, la politique de la société, dont les flatteries circonvenaient Henri IV. Ce n'est pas, d'ailleurs, par la force du raisonnement que le jésuite excelle; voici sa manière d'argumenter : « Tu ne peux croire que les lis aient été envoyés du ciel à Clovis? Croistu que les rois de France, ainsi que le témoigne l'expérience journalière, guérissent des écrouelles? $i tu le crois, il n'est pas plus difficile que Dieu ait donné les lis royaux a la couronne de France2. » Mais le livre ne manque pas d'un sel grossier et d'une bouffonnerie pétulante, qui pouvait faire rire au seizième siècle. Après que Pasquin a longuement amusé la compagnie à ses dépens, battu sans peine par le jésuite son adversaire et bafoué par tous,
1 Villefranche, 1603, in-8°. Pasquier rait pris dans cette occasion le nom de
dit que ce fut un jésuite de Bordeaux Félix de la Grâce : niais voy., à cesujeU
« qui mit en lumière ce livre » : der- la Bibliographie, p. 229. niere lettre du liv. XXII. — On l'altri- * P. 64. bua généralement à Ktcheome, qui au-
AVEC LF.S JESUITES. 179
on l'envoie « dîner à la cuisine, devant qu'il soit honteusement licencié. » Notre facétieux chasseur ne se borne pas à ce turlupinage : il s'emporte souvent et invective l'ennemi de son ordre Plus d'un endroit offre une riche collection de malédictions et d'injures '. A la fin, apostrophant Pasquier : « comme vous êtes fort vieux et sur le bord de votre fosse, je me flatte, dit-il 2, qu'après votre mort cet écrit vous tiendra lieu de la meilleure oraison funèbre. » Pasquier s'est plaint, dans ses Lettres 3, de la violence de cet ouvrage et de quelques autres, moins dignes encore d'être analysés^. Ce qu'il appelait de tous ses vœux, c'était une discussion sérieuse de ce qu'il avait avancé contre les jésuites. Un dictionnaire de médisances n'était pas une réponse. Il fallait se taire ou envoyer contre lui un homme armé de toutes pièces. Puisque son Catéchisme «■ leur pesait à tel point sur le cœur, » qu'ils le combattissent donc, non par des forfanteries et des impostures, mais par de bonnes et valables raisons; qu'on suivit, en le critiquant, l'ordre qu'il y avait adopté; que l'on n'en laissât aucune partie sans examen. Pour lui, moins ennemi des jésuites qu'ami de la religion, il prolestait devant l'Église et devant Dieu qu'il ne souhaitait rien tant que d'être convaincu d'erreur. La haine qu'on lui reprochait « mourrait alors fort aisément : » car dans ce débat ce n'était pas l'honneur du triomphe, mais la vérité qu'il poursuivait. Au reste, il avait une si parfaite confiance dans la bonté de sa cause, qu'il ne craignait pas d invoquer pour juges de ce procès «la faculté de Sorbonne, le parlement de Paris et les autres parlements du royaume, le conseil d'État, le chancelier, le roi et la reine sa mère, enfin le saint-père en son sacré consistoire -\ » Richeome, vers cette époque, répondait à Pasquier, en lui portant de nouveaux coups dans sa Plainte apologétique 6. Son but était, disait-il7, « d'y réfuter point par point le franc discoureur (ainsi appekiit-il Arnauld, du nom de son œuvre) et
1 Voir, à cet effet, le IIe tome des OEu- Jésuites, p. 324, sur la cérémonie qui
vres de Pasquier, col. 681, où il s'est suivit l'élection d'Aquaviva, montrent
plu à récapituler les principales : cf. quelle était dés cette époque la puis-
id., col. 1423. sauce de la société.
- Voy. pag. 358. 4 Par exemple Y. amphithéâtre d'hon-
1 XXI, 2, 3; XXII, dernière lettre. neur de Charles Scribanius, recteur
I.a deuxième des lettres citées est d'Anvers et depuis provincial des
adressée au général des jésuites, Aqua- Pays-Bas.
^va, « qui fut élevé à cette dignité 5 Let très , XXI, 3.
en 15S1 :-V. Historia Sodeiatis Jesu, 6 Plainte apologétique pour ta corn-
para quinta, anctore Possino, llomap, pagnie de Jésus, 1603, in-S",
in fol., 1661, p. ') et suiv. De curieux " I pitre préliminaire, détails donnés dans le Catéchisme de*
[80 DEMELES DETIENNE PASQUIEfl
le plus gros du catéchisme ». C'était beaucoup promettre. En réalité il se bornait à inculper assez brièvement sept ou huit passages de ce dernier livre. A court d'arguments, il se montrait en revanche fort prodigue d'outrages; il déclarait Pasquier « souffreteux et mendiant aux qualités d'historien , de philosophe, de logicien et de jurisconsulte. » A ces qualifications ridicules celui-ci se contentait d'opposer, avec un naïf et légitime orgueil, ses grands travaux, les fonctions qu'il avait remplies, l'illustration de sa longue carrière1.
Telles furent à peu près toutes les attaques auxquelles Pasquier fut en bulle de son vivant. Sa réputation glorieuse , sa plume redoutée, le protégèrent sans doute contre d'autres représailles. Pour renouveler les hostilités on attendit sa mort; on ne persécuta plus que sa mémoire.
Avant de voir s'accomplir cette vengeance posthume, reportons nos regards sur la situation publique des jésuites; examinons à quel terme devaient aboutir leurs traverses, quelle devait être pour eux l'issue de tant de luttes. Au moment où leur polémique avec Pasquier était dans toute sa force, on a dit qu'ils se rapprochaient de Henri IV, qu'ils l'entouraient de leurs prières et de leurs séductions. On sait déjà que ce prince inclinait tellement de leur côté, que, par une extension singulière donnée à ce nom, on l'appelait lui-même jésuite2. En outre, ils comptaient beaucoup d'appuis autour du trône : on remarquait dans ce nombre les premiers personnages de l'État et plusieurs favoris du monarque. Des envoyés dji pape secondaient près de lui, par d'activés démarches, les instances delà compagnie3» Aussi dès l'année 1Ô99 avait-il été fort question de la rappeler 4.
Ce projet reçut son exécution en 1603. Un même décret les confirma dans la possession des maisons qu'ils avaient conservées, et'Ies réintégra dans celles de Paris, de Lyon et des autres villes d'où ils avaient été bannis. Vainement à ce sujet le parlement adressa au roi d'énergiques représentations par l'organe d'Achille
1 Lettres, XXI, 3. 3 Mémoires de Sully, Londres, 1763,
* « Maintenant, disait il, que je suis in-12, t. V, p. 96 et suiv.; t. VI, p. 269.
catholique, à ce que je fais pour le Cf Dupleix, p. 276 et 294 ; et Rodolphi
bien de ma religion, on dit queje suis Botoreii ( Haoul de Boutrays), Com-
jésuile; je passe par-dessus cela et meniariorum libri de Rébus in Gallia
m'arrête au bien, parce qu'il est bien : gestis (1594-1610), t. II, p. 110.
parolede Henri IV citée par Jacques de ' l/Étoile, Journal de Henri IV ', t. Il,
Montholon, dans son plaidoyer pour les p. 513; Cf t. 111, p. 129 et 275; Mc/cray
jésuites (1611). » , llist de France, t. III, p. 1157 et 1158
do Ilarlay. On ne répondit à ces remontrances qu'en contraignant
la cour à recevoir l'édit : il fut \érilié le second jour de l'an 1604 '. Mais presque aussitôt, si l'on en c*roit le continuateur de l'historien deTliou 2 , Henri pouvait apprendre par le sermon séditieux d'un jésuite, prononcé en sa présence à Saint-(Jervais , qu'il devait peu compter sur la reconnaissance de la société.
Elle n'en jouit pas moins d'un crédit considérable jusqu'au crime de Ravaillac, qui de nouveau vint l'ébranler. Les bruits sinistres qui l'associèrent à cet attentat ' permirent à ses ennemis de reprendre l'offensive. L'Université, pour la troisième fois, saisit cette occasion de s'opposera la redoutable concurrence des jésuites, qui sans titre positif, non plus que par le passé4, avaient recommencé leurs lectures. Assisté des anciens avocats, Antoine Loisel et Orner Talon, Pierre de la Marlelière fil triompher sa cause par une vigoureuse harangues : un arrêt du 22 décembre 1611 la maintint dans le droit exclusif d'enseigner. Toutefois, on ne saurait croire que celte décision fut exécutée à la lettre, puisque ce corps adressait dès l'année suivante une requête à la reine régente et à son conseil, pour qu'il fût interdit aux jésuites d'instruire la jeunesse. La faveur avouée que leur accordait Marie de Médicis empêcha que cette demande eûtdes suites, eldans le cahier qu'elle présenta au roi en 1G14 l'Université réitérait encore inutilement ses prières et ses plaintes. Bientôt même la société se sentit redevenue trop puissante pour ne pas posséder ouvertement un privilège dont elle jouissait en réalité. Forte du désir manifesté par les étals généraux (;, elle réclama et obtint de Louis XIII la liberté de faire à l'avenir « des leçons
1 Dupleix , Histoire de Henri le sion de sa majestéd'ouvrirleur collège,
Grand , p. 50-1 et suiv. ; l'aima Cayet, le roi assura qu'il îi'eu était rien ,
Chronologie septénaire, p. 2~5; de que sa volonté était toute contraire. » Tuou, 1. CWXU, t. XIV, p. 300 de la s On remarquera, toutefois, que, sur
traduction française. A cette occasion le refus significatif des principaux
fut détruite la Pyramide, dont Sully avocats de plaider contre la société,
trouvait l'inscription « un peu forte à La Martelière fut nommé d'oftice parle
la \érité, » Mémoires cités, t. V, p. 365. parlement ; son sucecs lui suscita beau-
- Nicolas Rigault, 1 111 : voy. la coup d'inimitiés et de traverses : voy.
trad. française de l'historien de Tuou, la Biographie universelle , t. X.XV1I,
t . XV, p. Sô. p. 272. Jacques de Moutholoii portait
3 L. 111 de jSic. Rigault : t. XV, p. 108 la parole pour les jésuites , et, moins
de la traduction citée. modéré que ne l'avait été autrefois
1 Henri IV, tout favorable qu'il leur Versûris, il traita le discours de son
était, ne reconnaissait nullement qu'ils adversaire « de fagot d'injures, qui ne
eussent le droit d'enseigner. Voy. l'K- méritait que le feu. » toile, Journal de Henri //", t. 111, § Voy., à ce sujet, M. 1 roploug, Du
p. SI : « Sur le bruit que les jésuites Pouvoir de l'État sur l'enseignement ,
faisaient courir qu'ils avaient permis- p. 228 et suh.
