LES OIES ET LE CHEVREUIL
Un chevreuil bien fourré, Bien gras, bien potelé, S'émancipant à courir par la plaine, Rencontra dans son chemin De tendrons emplumés une demi-douzaine, Allant cahin caha leur petit train.
Or ces tendrons étaient des oies, Bien moins flères de leur beauté Que de leurs foies.
— Dieu vous conserve en santé, Leur dit notre coureur agile; Où portez-vous ainsi vos pas?
— Monsieur, nous allons à la ville, Où le premier des magistrats,
Le sensible Hilaire, Nous destine à certaine affaire Qui prouve que de nous il fait grand cas.
Sachez qu'au chef-lieu de l'Isère Ce cher baron possède un digne ami.
Et que, par notre ministère, II doit, dans quelques jours, conférer avec lui {!)...
Il ne serait pas impossible que le travail excessif auquel G. Peignot se condamnait eût amené la maladie dont il parle dans le relevé qu'il a laissé de ses services dans l'Université. Il fut obligé de rési-
(1) Je suppose que V Ambassade des Bartavelles du Dauphiné, que je n'ai pu me procurer, a les plus grandes analogies avec la pièce inédite dont je viens de citer la première partie. L'Ambassade a été tirée à un très petit nombre d'exemplaires, en 1810.
gner ses fonctions vers le milieu de l'année ISIS ; il ne rentra dans l'instruction publique que le 18 octobre 1815, en qualité de proviseur du collège royal de Dijon.
Peignot est nommé inspecteur de l'imprimerie et de la librairie. — Et^énements de 1814 et de 1815. — Il exerce ses fonctions à Troyes. — Il revient à Dijon, où il est ensuite nommé proviseur du collège royal. — Ses fonctions d'inspecteur d'Académie. — Ses tournées. — (1813-1821).
Dès 1809, G. Peignot, ayant sans doute besoin d'argent, avait cherché à se défaire d'une partie de la bibliothèque qu'il avait réunie. Il en avait publié le catalogue sous ce titre : Notice des livres composant le cabiîiet de M. G. P., directeur de l'école communale secondaire de Vesoul, bibliothécaire du département et de la ville [avec les prix d'acquisition) (1).
Il avait pour ses livres un goût si vif qu'il ne se lassait pas d'en parler et d'en rappeler l'origine et la valeur, en proposant aux amateurs de leur céder les ouvrages qui composaient sa bibliothèque. Il est singulier qu'à l'époque où notre bibliophile se trouvait réduit à cette pénible extrémité, son ami Nodier, bibliothécaire comme lui, avait recours aux mêmes expédients. Dans une lettre , récemment
(1) Ce catalogue, qui, jusqu'à ce jour, était resté inconnu des bibliographes, est mentionné dans le catalogue de la bibliothèque de M. H. de CH., no 775 (Potier, 1863).
publiée, il propose à G. Peignot lavante ou l'échange de quelques livres :
G Remarquez, mon cher confrère, qu'il en coûtera peu à votre belle collection de livres pour l'acquisition des miens : d'abord parce que je vous les laisserai précisément pour la valeur que vous y mettrez; secondement, parce que l'état plus que mesquin de ma fortune m'ayant interdit le choix des ouvrages rares et des exemplaires somptueux, je me bornerai à prendre dans votre catalogue (que je vous demande, si mes propositions vous conviennent), des livres d'utilité fort simples et faciles à remplacer (1). »
En 1813, privé de ses fonctions, chargé de famille, G. Peignot dut éprouver, plus encore qu'à l'époque où il oil'rait ses livres eu vente, une véritable gêne. Il partit pour Dijon, à la (in du mois de mai, et c'est à cette date que commence sa corresdance avec son ami Baulmont. Sa première lettre, où il raconte les incidents de son voyage, est pleine de gaîté, de verve et d'insouciance. A son arrivée à Dijon, il fut accueilli avec beaucoup de bonté par le duc de Brissac, alors préfet de la Côte-d'Or, et dont le père, on s'en souvient, avait commandé la garde constitutionnelle, où G. Peignot avait servi pendant plus d'une année.
Il venait d'être nommé inspecteur de l'imprime-
(1) Bulletin du Bibliophile, année 1859, p. 75,
rie et de la librairie (1), et il commença ses tournées quelques jours après son arrivée à Dijon. Nous le trouvons en effet, le 6 juin, faisant une visite aux imprimeurs et aux libraires de la ville de Beaune. Il y fut accueilli avec beaucoup de cordialité, et s'il se rappelle, avec une certaine complaisance narquoise, les aventures et les mauvaises plaisanteries de Piron, il s'en excuse aussitôt. Au bout de quelques mois, grâce à l'affabilité de son caractère, il comptait autant d'amis dans le département de la Côte-d'Or que dans celui qu'il venait de quitter. Dès le 28 novembre, en effet, il était nommé membre de l'Académie de Dijon, où l'avait déjà précédé la réputation de ses ouvrages.
