‹ Essai sur la vie et les ouvrages d'Étienne PasquierChapitre 6 sur 21 · IX., 37 ; cf. id., 25, cl le livre cite ' I · texte numérisé non relu

IX., 37 ; cf. id., 25, cl le livre cite ' I

90 ETIENNE PASQI.IKK •

durent en partie leur naissance à une découverte mémorable qui modifia profondément, suivant Pasquier', la lace dos sociétés: étouffé

(Kir la barbarie pendant plusieurs siècles, le droit romain avait reparu vers le milieu du douzième 2. C'était au moment où l'Europe entrevoyait quelques rayons d'une civilisation renaissante, qu'un basard inespéré lui rendait si à propos ces monuments de la sagesse antique. On dit que les Pisans retrouvèrent dans la ville de Mell'e ', prise d'assaut, ce précieux dépôt ignoré de ses possesseurs, et que bientôt l'unique exemplaire des lois romaines fut reproduit et répandu dans divers pays. Le premier, l'empereur Lothaire II les lit interpréter dans ses États; et sur ces textes, défigurés par le temps, se multiplièrent des générations de commentateurs^. Par leurs veilles fut créée la science du droit, qui consistait presque tout entier dans le droit romain. Mais chez nous cet enseignement avait eu à lutter, comme toute innovation utile, contre d'opiniâtres résistances. Le saint-siége l'avait redouté; et le pape Honoré III, par un décret qui soulevait encore l'indignation du fameux juriseonsulle Charles du Moulin, l'avait interdit à l'université de Paris5. Des Italiens venus en France vers 1300 fondèrent cependant sur cette matière des lectures à Toulouse , qui put se glorifier d'une si importante initiative6. Peu après, ces cours publics de droit, en particulier de droit romain , reçurent de Philippe le Bel une existence légale et un développement efficace "'. La jeunesse se précipita avec une ardeur incroyable vers cette étude nouvelle, qui lui offrait à la fois « honneur et gain, pères nourriciers des arts8. » Au reste, un immense besoin d'apprendre possédait alors les esprits. L'enseignement de la médecine n'avait pas été accueilli avec un moindre enthousiasme. Tous couraient en foule l'entendre professer, si bien qu'il parut nécessaire de défendre aux religieux , par décrets portés en concile, de sortir de leurs couvents pour assister à ces leçons 9. Ce fut au douzième siècle, sous Louis le Jeune, que

1 1 \ , 33. de la France est loin toutefois d'adopter

'-' Il s'était perdu sur la fin de la se- cette date : Voy. à ce sujet l'Abrégé

coude race de nos rois, d'après les juris- chronologique du président Hénault,

consultes du seizième siècle : opinion t. 1, p. 182.

comhattuedenos joursavec unegrande * IX, 33et34.

autorité par M. de Savigny dans son 5 ld., 36.

Histoire du droit romain au moyen c ld., 36 et 37; cf. l'ouvrage cite ri^

âge, voy. particulièrement, 1. 111, p. 71 M. de Savigny, t. 111, p. 241 et su m

ri suiv. (Hîngray, 1830, in-8". ) ' IX, 37.

Ou Àmalphi . vers l'an 11M7 : Be- 8 Ibid.

:herchesx 1\, 33. L'Histoire littéraire 9 IX, 12.

quelques hommes nourris îles livres d'Hippocrate, et désignes par le nom de Physiciens , entreprirent ainsi de faire succéder à un grossier empirisme des théories arrêtées et un ensemble raisonne de connaissances positives. Jusque-là néanmoins , remarque malignement Pasquier ', on ne laissait pas que de se rétablir comme depuis.

La chirurgie , comme la médecine , avait été longtemps ignorée de nos ancêtres. Aux beaux temps de la chevalerie, où l'on portait et recevait tant de coups, il n'en est nullement question : mais transportés dans un château voisin, les preux, on se le rappelle, y rencontraient d'ordinaire « quelque prude dame ou damoiselle, » pour panser et pour guérir leurs plaies . C'est ce qui fit sans doute que la chirurgie, après être devenue un art, fut d'abord exercée par les femmes aussi bien que par les hommes. Au règne de saint Louis , d'après les uns, à celui de Philippe le Bel, selon l'assertion plus vraisemblable des autres, remontait le collège ou la confrérie des chirurgiens 3. Dans la suite notre sage roi Charles V, pour honorer leur profession, voulut y être agrégé. Ils ne trouvèrent pas la même faveur auprès de la faculté de médecine et de l'université de Paris *. Celle-ci, qui , comme l'Église sa mère, avait horreur du sang , faisait conscience de les admettre parmi ses enfants, à cause « du caractère rude et cruel de leurs pratiques. » Quant aux médecins , loin de les recevoir dans leur corps, ils affectaient de ne voir en eux que des manœuvres , et leur prodiguaient les mépris; surtout ils soutenaient qu'ils ne devaient jamais opérer sans leurs ordonnances, tandis que les chirurgiens se piquaient au contraire d'exercer un art plus sûr que le leur. De là des hostilités de vieille date, que le parlement, au commencement du dix-septième siècle , n'avait pu encore apaiser. D'autre part les barbiers, se permettant d'empiéter peu à peu sur l'état de chirurgien, s'étaient servis du rasoir pour saigner; et leurs usurpations avaient dans les médecins de malicieux fauteurs. « De toute ancienneté, dit Pasquier 5, il y a eu deux ambitions qui ont couru, l'une dansl'àme des chirurgiens, afin que leur compagnie fût incorporée à l'université, et l'autre en celle des barbiers, pour que leur confrérie fit part de celle des chi-

1 IX, 12 avaient voue leur exercice à la piété. ■

IX,30. i IX,30 et 31.

■ Ibid : ce nom de confrérie prove- ' Id.. 3*2,

, suivant Pasquier, « (te ce qu'ils

rurgiens. » On peut voir dans les Recherches quels démêles séculaires enfantèrent ces prétentions rivales '.

C'est ainsi que Pasquier se plaît à remonter au berceau des diverses professions. Il n'est guère de classe ou d'élat dans la société qui ne puisse en quelque sorte lui redemander ses vieux titres; et la curiosité rencontre en lui un guide digne d'être suivi sans défiance : les preuves manquent rarement à l'appui de ses assertions. Ce qui ajoute, en effet, beaucoup de valeur à cette riche collection de faits qu'il a rassemblés, ce sont les documents authentiques, les pièces originales dont il a soin de les accompagner. Cette histoire si complète et si attachante de nos universités, il nous prévient lui-même 2 qu'il l'avait puisée dans les registres des écoles publiques. En secouant la poudre de tous les collèges, en compulsant leurs actes, il avait exhumé plus d'un témoignage important 3.