DEMELES DETIENNE PASQ1 IEB
publiques en toutes sciences '• ■ Deui conseillers d'État fuient chargés de la mettre en pleine possession de celte fonction, nonobstant, disait l'ordre, « oppositions et appellations quelconques,
dont la connaissance était interdite au parlement et à tous autres juges. » Les exécuteurs de cette volonté furent Amelot et Fouquet, qui assistèrent, le 20 février ici 8, à la classe du collège deCIcrmont, vers deux heures de relevée J. Cette concession du droit d'enseignement, donnée par le roi en son conseil, rendait définitif le triomphe des jésuites 3.
Pasquier, mort depuis trois ans, avait pu, en terminant sa longue carrière, pressentir ce résultat. Il ne cessa de le conjurer autant qu'il était en lui. L'inllucnce croissante de ses ennemis ne l'intimida jamais : leurs tentatives adroites pour se rapprocher de lui ne le fléchirent pas davantage. Attentive à diminuer toujours le nombre des- obstacles qu'elle rencontrait, la société, par une politique bien connue, recevait volontiers en grâce ceux qui l'avaient offensée; elle faisait même parfois auprès d'eux les premiers pas : c'est ce qui eut lieu pour Pasquier. Par l'entremise d'un père Gontery '' , déjà une réconciliation avait été proposée. Mais, inébranlable dans ses convictions, tout ce que le vieillard accorda, ce fut, s'il faisait réimprimer ses œuvres, de ne plus user du mot de secte en parlant des jésuites, et de le remplacer par celui de compagnie '■>.
'■ La protection de Richelieu , alors évèque de Loçou et secrétaire d'Ltat, ne contribua pas peu à la lui faire obtenir.
2 M. Bazin, Histoire de la France sous Louis XIII, 1. V,c. '2,. — Deux ans après les jésuites comptaient dans •leur seul collège de Cleriuout, où se pressait surtout la jeune noblesse , dix-sept cents externes et trois cents pensionnaires; ce dernier nombre fut •ensuite porté à plus de cinq cents.
3 Cependant , grâce à la résistance inflexible de l'Université, les jésuites ne purent jamais obtenir, malgré leurs tentatives très-fréquemment renouvelées, que leur collégeLouis-le Grand fut incorporé à l'Université : V. M. Troplong, ouvr. cité, p. 231-237. C'est ce qui l'ait que le droit d'enseigner leur tut encore contesté , même après cette époque : ou peut lire à ce sujet le « Procès verbal dressé en KiGû, dans lequel on établit que la réception des jésuites comme collège est nulle de plein droit; » Taris, 1761, in -12. De
plus, sur toute la querelle de l'Université et des jésuites on consultera utilement le « Recueil de pièces pour les universités de France, jointes en cause contre les jésuites... > Ce recueil, in-b°, sans date , ni lieu d'impression , s'étend depuis 1552 jusqu'à \ï>'Z\. L'analyse des pièces qu'il . renferme se trouve dans laBibliothèque historique de la France, parle père l.elong, t.l\ , p. 12.
4 « Le feu père Gontery, uit Garasse, dans sa Doctrine curieuse , p. ûl4, duquel la France ne parlera jamais qu'avec honneur ». Pasquier avait eu à se louer des bons procédés de ce jésuite, voy. Lettres, XXI, 7.
b Lettres de Mcolas Pasquier, X, 2; cf. V Apologie de Garasse, c. 17. Celuici prétend même qu'alors il y eut réconciliation ; mais tout prouve qu'il va trop loin. Seulement Pasquier consentit, connue le dit .Nicolas dans ses Lettres , X, 5, m à ne plus rien remuer contre les jésuites, s'ils gardaient euxinêmes le silence, >•
VVEC LES JÉSUITES. ISo
Au fond, le temps n'avait ou pour effet que de le confirmer dans son aversion contre eux. Avec plusieurs autres magistrats illustres * , justement alarmé de leur esprit novateur, de leur insidieuse souplesse , de leur gouvernement ténébreux , de leur ambition envahissante, il prévoyait que leurs opinions causeraient leur perte ; mais qu'ils ne tomberaient qu'après avoir amassé autour d'eux beaucoup de ruines'. Plus la conquête de cet intraitable adversaire était difficile, plus il semble qu'elle ail tenté leur prosélytisme opiniâtre. Sur la fin de la vie de Pasquier, ils s'adressèrent au curé de Saint- Nicolas du Chardonnet, qui gouvernait depuis fort longtemps sa conscience : ce qu'ils avaient principalement à cœur, c'était d'obtenir le désaveu du Catéchisme. Animé d'un désir sincère de conciliation, ce vénérable ecclésiastique accepta le rôle de médiateur, et remplit cette délicate mission avec toute la réserve et le zèle possibles3 : non content de l'entretenir à ce sujet, en mêlant la douceur affectueuse de l'ami à l'autorité du pasteur, il lui écrivit, et cela « par les instructions et mémoires du père jésuite de Rome 4. » Nous avons la réponse où Pasquier, en remerciant son curé «de ses dévotes exhortations, » s'excuse, comme homme et comme chrétien, de ne pas se rendre à ses désirs 5. Bien que naguère encore les jésuites, après un déluge d'outrages, n'eussent conclu à rien moins qu'à ce qu'on lui coupât la langue et même la tète G, il leur pardonnait aisément ces torts, qui ne concernaient que lui. Mais il ne pouvait, sans trahir tous ses devoirs, fermer les yeux sur ceux qui intéressaient le public et la religion; il ne pouvait, sans mentir à sa conscience , rétracter la vérité. Dans cette lutte, il avait eu en vue de servir la cause de Dieu : il croyait qu'il l'avait servie. C'est ce que peu après il déclarait une dernière fois sur son lit de mort '. Ace moment suprême où l'homme de bien scrute son àme avec effroi, il demeura fidèle aux sentiments, aux convictions de sa vie entière.
Les jésuites ne laissèrent pas celte fermeté impunie. Garasse
1 Voy. de Thon, De vita sua, 1. VI. Recherches ,1,2. La lettre citée d'Ét.
- Lettres d'Ét. Pasquier, XX, l. Pasquier, à la différence de toutes les
•; Lettres de Nicolas Pasquier, X, 2. autres, commence par le nom de Mon-
i Lettres d'Ét. Pasquier, dernière sieur, et ne porte pas l'indication du
lettre du liv. XXII, Cette démarche personnage auquel elle est adressée.
eut lieu sans doute après la lettre 6 Voy. t. II des OLuvres de Pasquier,
adressée par Pasquier au général des col 642.
jésuites Aquaviva. * Lettres de Nicolas Pasquier, IV, II, ■ Ibid, ; cf. Garasse, Recherches des
isi démêlés d'btienne pasqijier
fui contre Pasquier l'instrument de leur vengeance. Toutefois il ne l'attaqua pas aussitôt après sa mort. Plusieurs .•innées s'écoulèrent
avant qu'il entreprit eetle guerre, qui lui a valu sa déplorable celé brilé. On sait que Voltaire a fait de son nom une sanglante insulte. Né, comme le remarque Bayle *, avec de l'imagination et du feu, placé au raïlg des bons prédicateurs, on déplorera qu'il ait employé ses talents à un si triste usage. La plume fui entre ses mains une arme acérée, dont il se servit sans prudence et sans pitié.
En 1 022 commença la série des ouvrages où il déchira Pasquier. Il s'était chargé de réaliser à son égard la menace de Rieheome 2 ; tel fut l'objet de ses Recherches des Recherches. Elles parurent à l'occasion de la première édition complète des Recherches, qui avait été donnée un an auparavant par les iils de l'auteur. Garasse se proposait de relever toutes les fautes que Pasquier avait commises dans ses écrits 3. La moisson semble d'abord très-riche, à considérer la grosseur de ce volume : c'est un in-oclavo qui ne renferme pas moins de neuf cent quatre-vingt-six pages; dans le fond, il contient fort peu de chose, aux facéties et aux injures près. Par exemple, Garasse veut « que l'on couronne maître Pasquier d'un chapeau de ce laurier qui croissait jadis en Arcadie». Plus loin il s'en prend à sa barbe mal faite , « qui montre bien que barbier n'a jamais gagné mille écus avec lui ». On pardonnerait volontiers ces malices; mais il en est d'autres qui n'ont pas cette innocence. Chez lui, du reste, rien de plus rare qu'une discussion sérieuse : son argumentation est presque partout pointilleuse ou puérile ; on en jugera par une analyse rapide de l'œuvre.
Elle se divise en cinq livres, désignés par ces titres significatifs, le Médisant, l'Impertinent, l'Ignorant, le Libertin •*, le Glorieux : Garasse groupe sous ces chefs différents les accusations qu'il intente à Pasquier. Dans le premier il prétend « dévoiler ses calomnies, dans le second les humeurs extravagantes de son esprit, dans le troisième les fautes grossières où il est tombé, dans le quatrième ses erreurs et libertinages, dans le cinquième ses jactances ridicules. » Au début de chacune des sections, après avoir établi quelles sont les marques auxquelles on reconnaît le caractère qu'il
1 Dict. rritiq., t. II, p. 216. ' Voy., sur le sens ancien de ce mot
2 Voy. pins haut, p. 171. libertin, M. Génin, l'ariati'ms de la
3 .Néanmoins, Garasse, d'après la tac- langue française , p. 316 : il équivalait tique de la société ,■ avait celé son à celui d'esprit fort.
nom : iNic. Pasquier, X, 5.
