‹ Essai sur la vie et les ouvrages d'Étienne PasquierChapitre 3 sur 21 · II., XVI, 7. pag. 304, au v · texte numérisé non relu

II., XVI, 7. pag. 304, au v

K) vie d'étienne pàsquieb.

moins d'honneur que ceux qui sont sortis do sa plume; c'est le dialogue où Loisel a tracé le type de l'avocat et lus devoirs de celle noble profession. Il voulut donner à cet écrit célèbre le nom de l'homme que l'on pouvait plus qu'aucun autre proposer pour mo dèle : il l'appela Pasquier '. Certes, ce vétéran du barreau était bien digne d'encourager et d'instruire par le récit de sa vie ceux qui aspiraient à entrer dans la carrière où lui-même avait livré tant de combats et conquis tant de gloire. Loisel, en prenant exemple sur le Brutits deCicéron, fait de Pasquier son interlocuteur principal2: par sa bouche il raconte l'histoire des origines du parlement, en n'oubliant aucun des magistrats ou avocats qui dans les trois premiers siècles y ont mérité quelque renom; il juge avec bienveillance et mesure ses contemporains eux-mêmes; enfin, il trace un plan d'études pour la jeunesse qui veut figurer honorablement au Palais; il lui prescrit des règles de conduite, impérissables comme le bon sens et la vertu d'où elles émanent. Les autres personnages du Dialogue, ou plutôt les auditeurs de Pasquier sont ses propres enfants et les (ils de Loisel, tous également désireux « de conserver à Tordre auquel ils appartenaient le rang et l'estime que les devanciers lui avaient acquis, pour les rendre intacts aux successeurs3. »

Pasquier, dont les préceptes empruntaient à l'autorité d'une si haute expérience un nouveau degré d'ascendant et de force, avait à celte époque atteint sa soixante-treizième année. Depuis quelque temps, averti par son âge, il songeait à quitter la magistrature, comme il s'était retiré du barreau , avec un nom sans tache, une conscience sans reproche. Plus d'une fois il s'était ouvert de ce projet à ses meilleurs amis, à Loisel et à François Pithou, le frère de Pierre Pithou, que la mort lui avait enlevé. Mais ceux-ci, par amour du bien public, l'en avaient détourné. Cette résolution longuement mûrie, il la réalisa en 1604; et suivant un usage du temps, que justifiait celte fois le mérile personnel de l'héritier, il lit passera son fils aîné, Théodore4, son office d'avocat général dans la chambre

1 Pasquier, ou Dialogue des Avocats 21 mars, à Loisel (v. une lettre inédit parlement de Paris. dite, conservée à la Bibliothèque na-

2 Voy. la Préface donnée an Dialogue tionale), s'applaudissait auprès de par Claude Joly , petit-fils de Loisel, lui « de recevoir un grand enntendansl'édit. des Opuscules de son grand- tenient de son fils aîné , duquel , si je peie, publiée en 1656.- ne m'abuse, vous n'aurez point fait uu

•' Page 336 de l'édit. citée Au Dialogue, faux pronostic. » * Dès loS2 Pasquier, écrivant, le

vie d'étienne pasquier. 41

des comptes, « où il avait toujours vécu au gré et contentement de toute la compagnie l. »

Après plus de cinquante ans donnés au service des particuliers et du pays, ce loisir ne paraîtra pas sans doute prématuré : il avait toujours été le but de ses ardente désirs. Entre la vie publique et la mort Pasquier croyait que le sage doit garder quelques instants pour lui-même. Loin des affaires et * des espérances affamées 2, >* il se proposait de les consacrer tout entiers à l'étude, aux joies de la famille, aux graves pensées de la religion. Ainsi, vers le même temps, le vénérable de Harlay résignait le poste de premier président du parlement de Paris, qu'il avait rempli avec tant de gloire, et se retirait dans une abbaye pour s'y entretenir avec son propre cœur, et là, « inébranlable dans sa fermeté et dans son assurance d'esprit, » se préparer à mourir 3.