Ajoutons encore à tant de richesses, que nous ont offertes tour à tour les neuf livres des Recherches, la mention de précieux détails sur nos anciens auteurs, répandus dans diverses parties de l'ouvrage. Avec la diligence que nous venons de rappeler, Pasquier avait interrogé toutes les sources ouvertes de son temps à l'érudition; il avait fouillé dans tous les dépôts de livres : surtout la bibliothèque fondée par François Ier à Fontainebleau , et dont le premier chef fut l'illustre Budé , avait fréquemment recusavisite.il nous atteste qu'il y découvrit quelques ouvrages rares dont il sut tirer bon profit4. Dans son ardeur de tout consulter, il n'avait garde de négliger les manuscrits 5, il recourait même aux journaux des familles 6. Toute notre littérature gauloise, tous nos vieux écrivains fiançais ont trouvé en lui un appréciateur aussi éclairé que bienveillant. Contre l'usage de son époque, il ne se contente pas de les étudier, il les cite. Plusieurs de leurs passages jusqu'alors inédits ont, grâce à lui, « couru parles mains du peuple ?. » La renaissance avait en effet trop dédaigné le moyen âge. Lui, par sagacité autant que par patriotisme, rend justice aux devanciers; il revendique avec jalousie toutes nos gloires. Entre les historiographes, « il honore singulièrement notre Grégoire, évèque de Tours »; il le loue d'être toujours, sans acception de personnes, demeuré du parti de la vc-

1 Recherch., 1\, 32 ; cf. Crévier, lits- '< Rech., VIII, 18; cf. id., VU, 5, etc.

toire de V Université, t. V, p. 60et suiv. 5V|, 39,40; Vil, 2, 42, etc.

- Recherches, IX, 21-. « lv, 18, 19, etc.

' Id.,30 et 37. • m, 42.

PROSATELll FRANÇAIS. 93

nU- ' ; il « fait aussi grand fond » de Flodoart ', de Villeliardouin 3, de Froissard * , dont il ne goûte pas toutefois la partialité pour les Anglais5. Parmi les poètes, la tendre imagination du comte Thibaut de Champagne le séduit 6 ; Hugues de Bercy, à qui l'on doit la Bible Guyot , le captive au contraire par la malice et par la verve de ses satires 7; les auteurs du Roman de la Rose le charment beaucoup, et leurs vers reviennent souvent sous sa plume 8. S'il prise moins le talent naïf de Villon , c'est qu'il est choqué de son ignorance et de la grossièreté de sa vie •, A ses yeux Alain Ghartier est « un autre Séoèque romain10.» Il le proclame « non de petite marque, soit que nous considérions en lui la bonne liaison des paroles et mots exquis, soit que nous nous arrêtions à la gravité du sens; grand poète de son temps et encore plus grand orateur " : » il ajoute à cet éloge plusieurs de ses sentences dorées qui le justifient pleinement. Une preuve du bon goût de Pasquier, c'est que ces écrivains lui plaisent dans leur costume naturel : son sens critique se révolte contre ceux qui, pour nous les rendre plus aimables, les habillent à la moderne ' . Ce vulgaire que beaucoup condamnaient comme incapable d'atteindre à la hauteur des grands sujets l3, il veut qu'on l'étudié chez eux, comme à sa source, qu'on lui demeure fidèle et qu'on le façonne avec prédilection ; il en augure bien pour l'avenir. En littérature, comme en politique, il est du parti national : c'est un nouveau titre à notre sympathie.

Si versé dans la vieille littérature française, Pasquier ne possédait pas moins à fond les auteurs les plus solides de son époque, il les apprécie avec le même discernement. Parmi ceux qui l'avaient un peu précédé il estime surtout « le grand archevêque de Turin » Seissel l4, Le Maire de Belges, qui, suivant lui, n'a pas peu enrichi notre langue 15, Comines, dont la véracité et le rare jugement ne lui avaient pas échappé l6; entre ses contemporains, les deux

1 Recherches, V, 11, 14, 26. Le bien disant en rime et prose Alain,

' H5 10. Comme on lit aussi dans Marot.

A 111*3. 12 Recherches, VIII, 3 et 46.

' Ml, 5; Mil, 46. M Le préjugé devait durer longtemps

'■> Mil, 27 ; cf. Lettres , VI, 1. encore : Descartes, à la fin de son Dts-

8 Rech., VU, 3 et 6; cf. Lettres, II, cours de la méthode, croyait devoir s'ex- 7 : Thibaut IV, qui fut surnommé le cuser auprès de ses lecteurs d'avoir eni- Posthnme, le chansonnier et le juste, ployé l'idiome vulgaire et non pas la

' Rech., Ml, 3; MM, 13,26. languelatiue ; Taris, I66S, in-4°,p. 62.

' Id. , Mil, 5, 46 et 53; etc. v> Rech'., MU, 3; cf. Lettres, XVI, 7.

1 VI, 1 ; VIII, 60. ii Recherches, Ml, 5; VIII, 3.

10 v.l» l& '" ld.,M, 29 ,cf. lettres, XVI, 7, Con-

" «l)'d- gratulation à Henri IF : Il y souhaite

91 ETIINM l'A SOI II 11

du Tillet el Claude Faucbel « qui n'ont rien ignoré de ce qui nous concerne ' », Pierre Pithou, admirable dans la connaissance de l'antiquité, « où il était, nousdil-il, un autre Aristarque*, » Auguste de Thou , « vraie lumière du siècle en tout genre de doctrine Henri Etienne, dont il invoque fréquemment l'autorité '

Queks licchcrchcs de Pasquier, fruit de si vastes lectures et d'une érudition si prodigieuse, aient placé tout d'abord leur auteur au premier rang des savants et des écrivains, on n'en sera donc nullement surpris : c'était justice. Ses contemporains ne les ont cependant pas connues dans toute leur étendue : de nombreux fragments n'en furent publiés qu'après sa mort. Plus que fidèle au précepte antique3, il n'avait, comme le dit Nicolas Pasquier, « rais au jour ses doctes et laborieux travaux que vingt-cinq ans après les avoir bien et mûrement digérés. 11 les polissait et les repolissait à longues pauses, mille et mille fois passant et repassant l'œil sur eux, en se bâtant lentement 6. » On a vu en effet à quelles époques éloignées les parties de son ouvrage avaient successivement paru. Le dépit des emprunts multipliés que déjà de son temps on lui faisait , sans le nommer, avait été pour quelque ebose, il est vrai, dans ces retards ;. Ce ne fut qu'en 1621 que fut donné le complément qui renfermait quatre-vingt-dix ebapitres inédits. Mais, du vivant de Pasquier, son œuvre, bien qu'inachevée, n'en fut pas moins accueillie avec le plus vif enthousiasme : de tous côtés elle lui concilia d'éclatants suffrages. On le consultait avec respect sur les antiquités de la France ; et ceux qui s'éloignaient de lui en quelque point n'eu rendaient pas moins hommage à ses belles Recherches^ : le plus souvent, au reste, on invoquait son avis comme celui du maître 9; on l'alléguait comme un oracle l0. Interprète de l'estime publique, l'auteur de YAstrèe, Honoré d'Urfé, le saluait du nom de grand I! ; et le conseiller Anne d'Urfé, frère d'Honoré , après avoir comparé la riche variété de tant de matières réunies dans son livre à celle des

a ce prince « de trouver au milieu de c Lettres de Nie. Pasquier, VU, 11 ;

nous un Philippe de Coraiues, pour cf. id., 1, 9 et IV, 9.

engraver sa mémoire au temple de ' Lettres d'Ét. Pasquier, VIII, 1 ; 1\,

l'immortalité.» 9. Cf. Recherches , liv. I, préface; V,

1 Recherches, VIII, 44; IX, 4. 26; VIII, 23.

- Id., V, 26. s Lettres d'Ét. Pasquier, IX, 12.

3 Ibid. 9 Id., XIX, 5; XXI, 7.

' ld-, VIII, 23 et 24, etc. ■• Id., IX, 12; XVIII, 9.