AVEC LES JÉSUITES. t8Ô
va décrire, il s'efforce de prouver à sa manière qu'on les trouve rassemblées chez Pasquier.
Quelques critiques de Garasse, choisies au hasard, uous donneront une idée de la justesse et de la solidité du plus graul nombre. Pasquier a-t-il exprimé des doutes sur la sincérité des sentiments religieux de Louis XI, s'esl-il permis de qualifier sévèrement les pratiques superstitieuses dece prince , Garasse, saisi d indignation, le gourmande en ces termes : « Imputer des sottises a Louis \[, suspecter sa piété, la piété de Louis XI, qui bâtit tant île belles églises, qui portait une singulière dévotion à la glorieuse Vierge, qui avait son image au bord de sa barrette, qui vivait familièrement parmi les religieux ; dire qu"il se servait de la religion pour abuser le monde, pour la commodité de ses affaires, par superstition, pour autoriser ses vices! c'est avoir l'esprit dénature et l'humeur bien sauvage ' ! *
Son sens littéraire égale son jugement historique : témoin le passage 2 où il blâme Pasquier « d'avoir mal rempli sa promesse de donnera Tabourot nombre de belles inventions pour grossir son livre des Bigarrures. Au lieu « du point pour lequel Martin perdit son àne » , ajoute-t-il , j'eusse commencé par l'animal de Teucer, qui était sans os, sans pieds, sans épines, sans arêtes; j'eusse insisté sur la belle invention de Paroacès touchant son homme qui n'était pas homme, son oiseau qui n'était pas oiseau, son arbre qui n'était pas arbre ; j'eusse encore...3 » Je.'m'arrète et j'épargne au lecteur « une douzaine des plus rares et ingénieuses pièces du temps4 » : plus indulgent que Garasse, il pardonnera peut-être à Pasquier l'omission des traits dont le jésuite regrettait si fort l'absence.
Ce qui le choque encore beaucoup, c'est l'éloge que Pasquier a fait de Marol et de Rabelais s, principalement de Calvin, « auquel notre langue, a-t-il dit, est grandement redevable6 ». Là-dessus. Garasse de dénoncer son adversaire comme convaincu d'hérésie . A ce compte, Bossuet, qui a loué aussi l'écrivain dans le chef de Ta
1 I, y et 10. Dans la Doctrine curieuse, Garasse dé-
- III, 24. claie encore Rabelais « maudit et per-
\ov. Recherches des Recherches, nicieux écrivain », bien qu'à vrai dire,
p. 653; cf. Atliéuée, Banquet des Sa- comme il le confesse, p. 1016, » il
Kints, X, in et 21 . n'en ait pas lu quatre lignes de suite. »
■ Voy., au besoin, pag. 651-662. e Recherches, VIII, 55.
Recherches des Recherches , V, 11. Recherches des Recherches, V, 11
DEMELES DETIENNE PASQUIER
réforme ', n'eût pas trouvé grâce devant Garasse. Plusieurs autres assertions de Pasquier ne sont pas, à ses yeux, moins téméraires n'a-t-il pas prétendu que par ses leçons Abélard avait acquis dans Paris plus de réputation que Pierre Comestor ' ? N'a-t-il pas osé dire de saint Bernard « qu'il fut ennemi formel cl' Abélard *, mais au demeurant grand et signalé personnage ? » Que de choses cachées sous ce Mais* ! Et combien ne voit-on pas percer la haine de la religion dans les proverbes qu'il a réunis , surtout dans celle locution qu'il n'a point rougi de citer: Eau bénite de cour 5! Certes on reconnaît bien à de si coupables hardiesses un libertin, c'est-à-dire celui qui n'est « ni un huguenot, ni un athée, ni un hérétique, ni un politique , mais un composé de toutes ces qualités 6».
La plupart des imputations de Garasse ont le même degré de force. Il reproche à Pasquier d'avancer que Clovis fut bâtard et arien , que Charlemagne fut déréglé dans ses mœurs, sans se mettre en peine de prouver le contraire 7. Lit-il daus les Recherches que saint Grégoire, par plusieurs lettres adressées à Brunehaut, loua son zèle pour la religion catholique : suivant lui, c'est alléguer un fait aussi contraire à la vérité qu'injurieux pour les papes8. Mais les lettres n'en ont pas moins été écrites, elles n'en renferment pas moins les éloges mentionnés, qui, pour le dire en passant, n'ont rien de répréhensible. C'est là ce dont s'inquiète assez peu Garasse ; il n'est pas homme à se laisser gêner par l'histoire : il la plie sans façon à ses besoins. En revanche il est prompt à récuser l'autorité des autres, et plus d'une fois il signale des faussetés et des ignorances là où la véracité de l'écrivain et son exactitude sont inattaquables.
1 Histoire des Variations, 1. IX.
2 liech. des Rech., IV, 8 : Pour faire apprécier le jugement de Comestor, on rappellera quelques-unes des étymologies que renferme son histoire scolastique : suivant lui, le soleil, sol, était ailisi nommé parce qu'il brillait seul et sans compagnon ; la/u/ie, parce qu'elle était l'une des lumières du ciel, etc.
' M. de Rémusat, dans le liv. 1er de son ouvrage sur Abélard, a tracé avec un grand intérêt la lutte de celui-ci avec saint Bernard.
1 Rech. des Rech., Ihîd. En lisant plus attentivement Pasquier, Garasse aurait été mieux édifié sur ses sentiments à l'égard de saint Bernard, dont il a dit
dans son Catéchisme des Jésuites, « que Dieu avait épandu dans l'âme de ce grand personnage les rayons de son saint esprit, autant et plus qu'en tout homme qui l'ait survécu » : p. 146, vu.
5 Recherches des Recherches , IV, 29 :
cf. Pasquier, Recherches, VIII, 3:-!.
Dans son Pourparler du /'rince, celuici parle également de « tous ces applaudissements et eaux bénites de cour ».
8 Rech. des Rech., IV, 1 : On reconnaît par cette phrase que le parti vraiment national des politiques, auquel appartenait Pasquier, était peu en faveur auprès de Garasse.
: Recherches des Recherches, I, o, 6,7.
» ld., III, 16.
Non eonteiil d'infliger un blâme général aux Recherches, Garasse veut, sur plusieurs points particuliers , substituer ses explications ou ses jugements à ceux de Pasquier : sa témérité n'est pas heureuse. Celui-ci a-t-il montré, en citant an arrêt du parlement, à propos d'un vieux proverbe, que la ceinture dorée était jadis parmi nous un ornement réservé aux prudes -femmes ', Garasse, pour étaler plus de savoir, fait remonter l'usage de celle parure jusqu'aux Grecs et même jusqu'à Vénus2. Les investigations de Pasquier sur nos ma>urs, sur notre langage, sur les habitudes de nos pères , sont au reste l'objet des dédains de son impitoyable censeur. A l'en croire, ce titre de Recherches était une grande déception pour le lecteur. Convié à un banquet magnifique, quelle pauvre table ne trouvait-il pas ! Au lieu de lui montrer les rois eu leur lit de justice, de lui représenter leurs vêtements, ceux des évéques et des chanceliers, ne lui parlait-on pas du roi des barbiers, du roi des ribauds, des manteaux bigarrés des sergents et des chaperons des bourgeoises de Paris 3 ! C'était, selon Garasse , remplir ses livres de choses de néant, que d'y traiter du jeu de paume , du jeu d'échecs, de l'o: igine du cri : Le roi boit, etc. 4- N'en déplaise au critique, ces puérilités , comme il les appelle , ne seront pas à nos yeux la partie la moins curieuse des Recherches. Sainte - Marthe, pour excuser Pasquier, disait de lui « qu'il ressemblait sur ce point à Érasme, qui voulait mettre toute chose en œuvre ■'■ ■>. Nous l'en louerons quant à nous. Il nous semble mériter par là un rang distingué entre ces écrivains, trop rares, qui nous ont conserve non pas seulement l'histoire publique de nos ancêtres, mais leurs annales privées, qui en nous initiant pour ainsi dire à leur existence de famille et à leurs usagesdomestiques, nous donnent une connaissance plus vive et plus intime du passé. Pasquier a d'ailleurs pressenti les reproches qui lui seraient adressés à cet égard, et il y a répondu par une observation judicieuse; « c'est qu'il ne pense pas se fourvoyer de son entreprise en repassant, ores sur les choses hautes, oies sur les basses6. » (Juelques-unes des dernières ne sont-elles pas celles même que nous lisons aujourd'hui avec le plus d'attrait cl de fruit?
1 Recherches, Mil, 11 : V. plnsbaut , * Rech. des Rcch. ,11,5; IN, 3.
p s". M., iv, 0.
-' Recherches des Recherches, IV, 9. ,: Recherche»! 1\. 32. • tpitre au lecieur.
I8S démêlés d'étienne pasquier
D'après son horreur pour les détails familiers, on ne sera pas surpris rjue Garasse Frappe de la même réprobation plusieurs lettres ou Pas quiernous entretient de lui, où il nous découvre « jusqu'aux plus secrètes actions de sa vie ■ ». On no s'étonnera pas davantage qu'en tout ce qui concerne les libertés de l'Église gallicane et les droits de la papauté, il le juge de la plus profonde ignorance7- : nous nous abstiendrons de le suivre sur ce terrain. Pour les questions de théologie, il ne l'estime pas moins incompétent 3 : qu'il nous suffise de renvoyer aux Méditations spirituelles^, incriminées par celui-ci» et que beaucoup trouveront sans doute aussi orthodoxes qu'édifiantes. Bref, il le déclare impie et schismatique 5. Sur quelles preuves? Voici les principales : En parlant de ces princes que l'orgueil du saint-siége condamnait à des pénitences publiques, il lésa montrés recevant au milieu de Rome des, coups de bastonnade, tandis qu'ils ne recevaient en réalité que des coups de verges ou d'étrivicres G ; il a refusé au cardinal du Perron le titre de saint homme"; il a plaidé la cause du mariage contre le célibat8; il a écrit avec irrévérence que sous la première famille de nos rois « les jeunes princes étaient nourris à petit bruit dans les vioincrics , pour en être tires comme d'un réservoir^ » ; enfin il n'a pas craint d'avancer, et cela contre l'avis de saint Paul , que les belles personnes devaient aller visage découvert et les laides avec un masque10.