L homme et le père de famille, tel est le double aspect qu'il nous reste à envisager dans Etienne Pasquier, pour achever de le peindre : digne de notre admiration dans sa vie publique, il ne l'excite pas moins si nos regards le suivent au sein de sa maison, au milieu de "ses enfants. On aime à voir l'un d'entre eux, Nicolas Pasquier, applaudir à la retraite studieuse où vient de se réfugier son père 4. Eùt-il donc pu sans ce repos si précieux qu'il consacrait aux lettres « donner perfection à ses œuvres, à ses doctes Recherches, à ses Épigrammes subtiles et aiguës, à ses belles Missives0? » On se plaît à l'entendre aussi le féliciter du bonheur intime qu'il puise dans une conscience irréprochable et des nobles exemples qu'il lègue à ses petits-enfants, surtout le remercier avec effusion de cet héritage d'honneur qui fera leur plus riche patrimoine 6. Tous les fils de Pasquier étaient pénétrés pour lui des sentiments qui respirent dans ce langage ; et c'est un beau spectacle de se les représenter entourant d'une pieuse vénération «■ cette vieillesse chenue d'expérience , sous l'écorce de laquelle on retrouvait la sève d'une jeune plante"'. » Pleins de reconnaissance pour le père qui les avait formés à la vertu, qui les couvrait de sa gloire, ils recueillaient ses opinions et ses jugements comme autant d'arrêts sans appel ou de présages que l'événement ne tardait guère à coniirmer : chacune de ses paroles se gravait fidèlement dans leur

1 Lettres, \\1 , 3. 5 Lettres de Nicolas Pasqaer, III , 7.

- 1<1 , XXll, 5. «Id., III, 2; cf. Il, 18.

■' Lettres de Nicolas Pasquier, 111,7. : Id , I, 19. * Id-,1, 19; III, 7.

12 vie d'Etienne pasquier.

souvenir t. Mais au moment où cette famille tendrement unie se

pressait avec orgueil aux cotés de son chef, où celui-ci espérait jouir plus que jamais de sa présence, un malheur domestique vint encore le frapper. Le bonheur de sa liberté retrouvée, les charmes du loisir qu'il savait goûter, furent tout à coup empoisonnés par la perte d'un de ses fils, le capitaine de la Ferlandière % avec qui il comptait à l'avenir « passer tous ses étés aux champs'. » La résignation du chrétien le soutint dans cette épreuve nouvelle : « Voilà, écrivait-il à l'un de ses amis4, comme Dieu contrebalance nos contentements par des afflictions , afin que nous demeurions toujours eu nous-mêmes sans nous oublier. »

Des cinq fils de Pasquier, qu'il avait tous vus parvenir à la force de l'âge, trois seulement devaient donc survivre à leur père3. De ceux qui le précédèrent au tombeau, le premier, comme on l'a dit plus haut, avait été tué les armes à la main, en défendant la eaux; de la monarchie : il s'appelait la Miraudière; le second, qui mourut dans son lit, méritait de périr sur le champ de bataille. Son courage s'était surtout signalé lorsque, à la rentrée du roi dans Taris, il avait fallu enlever de force la Bastille, qui tenait encore pour la Ligue.' Dans cette reprise chaudement disputée, où son lieutenant succomba près de lui, il avait montré autant d'habileté que de vigueur6.

Un de ses frères avait été gravement blessé en servant le même parti; la guerre terminée, il devint conseiller du roi et auditeur dans la chambre des comptes, de plus échevin de la ville de Paris :. Quant aux autres enfants de Pasquier, entrés des le début dans une carrière civile, ils n'y soutinrent pas avec moins d'honneur la gloire du nom paternel. Théodore, c'était l'ainé , commença par suivie le barreau , d'après l'usage qui voulait que dans les anciennes familles de magistrature l'ainé de la famille , s'il se sentait du talent, prit d'abord la robe d'avocat. Fidèle aux leçons et aux exemples de son père, il ne parait pas l'avoir portée sans distinction : on peut le conclure d'une lettre inédite de Pasquier

1 lettres de Nicolas Pasquier, VI, 5. * Lettres , XV1I1, 12.

