ETIENNE PASQUIER POETE FRANÇAIS ET LATIN
Au premier abord les qualités de style et d'esprit que révèle la prose de Pasquier pourront faire naître contre ses talents poétiques
quelques préventions défavorables. Il appartient en effet à ces écrivains, hommes d'affaires , dont la réalité est le domaine : en vain chcrchcricz-vous chez lui ce je ne sais quoi de léger et d'aérien qui semble prêter des ailes à certaines imaginations d'élite. Il manque surtout à son âme les principaux éléments d'où naissent les beaux vers , la passion de l'ait pour lui-même et le culte de l'idéal : rarement il aborde les riches et chimériques régions de la fantaisie où le poète aime à s'égarer.
Songeons-y toutefois : au seizième siècle on pouvait aspirer à ce nom avec une vocation moins décidée que de nos jours. De petits tableaux dans le genre flamand faisaient presque tout le fonds de notre poésie française. Pasquier ne prétend pas aller au delà : il se contentera de rimer en badinant ; les vers seront pour lui un délassement de ses occupations sérieuses. En vieillissant le génie des hommes et des peuples s'assombrit. Sur notre retour la mélancolie nous a gagnés : une exubérance d'enjouement éclate au contraire dans la jeunesse de notre littérature. S'il est vrai , comme le disait Voltaire, que la gaieté et l'étude doivent aller de compagnie, nos pères nous ont légué là-dessus un exemple à suivre : car ils ont réalisé à merveille cette aimable alliance. Nos jurisconsultes et nos magistrats en particulier rappelaient ces athlètes de l'antiquité qui, forcés d'observer une abstinence rigoureuse pour entretenir la vigueur de leur corps, s'en dédommageaient par intervalles dans de joyeux banquets1 : la poésie, charme de leur loisir, rendait à leur esprit fatigué son ressort et sa souplesse. Il faut voir dans lesflfé-
't Ne carminé qn idem ladere contra- exercitatioBom certa aeeessitate , otio rium faerit, sicui athlètes, remissa et jucuadiorrfms epnlisreficlnntar • : quibusdam temporibas ciboruai atque Quintilien, Inst, Orat-3 lib. 10, c. ô.
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moires du président de Tliou la vogue de ces récréations pleines de candeur1. Bon sens el joyeuse humeur, telle était en deux mois l'expression la plus juste du vieil esprit français. En dépit des fureurs
de la guerre civile, ces qualités du terroir subsistaient alors dans leur heureuse primeur : c'était l'époque où l'un de nos prodiges d'érudition classique, Henri Etienne, rapportait d'Italie et traduisait, aux applaudissements du publie, les pièces gracieuses d'Anacréon ?; où Pierre Pilhou,le Varron de son siècle, ce grave auteur de tant d'ouvrages sur le droit civil et canonique, donnait la première édition de la Veillée de Vénus3 et commentait Pétrone. Nos grands hommes , épris de ces œuvres frivoles, admiraient à l'envi : leurs plumes, moins légères, il est vrai , rivalisaient pour les roproduirc. Avec ces traditions littéraires de l'antiquité ils avaient conserve la languede Borne. Surtout les vers latins étaient pour eux comme un idiome de prédilection, interprète ordinaire de leur douleur, de leur joie, de leur patriotisme 4. Pasquier, d'après ce goût général' composa des poésies latines, qui consistent en un livre û'Êpitaphes, deux dePortraits et sept d'Èpigrammes 5.
Ce dernier recueil, de beaucoup le plus important, n'offre pas que de simples traits d'esprit ; on y trouve des émotions vraies, des sentiments gracieux ; çà et là y jaillissent de ces étincelles qui dénotent une belle àme. 11 contient en outre sur la vie intime de l'auteur ou sur celle de son siècle des révélations piquantes. Le premier livre est précédé d'une épitre en prose qui en fait hommage à Christophe de Thon : les vers du début renferment également l'éloge de ce magistrat. C'est encore à d'illustres membres de nos parlements, entre lequels on remarque de llarlay et Brisson, que sont dédiés les autres livres. Des hommes politiques , «les littérateurs et des savants, le chancelier de Chiverny, les Cuise, Turnèbe, Sainte-Marthe, Bapiu, Joseph Scaliger, Joachim du Bellay, d'Aurat, Passerat, Garnier, Buchanan, Sebillet, Ronsard, tels sont ceux dont les noms reviennent habituellement sous la plume de Pasquier. Chez lui, en effet, les Èpigrammes
1 De vit a sua, lib. II et IV. poëme voy. Schœll , Histoire de la lit-
2 Voy. au livre IV des Êtoijes de térature romaine, t. III, p. 2i-30. Sainte-Marthe, celui de Henri Etienne : ' Voy. particulièrement les poésies Aussi Sainte-Marthe, dit-il , Ibid., que latines de l'Hôpital et celles du prési- « les douces gaietés de la poésie sont dent de Thou.