J'omets le reste de cette argumentation victorieuse. Il n'est pas que Garasse jusque sur le droit n'ait la prétention d'en remontrer à notre auteur. Dans un long préambule, d'après sa manière habituelle de procéder, il nous annonce qu'il va le convaincre des plus grossières méprises ". Écoutons : c'est au sujet de l'ar-
1 Recherches des Recherches , II, 2; des mains du pape des coups de hou-
Cf. id., 21 et 24. . sine sur le dos pendant la cérémonie de
- Id., II , 44 ; III, 14 et suiv. l'absolutioD. »
3 Id., III, 13. ' Recherches des Recherches, IV, lu ;
1 Biles sont comprises dans les Lel- cf. I, 14. Et. Pasquier était fort en-
ircs , XX, 7 et suiv. nemi des princes de notre Kgii.se qui
5 Recherches des Recherches, IV, 9. servaient avec trop de dévouement la
H lliid. Ces étriviéres , auxquelles cour de Rome ; de là sa colère contre
Rabelais a fait aussi allusion, Pan- du Perron : Vny. Recherches, III, 18.
tagruel, III, 13, n'avaient pas cessé Guy-Patin, on peut le voir dans sa
d'être en usage an seizième siècle. On XXIXe lettre, edit. de 1692 , le traitait
lit dans Y Arl de vérifier les dates , encore plus mal que Pasquier. Cf. Aie.
p. 661, k qu'aux deux négociateurs Pasquier, Lettres, IV, 7.
qui avaient obtenu en Jô9ô 1 absolu- 8 Rech. des Rech., IV, 3
tion de Henri IV auprès de la cour de :* Id., id., 18.
Rome on lit , à leur retour à la cour, l0 Id., id., 16.
sanglants reproches d'avoii reçn " ld., 111,11.
rèt prononcé contre Jacques Cœur ' qu'il commence t'attaque. Pasquier, nous dit-il, cherche beaucoup de motifs pour expliquer comment l'argentier de Charles Vil dut venir sans chaperon et sans ceinture faire amende honorable devant ses juges. Mais c'est qu'en France et en Italie, par une coutume contraire à celle qui était suivie dans Athènes, le condamné paraissait tète nue , ou , pour parler avec les Gaulois, en pur chef. Chez les Athéniens il se présentait avec un panier sur la téle2. La remarque est curieuse, et nous en savons gré à Garasse, sans néanmoins apercevoir encore la faute de celui qu'il critique. Quant à la ceinture, ajoutait-il, imaginer avec Pasquier qu'en la déposant on faisait publiquement l'abandon de ses biens3, était une subtilité; parmi nous comme parmi les Grecs, auxquels il fallait rapporter l'origine de cet usage, on s'humiliait par cette démonstration , en témoignant qu'avec la ceinture on quittait pour ainsi dire « la vertu et modestie». N'esl-il pas permis de penser que de ces deux interprétations la dernière est la plus subtile? C'est, d'ailleurs, dans le seul chapitre qui vient d'être analysé4 que sont réunies toutes les énormités imputées aux Recherches « sur les matières de droit ».
Est-ce donc à dire que Garasse n'a jamais raison contre Pasquier ? Nous nous garderons de l'affirmer : on a déjà vu que celui-ci n'était pas infaillible ; mais en l'attaquant au hasard sur tous les points son ennemi , que la passion aveugle, rencontre rarement le côté faible et vulnérable. L'histoire et la chronologie semblaient lui offrir quelque prise. Après une anecdote un peu leste, et qui montre que nos aïeux, jésuites même, ne craignaient pas de se dérider \ il entre en matière et reproche à Pasquier, avec à-propos celle fois, de s'être mépris sur le temps où vécut Lucilius. Les lierherehes le font postérieur à Cicéron 6, tandis que le poète satirique a précédé l'orateur romain, non de cent ans, comme l'avance le censeur en se trompant lui-même , mais de quarante ans environ. Il relève une autre erreur, relative à la durée du règne de
1 Voy. Lettres, III, 9 et 10. la peine que les Béotiens infligeaient
2 De là -/.Q--?lvoùcr6ai, qui, suivant aux débiteurs insolvables.
Garasse , a le sens de faire amende ho- 3 Lettres de Pasquier, 111, 10; cf. lu -
norable, faire cession de sc& biens, cherches, IV, 10, et l' Interprétation des
11 renvoie au Scoliaste d'Aristophane, Institutes de Justitiian, 111,20.
sans plus de détails. Henri Etienne, i Recherches des Recherches ,111, IL.
dans son Thésaurus , ne cite qu'un "Id., 111,10.
exemple de ce mot , pris dans Nicolas f' VH, 1. de Damas : il signifie cbez cet auteur
100 DÉMÊLÉS d'étienue pasquïeb
Louis VII '. A cette assertion, « que la médecine n*a clé connue «mi France que sous la troisième famille de nos rois » ", il oppose le témoignage de Grégoire de Tours, qui parle du médecin de Chilpérie3. Là se bornent les objections historiques justement fondées
que renferme le volumineux ouvrage de Garasse.
Une critique raisonnable de goût porte aussi sur l'amour excessif dePasquier pour les anagrammes4. Déjà en faveur dans les derniers siècles de l'antiquité, où Lycopbron surtout le cultiva avec succès s, ce genre avait obtenu une vogue effrénée à l'époque de la renaissance <•'. Nous devons certes à cet âge des anagrammes très -piquantes 7. Mais la protestation de Méliu de Saint-Gelais n'en était pas moins bien motivée :
Tcnsez qu'où le sens n'est pas maître , Le travailler sert de bien peu.
Garasse partage cette opinion, et en blâmant Pasquier à ce sujet il se montre plus judicieux que d'habitude. « Cette occupation impertinente de certains esprits oiseux, » il la compare au frivole labeur du grammairien Didyme , « qui abusa de son loisir jusqu'à compter combien il y avait de lettres dans les œuvres d'Homère 8. » Ce n'est pas, au reste, l'auteur des Recherches et des Lcttrcs'J que poursuit seulement Garasse; il se déchaîne encore contre le poêle, qu'il signale comme « peu versé aux épitaphes, aux énigmes, aux jeux poétiques anciens et modernes IU ». Ses Sonnets lui paraissent
1 Recherches des Recherches , 111, 19. Tryocan (Thomas incrédule à son ami
2 Voy. Recherches, IX, 12. — IMais si Pierre croyant), salut. L'anagramme l'on en Croit Guy-Patin ( Lettres, t. 1, était aussi une sorte de demi-jour p. 1 19 de l'édit. citée), il y avait déjà en qu'affectionnait la modestie des a u - 1009, c'esi-à-dire sous le premier roi de teurs. Scévolede Sainte-Marthe signait ia troisième race , une faculté de mé- souvent ses poésies : la sainte muse te decine à Paris. décore.
3 Recherches des Recherches , III, 19. 8 Recherches des Recherches, 11, 23 ; * Voy. notamment les Lettres, VH| , cf. id., 25 et suiv.
12, et XVI, 7. ;i A l'égard de ces dernières, on peut
•s Dans le nom de Ptolemaios il avait toutefois s'emparer d'un témoignage
trouvé apo mclitos ( du miel ou de arraché par la vérité à Garasse : ce
miel); dans celui d'Arsinoé ion eras suffrage d'un ennemi est précieux à
(violette de .Tunon) : voy. l'article de recueillir. Tout en prétendant que
M. Egger sur Aristarque, Revue des Pasquier en a composé beaucoup d'in-
deux Mondes, numéro du 1er février utiles, il reconnaît « qu'il en a
1846, p. 473. grand sombre aussi de sérieuses cl
« La Croix du Maine promettait, d'écrites sur des matières fraîches,
en 1579, « les anagrammes ou noms importantes, qu'il avait vues de ses
retournés des personnages dignes de rc- yeux et qu il avait élé curieux avec
commandation , divisés en IV livres. » raison de communiquer à ses amis » :
" Tel est le titre du Cyrabalnm mundi : Rech. des Rech., Il, 38.
Thomas du Clenier à son ami Pierre ,0 Recherches des Recherches, 111,20.
licencieux ; ses Êpigrammes téméraires. Bailler les passe-temps puérils où se complaisait Henri III est, à son avis, un crime de lèse-majesté humaine et divine1. La Puce et la Main ne trou- Aent pas plus d'indulgence auprès de lui2. En un mot, aucun des ouvrages auxquels s'attache le nom de Pasquier n'est amnistié. Un comprend qu'aux yeux d'un juge si prévenu la forme n'en vaille pas mieux que le fond. 11 les accuse d'être pour la langue « incultes et grossiers 3 «.Quant aux preuves, il est aussi stérile que de coutume. A l'appui de son allégation il ne peut citer qu'un certain nombre d'archaïsmes et de tours passés de mode en 10224 , quelques expressions impropres et quelques associations bizarres de termes s . Là-dessus il n'hésite pas à condamner un écrivain qui ne nous a pas laissé moins de deux mille pages in-folio.
S'il se fût toutefois borné. à exercer ses représailles contre l'auteur, Garasse, dupe de ses ressentiments, semblerait digne d'excuse. Mais ce qu'il faut hautement réprouver, c'est qu'il ait calomnié l'homme, c'est que, s'acharnant à dénigrer cette vie irréprochable, il ait noirci par tous les moyens un nom dont le pays doit être lier6. Pour rendre Pasquier haïssable, il veut flétrir son caractère : plusieurs chapitres sont consacrés à déclamer contre son orgueil'. Il lui fait un crime de cette gaieté et de cette activité d'esprit qu'il conserva jusqu'au terme de sa longue existence8. 11 dénature le tableau de sa mort admirablement chrétienne 'J. Enfin, sous la plume de Garasse se pressent partout des qualifications injurieuses, dont la violence le dispute au ridicule. Il le traite tour à tour « d'aux at licencieux, de mauvais Français, de gros chrétien qui sent le fagot, de vieillard hargneux et radoteur, de maître pédant, pédantitiant, pédantific, d'oison et de veau 10 ».