1 Octobre 1604. b kl., VII, 1; cf. Lettres de JSic. Pas-

3 Lettres, Wlll, 12. Pierre Pasquier, quier, 1 , 19.

seigneur de la Perlaudière , était « ca- 6 ld., X\ 1 , 2.

pitaine d'une compagnie de pied au " ld., XVI, 4 et 5 : cf. la Difense

régiment de Champagne » : voy. Me. d'J.t. Pasquier, p. 205, et Lettres de

Pasquier, Lettres, 1, 19; cf. Et. Pas- Nicolas Pasquier, II, 16. quier, Lettres, XV, 6. •

VIS D'ÉTIENUE PASQOIEH. 13

adressée à Loisel1, où parlant de Théodore il s'applaudit « du

grand contentement qu'il reçoit de ses débuts, iln bon jugement que l'avocat du roi de Thou en avait porté, du vol très-élevé qu'il lui semble prendre : » on a vu qu'il hérita des fonctions d'avocat général à la chambre des comptes. Pour Nicolas2, le plus connu de tous, ses ouvrages témoignent de ses nobles efforts pour continuer l'illustration de sa race. Maitre des requêtes, il fut assez activement mêlé à l'administration, et les relations qu'il entretint avec plusieurs personnages considérables annoncent qu'il ne manqua pas d'une certaine influence sur les affaires de son temps3. Pour faire ainsi de tous ses fils des hommes honorables et utiles au pays, Pasquier dut entourer leur enfance de soins vigilants et remplir avec une scrupuleuse exactitude les devoirs du père de famille. Dans ces éducations couronnées d'un si heureux succès il rencontra toutefois plus d'un obstacle, que sa prudence aplanit. Lui-même nous apprend qu'il avait destiné la Ferlandière à suivre la couM. Peu curieux d'embrasser la carrière qui lui était destinée, le jeune homme trompa la surveillance paternelle et partit pour l'Italie. Ses ressources épuisées, la géue où il tomba l'avertit de son imprudence; il se repentit , et Venfant prodigué lut reçu en grâce. Pasquier, au moment où celui-ci se trouvait a Rome, le recommande à Paul de Foix, alors ambassadeur près 1U1 saint-siége; il le prie de le prendre dans sa maison, de lui permettre de se former à cette excellente école. 11 invoque aussi pour lui la bienveillance de d'Ossat, qui avait accompagné de Foix. Les lettres écrites à ce sujet nous découvrent dans Pasquier le cœur du père toujours empressé à pardonner, sa tendresse toujours inquiète5. Mais à ses alarmes succède un vif mouvement de plaisir, lorsqu'on lui annonce que son fils « se livre à tous nobles exercices dignes de l'homme qui s'adonne à la profession des armes ; » il remercie Dieu à cette nouvelle, dans l'espérance qu'il pourra bientôt

1 24 mars 1ÔS2. Cf. une autre lettre tant , d'après une coutume alors re-

inédite de Pasquier, du 6 novembre rue, un nom de terre ou de seigneurie.

1582 , adressée aussi à Loisel , et cou- J Voy. ses Lettres et un article sur

serrée également à la Bibliothèque lui inséré dans le Journal générai fi<*

nationale. ? Instruction publique, numéros des 30

-C'était le second des fils : onl'appe- août et 9 septembre 1848.

lait le seigueurde Maiuxe ; letroisieme * Lettres, VII, 1.

(tait de la Ferlandière ; le quatrième, S Ibid, et VU, 2,3, 4. Cf. une let-

Cuy, seigneur de Bnssy; le cinquième tie inédite de Pasquier à Loisel, datée

était de la Miraadière : chacun des du 10 septembre 1Ô82 , et conservée a

enfants, à l'exception de l'aine, por- la Bibliothèque nationale.

A4 vie d'étienne pasquieb.

le placer avec confiance chez quelque prince ou grand seigneur'. A un autre de ses enfants il prit un jour envie de se faire religieux. La vocation était trop brusque pour que Pasquier pût la

croire réelle. C'est ce qu'il représente « au correcteur des frères minimes de Nigeon - : » d'un caractère fier et intraitable, ce jeune imprudent avait quitté tout à coupla demeure de son père3; un dépit frivole lui avait causé cet accès de dévotion : à peine entré dans le couvent il aspirerait à en sortir, au grand scandale de la communauté et de sa famille ; par prudence, il fallait se garder d'accueillir un tel novice. Quelques instants de réflexion suffirent en effet pour le ramener au logis.