»• Horatii consilio... nepraecipitetur ' ' ld. XVIII , 9 ; cf. les OEuvres de

pditio, nonumque prematui- in an- Pasquier, édition d'Amsterdam, t. II,

nom • ! Quintilien, Jnst. oral., Préface, col. 926.

fleurs dont le printemps pare la nature, a celle des astres dont étincelle le firmament, ajoutait ees mots plus simples et plus vrais :

En ce livre Pasquier ( Pasquier, dont les écrite Sont partout honorés entre les beaux esprits) Par mille beaux diseoursse rend inimitable '...

l'n autre contemporain2 se jouait|sur le nom de notre auteur, qui, signifiant en vieux français pâturage, exprimait si heureusement, à ce qu'il lui semblait, la fertilité de son esprit, l'abondance de son savoir. Pierre Pithou, si respecté pour sa science et son caractère, félicitait Pasquier, commecelui-cinous le rappelle avec bonhomie3, de l'importance de ses travaux. Enfin toute la France, pour emprunter les expressions de son fils ^, admirait « son beau et fluide lan- . plein de suc et de vigueur, ses graves et nobles sentences, ses jugements fermes et résolus. »

Beaucoup de bons juges, depuis l'époque qui a suivi Pasquier jusqu'à nos jours, se sont associés à ces brillants témoignages3. Tout récemment, néanmoins, un de nos historiens les plus illustres s'est rendu sur les Recherches l'organe d'impressions moins fa vorables : il leur a reproché « d'être plus ingénieuses qu'érudiles; d'être trop peu liées, trop capricieuses et trop indécises dans leurs conclusions6. » Pour l'érudition , il nous semble aisé d'établir qu'il n'était point possible de la pousser alors plus loin ; et pour l'indécision signalée dans les résultats, ne doit-on pas en faire honneur à la sagesse de notre écrivain ? Dans cette première époque des travaux critiques, ne fallait-il pas douter comme Pasquier, plutôt que de bâtir avec assurance sur des textes encore

1 Lettres d'Ét. Pasquier, XVUI, 6, 7 : français, etc. — M. Dupiu , dans son

c'était un sonnet « dont d'L'rfé , étant à Éloge de Pasquier, en répondant à ceux

iasse, avait honoré Pasquier. » qui l'ont accusé de manquer de cri-

- Il s'appelait de la Croix : Lettres tique, « que la critique était alors dans

il'l.t. Pasquier, XV1I1, b. l'enfance, qu'elle a fait depuis beau

3 ld., VIII, 1 ; cf. ld., XIX, 6. coup de progrès, » ne dit donc pas as-

4 Lettres de Nie. Pasquier, Vil, 11 ; sez. On ne craindra pas d'affirmer que, cf. \, 4 et 5; Loisel, Dialogue des Avo- par la sagacité de son esprit et la su1 rats, édition citée^ p. 211 et 218. reté de ses connaissances, il a été tout

1 Panai ceux qui ont été rendus en au contraire l'un des plus signalés pro-

i faveur, on peut en citer un qui sans moteurs de l'esprit critique moderne.

(Imite ne paraîtra pas suspect; c'est L'article, si remarquable d'ailleurs de

pelai du père Daniel : voy. la préface .M. de Barante sur Pasquier, dans la

u Histoire de France. Cf. le père Biographie universelle, ne me parait

l.t long , dans la Bibliothèque historit/ue pas non plus avoir suffisamment in-

de ta France, t. III, p. 79; Anquetil, pré- sisté sur ce mérite.

face de l' Esprit de la ligue, Paris, 1767, 'M. A og. Thierry, c. 1 AesConsi

1. I, p. \\W ; \uger, dans son article dérations sur l'histoire île France, sur Pasquier, au t. I du Plùtarque

pou fixes et des citations peu authentiques un échafaudage de conjectures téméraires et de conséquences erronées ? Quant a la liberté un peu fantasque de l'auteur des Recherches, on fera remarquer, avec l'un de ses savants panégyristes1, que son but « n'était pas d'écrire un corps d'histoire , mais seulement une suite de chapitres détachés sur divers sujets. » Il a pris soin lui-même de se défendre d'avance sur ce point : « ce sont ici des mélanges, observet-il 2 ; il n'est pas dit qu'une prairie diversifiée d'une infinité de fleurs que la nature produit sans ordre, ne soit aussi agréable à l'œil que les parterres artistement élabourés par les jardiniers. »

Loin de nous d'ailleurs la pensée de déclarer Pasquier infaillible, et de prétendre qu'il ne saurait lui être adressé de justes critiques : il peut supporter la vérité tout entière. Plus d'unité, nous l'avouerons, aurait donné à son œuvre plus de grandeur : par là des répétions auraient été prévenues. Les faits trop entassés manquent çà et là d'air et de lumière : cette végétation surabondante eût gagné à être élaguée. Parfois sa fougue l'entraîne dans de regrettables écarts. En traversant une carrière si vaste, où il aborde tant de sujets différents, il n'a pu éviter aussi de tomber dans des erreurs. A la vérité, elles sont en général plus imputables à son temps qu'à luimême : lorsque, par exemple, avec tous nos vieux écrivains, i! croit voir certaines institutions fondées par Gharlemagne se prolonger sous la troisième race, et les parlements tirer leur origine des anciens plaids3. Il n'y a pas là d'assimilation possible, pas plus qu'il n'en existe entre le morcellement infini de la puissance sociale, caractère de la féodalité, et le système impérial d'une autorité placée au sommet de la société, centre et source de tout pouvoir. L'accuserat-on, du reste, d'avoir volontiers assigné des motifs politiques et raisonnes à ce qui n'était que le produit du temps, des circonstances et de la force des choses4; de s'être trompé sur quelques points de chronologie, comme en plaçant le concile de Bàle à l'année 1435 5, et non en 143 1 , date fixée par le procès de Jeanne d'Arc, ou en disant6 que Louis XII, pour sa prudhomie, reçut après sa mort le surnom de Père du peuple, qui lui fut réellement décerné de son vi-

1 M. T)uj)in,Êloqe de Pasquier, p. 29. lentem cuncta majorum placita » :

2 Recherches, VI, 43. de là ce mot s'est appliqué naturelle-

3 ld., II, 2. — Placita, c'étaient à ment à une assemblée où des décrets Rome les décrets émanés de la volonté souverains étaient rendus, souveraine du peuple ou du prince. '' Recherches, 11, 17, 13, etc.

Ainsi Pline l'ancien, Histoire natu- ' ld., III, 27.

relie, XXIX, 5, montre Néron « de- ,: ld., III, 1.8.

PROSATEUR FBA.NÇâIS. !>7

vaut par les états de Tours en 1506 ; d'avoir commis des omissions et altéré des textes en les citant de mémoire1 ? On conçoit que le nom bre de ces méprises pourrait être augmenté, sans que l'autorité de Pasquier en fut sensiblement affaiblie. Et Bayle lui-même, ce formidable chercheur, qui l'a beaucoup lu et cité, n'a trouvé que Irèspeu d'occasions de le reprendre. Loin de fournir à la critique des armes contre lui, une étude attentive de son ouvrage, en montrant l'habile emploi qu'il a su faire des ressources si restreintes dont disposait alors l'érudition, nous convaincra plutôt que pour la clairvoyance et la sûreté du jugement il a surpassé ses contemporains et devancé les lumières de la science moderne. Plus d'un point sans doute, dans le moyen âge, ne pouvait encore offrir à Pasquier que des obscurités impénétrables : pour bien apprécier une époque, ainsi qu'un tableau , il faut être placé à quelque distance. Nos niables origines ne devaient se révéler pleinement qu'à une société mûrie par l'expérience des siècles; à notre temps seul il était réservé de rendre la vie aux monuments de notre histoire primitive - . Mais, en présence de ces tableaux définitifs où désormais subsistent ces époques empreintes de leur couleur réelle, il sera juste de saluer d'un regard reconnaissant ceux qui, il y a plus de deux clés, ont préparé l'œuvre des maîtres.