1 Recherches des Recherches, I, 11 et même, on peut en voir un relevé cu-
12. Cf. Lettres de îsicolas Pasquier, X, rieux dans les Lettres de Xicolas Pas-
ô ( t. II des OE uvres, col. 1410 ; et la quier, t. II des Œuvres de Pasquier,
se de Pasquier, 11, 7. col. 1422.
-' Recherches des Recherches, 111, 20, fi Recherches des Recherches , 11, 2 et
et V, 0. 24; V, 11 et 12, etc.
3ld., III, 8. " Id. , 111,13; V, 16.
4 Tels que « le père de lui, pour dire 8 ld., 1, 16 ; cf. Lettres de ISic. Passou père »..., ou bien , en retranchant quier, Y, 5.
Je pronom, « le jour que violes, pour ^ Recherches des Recherches, IV, 1, 12;
le jour que vous vîntes : lbid. 11, 45 ; cf. la Défense de l'usquier, III, 12-
1 ld., 111, S et 9. Parmi les métapho- l0 Recherches des Recherches, 1,5; IV,
rrs. [ont se raille Garasse, ou remarque 16, 18, 30; et pass. (Jn retrouve dans
celle-ci : transplanter un passage. Elle les comédies de Molière quelques-unes
était bèarease et a vtcu. — Quaat à de ces injures : Voy, Le Mariage forcé,
celles que se permettait Garasse lui- se. VI.
192 démêlés d'Etienne pâsquieb
Tant d'emportement, tant do lie] semblaient bien do nature à épuiser la haine la plus vivace : ii n'en fui pas ainsi néanmoins. Garasse, par deux autres ouvrages, qui n'étaient pas nominativement dirigés contre Pasquier, l'attaqua encore coup sur coup avec le même acharnement.
« La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, » toi est le titre du premier de ces livres, où, dans plus de mille pages in-quarto, Garasse se proposait dos l'année suivante « de combattre et de renverser leurs maximes, pernicieuses à l'État, à la religion et aux bonnes mœurs ». Avec une fougue désordonnée d'imagination et une verve grossière de plaisanterie, il y déploie la même intempérance de langage '. L'énergique de Bèze est pour lui un sol * ; le sage Mornay un niais 3 ; il appelle Luther le gros homme 4 ; Jean llus, Jean l'Oison5, etMélanchtonun buffle". C'est surtout pour les libertins qu'il réserve son indignation et ses injures '. Il compare à des ânes de mer, à des limaçons volants, au griffon et au erooodile ces nouveaux épicuriens 8. Entre ceux-ci il mentionne Henri Etienne, Charron, du Moulin, Servin, Juste Lipse, Casaubon, Jules-César Scaliger, qui s'était fait, nous dit-il , « ensevelir avec un Virgile sur l'estomac y, » Buchanan , qu'il nomme tout à la fois « huguenot, poëte, ivrogne et athée IU. « Mais dans la liste de « ces méchants bélîtres, qui ont pensé ruiner les cours des princes chrétiens ", » il accorde une place d'honneur à Théophile 12 et à l'asquier.
Théophile vivait, et se défendit bien n. Nous n'avons en tout cas à nous préoccuper ici que des outrages adressés à la mémoire de Pasquier : ils diffèrent peu de ceux que nous avons déjà rencontrés.
1 Aussi un poëte du temps, Nicolas * P. 482. Riehelet, appelait-il cet ouvrage La Doc- 5 P. 621. itinejurieuse : Voy. Guillaume Colletet, 6 P. 482. dans sou Histoire des Poètes français, rP. 317.
article Richelet. 11 est question dans 8 P. 708, 736, 778, 952 .
cet endroit de la docte Censure de 8 P. 113; cf. p. 376.
celui-ci « sur ce livre capricieux, qui l0 P. 780; cf. p. 749.
fit tant de bruit ». Garasse se vengea " P. 5.
de Itichelet , dans des vers latins, où , l2 P. 774, 772, 908; etc.
jouant sur son nom, il l'appelait turpis Vi Ha composé deux pièces contre Ga-
ft dires. rasse , l'une en français, l'autre en la-
2 1'. 280. « Il avait appris, nous dit- tin : voy. Baillet, Jugements des Sail ailleurs, p. 517, la théologie dans les vants , t. VU, p. 81. La pièce latine Priapées » : allusion aux vers amou- a pour titre Theophilus in carcere ; reux que de Bcze avait composés dans la pièce française, Apologie de T/icosa jeunesse. phiie.
Garasse le qualifie d'homme orgueilleux et ridicule, d'auteur puéril et inconvenant '. «Los ministres et maître Pasquier (ce rapprochement plaît à sa malice )allient d'ordinaire ensemble, remarque-t-il % ces deux termes cafard et prêtre, prédicateur et bourreau, jésuite et assassin; et nous, pour leur répondre à leur façon, selon l'avertissement du sage, disons aussi : Sot et ministre, Pasquier et bavard. » Sur ce ton , et dans plusieurs occasions3, il s'attache à le poursuivre, en s'applaudissant « de ce qu'il aura reçu après sa mort plus de vérités qu'il n'eût voulu en entendre 4 » : puis il s'arrête, comme si la pitié succédait chez lui à la colère, pour déclarer, par une nouvelle dérision, qu'il vaut mieux pardonner à l'auteur de tant d'impiétés : car c'est le grand âge « qui fait rêver ce bon homme J ».
Cet accès de charité n'empêcha pas cependant Garasse de continuer un an après contre Pasquier le cours de ses hostilités. Il l'insulta encore dans son Apologie, ou réponse au prieur Ogier, qui avait censuré sa Doctrine curieuse. Celui-ci, sans avoir pour objet spécial de plaider la cause de Pasquier, signalait , entre beaucoup de méchancetés que contenait le livre de Garasse , les médisances dont il s'efforçait de ternir la réputation de cet homme respectable G : il l'accusait d'être de ceux « qui arrachent la barbe au lion quand il est mort " ». Dans les autres parties de l'œuvre qu'il réfutait, Ogier n'avait pas grand'peine à montrer un tissu d'extravagances et de folies , « dignes d'un poète satirique et d'un farceur plutôt que d'uu docteur catholique 8 ». En saisissant la plume pour sa justification, Garasse, toujours prompt à prendre l'offensive alors même qu'il avait à se défendre, ne se contentait pas d'opposer des injures aux reproches de son adversaire direct. Par un retour vers ses vieilles autipathies, il s'attaquait encore à la religion et à l'honneur de Pasquier ; et, enveloppant tous ses écrits dans la même proscription , il lui donnait libéralement place parmi les athées et les damnés ?. Ce fut alors que la patience échappa à ses enfants, d'autant que le fougueux jésuite ne leur
» P. 172 et 223. curieuse , p. 160.
1 P- 850. ' « Qui vellunt barbam mortuo
' Voy. p. 234, 340 , 356, 512, 684, leoni » : proverbe des Latius; voy.
729, etc. le Jugement cité., p. 142 et 144.
4 1' 519. s Épitre préliminaire du même ou-
1'. 960; cf. p. 988. vrage.
" Jugement et censure de la Doctrine '■' P. 89, 114, 212, etc.
I*M démêlés d'étiewne pàsquieb
avait pas épargné à eux-mêmes les personnalité* grossière* '. A Guy, l'auditeur des comptes, il disait * qu'héritier dei humeurs paternelles, il était frère germain du porte Horace, libertino p+tre
nains2 » ; ù Nicolas, le mailrc des requêtes, « que ses ouvrages n'étaient bons qu'à faire rire les mouches3 ». Tous deux, ajoutait il ailleurs 4, en faisant réimprimer les licchcnhcs de leur père, témoignaient assez qu'ils avaient succédé à sa haine mortelle pour leur compagnie. Il ne tiendrait pas à lui qu'ils ne s'en repentissent.
Ceux-ci relevèrent le gant, et se vengèrent, selon l'expression de Hayle ', avec beaucoup de hauteur. On peut regretter qu'ils n'aient pas gardé le silence. L'offense, quand elle n'est pas méritée, retourne contre son auteur 6. A tant d'animosilé il ne fallait répondre que par le mépris. Mais au seizième siècle cette modération était très-difficile : l'indignation l'emporta; elle éclata par la Défense de Pasquier, dont le double but était de réhabiliter la mémoire de cet homme illustre et de punir l'insolence de Garasse.
Le plan suivi dans cet ouvrage est conforme en tout point à celui (jue nous ont offert les Recherches des Recherches. 11 commence par une épitre à François Garasse, « en quelque lieu qu'il puisse être ». Le jésuite, en effet, avait adressé son livre à feu Pasquier, la part ou il serait, « ne sachant pas la route qu'il avait prise au sortir de cette vie ». Puisque Garasse n'avait pas craint de l'aller troubler, sept ans après sa jxiort , « dans le plus creux de son sépulcre, » puisque chaque année voyait naître un nouveau libelle diffamatoire contre lui et sa famille, on déclarait qu'il avait paru nécessaire de confondre par le témoignage de la vérité les inventions du mensonge. Désormais, la plume toute fraîche taillée, on se tiendrait prêt à lui riposter au premier signal '.
Les cinq livres de la Défense, désignés par les noms du Bouffon, de l'Jmpostcur, du Pédant, de l'Injurieux, de l'Impie, sont autant de répliques aux livres que contient l'attaque. D'après la tactique adoptée par l'agresseur, on s'applique à montrer dans chacun d'eux que les traits des caractères successivement étudiés se trouvent réunis chez Garasse. Le premier livre, où toutes les bouffonneries de l'ouvrage sont passées eu revue, établit un
' Recherches des Recherches, III, 17; 5 Dict. crit., t. 11, p. 1238.