Malgré ces tribulations passagères, Pasquier eut toujours l'art de conserver sur ses enfants une autorité garantie par leur affection. « Père à la vieille française, » il croyait se faire bien mieux obéir en se faisant aimer. Bien loin de s'entourer de ces barrières d'un froid respect qui glace et aliène les cœurs, il permettait qu'une honnête familiarité resserrât autour de lui les liens de l'attachement filial et cimentât le bonheur. Rien de plus sot et de plus pitoyable à son gré que l'orgueil de ces gentilshommes,, nombreux alors, quir nous dit-il 4, « pensaient avoir fait tort à leur noblesse s'ils n'étaient appelés par leurs enfants monsieur, au lieu de ce doux nom de père. » L'indulgence était à ses yeux l'un des premiers devoirs des parents; et cette bonté dont il s'était bien trouvé, il aimait à la recommander aux autres. Nous avons de lui une lettre, pleine d'onction et d'élévation morale, par laquelle il défend auprès de sa mère le. fils de la duchesse de Retz, et la presse de renoncer aux sentiments de colère qui avaient succédé à une tendresse imprudente et aveugle5. Plus d'une fois ainsi il intervint pour désarmer une sévérité outrée : il se rappelait ses jeunes années , et il savait « ce que plusieurs ne savent , pour avoir perdu ce beau souvenir0, » excuser les fautes dignes de pardon. Volontiers il plaidait la cause de la jeunesse, et, se portant garant pour elle, il la disposait par sa bienveillance à recevoir ses conseils; il la réconciliait avec ses devoirs , en les lui

1 Lettres , IX , 2. Bussy. Celui-ci , dit ailleurs Pasquier,

2ld.,"Xl,5: ou peut voir sur l'or- avait un caractère vif, hardi et on

dre des minimes le père Uèlyot, peu aventureux : Lettres , XXII , 11.

Histoire des Ordres religieux, in-4°, ' Recherches , VIII, 5, à la lin ; cf.

t. VII , p. 426 et suiv. les essais, II, 8.

3 Pasquier ne le nomme pas ; niais & Lettres , XIV, 3.

en est fondé à croire qu'il s'agit de rld.,M,4.

VIE DETIENNE PASQUIER. 4i>

iviulautaimables, et d'un repentir salutaire il faisait sortir la vertu ] .

Providence vivante de sa famille, Pasquicr lui paraissait à bon droit le gage de la félicité commune2. Aussi le suppliait-on à Penvi d'apporter à son application quelque relâche, d'épargner sa précieuse santé, surtout de se ménager sur les veilles J. .Mais ces conseils n'étaient pas toujours très-eflicaces. Avare à sa manière du temps qui lui restait , le noble vieillard consacrait au travail ces dernières forces que d'autres se réservent avec égoisme pour achever de vivre '. Son ardeur pour l'élude semblait croître avec son âge : elle lui faisait oublier parfois « jusqu'aux obligations qu'il avait à remplir envers sa propre maison 5. » Le plus souvent néanmoins il savait demeurer homme de cabinet et de compagnie. Après ses heures de solitude il aimait le mouvement et la gaieté d'une société choisie : dans sa maison des champs, autour d'une table simple et frugale, il se plaisait à rassembler les gentilshommes ses voisins6. Son hospitalité était franche, spirituelle et cordiale. Vn de ses plus grands jours de banquet et de fête, c'était la Saint-Martin, « que la folle ancienneté avait dédiée pour tàter les vins nouveaux7. » Dans ces réunions familières il n'était pas des derniers à assaisonner le festin de libres saillies, de folâtres et malins propos8. On se demandera sans doute comment dans la carrière si remplie de Pasquier les devoirs de l'amitié , les joies permises de la vie pouvaient encore trouver leur place. C'est qu'il était doué, lui-même il l'atteste9, d'un génie prompt à tout apprendre et capable de tout retenir : pour lui les études les plus épineuses n'avaient jamais été qu'un jeu. Celte facilité d'humeur dont il accompagnait « tous ses déportements I0 », celte vivacité de conception ne lui tirent jamais défaut : même au terme de sa longue existence elles éclatent dans des lettres pleines de gaieté et d'une verdeur toute juvénile. On y voit que son imagination et son cœur ont échappé aux atteintes de la vieillesse11.

Cet âge, dont on a dit de son temps avec une si piquante justesse u'3 qu'il attache autant de rides à l'esprit qu'au visage, sem-

1 Lettres d'ÎA. Pasquier, Vil, 11; : Lettres, XXII, 4.

XIV, 4et5; XVI, 4. a ld., VIII, 10.