On reconnaîtra donc, pour être équitable envers Pasquier, que si son autorité acquiert plus de poids à mesure qu'il se rapproche des jours où il a vécu, s'il est un guide plus certain sur la troisième race de nos rois que sur les deux premières, il n'en offre pas moins sur les temps les plus reculés de notre histoire des aperçus souvent très-vrais > et qu'a cet égard même il a ouvert dans ses Recherches des voies larges et fécondes aux successeurs qui l'ont surpassé. Plusieurs résultats sont demeurés par lui acquis a la science. En discourant des fiefs, il a porté le premier quelque clarté dans les ténèbres de la féodalité 3. Il explique, mieux que de célèbres écrivains ne l'ont fait au dix-huitième siècle 4, l'origine du

1 Voy. les manuscrits français par 5 L'n des points les pins important» M. Paulin Paris, t. VI, p. 2S6. Cf. Cou- qu'il établit, relativement aux fiefs . jet. Bibliothèque française, t. VIII, et qu'il prouve par de nombreux P- 321. exemples, c'est que souvent de»

2 Voy. M. de Chateaubriand, Les bayes et des evèches furent cou.. Martyrs. 1. M et VU, Discours histo- en fiefs : Recherches III

tiques, letude sixième; M. Guizot, Es- i Mably, Dubos, Montesquieu même; sais sur l'histoire de France; M. Aug. cf. Krcherchc< , II. I s Thierry, Récits mérovingiens , etc.

•JS ETIENNE PASQ1 11-: Il

nom dos Francs Saliens, nos ancêtres, et des lois qu'ils nous ont léguées. Pour démêler beaucoup d'inextricables fuseaux que cou

louaient nos annales', quelle perspicacité singulière ne fallait il pas? (Quelle palicneo, pour déblayer un terrain obstrué do matériau! confus? La gloire de Pasquier est de l'avoir entrepris, non sans succès. Jurisconsulte, publiciste et homme d'État , il a résolu plusieurs problèmes historiques, il a préparé la solution d'un plus rrand nombre encore. Aussi que de fois n'a-t-on pas puisé dans oolte œuvre encyclopédique, s'il en fut, où l'auteur s'occupe mémo des lettres de notre alphabet2? Que de choses ne nous y sem Ment aujourd'hui vulgaires, que parce qu'elles ont été , depuis lui et d'après lui, très-fréquemment répétées? Il n'est pas jusqu'au goût du seizième siècle pour les arts, qui ne se montre dans do eu rieux détails sur l'architecture de la Sainte-Chapelle, que l'on restaure en ce moment à Paris3. Plus d'un chapitre de P.isquierestle germe d'où sortiront de gros livres; plus d'une de ses pensées sera reprisé et fécondée par le génie des écrivains qui illustreront les siècles suivants. Divers passages de l'Esprit des lois et des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains annoncent que Montesquieu ne l'avait pas lu sans fruit4. Dans d'autres historiens ou publicistes distingués, tels que Boulainvilliers5, Mably'et Dubos7, dans ceux qui de nos jours ont éclairé certaines parties encore obscures de nos annales, il serait aisé de suivre la trace de ses idées, et de prouver qu'elles ont exercé une notable influence sur le progrès des études historiques.

Avec le premier livre des Recherches avait paru un opuscule qui n'a pas cessé depuis d'être placé à leur suite ,'le Pourparlcr du Prince , ou, comme on dirait aujourd'hui, l'entretien sur le prince. C'est un traité , en forme de dialogue , sur les diverses théories de l'art de régner. Quatre personnages qui conversent entre eux , l'écolier ou l'ami des lettres , le curial ou l'homme de cour, le philosophe et le politique, exposent à ce sujet leurs doctrines. Le Prince

1 Recherches, IV, 7. vains du seizième siècle, si ce »*es<

- Id., VIII, 63. Montaigne.

:; Id., 111, 39. s Observations sur l'ancien goura -

> Ce puissant esprit a fait aussi plus nement de la France.

(I n ii emprunt à la République de Bo- 6 Observations sur l'histoire de

(iin : mais il s'est abstenu de men- France.

tionner les secours qu'il a tirés de ces ' Histoire critique de l'établissement

deuv auteurs, parce que, au temps de de lu monarchie française dans le*

Montesquieu , ou ne citait pas les écri- Gaules.

de Machiavel avait donne peu auparavant le modèle de ces discussions sur la nature et sur l'action du pouvoir suprême. On voit presque aussitôt Budé aborder les mêmes idées dans son Institution d'un prince'. Plus tard Balzac marche, par son livre du Prince, >ur les traces de ces deux écrivains, non sans imiter aussi Pasquier, a qui il emprunte quelques traits de son début.

Un puissant motif d'intérêt s'attache pour nous à ce travail , |i étranger qu'il paraisse à nos préoccupations actuelles 2 ; on y trouve en effet l'expression des sentiments politiques de l'auteur, et surtout cet amour éclairé d'une liberté réglée par les lors, (jui des les premiers temps de sa vie publique fut l'âme de toutes ses actions. Le Pourparlcr du Prince ' date de l'époque où Pasquier encore très-jeune fut attaqué d'une maladie grave et prolongée. Dans le préambule où il se met en scène , ainsi que Cicéron au début de plusieurs de ses livres, il rappelle que pendant le repos forcé auquel le condamna l'état de sa santé et l'avis des médecins, retiré de la ville aux champs, il jouissait souvent de la conversation de quelques gentilshommes qui charmaient sa solitude par leurs visites. In de leurs entretiens, où s'était agitée la question qui fait l'objet de l'ouvrage, s'était particulièrement gravé dans sa mémoire; il en avait retenu tous les détails. On avait d'abord recherché quel est le meilleur genre de gouvernement, et l'on s'était prononcé en faveur de la monarchie : puis on s'était demandé quels seraient de préférence le principe et le but de la conduite du souverain. C'est là que Pasquier commence à faire parler tour à tour les interlocuteurs de son dialogue.

Un point sur lequel ils s'accordent aisément , c'est que le rang suprême impose au monarque le devoir d'être accompli : mais a quelle condition le sera-t-il? Ici ils cessent de s'entendre. Après des vœux adressés aux « saintes muses , » l'écolier s'applique à démontrer qu'avant tout il faut qu'elles président à la destinée des Etats. De l'influence heureuse que les lettres ont exercée sur la naissance et le développement des sociétés, il déduit pour le prince l'obligation de les cultiver lui-même et d'employer son pouvoir a les couvrir de sa protection , à secouder leur essor. Quoi de plus utile que l'histoire , conseillère des rois et des peuples , que la

1 [œuvre est posthume ( 1547 ) : elle chiavel est de K>32.

dnte certainement des dernières an- ' Sur cet ouvrage., voir les lettres de

bées de la vie de Badé, mort en 1540. Kir. Pasquier, IV, 9, et V Eloge <it

La première édition du Prince de .Ma- Pasquier par 1M. Dupin, p. 10 et 42.