Doctrine curieuse, p. 990; etc. fi Spreta exolescunt, a dit Tacite ; si
- Recherches des Recherches, p. 689. irascari, agnita videntur : annules , IV,
3 Apolocjie de Garasse, .p. 22 1. 'A. Cf. Lettres de Nie. Pas<jtiier, X , 3.
* ld., p. 215. : Kplire liminaire.
parallèle entre le jésuite et Rabelais. Au second, les principales critiques dirigées contre Pasquier sont examinées et détruites. On éntimère au troisième, comme autant de signes du pédantisme de Garasse, « son ignorance, son humeur satirique, sa vaine curiosité, sa stérilité d'esprit ». Le quatrième est un recueil des injures dont Pasquier et ses fils ont été chargés. Dans le cinquième on en treprend de prouver « que non-seulement Garasse est impie envers la mémoire de Pasquier, mais contre les anges, contre les saints, contre la Vierge et contre Dieu ». Le tout forme un volume io-8° de 940 pages, dont le style ne reproduit que trop souvent l'amertume de l'œuvre que l'on réfute.
La Défense pouvait, sans grands efforts, triompher des verbeuses mais peu solides imputations de Garasse : il est fâcheux qu'elle ne l'ait pas fait avec plus de brièveté et de convenance. Elle justifie Pas quier, par l'exemple des anciens, d'être entré sur sa vie et sur sa personne dans beaucoup de détails familiers, d'avoir mêlé aux sujets les plus sérieux et les plus importants « des particularités de moindre étoffe » ; elle fait voir aussi ce qu'il y a de philosophique et d'utile dans cette étude des proverbes et de l'origine des mots, traitée par Garasse de puérile ". Les autres objections littéraires de celui-ci ne sont pas combattues avec moins de succès. C'est quand il s'agit de venger l'homme, calomnié dans son existence publique et privée, que l'indignation qui transporte l'écrivain ne lui permet plus de conserver la dignité et le calme qui sied si bien au parti de la raison et de la justice. Toutefois le livre est terminé par des paroles de paix, par une prière adressée à Dieu, « pour qu'il veuille répandre les saintes influences de sa douceur et de sa miséricorde sur l'esprit du père Garasse, afin que, se reconnaissant, il ne laisse plus dorénavant glisser sa plume en des impiétés si prodigieuses et si sanglantes. Voilà tout le mal que les Pasquier lui désirent. »
Des trois lils de Pasquier qui avaient survécu à leur père, l'aîné, Théodore, ne prit aucune part à celte polémique contre les jésuites. Plus obscur que les deux autres, il est à présumer que des vues, personnelles et politiques le détournèrent de compromettre dans ces querelles son repos et sa fortune. Nicolas et Guy demandèrent seuls et obtinrent le privilège d'imprimer la Défense. Mais, bien qu'ils l'eussent publiée ouvertement , ils ne passèrent pas pour
1 Voy. particulièrement le liv. 1U.
DEMELES DETIENNE PiSQUIEB
l'avoir composée eux-mêmes. Klle parut sans nom d'auteur; et l'on ne saurait dire à quelle plume elle appartient en effet'.
M. Dupin a cru devoir inférer de la violence même de l'écrit que les fils de Pasquier n'en avaient pas été les rédacteurs * : mais la valeur de l'argument es! très-contestable ; et l'illustre juriscon suite s'est chargé de l'infirmer, en nous rappelant qu'au dix-septième siècle le grand Arnauld, par une dissertation spéciale, « s'attachait à prouver géométriquement que l'on peut employer des formes dures envers certaines personnes 3 » : au seizième plus encore, cette liberté était censée fort légitime. Par un reste de la rouille du moyen âge, le bon goût et l'urbanité semblaient incompatibles avec le ton de la polémique. Il existe cependant de Nicolas Pasquier, en particulier, une autre défense de son père contre les accusations de Garasse, écrite avec plus de retenue4, et que nous allons examiner.
Ce qu'il y a de déloyal et d'odieux dans l'agression posthume du jésuite est d'abord signalé. On avait cinq ou six ans laissé froidement croupir la vengeance, avant de l'exercer contre un homme que de son vivant l'on se fût gardé d'appeler au combat : telle était la terreur qu'inspiraient « ses rudes repartes et sa plume de fer». Les païens avaient donné l'exemple de rendre à leurs ennemis morts les mêmes devoirs qu'à leurs concitoyens et à leurs amis : quelle impiété n'y avait-il pas à s'attaquer aux mânes de celui dont l'àme revendiquait les prières! En outre, de quelles manœuvres coupables n'avait-on pas fait usage pour mettre en vogue ce libelle? Les émissaires des jésuites le colportaient de bou-
1 Bayle n'est pas éloigné d'attribuer la Défense, aux enfants de Pasquier. Au contraire, La Monnoie prétend « qu'ils empruntèrent quelque bonne plume, n'étant pas capables eux-mêmes d'une composition si vive » : Voy. Baillet, Jugements des Savants, t. Vil, p. 19. A cette dernière assertion nous répondrons, avec M. Giraud ( Voy. p. xci de son Introduction), « que l'esprit de parti a pu seul faire méconnaître leur mérite ».
Quoi qu'il en soit, Colletet dit aussi « qu'ils se servirent de la plume d'nutrui pour venger l'innocence de leur père ». A ce compte, il faudrait imputer l'œuvre à ceux qu'il cite comme s'étant portés les défenseurs de la mémoire de Pasquier, « Nicolas Richelet, Abraham Rémy et Jacques Fauvreao ». Colletet ajoute qu'il nous reste de ce I\émy de ii très -fortes poésies latines ». Rrunet
se trompe donc, en tout cas, lorsqu'il avance, dans son Manuel du Libraire, que le rédacteur de l'écrit fut Antoine Rémy : celui-ci était avocat au parlement de Paris, tandis qu'Abraham Rémy occupait avec distinction une chaire au collège royal.
: Éloge de Pasquier, p. 50.
3 lbid. Ce morceau, dont voici le titre précis, Dissertation selon la méthode des géomètres pour la justification des termes que le monde estime durs, a paru dans les écrits posthumes qui font suiteàl'J/isfo/Ye abrégée de la vie d'Antoine A 'ma uld , par le père Quesuel ; Liège, 1699, 2 vol. in-12. On le trouve aussi dans le t. XW11 de la grande édition des Œuvres d* Arnauld, Paris, 1783, in-4".
< Klle est comprise dans ses Lettres, X, 4 et 5,
AVEC LES JESUITES. 1i>/*
Itque en boutique, de maison en maison ; partout ils en prônaient L'excellence, et « chaque régent commandait à ses disciples de l'avoir pour leurs études, de la lecture duquel ils profiteraient plus que de celle de Cicéron ». On voit par ce détail curieux les moyens d'influence que possédait la société.
Nicolas, après ces récriminations, passait à l'apologie de son père. 11 relevait les fragments tronqués, les citations travesties dont s'était prévalu Garasse ; il le convainquait de témérité et de malice; surtout il s'appliquait à rétablir dans leur véritable jour les opinions défigurées de Pasquier. Pouvait-on méconnaître son dévouement aux lois et au pays, quand une longue vie consacrée à leur défense déposait pour lui contre ses accusateurs? Pouvaiton contester davantage la sincérité et l'ardeur de sa foi, lorsqu'il en avait fourni tant de preuves, lorsque sa mort l'avait proclamée si hautement? Sans doute, il faudrait désormais appartenir à la compagnie de Jésus pour être réputé bon catholique. Son orthodoxie n'était-elle pas manifestée par ses ouvrages? Quelle vénération, quelle obéissance n'y professait-il pas pour le saint-siége? Il est vrai que lorsqu'il était arrivé aux papes d'empiéter sur le temporel de nos rois il avait dévoilé et condamné ces usurpations; mais dans ce soin jaloux de faire respecter nos libertés se montrait le sage équilibre qu'il avait toujours maintenu entre ses obligations de chrétien et de citoyen. Nicolas Pasquier ne négligeait pas non plus de replacer dans son juste rang celui qui avait imprimé « le pouls et le mouvement à notre histoire française » ; il discutait et renversait les critiques adressées au style de l'écrivain. Cette partie de sa réfutation n'est pas pour nous la moins intéressante. A propos de plusieurs termes que l'auteur des Rccherches avait tenté d'introduire daus la langue , et dont Garasse avait blâmé l'emploi, il reconnaissait, avec un esprit judicieux de conciliation, que la fortune des mots et des phrases ne dépendait que du temps, qui leur donnait cours ou les laissait périr à son gré. Toutefois, ajoutait-il, il fallait savoir gré de leur audace à ceux qui prétendaient, comme Montaigne, du Vair, Charron, Calvin, et son père lui-même, augmenter les richesses de leur idiome maternel '.
De défenseur Nicolas devenu ensuite assaillant recherchait la
1 On remarque, entre autres ternies dicr, qne Nicolas Pasquier estime avoir
nouveaux, signalés et discutés dans ce fort peu de chance de durée. passage, les verbes préconiser et puro-
108 DÉMÊLÉS 1)'kTII \M. PASQUIEB
véritable cause des resseiiliments de la société'; il la trouvait dans le vigilant patriotisme île Pasquier, dans celte clairvoyance qui
l'avait l'ait pénétrer au fond de la politique des jésuites, et lui axait découvert tout ce qu'elle renfermait de menaçant pour le pays. N'avait-il pas dénoncé en eux des conspirateurs sans cosse armes contre la vie des princes? Pénétré des convictions paternelles, le lils revenait sur la doctrine du régicide, et, rappelant les assassinais que, selon lui, elle avait déjà produits, il en accablait ses adversaires '. Ennemis du roi, comment ne l'auraient-ils pas été de Pasquier? Comment n'auraient-ils pas mal parlé de lui, « quand ils avaient mal parlé de Dieu, de Jésus-Christ, de la sainte Vierge, desévangélistes, des saints Pères, de la vie monastique, des ecclésiastiques et du pape » ?