les compagnes naturelles de la profonde :> Cette division est celle de l'érlit. doctrine. » de 1618: V. la Bibliographie des Olîu-
3 Pervigilium Venais : Sur ce petit rres de Pasquier.
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BODl loin d'avoir toujours celle pointe malicieuse qui pour les modernes est le caractère essentiel du goure. Alors celte dénomination, conformément au sens antique qu'elle avait retenu ', s'étendait à toute pièce d'un petit nombre de vers qui retraçait une parole, un événement digne de souvenir. La satire et la raillerie n'en étaient point" un élément nécessaire : Pasquier dans ce recueil est Fréquemment sérieux et même louangeur ; ou plutôt il y prend tous les tons, aborde tous les sujets. Parfois il se joue sur les mots ; témoin ce distique à l'honneur de Cujas :
Cujas sis qua?ro, Cujassi ? tu ne Tolosas , An te mundanum totus sibi vindicat orbis '-?
Parfois il renferme un précepte moral sous une forme nette et
concise :
Non vivit, sibi qui soli, Torquatule, vivit : Si vere tibi vis vivere, vive aliis\
Souvent aussi, Catulle enjoué, il chante sur le mode lësbieti Bacchus et l'Amour4. Pasquier nous présente, en ce genre, beaucoup de passages pleins de verve et d'entrain : il suffira d'y avoir fait allusion. Les convenances modernes, plusétroites que celles dû vieux temps, interdiront de les citer. Inconséquence bizarre sans doute que de regarder comme licite et même comme honorable de dire ce que l'on eût rougi de faire. Mais , qu'on se le rappelle, pour ne pas trop s'effaroucher de ces imitations classiques , nos pères redoutaient moins de parler librement que de mal agir.
Plusieurs des pièces qui nous font pénétrer jusqu'au foyer de Pas quier jettent sur son caractère de vives lueurs. Ici perce l'homme d'ordre, curieux de toucher le prix de son travail ; il se plaint des importuns qui courent après des consultations gratuites 5, ou des clients oublieux qui n'acquittent pas celles qu'ils ont reçues0. Là se montre le mari jaloux du repos domestique '. On sait que , digne en effet de commander, la femme île Pasquier voulait posséder dans la maison
1 'EmypajJL'Mt ne voulait dire 3 T. Ie* des OEuvres, col. 1203,
qu'inscription chez les Grecs : c'était un ' Voy. particulièremenl dans lé t. 1,
poème succinct qui embrassait toute col. 1155, 1156, 1162, 1163, 1174, etc
espèce de sujets. Dans le principe, il •' T. I, col. 1147.
était de deux vers seulement ; niais il <• ld., col. 1135.
avait liai par en comprendre jusqu'à : ld ,col. L188, 1198, 1214 ; cf. II'-
trente , et même davantage. légie à ma femme, t. 11, col. 878. etc
'-' T. 1 des Œuvres complètes de Pasquier, col. 121 -1. %
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un pouvoir absolu : sou caractère était ferme jusqu'à devenir impérieux. Pour se dérober à l'humeur grondeuse de sa femme, Montaigne, dit-on, allait clans sa chère librairie relire IMutarquc ou esquisser un chapitre de&Essais1. Comme lui, Pasquier, lorsque sa patience avait été un peu exercée, se consolait en écrivant l'épigramme suivante 2 :
Nulla (lies nobis, non horula prétérit una,
Non ponctuai, nullus temporis ailieulus, Quo non va' miseris servis succenseat uxor :
Succensetque mihi, ni sinml ipse querar. lllius ad nntnin totns eomponor, et idem
Pacifiais quiun sim , tristia bella gero. Sic mihi pax bello, sic bellum pace paratur,
Et placide ut possiin viverc, vivo miser. Sic mitii cutn servis vel CODJuge litige, sic est ,
Hei mihi! conjugium, litigiosus amor3.