100 ETIENNE PASQUIEll

science du droit, que l'éloquence, qui sont comme autant >< de plants généreux » dans le champ fécond des belles- lettres? Là-dessus, pour prouver par de nombreux exemples que les grands princes n'ont jamais méconnu le charme et la puissance de ces nobles études, il commence à Alexandre et s'arrête à « ce roi de bonne mémoire, François, et à Marguerite sa sœur, en qui toutes les grâces de notre poésie parurent assemblées. » Le philosophe, à qui l'écolier « passe le bouquet comme aux festins solennels, » établit après lui « que la magnanimité d'esprit est la seule compagnie digne des rois : » Le droit de commander aux autres impliquant en premier lieu, suivant lui, la nécessité de se commandera soi-même , il s'indigne contre ceux qui , maîtres de tout un peuple, ne savent pas dominer leurs passions. Leur condition lui semble misérable, « si, quand ils ont le vent en poupe, ils ne.se peuvent faire un ami. » Cet ami si nécessaire pour le moment de la tempête, ils le chercheront en eux, ils le créeront pour ainsi dire au fond de leur cœur, fidèles aux leçons de la philosophie qui fonde la sécurité et la gloire des princes sur « l'assurance de leur propre vertu. » Le moyen pour eux de braver les vicissitudes de la fortune , ce sera donc de comprimer leurs passions, de mépriser le présent, et de vivre les yeux toujours attachés sur l'avenir.

Nous entendons ensuite , sous le nom du Curial , non pas l'un de ces sages courtisans, « à l'honneur desquels Pasquier n'a pas prétendu déroger, » mais l'un de ces seigneurs frivoles, dont Alain Ghartier remarquait ', « qu'ils eussent tenu à reproche de bien lire et de bien écrire. » Aussi les propos de l'écolier et du philosophe ne font-ils qu'exciter sa pitié : il n'y voit qu'un vain « fleurétisde paroles. » Pourquoi le prince « en repassant devant ses regards mille considérations monastiques sur la fragilité de ce monde, se rendrait-il malheureux? >• D'après lui, « les peuples, avec tout ce qu'ils possèdent, appartiennent au roi. » Dès lors, quel sera l'objet de tous ses efforts , sinon de* conserver intact le dépôt de la puissance suprême qu'il tient de Dieu? Pour la défendre il a en main l'épée et les lois : qu'il sache seulement en user. A l'art de « trafiquer de ces lois , qui font trouver bonnes ou mauvaises les choses indifférentes et parfois bonnes celles qui de soi sont mauvaises, »

'■ Dans son livre du Curial. Fonte- leur semblait plus noble que de ae rien

nclle disait pareillement de quelques savoir ( Éloge du man/uis de l'IIÔpiseigneursde son temps, « que rien ne tal ). »

PROSATEUR PBANÇAIS i:l

il suftit qu'il joigne l'exercice d qu'il donne, en protégeant

ses frontières, un aliment a l'activité de ses snjels,et qu'il se raéi eu outre, par un système d'impôts bien établis, des ressources permanentes.

Le politique, on devine aisément que Pasquier se cacbe sounom , se charge de lui répondre ainsi qu'aux deux premiers : son but est de résumer les débats, de discuter et de juger les avis ; il n'hésite pas à les condamner tous. Le souverain, pour être digue de son rang, ne saurait être , comme il le déclare , un homme de lettres ou un philosophe, encore moins un tyran. Non content de signaler ce que chacune des opinions précédentes a d'excessif et troit , il recherche quels sont les vrais principes du gouvernement monarchique, à quelles règles il doit obéir. Ses conclusions, remarquables par h vigueur du raisonnement aus>i bien que par le mouvement du langage, méritent une place entre les meilleurs morceaux de Pasquier. Elles témoignent hautement de son libre esprit, de sa droite raison , de son patriotisme éclairé. Le monarque , selon lui , tout entier à l'élude des besoins de sou peuple , doit ■ se porter, à son égard , tel qu'il voudrait que l'on fut envers lui , s'il était ><>us la dépendance d'autrui ', surtout ne pas accommoder toutes ses pensées à son protit particulier : car lorsqu'il pense être plus grand , pour rapporter tout à sa personne, c'est lors qu'il est plus petit. -Aux yeux de Pasquier, Sparte, chez les anciens, Venise, chez les modernes, offrent dans leurs gouvernements un bel exemple de l'autorité souveraine sagement tempérée par les droits des citoyens. Il lui semble même que dans notre France cette heureuse alliance de la liberté et du pouvoir se réalise, grâce aux as» mblées I ils. Par elles nos princes ont cimenté leur union avec leurs sujets : en y cherchant le vrai fondement de leur puissance, ils ont mérité l'amour et Je dévouement du pays. A la faveur de ces formules de respect , iL leur adresse des paroles pleines de sincérité et île courage : « les peuples ne sont pas faits pour les rois, mai- rois pour les peuples. ■ Que ceux-là se gardent de l'oublier. Si la royauté n'atteint pas son but, qui est le bien de tous, elle court a sa perte. 11 faut donc, pour assurer son salut, que le conseil - . l'ieme des grands corps de l'État exerce sur elle un vigilant couche, Bist . I, 16, le> ruinque rerum delectus est. . . ; es de Galba à PUob : « Utilusimas quid aut volaerissubalio principe au t n de brerô&iaiu bondrum mala nolucris. » Cf. PCih

ETIENNE l'ASQlIKR

trôle , l'avertisse et au besoin redresse sa marche, si elle tend .1 - égarer. Ce que Pasquier dit ensuite de nos finances , des charges et des dépenses publiques, atteste à quel point chez lui le sens <l< l'homme pratique se joint à la hardiesse du penseur.

Sous la dynastie des Valois, de ces princes qui n'obéirent jamais sur le trône qu'à leurs instincts et à leurs caprices , combien de tels écrits n'étaient-ils pas nécessaires? Ils nourrissaient au sein de la nation cet esprit public qui devait résister à tant de despotismes et à tant de malheurs : le Pourpurler est rempli de ces fermes protestations qui, dans une période critique pour nos libertés, revendiquaient les précieuses garanties que nos pères avaient connues \ et qui nous échappèrent ensuite pour si longtemps. Dans un cadre fort restreint, il contient encore beaucoup d'autres idées sages et utiles, relevées par le mérite de l'expression. Aussi un magistrat éminent2 n'a-t-il pas craint de placer le Pourparler du Princekcàié des Recherches : ce sont les deux travaux de Pasquier qu'il juge « les plus dignes de fixer l'attention des hommes sérieux. »

Une œuvre bien plus considérable toutefois , et de plus grande valeur à nos yeux que la précédente, par l'importance des matières qu'elle contient, comme par la souplesse de talent qu'elle annonce, ce sont les Lettres de Pasquier. De tous les genres de littérature, les Lettres étaient alors le plus en vogue. Scaliger, Juste-Lipse, Budé l'avaient illustré parmi nous : c'était la presse quotidienne de l'époque. L'attrait d'une imitation antique et celui de la curiosité le faisaient doublement goûter de l'esprit français : il ré* pondait à ce besoin de communication continue qui le caractérise éminemment. Érasme, à l'étranger, et dans le pays jusque là revêtu de la suprématie littéraire, en Italie, Pétrarque, Politien, Bembo, Sadolet, ne lui avaient pas concilié moins de faveur : si Ion en croit Muret3, c'était presque le seul champ de l'éloquence qui ne manquât pas de culture.