1 Lettres de Me. Pasquier, IV, 9. s ld., XXII, 4.

1 ld., IV, 2. '"lbid.

' Lettres d l-t. Pasquier, XXI, G. " ld., XX, 4; XXI, 7.

i ld., \\I , 7. '- Moutaigue, Essais, 111 , 2. c ld., XXII, 1; cf. VIII, 3.

46 vie d'étienne pasquieh.

blait s'être en effet dépouillé pour Pasquier de sa plus fâcheuse influence, [.'enjouement du caractère et la grâce attirante du langage ne lui manquaient pas plus qu'aux jours où son éloquence lui avait conquis un des premiers rangs <lu barreau. Eu outre, son génie, par un rare privilège, n'avait rien perdu de sa fécondité; et comme l'en félicitait un de ses plus illustres contemporains ', sa sève inépuisable augmentait sans cesse le nombre de ces ouvrages dont la réputation « courait par toute la France 2. »

Un curieux témoignage de cette heureuse nature et de cette activité persévérante , ce fut le recueil qu'il publia en 10 1 0, à plus de quatre-vingts ans, intitulé la Jeunesse de Pasquier. En y reproduisant les œuvres de son printemps, surtout ses poésies, il revenait avec charme sur ces florissantes années dont il jouissait encore par le souvenir3. Les fruits dont se couronne chaque saison de la vie, il n'avait jamais négligé de les cueillir. Bien plus, au bonheur qu'il ressaisissait dans le passé, autant qu'il était en lui , il ajoutait celui dont la vieillesse n'est pas privée pour le sage. Ne nous affranchit-elle pas du rude esclavage des passions4? 11 était, quant à lui, le même Pasquier qu'autrefois : seulement ce Pasquier, grâce au ciel, avait banni de son âme l'amour, l'ambition, l'avarice et le goût de l'oisiveté 5. Il lui semblait cemme à Caton, ce type d'une verte et vigoureuse vieillesse , que l'éclat d'une journée d'été a l'heure de midi n'a rien qui l'emporte sur la douce clarté d'une soirée d'automne ; et dans le sentiment de la satisfaction paisible qui remplissait son cœur il s'écriait : « Oh! que c'est une belle et douce chose d'être en chaque âge homme de son âge, sinon de corps, au moins pour l'esprit6! »

Dès lors le séjour de la campagne le disputa de plus en plus à celui de la ville, où le rappelaient ses amis. Il explique lui-même, dans une réponse à une lettre pressante de Loisel, qui le sollicitait au retour, l'invincible séduction qui le retient dans sa retraite7 : il lui demande « de l'aimer pour lui, » de ne pas l'arracher à l'asile « où il reprend haleine après la longue course qu'il a fournie. » En vain on l'avertit qu'il peut se trouver mal d'être éloigné des médecins : contre le besoin de leurs secours le bien-être qu'il goûte

1 De Ilarlay : voy. les Lettres à'Ét. ~3 Lettres, XXII, 4.

Pasquier, XXII, 8. « |,et. Clt. ; cf. X\i , 6.

- Lettres de Nie. Pasquier, III , 7. " Lettres d'Ét. Pasquier, \l\, 8j ci".

; lettres d'Kt. Pasquier , M , 4. Lettres de JNic. Pasquier, 1\, 2. « Jd., XXII, 4.

\ji; d'étienne pasquier. 47

lui parait assez le protéger; le calme des champs, c'est laie spécifique souverain dont il use contre toute indisposition '• Grâce

au repos, si occupé toutefois, qu'il y trouvait, Pasquier, sauf quelques accidents passagers, ne cessa de jouir d'une santé gaillarde'2; et comme il démentait par la force de son esprit l'opinion généralement établie « que les vieillards renfanlillent3, » on eût dit aussi que la vigueur de son corps avait bravé l'atteinte des ans. Malgré la décrépitude de l'âge, son ouïe était demeurée prompte, sa main sûre, son pied ferme; il ne ressentait ni incommodité ni douleur; enfin, par une faveur spéciale, il semblait n'avoir fait aucun pas vers le tombeau >.