En somme, et malgré quelques boutades de ce genre, cette justification est noble, substantielle, et d'autant plus forte qu'elle est modérée. On ne peut être que tres-surpris du jugement défavorable qu'en porte La Monnote*, L'accent de la tendresse filiale y anime doucement et colore le style. C'est enfin le même fond, sous une l'orme plus abrégée, et avec un langage plus décent, que dans la Défense. Nicolas Pasquier est loin d'affirmer que l'erreur n'ait pu approcher de son père ; il ne repousse que le scandale d'accusations haineuses et injustes : « S'il a failli, dit-il à son adversaire avec une énergique candeur, que n'en donnais-tu sans bruit avis à ses enfants, afin qu'ils pussent réparer sa faute? Ils savent qu'il était homme : s'ils l'ignoraient ils ne seraient pas hommes. Assure-toi qu'ils ne feront jamais d'effort contre la vérité. L'on embrasse celui qui reprend fraternellement son prochain, et l'on fuit celui qui par aigres médisances l'attaque et en sa réputation et en sa conscience. »
1 Cette doctrine, qui, comme on l'a avait-il pas quelque grandeur à enseircmarqué plus haut , n'était pas par- gner aux princes que, malgré touteleur ticulière aux jésuites, Mariana l'a- puissance, l'oubli de leurs devoirs pouvait, le premier de la société, insérée vait les faire tomber sous le coup de dans ses écrits. Elle est consignée sur- la justice humaine, représentant celle tout dans son traité de liège et régis de Dieu , en un mot qu'il n'y avait institutions fVoy. notamment 1, 6). Ce pour personne ici bas d'impunité ablivre eut un grand et funeste retentis- solue? — On ajoutera que, par un, sèment. Toutefois, en condamnant le décret spécial , le général des jésuites, déplorable abus qu'il y faisait du rai- Aquaviva, avait proscrit , en 1610, la soutiennent , on doit rappeler que Ma- doctrine du régicide. riana écrivait en Espagne et à la fin 2 Voy. Maillet, Jugementsdes Savants, du régne de Philippe II. Sous la tyran? t. \ II, p. 79. nie de cet ombrageux vieillard , n'y
AYKC LES JESUITES. 199
('.os sages paroles terminent bien une polémique où, d'après un critique du siècle dernier ', Tonne trouve guère qu'une érudition noyée dans des flots de bile et de fiel. Monument des haines du passé, ces querelles doivent avoir pour nous leur enseignement. Naudé observait judicieusement que jamais les libelles n'ont nui a ceux qu'ils attaquent. Il rappelait à cet égard les Recherches des liecherches, impuissantes, par l'effet même de leur violence, à blesser la gloire de Pasquicr *. Opprobriis siat nulla fides, a dit Claudien 3; saint Chrysostome va plus loin : suivant lui, l'offensé, dans ce combat, remporte de beaucoup l'avantage sur celui qui l'offense5. Garasse, on ne craindra pas de l'affirmer, en chargeant son propre nom d'une célébrité odieuse, n'a guère été moins utile à Pasquicr qu'un panégyriste. « Marques honorables, pour parler avec son fils5, de son zèle pour la conservation de l'État , pour la défense de ses privilèges et libertés, » les injures de cet adversaire paraîtront aux \eux de tout juge impartial mettre le sceau à sa réputation légitime. Mais pour être équitable envers tous, comme nous avons dit la \. érité sur Pasquier, nous la dirons aussi sur Garasse : nous avons condamné en lui le critique; à présent réhabilitons l'homme. Il est temps d'échapper aux tristes impressions de l'esprit de parti et de la colère.
L'auteur de tant de fougueuses diatribes fut en effet un ecclésiastique réglé dans ses mœurs, doux et facile dans le commerce habituel de la vie, d'un caractère dévoué et généreux6. En poursuivant avec acharnement les ennemis de son ordre, il avait la conviction de servir les intérêts de la foi et d'accomplir un devoir. Il se réconciliait du reste aisément avec ceux qui l'avaient le moins ménagé7. Fidèle à ses amis, sa charité pour les malheureux était sans bornes. En 1G31 , lorsque la peste sévit à Poitiers, il demanda avec instance à ses supérieurs, il obtint la permission de porter les consolations de la religion aux pauvres malades de la
1 L'abbé d'Artigni, t. III, de ses Jfé- Baillet, Jugements des Savants, t. VU,
moires d'histoire, de critique et de lit- p. 80, 81.
t> rature, p. 209. 5 Lettres de Nie. Pasquier, X, 5.
1 Mascurat, ou Jugement de tout ce <>'« Animi submissione, modestia, af-
ijui a été imprimé contre le cardinal de fabilitate, niansnetudine caeterisque vir
Mazarin , in-4°, p. 615. tutibus supra modum amabilis » : \lc-
■'• De Laudibus Stilicuouis, lib. II, gambe, Ilibliotlicca scriptorvm socielat is
v. 295. Jcsu , Roms, 1676 , io-P, p. 229.
1 T. XI , p. 354 de la nouvelle édit. " Par exemple avec Balxac et avee
de Paris, Gamne, S'1; cf. 1 , 999 , v, $8 le prieur O^'er, qui, Grès-jeune, avait ,
et VIJI, 179. \oy. aussi, a ce sujet , comme on l'a vu, écrit contre lui.
'jiio démêlés d'Etienne iusqi ieb avec les jésuites.
ville. Enfermé dans an hôpital pour soulager les victimes (Ic-li contagion, il on fut promptement atteint lui-même. Toutefois, sur montant ses douleurs, il remplit jusqu'au boni les obligations de son bienfaisant ministère, et mourant il exhortait encore dos derniers accents do sa voix ceux qu'il était venu secourir ' : voila qui peut faire pardonner bien des violences et bien dos torts.
Après le spectacle de si affligeants débals, c'est là une image sur laquelle se reposent volontiers les regards. Il y a quelque satisfaction à songer que ce libellisle impitoyable fut un homme bon et vertueux. L'àpreté des dissensions religieuses avait égaré son esprit sans endurcir son cœur. En voyant Garasse faire à quarantesix ans, pour sauver quelques âmes, le sacrifice de sa vie, on oubliera ses propos peu mesurés et peu dignes d'un ministre de l'Evangile; en même temps on jugera avec plus d'indulgence une compagnie qui a racheté de grandes fautes par de grandes vertus, et s'est montrée capable des dévouements les plus sublimes 2. Certes un si héroïque trépas vaut mieux que les plus belles paroles; et ce n'est pas ainsi que sont morts beaucoup de philosophes *.
Gardons-nous donc de récriminations superflues : la haine ne produit que des fruits amers. A défaut d'autre exemple, il suffira pour s'en convaincre de considérer quelle fut l'issue de la lutte des jésuites et des parlements, si souvent renaissante et de plus en plus acharnée. Après avoir frappé à mort l'institut, objet de leurs suspicions, ceux-ci devaient peu survivre à leur triomphe. A quelques années d'intervalle , devaient tomber ces deux ennemis qui s'étaient porté tant de coups, premières ruines d'une société vieillie qui bientôt allait crouler tout entière.
1 Le 14 juin 1631. « Cura Pictavii p. 91 : « Fuit in morte publiene can-
sa*va lues grassaretur, multis preciîius tatis martyr :.. quo vitae exitu sane
exoravii morleratores suos ut sibi lice- forti et glorioso , longe certius quam
ret talie infectis inservire. Quod eu m dictis, deum apud omnes posteros fes-
nhtinuisset, in iis demum officiis, in tatum reliquit. » — Né en 1585, reru
hospitali domo, inter infectos, quos chez les jésuites en 1600, dans le temps
verbo et exeraplo etiam moriens hor- du jubilé séculaire, Garasse avait fait
labatur, sanctissime et religiosissime ses quatre vœux en 1618. Sa patrie
consumptnsest: > Alegambe, pass. cité, était Angoulème.
Cf. Bayle, Dict. cr>t., t. Il, p. 217 ; et - Voy. le sermon de Fénelon pour h-
Lescalopier, Humanitas theologica , in jour de l'Epiphanie. i/iin 1/. T. Ciceronis lib. de nal.Deor. 3 Cicéron , De finibus bonorum et
argumentes, expositionibus... insignis molorum , 11, 30 : « Pbilosophi in suis
prédit;!. 1, numéro 64, Paris, 1660, iu-f°, lectulis plerumque moriuntur. »
La longue carrière que nous avons racontée embrasse presque en fièrement l'époque delà Renaissance, et forme en quelque sorte l'intermédiaire qui, dans l'histoire de notre littérature, unit la fin du moyeh âge à l'avènement du grand siècle. Pasquicr avait quinze ans lorsque notre dernier poète gaulois, Clément Marot , précédait de peu de temps dans la tombe (1544) son royal protecteur, François Ier. Sa jeunesse était dans tout son éclat , et il s'essayait à écrire lorsque Rabelais, après avoir miné les fondements de l'ancienne société par sa raillerie puissante, raillait la mort dont il sentait les ap^ proches (1553). Témoin d'une transformation absolue dans notre esprit, notre gouvernement et nos mœurs, Pasquier avait traverse le règne de sept rois; et ses yeux se fermaient au moment où Malherbe florissait enfin, où Ralzac composait ses premières Lettres. Vaugelas méditait ses judicieuses Remarques, où de toutes parts fermentaient les germes destinés à produire les plus heureux fruits de l'esprit français et Tàge le plus brillant de notre monarchie.
En effet , l'État rétabli sous la domination paternelle de Henri IV, livré depuis ce prince à la merci d'ambitions avides et médiocres, aspirait h se reposer de nouveau sous une main habile et vigoureuse. L'évèque de Luçon laissait entrevoir Richelieu : dans les conseils du jeune roi, qui ne devait pas être longtemps son maître, il commençait à tenir le rang auquel l'appelait son génie. Ce vrai prédécesseur de Louis XIV allait bientôt, par son administration durement salutaire et par ses créations fécondes , préparer l'illustration d'un règne à jamais mémorable.