Tous les hommes illustres écrivaient donc à l'cnvi des lettres

1 « Un prince chrétien , dit Philippe de Comines (Méfl».,V, 19, cf. id., 18), n'a autorité fondée en raison de rien imposer sans le congé et la permission de son peuple. » Cf. le langage du seigneur delà Roche, Philippe Pot, député de la noblesse de Bourgogne, dans les étals généraux de Tours en 1484:

voy. les procès verbaux de ces états par Jean Masselin, publiés par M. T>er-

nier, p. 146 et suiv. ; et l'Essai de M. Aug. Thierry, sur l'Histoire de la formation et des progrès du tiers état, 2e partie , Reçue des deux Mondes, 1er juin 1846, p.. 734 et 735.

- M. Dupin, Éloge de Pasquier, p. 29.

3 « Hodie, si verum amamus, omnis prope u.sus eloquentia1 in scribendis epistolis .. Muret, vOrat. Wl, édition de Ruhnken, t. 11, p. 406.

PJlOSATEi:il FB ANC AI S. 103

longuement travaillées, ejt qui n'avaient souvent de familières que le nom. Ces compositions, empreintes d'un caractère piquant d'actualité, donnaient promptement la renommée : c'était aussi le plus court chemin à la fortune !. Mais un honneur propre à Pasquier, ce fut d'employer dans ses lettres, non plus le latin ou le grec, mais la langue vulgaire, trop dédaignée de son temps, et qu'il contribua efficacement, comme on sait, à relever de cet injuste discrédit. Précurseur de Balzac et de tant d'épistolaires célèbres, il ouvrit une voie féconde pour la gloire et pour le génie national.

Imitateur de Cicéron et de Pline, ainsi que des Italiens modernes les plus célèbres 2, non moins pour les formes et les tours que pour le genre, à peine est il entré dans cette carrière nouvelle, qu'avec le prosélytisme patriotique qui le distingue il exhorte ses .unis à l'y suivre, « a tracer comme lui des lettres françaises, non toutefois sur l'exemple de ceux qui ne nous discourent que des nouvelles de leurs maisons, dont nous n'avons que faire, mais en entrelaçant les matières sérieuses de quelques gentillesses d'esprit : par là, en se jouant les uns avec les autres, ils serviront, avec leur propre réputation, l'honneur du pays 3. » On ne peut donc pas douter que Pasquier n'ait destiné ses lettres à la publicité ; il semble également certain qu'il les a réellement adressées, du moins pour la plupart, aux correspondants dont elles présentent les noms : Érasme, dit-il en témoignant qu'il partage son sentiment, voulait " que les épitres eussent été envoyées sans fiction 4. »

Il parut d'abord dix livres de Lettres b, et par la suite le nombre en fut porté à vingt-deux. Un mérite qu'on ne leur contestera pas, c'est l'extrême variété des sujets qui y sont traités. Sérieuses tour a tour et badines, elles offrent toute espèce de questions, depuis celles dont la frivolité rappelle les exercices des anciens rhéteurs, jusqu'aux discussions les plus élevées de législation et de moi aie : on y voit se succéder tous les tons et toutes les idées Mais cette multiplicité elle-même crée un embarras à qui veut les faire connaître. Il faut chercher un fil dans ce dédale : pour se diriger à travers cette volumineuse collectiou, pour en découvrir toutes les richesses, il faut y introduire un ordre qui n'existe pas, celui des matières. Nous distinguerons donc les lettres eu quatre

1 v0y. Muret, toc. cit 5 Recherches, Mil, 3, à la fin. Les re-

' Lettres , I, 1, cueilsde Pline et de Symmaque avaient

ld., 11,2. été aussi partagés en dix livres. * Ibid

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classes : nous les appellerons historiques lorsque l'auteur y raconte des faits ou contemporains ou passés ; politiques lorsqu'elles nous montrent plus particulièrement en lui le citoyen et le magistrat; littéraires quand elles roulent sur quelque point de langue ou de littérature; familières, enfin, quand Pasquier y parle de ses affaires privées, qu'il y révèle ses affections domestiques; et nous nous occuperons successivement de chacune de ces divisions.

En premier lieu ce qui nous frappe dans ce recueil , c'est qu'il contient sur tout le seizième siècle des mémoires de la plus grande importance, rédigés à mesure que s'accomplissaient les événements. On l'a remarqué avec raison, cette histoire, en quelque sorte prise sur le fait , doit à la haute intelligence et à l'émotion sympathique de l'écrivain bien plus d'intérêt et de prix que n'en possède le minutieux journal de L'Etoile '. Le passé nous est rendu par ces communications journalières. Elles nous font entendre comme un écho fidèle des bruits, des opinions, des jugements contemporains ; ou y recueille sur cette époque pleine de catastrophes et de révolutions 1rs impressions naïves d'un homme de sens et de bien : c'est une tradition primitive qui nous parvient à travers les siècles, sans avoir été altérée par aucun élément étranger.

Pasquier n'avait pas en effet la prétention d'écrire une histoire : il comprenait toute la difficulté de ce travail , tout le scrupule / qu'impose à la conscience une entreprise si chatouilleuse 2. Comment discerner la vérité au milieu des ténèbres dont les partis l'obscurcissent; comment la dire sans blesser personne? Gomment apprécier avec intégrité et avec lumières tant d'intérêts opposés? Son but n'était que de converser avec ses amis sur les circonstances du jour, ou plutôt de laisser après lui des matériaux soigneusement amassés3. Il se donne pour l'un « de ces petits qui, pendant que les grands, en maniant les affaires, jouent tels personnages qu'il leur plaît , sont spectateurs à leurs dépens, et à qui, pour n'être employés aux charges éminentes, il reste seulement le loisir de juger des coups i . » Par cette modestie, Pasquier nous invite à la confiance; il la

1 V. M. Saint-Marc Girardin, Tableau gantes. » Cf. YÉloye de Pasquier pai

littéraire du seizième siècle. Un autre M. Dupin, p. 55. mérite tics lettres signalé dans le ta- : Lettres, XV, 18. blean de la même époque par M. Plii- 3 Ibid.

larete Chasles, c'est <|ue pour le temps ' Recherches , 111, 16. où elles ont paru « elles sont fort éle-

justifie par sa probité. Ses Lettres méritent une place parmi les documents les plus dignes de créance que nous ayons sur notre histoire. En nous transportant dans la bruyante mêlée de son temps, il jette un jour nouveau sur plus d'une affaire où il a figuré lui» même comme acteur; il nous offre principalement, sur les troubles religieux qui ont désolé le pays, les détails les plus circonstanciés. Par lui, nous assistons aux délibérations, aux querelles des catholiques et des huguenots ; nous contemplons de près « cette grande tragédie dont il ne sait pas quelle sera l'issue, » mais dont les désastres , quelles que soient les victimes , navrent son cœur vraiment français ' . Cette passion qui chez lui se joint à la fidélité du témoin anime sa parole, sans altérer la netteté de son jugement. De là ces portraits pittoresques autant que sincères de Chàtillon, de Guise, de Henri III, de presque tous ceux enfin qui prirent part au drame terrible qu'il étale devant nos regards. Dans les morts violentes de tous les premiers chefs de nos troubles, il lui semble voir « une preuve qu'il y a un merveilleux et épouvantable arrêt porté contre nous ; » et son imagination émue lui suggère de pathétiques plaintes pour déplorer nos discordes. Une circonstance qui ajoute au prix de cette partie des Lettres , c'est que dans les autres relations de cette époque, pour la plupart rédigées en latin, la vérité des impressions a trop disparu sous les voiles d'un langage étranger.