De tout temps il avait formé deux souhaits : celui de conserver une parfaite netteté d'intelligence jusqu'à son dernier soupir, cl celui de finir ses jours par une courte maladie, accompagnée de peu de souffrances; l'un et l'autre devait être accompli. Il venait d'achever sa quatre-vingt-sixième année quand, au moment même où son état inspirait le plus de sécurité, il succomba en quelques heures : son fils Nicolas ne nous a laissé ignorer aucune circonstance de cette belle mort5. Le 30 août 1615, au matin, Pasquier avait terminé le chapitre des Recherches où il entreprend de démontrer que le pape ne peut déposer nos rois ni délier leurs sujets du serment de fidélité6. Content de ce morceau, il s'égaya en divers propos avec le précepteur de ses petits-fils, parla de vers (son délassement favori était d'en composer), et fit les quatre suivants sur le sujet dont il aimait le plus à occuper son esprit :

Chacun de son décès est incertain de l'heure. Je ne regrette point mes jeunes ans passés ; Mais je les veux toujours retenir amassés, Ne voulant point du tout que ma jeunesse meure.

Séduit par cette pensée où, nous l'avons vu, sa philosophie avait trouvé le bonheur, il prit plaisir, avec la souplesse de talent qui lui était propre , à la reproduire, sous une forme nouvelle , dans deux autres quatrains. Puis, il ébaucha encore quelques vers latins, assista aux leçons de ses enfants, et dîna, selon son habitude, à midi, non sans appétit et gaieté. A la suite de ce repas, il

1 Lettres d'Ét. Pasquier, XIX , 8 ; ef., 5 /^//rcsdeNic. Pasquier, IV, Set 11. dans le même liv., la lett. 9. (i C'est le dix-huitième du liv. 111 ;

2 Lettres de Nicolas Pasquier, I, 19. il a pour titre : « Que nos rois sont

3 ld., IV, 2. fraucs et exempts des censures de la

4 ld., I, 19, cf. 12. cour de Rome. »

48 vie d'étienne pasquiee.

sommeillait depuis quelques inslauls sur un lit de repos , lorsque, vers les deux heures, il l'ut réveillé par une vivo douleur de côté. Sa belle- fille de Bussy était auprès de lui : il la prévint de sa Un prochaine, en ajoutant que la mort, dont il avait le pressentiment, ne lui causait aucune alarme ; que l'homme de bien ne pouvait la voir approcher qu'avec joie. Une toux fréquente interrompit ces mots; et bientôt le mal empirant, comme on lui proposait de faire venir le médecin: « J'ai besoin, répondit-il, de celui de l'âme, plutôt que de celui du corps » ; sur ce désir, le curé de Saint- Nicolas du Chardonnet fut appelé. C'était son pasteur, et dès longtemps il connaissait l'état de sa conscience : tous les ans il le confessait et lui donnait la communion aux quatre principales fêtes de l'année '.Déjà quelques jours auparavant il l'avait visité, et, l'interrogeant avec l'autorité douce de son ministère sur plusieurs points délicats, il s'était assuré des dispositions de son cœur2. Il n'eut donc pour lui que des paroles de bonne espérance. Mais allant au-devant de ses exhortations, Pasquier, avec l'humble soumission du fidèle , implora le pardon de ses fautes , et baisa la croix en- protestant qu'il voulait mourir, comme il avait vécu, au sein de lÉglise catholique. « Il ne formait plus, disait-il, qu'un vœu en ce monde pour s'en aller content dans l'autre ; » c'était de recevoir le corps de son Dieu : le pain sacré lui fut présenté ; il s'en nourrit avec respect. Le prêtre parti, Pasquier, tout entier à sa famille, se tourna vers ses enfants, pressés à ses côtés ; il les bénit tendrement, et leur donna ses derniers avis : qu'ils se comportassent en gens de bien, et qu'ils entretinssent entre eux l'union qu'il avait jusqu'alors cimentée. S'ils persévéraient dans la vertu, la fortune qu'il laissait leur serait suffisante; mais la plus belle, la plus impérissable succession qu'il avait travaillé à leur ménager, c'était une réputation intacte, un nom riche d'honneur : à leur tour ils devaient accroitre ce patrimoine. Des pensées pieuses et chrétiennes accompagnèrent ces nobles encouragements : sa voix avait conservé son assurance; son esprit, toute sa liberté. Le médecin étant survenu, il causa avec lui du temps et de ses malades. Rien de ce qui l'entourait ne semblait lui être étranger : aux questions qu'on lui adressait sur sa santé il répondait avec autant de bonté que de justesse; et comme celte lucidité de sens entretenait un