Avec Pasquier descendait au tombeau le seizième siècle , dont presque toutes les gloires avaient déjà disparu, dont il conduisait en quelque sorte le deuil. Au milieu des richesses intellectuelles que les époques qui l'ont suivi ont étalées, l'obscurité est venue bien vite pour la plupart de ses grands hommes. On n'oubliera pas, toiv
tefois qu'avant Descartes et Pascal, avant Corneille et Racine, grâo
aux travaux de leurs devanciers, Nicolas Pasquier pouvait dire, en rapportant à son père une partie de l'honorable résultat qu'il signalait : « Notre langue court par toute l'Europe1. »
Une forte empreinte de nationalité, un riche fonds de lion sens, l'éloquence naturelle d'une belle âme, ce sont là dos qualités qui doivent protéger le nom de Pasquier contre les réactions trop communes de l'opinion publique. Un autre titre qu'il possède à noire sympathie , c'est qu'en lui éclate plus d'un trait de l'esprit moderne. Expose-t-il l'origine de la noblesse, à ses considérations sur celle d'épée et celle de robe se mêle cette phrase, que l'on croirait écrite au dix-huitième siècle : « Aussi sais-je bien que tout homme, en tout état, qui fait profession de vertu et de vie sans reproche est noble sans exception 2. » 11 ne pense pas comme le peuple sur l'oriflamme et les fleurs de lis, « dont on reportait l'invention à la Divinité3, » et fait bon marché des vieilles superstitions, monarchiques ou autres. En même temps, l'esprit religieux , élevé à sa plus haute expression , le caractérise éminemment. Toujours présente à ses regards, l'action de la Providence lui suggère l'explication des événements dont notre ignorance cherche vainement les causes. Elle plane au-dessus de ses récils; elle en rend la moralité frappante '. Pour lui, comme pour Fénelon h, « l'homme s'agite, mais Dieu le mène ». Ces grandes vues abondent surtout dans Pasquier lorsqu'il déplore nos discordes et nos malheurs. A ses yeux l'histoire, manifestation extérieure de la volonté divine, est une source inépuisable de préceptes pour les peuples et pour les rois6. En faisant sortir des spectacles qu'il déploie devant nous toute la philosophie qu'ils renferment, il montre la noble figure de la vertu, seule immuable, dominant la perpétuelle instabilité des choses humaines".
Quant à sa diction, peu épurée encore et peu châtiée sans doute, elle est, il faut le reconnaître, pleine de muscles, de nerfs et de suc. Écartez la rouille qui recouvre ces pages, et vous y trouverez de l'air, de la lumière, de la chaleur, de la vie. Chez ce dernier Gaulois, comme on peut aussi l'appeler, la vigueur et la netteté du sens
1 Lettres de ZSic. Pasquier, Ml, 1.
2 Recherches, 11, 17.
1 Id.. VIII, 21
s Sermon pour le jour de V Epiphanie : cf. Rech.,\\\, 30.43; Lettres, XI, 2, etc. - m., mii, 21. r Recherches, V,3;V1, 4, 6; Lettres,
' kl., V, 5; VI, 1, 12 et 24; Lettres, XIII, 15-17 ; XV, 18, etc. V, 2; elc. > Recherches , VI, 47, etpass.
rachètent bien la négligence de quelques formes. Chez lui principalement la grandeur habituelle de la pensée, née de celle du cœur, communique au langage un mouvement et une sève qui as* lignent à Pasquier un rang distingué entre les créateurs de notre prose. Déjà ses ouvrages sont empreints de la plupart des qualités qui au milieu du dix-septième siècle ont marqué le style français d'un cachet impérissable. Parfois les phrases s'y déroulent avec une liberté facile; le nombre et la dignité oratoire se font sentir dans des tours à longue et puissante haleine, dans des périodes bien soutenues. Parfois l'attention est réveillée par des traits vifs, des constructions brusques, des expressions d'une familiarité énergique; de riches images se mêlent à une exposition large et animée. Enfin un dernier mérite propre à Pasquier, et qui doit nous intéresser à lui, c'est que dans une époque où le vieux français commence à être frappe de discrédit ' il a le bon esprit de lui demeurer fidèle ; il réagit contre des tendances indiscrètes, qui troublaient tout en voulant tout réformer : l'ingénuité de notre antique idiome n'a pas de plus vif représentant. Cette saveur indigène, ce goût de terroir nous semblent une partie de son charme. C'est d'ailleurs, on l'a dit, une face de son patriotisme: il aime tout ce qui est natif du sol ; comme il conserve les mœurs des ancêtres, il retient avec le même soin jaloux les traditions du langage ; il repousse toutes les influences, latine, grecque, italienne, gasconne, qui menacent de le dénaturer; et, ne l'oublions pas, cette langue abondante et mâle, aux; franches et généreuses allures, qu'il s'efforce de maintenir, ce sera celle de Pascal et de Bossuet.
De là celte teinte d'archaïsme qui ne messied pas aux matières dont Pasquier traite ordinairement, ce vernis dupasse dont parait choqué Garasse, lorsqu'il l'accuse d'user « de ce bon vieux patois qu'on parlait du temps de Jean Clopinel -, et de faire son Vairon 3 ».
1 On peut voir, à cet égard, les plaintes par testament, que vous ne laissiez
de mademoiselle de Gournay, la fille point perdre ces vieux termes, et que
adoptive de Montaigne: Ménage, Requête vous lesdéfendiez contre des marauds
des Dictionnaires, et Dict. crit. de Bayle, qui ne tiennent pour élégant que ce qui
t. 11, p. 278. Cf. les Tragiques d'A%vip- est écorché du latin et de l'italien. »
pa d Aubigné , préface du premier édi- 2 Jean de Meung, l'un des auteurs du
leur : « Mes enfants, disait le bonhomme Roman de la rose , V. Jiech., Vil, 3.
Ronsard à d'Aubigué et à d'autres, il 3 Recherches des Recheixhes , III, 8.
y a des vocables qui sont français na- Du vivant de Pasquier quelques-uns
turels, qui sentent le vieux, mais le li- de ses ennemis ont fait preuve de plus
are et le français: je vous recommande, de sens, en ne lai contestant pas le mé-
Nous no dédaignerons pas comme lui ce vieuxpàtëH . bien plus, nous louerons Pasquier de n'avoir pas rompu le lien qui rattachait aux devanciers. Non toutefois qu'il exclue aucun progrès : les doctrines de réforme littéraire que proclament Dolet dans son Orateur français et du Bellay dans son Illustration de la langue française trouvent en lui un partisan enthousiaste; il veut innover, mais, par un effet précieux du jugement qui domine en lui, ce n'est pas contre la nature, c'est dans le sens de la langue et de l'esprit national. Il se montre ainsi l'un des premiers chefs de cette école vraiment française qui dans la politique et la littérature a été la plus féconde pour notre gloire.
Par ses qualités diverses , Pasquier tient à la fois , ce me semble, des deux auteurs qui ont de son temps le plus illustré notre langue , Amyot et Montaigne' . Si d'un côté sa bonhomie naïve le rapproche du traducteur de génie que lui-même il nommait le bien-disant2, de l'autre il se rattache par le coloris, par l'imagination du style, au philosophe des Essais. S'il se laisse moins aller que Montaigne aux caprices de la Voile du logis , il sait autant que lui prêter à la raison ces mouvements passionnés qui la rendent plus persuasive ; en outre, il nous initie aux plus importantes questions de l'ordre social, et remplit l'âme d'une sympathie généreuse pour tous les grands intérêts de l'humanité. Comme Amyot, il réalise parmi nous l'alliance de l'esprit moderne avec le libre génie et l'héroïsme fier des anciennes républiques. Nourri, comme l'un et l'autre, des chefs-d'œuvres de la Grèce et de Rome, il s'en est identifié la substance : celte éducation étrangère n'ôte rien à son originalité ; ce que ses souvenirs lui suggèrent parait lui appartenir en tout point. C'est donc à côté d' Amyot et de Montaigne qu'il convient de lui marquer sa place. Depuis eux jusqu'à Pascal, nous le répéterons avec M. Dupin 2, « on ne trouve dans aucun de nos prosateurs un style plus piquant, plus animé, plus richement semé de traits naïfs, d'expressions saillantes, de tournures pleines d'abandon ou d'énergie, et de ces phrases qu'on aime à citer en texte, parce qu'on ne pourrait les traduire en d'autres termes sans en altérer ou eu affaiblir le sens. »
rite du style. L'auteur de la Chasse du se confondre entre elles (et déjà elles
renard Pasquin, 111 , 12, reconnaissait commencent àse réunir dans Pasquier) ,
« qu'en son style il n'y a, première- devaient créer la grandeur de notre
ment, rien ou bien peu de barbarie; dix-septième siècle,
secondement, qu'il y a quelque flui- 2 Lettres, XXI, 2.
dite. » 3 Éloge de Pasquier, p. 31, 1 Ces deux écoles de style, venant à
Un auteur si Français d'intelligence et de cœur méritait surtout d'être rappelé et approfondi, au moment où les meilleurs esprits recommandent de chercher dans l'élude historique de notre langue une digue à beaucoup d'écarts. « Les langues , disait le cardinal du Perron ', commencent par la naïveté et se perdent par l'affectation. » Cette parole judicieuse , qui ne manque pas d a-propos aujourd'hui, nous avertit assez de quels périls il faut nous garder, à quels modèles il faut recourir.
Pasquier à un autre point de vue n'était pas moins digne de notre souvenir : je veux parler de l'exemple moral que présente la vie de cet homme de bien, toujours d'accord avec elle-même, invariablement fidèle au devoir, trouvant le calme, au milieu de l'agitation extérieure, dans la satisfaction intime de l'âme, vouée aux travaux les plus sérieux sans s'interdire aucune joie permise, et plaçant par-dessus toute autre ambition celle d'être utile. Lorsque tant de catastrophes, en jetant quelque incertitude et quelque trouble dans la conscience publique, ont menacé d'altérer le type du vieux caractère français , il n'est pas sans opportunité peut-être pour en maintenir les traits distinctifs, ceux qui doivent subsister à travers la mobilité nécessaire des institutions, de reproduire ces existences simples et grandes que nous offre l'histoire de nos pères, où l'amour du peuple se montre si éclairé et si pratique, où domine la vertu qui donne à toutes les autres leur plus sainte efficacité, le courage civil. A une époque critique pour les vérités sociales,il est salutaire d'opposer aux utopies stériles et aux théories funestes la mémoire de ces hommes dont l'esprit progressif et hardi s'est contenu dans les bornes du possible, et qui n'ont jamais agi ou écrit que pour l'honneur et le bien de leur pays.
1 Perroniana > p, 183 de l'éclit. citée.
BIBLIOGRAPHIE DES OEUVRES DE PASQUIER ET DE CELLES QUI LE CONCERNENT; JUGEMENTS PORTES SUR CET AUTEUR.