Mais le seizième siècle n'est pas la seule époque qui revive dans les Lettres de Pasquier : en fouillant dans nos anciennes annales, il évoque le souvenir des hommes et des temps dont la physionomie caractéristique l'a frappé. Par la peinture des mœurs de Louis XI3, il éclaire la connaissance de son règne. Avec un patriotisme jaloux, qui ne se borne pas au présent mais rétrograde dans le passé , il s'applique à montrer, en rapportant l'expédition de Brennus dans l'Italie, combien les Gaulois, sous sa conduite, ont été supérieurs aux Romains en résolution et en prudence, combien la prétendue victoire de Camille est invraisemblable, combien en tout cas elle eût été perfide; il rappelle que jusqu'à son dernier soupir, Rome, épouvantée par la mémoire de cette guerre, a tremblé au seul nom des Gaulois, au seul bruit de leur approche '. En-

1 Lettres, \,7 ; et \, 4; etc. ' ld., 111,8; cf. Recherches, VI, 11

-ld., V, II. • Lettres, IX, 10.

10G I l IERIIE PASQUIEK

(in il se plail, là aussi, à interroger, dans de curieuses excurêfOfl les histoires étrangères; il n'en est même presque aucune qu'il ne mette à profit, depuis celle delaMoscovie, alors presque inconnue ' , jusqu'à celle du Bas-Empire. La carrière romanesque du vieil An dronic, sa domination cruelle et utile, lui fournissent le sujet d'un tableau vivement coloré2 : on reconnaît à cette occasion que, faim lier avec des sources d'érudition encore peu consultées, il avait fait une étude attentive des écrivains de Constantinople.

Dans les lettres politiques dePasquier, nous retrouvons beaucoup de traits que nous avons signales dans les Recherches, la même haine des abus, la même ardeur à les combattre, la même fermeté à réclamer pour l'État de sages réformes, la même franchise dans les relations du magistrat avec le prince. Son affection virile, son dévouement éclairé aspirent à le servir plus qu'à lui plaire3. Pour unique règle de conduite, il lui recommande « de ne séparer en nulle affaire l'utilité de la vertu4. » Aussi les conseils adressés par Machiavel au souverain choquent-ils également son équité et sa raison. Courroucé contre lui, « il voue ses écrits au feu5. » Il éprouve presque autant d'aversion pour la race dès lors très-florissante des financiers6. Avec la mauvaise gestion de nos revenus, qui forçait sans cesse à altérer les monnaies'', il déplore les prodigalités de nos rois, contraints ensuite, pour subvenir à leur avide pénurie, de trafiquer de tout : leur vraie, leur seule libéralité devait être « de ne pas vexer les peuples8. » La vente des charges, en même temps qu'elle privait de toute dignité l'administration publique, n'était pas moins préjudiciable aux particuliers : l'ambition qui les leur faisait convoiter de plus en plus, malgré l'élévation toujours croissante des prix, portait le trouble dans les familles et entraînait la ruine des patrimoines9. Un désordre que poursuit encore vivement le patriotisme de Pasquier, c'est ce préjugé funeste au pays, qui, sous le nom de point d'honneur, multipliait alors les combats particuliers, non pas entre deux adversaires seulement, mais entre les amis dont chacun d'eux était accompagné. Ce travers de l'esprit national, que plus d'une fois la rigueur des supplices tenta vainement de

1 Lettres, XI, 17. " Lettres, X, II : au commencement

' ld., XIII, 15, ltt et 17. dn règne de Charles VI, la monnaie

3 ld., XII , 2 et 7; XX , 5. était, dit-il , trois fois plus forte que

' ld., IX, 7. de son temps.

» Ibid.; cf. Rech., VIII, 66, à la fin. s ld.,Xll,8.

» Lettres, XII, 7 , Xl\\.8 » ld., \. 9.

PROS \ lll il I B INÇA1S 1(17

déraciner, Pasquier l'attaque avec les armes toutes françaises de

1.1 moquerie et du bon sens. Il veut avant tout que l'on ne se mé prenne pas sur la nature du véritable honneur. « Malgré son chape ion et son bourlet, il a l'honneur plus cher qu'un tas de piaffeursde cour qui le publient en toute chose'. » Pour le moment devenu clerc d'armes, » il signale ce qu'il y a de frivolité dans leurs disputes et d'hypocrisie dans leur fastueuse bravoure. Il leur faut w ronds qui épousent leurs querelles, comme s'ils ne savaient pas avoir du courage tout seuls : or rien de plus lâche , a son avis, que de n'être brave qu'en compagnie2.

A cette classe de lettres se rattachent celles qui ont pour objet des matières de jurisprudence. Elles répondent dignement au rang considérable que Pasquier a tenu parmi les jurisconsultes de son époque. Dans cette partie de sa correspondance on le voit interroger les principes du droit, remonter jusqu'à sa première origine. Avec une hardiesse de théorie qui égale le scepticisme philosophique de Montaigne et se mêle chez lui aux qualités d'un esprit ties-positif, il se demande « si le droit dont nous usons est naturel ou lion ' ; ». il n'épargne pas ses attaques « à cette chose si bigarrée et si variable entre les hommes, que l'on nomme la loi*. » Les formes innombrables qu'elle a revêtues n'attestent , d'après lui , que la corruption des peuples ou la tyrannie des souverains5. En considérant combien les législateurs, dans la capricieuse mobilité de leurs senti ments, « ont diversifié la justice, surle moule de leurs conceptions particulières, » il ne peut décider « si les lois mêmes qui servent de base aux gouvernements humains sont fondées sur la nature ou sur l'opinion seulement. » Quant à ce que l'on appelle la nature, il ne sait s'il doit' croire que « ce soit autre chose qu'opinion : ». eu rela il voit une preuve de l'imperfection humaine; mais il conclut ^gement de ces considérations, « qu'il faut vivre conformément a la loi de son pays, et la réputer bonne, "puisqu'elle y est établi- Dans le domaine du droit civil, Pasquier aborde ensuite plusieurs questions importantes, qu'il discute avec la supériorité du savant, du penseur et de l'homme d'État7. Il possédait une parfaite connaissance de nos coutumes , alors aussi multipliées que les divisions

1 Lettres, X, 4. •Lettres, XIX, 7. Cf. Moataigue,

Ibid. Essais, 11,12, t. IV, p. 320 et suiv. de

Lettres, XIX, 7. ledit, in-18, Paris, 1&25.

< ld., XI, 1 ' Lelt., XIX, 12, 13, 14, 15 ; etc.

Mbid.