1 Lettres de Hic. Pasquier, X, 5: 2 Lettres, X, 2. il s'appelait Froger.

me d'étienne pasquier. 49

espoir de guérison dont on lui faisait part : << Non, » répliqna-t-il en souriant ; « mon corps ressemble à une mèche allumée, qui d'ellemême se meurt quand l'huile à failli1. >• Après ce propos, Pasquier renouvela à ceux qui l'entouraient des remontrances pleines de sollicitude ; il les supplia une dernière fois d'honorer sa mémoire et de lui témoigner leur amour en persévérant dans la voie où il s'était toujours efforcé de marcher. Ensuite, comme la nuit était avancée, il exigea que tous les siens, il voulut même que ses serviteurs allassent se reposer. L'un d'eux seulement, étant demeuré malgré lui 2, l'entendit prononcer encore quelques prières avec un accent plein de ferveur , et recueillit presque aussitôt sou dernier soupir : il était deux heures du matin quand il expira 3.

Cette fin du sage et du chrétien, semblable en tout point à la vie qu'elle couronnait ■*, n'en était quela juste récompense. Par son éclat solennel elle relevait dignement le lustre de plus de soixante ans de vertus ; et s'étonnera-t-on que, lassé de ce bonheur humain auquel est mêlé tant d'amertume, il ait avec allégresse touché au port ? Certes, lorsqu'en interrogeant le passé d'un dernier regard il y reconnaissait la trace de tant de bonnes actions, il devait jeter sur l'avenir inconnu un coup d'œil tranquille et confiant : mais que dis-je inconnu ? La foi, en soulevant devant lui le voile formidable à tant d'autres, l'avait fait pénétrer par avance dans ces régions sereines où rayonne l'espérance. Dans la manière grande et simple dont mouraient ces hommes du seizième siècle se montre la foi empreinte au fond de leur cœur : de toutes leurs passions elle était encore la plus ardente et la plus durable.

Une particularité qui peint assez le calme de Pasquier h l'heure suprême, c'est qu'il se ferma les yeux « de deux de ses doigts que l'on y trouva comme collés5. » Par là, selon l'expression de l'un de ses contemporains 6, « il sembla se dénouer lui-même de la vie. » Cette circonstance a frappé les écrivains du seizième siècle, qui

1 Cicéron avait dit dans son traité •• Lettres de Nie. Pasquier, IV, 11de Senectuie , c. XIX , que les vieillards cf. id., 8; et X, 2.

meurent « sicut sua sponte, nulla adhi- 4 « Toute mort, disait Montaigne bita vi;consumptusij,rnise\stinguitur.» doit être de même sa vie :. » Ess. II '

2 11 s'appelait Olivier, et il était 11.

auprès de Pasquier depuis dix-huit 5 Lettres de Nicolas Pasquier, IV, 11 ans : \ roy. Lettres de Nie, Pasquier. 6 Montaigne» Ess.. I, 19. IV, 11.

,r>0 VIE DETIENNE PA SQL IKK.

l'ont presque tous rapportée; elle a inspire les vers suivants au fils de Scévole, Abel de Sainte-Marthe :

Qui longani exegit vitam sine labe Quentem, Qui lingua et scriptis decu9 unmortate paravil, Paschasius, parcam venientem excepit amice1, Intrepidaque manu morientia lumina contiens, Ipse sibi aeterni reseravit limina cœli2.

Pasquier avait à Saint-Séverin, sa paroisse, un tombeau de famille : le lendemain de sa mort , son corps y fut honorablement transporté pour recevoir la sépulture3. Peu auparavant, dans celte même église avait été enterré Jacques de Billy, l'un des personnages illustres célébrés par Sainte-Marthe4. Dans la suite , parmi les hommes distingués qui y furent ensevelis on remarque un dos magistrats les plus intègres du dix-huitième siècle, Pierre Gilbert des Voisins, mort en 17G9, après une longue carrière, remplie aussi de travaux importants, et dont Le Beau a rédigé l'épitaphe5-.