Il n'était pas que jusque sous la robe de l'avocat, Pasquier « ne
tranchât encore du poète •*.-» Il imaginait des épigrammes latines
pour le besoin de ses causes. En plus d'une rencontre , comme il le
rapporte, il en « égaya ses grands plaidoyers, » particulièrement
dans le procès des Paracelsiles, où, détendant la nouveauté de leur
médecine, il cita ces vers comme l'œuvre d'un ancien qu'il ne
nommait pas :
Qui nova damnatis, veteres damnetis oportet. . . Nam novus flippocrates, novus et Chrysippus, et ipse Romae Asclepiades, tempore quisime suo5. . .
Mais on les reconnut bien vite pour être de sa boutique** : incident qui charma les juges, et ne contribua pas peu à les lui rendre favorables.
D'autres épigrammes ne sont que de courtes réponses aux hommages qu'il avait reçus : elles, annoncent de quelle considération il était entouré. Par l'une d'elles il félicite Jean du Vair du mérite naissant de son fils 7, le futur garde des sceaux de
' Essais, II. 36 : voy. aussi dans Té- liance piquante du poëte et du juris-
dition de M. Leclerc, le t. I, p. 65 et consulte : Voy. V, 89; cf. Instituies
133 Discours sur la vie et les ouvrages de Justinian, p. 371, not.; etc. de Montaigne». s Ainsi Tacite , faisant parler Claude,
- Êpiqr., I, 17. Annales , XI, 24 : « Oinnia qune nunc
3 On peut croire que Pasquier a eu vetustissima creduntur nova fuere. » sousles yeux la 126e épigramme d'Au- '' lettres, XXII, 4. sone « de infausto matrimonio gram- ' Epigr., V, 107:
matici. » Multa trbi mwito superi ornamenta <lcil ■ i
I Lettres , XXII, 4. Souvent dans les Nati at praectpne tibi aoraine gràtulor imo;
Épigrammes on peut constater l'ai Cf. ld.; 108.
Louis Mil : ce jeune homme lui avait adressé îles vers flatteurs, dont il témoigne ainsi sa reconnaissance. Quelques-unes sont aiguicontre des poètes contemporains. Dans deux dialogues, dont U Ih mocritique et h Cosmophile étaient les interlocuteurs ', Jacques Tabureau « avait repris les vices d'un chacun fort âprement. » Un trait railleur et sensé avertit ce présomptueux confrère d'être plus charitable :
Orania qui ridet, ridetur al) omnibus ipse2.
Pasquier frappait encore plus haut. Dans les conseils du roi siégeait le chancelier René de Birague 3, accusé par l'opinion d'avoir été l'un des instigateurs du massacre de la Saint-Barthélémy : l'ironie mordante de l'auteur n'épargne pas ce favori de Catherine de Médtcis. Comme il avait, lui dit-il, usé souvent avec succès de la saignée dans ses maladies, il avait jugé, par analogie sans doute, que dans les maladies du corps social la saignée était le plus actif et le plus efficace des remèdes4; de là le conseil que le poète lui donne en finissant :
Vis tibi, vis nobis, snmmam instaurare salutem ? Vis itidem patrie? fac tibi quod Seueca.
A chaque occasion qui froissait son patriotisme, le malin Pasquier, en se couvrant du voile de l'anonyme, mais saDs appréhender beaucoup d'être reconnu , lançait aiusi quelques-uues de ces ingénieuses satires qui semblaient l'expression du bon sens public. Henri III, à peine revenu de Pologne , avait eu à combattre son frère, le duc d'Alençon,et son beau-frère le roi de Navarre, chefs de deux partis opposés, réunis contre lui. Toutefois, au lieu de songer aux affaires qu'il avait sur les bras, ami des lettres fort mal à propos, il traitait à certains jours des règles de la poésie et du beau langage avec Ronsard et d'autres membres de la Pléiade; il prenait en outre des leçons de langue latine \ L'éptgramme suivante relevait ce choquant anachronisme :
Gallia dura passim civilibus occidit arruis
Et cinere obruitur semisepulta suo, Gramnaticam exerce! média rex noster in aula,
Dicerejamque l'otest vir gencrosus: aino. Declinare coptt : vere déclinât, et ille
Rex bisimi foerat, lit modo gramraaticos.
6, iu-S°. dinal, eu I5S3.