MIS ETIENNE PASQUIEK

du territoire étaient infinies; il avait approfondi, avec l'étude du

droit féodal et des codes barbares , celle des lois romaines. Ma h un heureux effet de son jugement, c'est qu'il se montre partisan sincère « du droit français national, » à une époque où, par un en gouement irréfléchi, on le sacrifiait trop aisément au droit romain. Pasquier souhaite qu'on se borne à lui emprunter, pour les appliquer dans nos lois, les principes que ne repoussent ni notre état social ni la raison ' : loin de lui la pensée de faire plier sous le joug des mœurs étrangères nos propres mœurs. En ce qui les concerne , les lettres consacrées à différents points de notre législation renferment des renseignements instructifs : telle est celle où il s'occupe de la jurisprudence relative aux mariages. La volonté des parents, suivant lui, devait être toute puissante en cette matière : dans le cas où leur agrément n'eût pas été donné, il voulait que le 'mariage fût déclaré nul ; en outre il invoquait contre ceux qui l'avaient contracté les plus durs châtiments2. Cette sévérité s'explique par des désordres que les Mémoires du président de Thou nous font connaître : « à la faveur des troubles publics, dit-celui-ci3, beaucoup de mariages clandestins avaient eu lieu : il était fort nécessaire de rétablir l'honneur et la validité des mariages. Il fallait des exemples pour réprimer l'insolence des ravisseurs, qui abusaient de la simplicité des tilles de famille mal conseillées et qui osaient disposer d'elles sans l'avis de leurs parents. »

Pour ce qui regarde l'étude de notre langue et l'histoire de notre littérature, particulièrement de celle du seizième siècle, les Lettres ne le cèdent pas aux Recherches. Elles abondent en observations précieuses pour la philologie4, en aperçus ingénieux sur les ressources de notre idiome , qui ne doit pas, selon Pasquier, chercher sans nécessité des mots ailleurs qu'en lui-même, mais dont il veut, par de prudentes innovations, agrandir le domaine encore trop borné '; elles contiennent d'excellentes leçons de composition, où la sagesse des doctrines s'allie au naturel et à la grâce de l'expression'5 : surtout

1 I.eti , IX, 1. Cf. Rech., IV, 20 et 21. ?- De vita sua, 1 11.

2 Lett., III, 1. Cf. Bayle qui trouvait '* V. particulièrement la lettre qui sur ce point Pasquier trop rigoureux, roule « sur d'auciennes locutions », III, et qui croyait que ses réflexions avaient 10.

été l'une des causes de la loi portée peu -s C'est ainsi qu'il défend bisaïeul et

après en France, qui punissait de mort trisaïeul, alors naissants et contestés,

tout ravisseur d'une filje consentante ou '• V. particulièrement XX11, 2, non : DM. hist. et crttiq., t. III. p. 2ôfi.

PBOSÀTEUB FRANÇAIS. 1 09

plies piquent notre curiosité en retraçant à nos yeux la physionomie littéraire de celle période. Grâce aux relations journalières de l'auteur avec Pelletier, Sebillel , Hellcau , Ramus , Tabourot, Binet , La Croix du Maine, Thiard, et Fauchet, qui lui est fort redevable, nous apprenons combien la vie intellectuelle était alors dans notre pays active et féconde, quelle sympathie affectueuse régnait entre les membres de cette laborieuse république de savants et de penseurs. Sans doute on sourit quelquefois des louanges enthousiastes que se décernent ces doctes amis; mais leur bonhomie fait excuser ces hyperboles. En revanche , si Pasquier est sincèrement dévoué à ceux qui consacrent aux lettres un culte honnête et sérieux , il a pour ceu\ qu'il nomme des gascons littéraires une profonde aversion; et signale parmi eux un Pierre Paschal, qui vécut longtemps honoré sur la réputation de ses ouvrages futurs'. Il s'emporte également contre ces censeurs chagrins dont se raillait vers la même époque le malicieux Régnier-, «qui, ne tirant aucun fruit de leur cru,s'alambiquent le cerveau a regratter sur les conceptions d'autrùi3. » Dans ses critiques, il ne songeait pour lui qu'à encourager le mérite et à le servir : telle est la douille intention qui perce dans ses réponses à ceux dont les œuvres lui sont adressées. Curieux d'être jugés à ce tribunal créé par l'estime publique, beaucoup briguaient son suffrage, comme une digne récompense de leurs travaux et un titre à la renommée : ils reçoivent de lui des paroles amies, et, ce qui vaut mieux encore, des avis utiles4. Ainsi la correspondance de Pasquier nous offre une revue piquante des auteurs et des productions de son temps. Ici, entre autres conseils qu'il donne au savant jurisconsulte Airault, relativement à son ouvrage sur l'Ordre et formalité judiciaire chez les anciens'3, il l'engage à diviser son livre en chapitres pouHa commodité du lecteur6. Là il exprime à Sainte-Marthe « l'opinion qu'il a conçue de ses Éloges", " et lui indique comment à l'avenir « il devra manier ce travail s. » Aux louanges légitimes qu'il lui accorde il mêle une critique fondée : c'est qu'il a quelquefeis admis parmi les

' Lettres, IX, 9 ;cf. 1,16, et X, T, où il * Lettres, XI, 7.

> élevé encore contre ceux « qui aspi- ° ld., ld., S.

rent à voler par leur industrie le nom : Les Éloges des hommes illustres de

d'auteurs. * son temps : l'Éloge de Pasquier lui-

- Voy. dans ses Satires la neuvième, Même a fourni à Sainte-Marthe son

celle do Critig ne out ré. dernier supplément.

3 Lettres . \l\. 6. v Lettres . XVIII, 1 î ; cf. XVI, 7.

« ld.. XV, 1 l, lô; XIX.'), 7; etc.

1 |0 ETIENNE PASQI IEB

littérateurs célèbres ceux qui méritaient plutôt un rang hbnoranlp parmi 1rs magistrats. Plus loin il remercie son libraire, Abel f'Angclier', de l'envoi qu'il vient de lui faire d'un livre sur VÉloquenn française : c'était le traité de du Vair, qu'il déclare avoir pu

grand tort « de taire son nom. » Le mérite de l'ouvrage et de l'écrivain est sainement analysé. Il confesse avec du Vair que nous sommes bien loin de la perfection des chefs-d'œuvre antiques; mais il faut , suivant lui, attribuer cette infériorité à la faiblesse de nos esprits et non à la pauvreté de notre idiome, «■ aussi capable de grands sujets que la langue grégeoise et latine. » Ailleurs Pasqtiier, en commentant avec de pompeux éloges une harangue, curieux modèle d'affectation, paye tribut au faux goût de son siècle2; mais son bon sens ordinaire reparait lorsqu'il signale très-justement les défauts qui entravaient parmi nous l'essor de l'éloquence1, lorsqu'il enseigne à chercher dans l'étude intelligente et dans la reproduction des anciens le secret de les imiter et d'atteindre jusqu'à eux '. S'il admire Ronsard, comme l'ont fait les plus distingués de ses contemporains1, ce n'est pas .-ans mettre avec une franchise hardie de sages restrictions à l'éloge du prince de la Pléiade". Parmi « les plumes illustres» qu'a enfantées la Gascogne, Montluc, écrivain original autant qu'aventureux capitaine, est aitssi l'objet d'une judicieuse appréciation dePasquier7. Grand ennemi de l'auteur du Cymbalum immdi,des Périers,dont le cynisme d'opinions excite son dégoût çt son horreur *, il est partisan décidé de Rabelais, qui lucianise (l'expression lui appartient8) avec une malice fort sensée. Il l'appelle « un merveilleux ouvrier de facéties10. » Sous

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