Saint-Séverin possède aujourd'hui plusieurs monuments funéraires dont la date est fort ancienne : mais toute trace de celui de Pasquier a disparu. C'était dans la chapelle Sainte-Barbe, située du côté du cimetière, et qui a cessé d'exister, que l'auteur des Recherches avait été inhumé6. Vers la fin du dix-huitième siècle on y voyait encore son buste, en marbre blanc, placé dans une niche, et au-dessous une table de marbre noir, sur laquelle se lisait l'inscription funèbre' que, d'après le goût du temps, il s'était consacrée à lui-même8. De pieuses fondations, témoignage naïf des croyances de nos pères, étaient le plus souvent alors gravées sur les sépultures des églises : ainsi, par ses dispositions suprêmes, Pasquier avait établi au profit de sa paroisse une rente perpétuelle , à la condition qu'une messe serait dite chaque jour dans la chapelle Sainte-Barbe pour le repos de son àme9.

1 Ce vers ne nous rappelle-t-il pas quier.

un trait célèbre de Bossuet, dans son 6 Voy. dans les Eloges de Sainteoraison funèbre de la duchesse d'Or- Marthe, Ht. V, celui de Pasquier. léans? « Oui, Madame fut douce envers ' On la trouve dans ses OEuvres , la mort, comme elle l'était envers tout t. Il , col. 934. le monde. » 8 Voy. Sauvai, Ilist. et Antîq. de l'a-

2 Voy. ' Sammarthanorum Poemata , ris, t. l,p. 41 H, et la Description histo- Paris, in-4°, 1632, p. 227. rique de la ville de l'aris par Piganiol

SLettresdemc. Pasquier, X, b. de la Force, 1765, in-12, t. VI. p. 258.

« Liv. III de ses Éloges. Colletet, dans sa fie de Pasquier, dit

5 M. Dupin, £7o<ye de Pasquier, p. 61, aussi « que l'on peut voir son image

62 : il rappelle que la tombe de ce ma- relevée eu bosse... » gistrat n'était pas loin de celle de l'as- 9 Liilres de Nie. Pasquier, \, 5.

VIE d'etienne PASQUIER. ôl

A cet âge d'enthousiasme, où la perte des hommes célèbres était mise au nombre des calamités publiques l, où leur mort était une sorte de lice ouverte à tous les talents, chacun se disputant l'honneur de louer dignement leur mémoire, celle de Pasquier ne pouvait manquer de panégyristes. Si l'on en croit Sainte-Marthe", il n'y eut pas un seul des poètes du temps « qui ne versât sur son tombeau des soupirs et des larmes » : pour parler plus simplement, une multitude de vers, dans des mètres et des idiomes différents, exprima les justes regrets du pays.

En lui disparaissait un de ces hommes qui font la gloire de notre ancienne société française, et dont le type s'efface de jour en jour parmi nous. Colletet nous le représente, au physique, « avec la taille médiocre, les cheveux et la barbe assez confusément mêlés, le front large, l'œil vif et pénétrant, le teint vermeil, fidèle à sa devise genio ri ingenio. » La peinture a conservé ses traits3; la sculpture les a reproduits tout récemment encore4 : mais jusqu'à nos jours peut-être on n'avait pas retracé avec assez de soin sa physionomie intellectuelle et morale. Dans Pasquier se personnifie plus vivement que dans aucun autre cet esprit parlementaire, lettre et patriotique, railleur et libre, marqué d'une double empreinte romaine et gauloise, éminemment loyal, l'un de nos produits natifs, l'une de nos illustrations indigènes. Homme pratique, et capable cependant d'aborder les plus hautes régions de la théorie, religieux mais indépendant, ami du roi mais ami du peuple, alliant la passion au bon sens et aiguisant ta raison parla gaieté, il nous offre un compromis de qualités dont le mélange après lui deviendra de plus en plus rare. Enfin il a été l'un des premiers chefs de cette aristocratie bourgeoise, dont l'arme est la pensée, qui, se plaçant à côté d'une noblesse oppressive et condamnée par son immobilité à périr, travaillait dès lors au nivellement social, et devait par l'égalité civile, de plusieurs races qui se repoussaient, créer une seule nation.

1 v0y. dans Sainte-Marthe l'Éloge de i Sa statue en marbre par Foyatier

Pelletier. est placée dans le palais de l'ex-cbam-

- Voy. l'Eloge de Pasquier. bre des pairs. 11 est représenté assis,

voy. au Musée de Versailles an an livre à la main et composant. C'est

portrait du temps, et plusieurs gra- le Pasquier des llechcrches. vutes à la Bibliothèque nationale.

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