Sans rien perdre de l'enjouement qui fait le charme de sa correspondance, il commence à faire quelques retours sur lui-même ; sa pensée est moins frivole et ne connaîtra plus les écarts que, depuis, l'auteur a voulu désavouer. «A mesure que j'avance dans la vie, écrivait-il, j'apprécie mieux cette fumée ridicule dont tant de gens sont avides ; je ne prends plus guère d'intérêt qu'aux douceurs de l'amitié et à l'éducation de mes enfants ; le reste effleure à
(1) Cependant; d'après une note de sa main, il ne cessa ses fonctions de principal du collège de Vesoul que le 15 septembre. Il ne serait pas impossible qu'il n'eût été remplacé qu'à cette date et qu'il n'eût pas cessé de figurer officiellement dans les cadres imiversitaires, tout en remplissant déjà d'autres fonctions.
peine mon cerveau, qui éprouve des changements bien marqués (1). »
Cependant les nouvelles delà dernière campagne de l'Empereur attristaient tous les cœurs ; Peignot avait dans les gardes d'honneur un fils dont il ne recevait que difficilement des nouvelles (2). Le 13 novembre 1813, son autre fils, officier d'infanterie, tombait, frappé à mort, sur le champ de bataille. Il n'est pas étonnant qu'un père aussi tendre ait conçu quelque aigreur pour le gouvernement qui lui avait enlevé ses deux enfants. Sa mauvaise humeur se trahit par quelques couplets satiriques. A la suite de tant de désastres, il accueillit avec une certaine satisfaction l'avènement d'un nouveau pouvoir qui promettait et duquel on attendait plus qu'il ne pourrait tenir.
Il célébra le rétablissement des Bourbons dans un Impromptu qui fut imprimé à Paris en 1814. Cette pièce, sous forme de dialogue, a beaucoup d'analogie avec celle que l'auteur publia en 1816 sous le titre de Nouvelliste des Campagnes.
(!) Lettre du 29 novembre 1813.
(2) M. Jean-Joseph Peignot, né à Vesoul le 4 septembre 1795, membre du conseil général de la Haute-Saône, président du conseil d'arrondissement, décédé le 9 avril 1860 à Port-sur-Saône, où il était juge de paix. Sa bienfaisance, les nombreux services qu'il a rendus dans l'exercice des diverses fonctions qu'il a remplies, lui ont mérité, de la part des populations au milieu desquelles il a vécu, un témoignage précieux de leur reconnaissance. Elles lui ont élevé à leurs frais un monument funèbre.
Toutefois, il n'avait pas beaucoup à se louer de la manière dont il était personnellement traité : «Mes
appointements arriérés s'arriérent encore ma
place branle au manche, et peut-être sera-t-elle supprimée... Les belles traites qu'on m'avait fait parvenir ont été, comme de raison, de nul effet; ainsi, point d'argent, et un avenir plus qu'incertain. Voilà 011 en est votre ami pour le moment; il est vrai que, pour dédommagement, il n'a maintenant que dix-neuf personnes à nourrir par jour. » C'est en ces termes qu'il peignait sa détresse, dans une lettre du 27 mai 1814. Mais en même temps qu'il se préoccupait de son sort, il ne restait pas indifférent aux questions d'intérêt général; il conférait avec le préfet « sur les moyens d'étendre la liberté de la presse jusqu'aux limites tracées par les règlements méconnus depuis cinq mois. »
Afin de conserver ses fonctions d'inspecteur de la librairie, G. Peignot fut obligé de quitter Dijon, pour aller les remplir à Troyes, oh il se rendit dans les premiers jours du mois de décembre 1814. Il rend compte de son voyage, dans une lette du 4, adressée à son ami Baulmont , où il déplore en même temps le pitoyable assortiment des libraires. Dès le surlendemain de son arrivée, en effet, ses fonctions et son goûtl'avaient conduit dans leurs boutiques. Mais quoiqu'il eût reçu à Troyes un excellent accueil, il avait hâte de quitter une ville oii il ne voyait que de vilaines huttes d'Algonquins. 11 partit pour Paris, et, au bout de quelques semaines, il
obtint rautorisation de permuter avec M. Pelletier de Chambure, qui exerçait à Dijon les mêmes fonctions. Yoici en quels termes ce dernier faisait part de cette bonne nouvelle aux lecteurs du Journal de la Cote-d'Or:
L'inspecteur de l'imprimerie et de la librairie à MM. les imprimeurs et libraires de l'arrondissement de Dijon.
Dijon, le 2 février 1815.
Messieurs,
Par suite de l'arrangement fait avec M. Peignot, qui était ci-devant inspecteur de votre arrondissement, et que M. le Directeur général, toujours empressé à faire ce qui peut être agréable à ses préposés, a approuvé par sa lettre du 28 janvier, je vous quitte avec peine pour passer à l'inspection de Troyes. Mes regrets sont néanmoins adoucis par l'idée que l'on vous rend M. Peignot, que vous avez tant de sujet d'estimer; mais j'éprouve, avant de me séparer de vous, le besoin de vous exprimer combien j'ai été satisfait des rapports que mon emploi m'a donnés avec vous, et de vous assurer que, dans ma correspondance avec M. le Directeur général, j'ai rendu la plus grande justice à votre empressement de vous soumettre aux lois.
Recevez donc. Messieurs, cette nouvelle assurance de mon estime, et comptez que je mettrai au
nombre de mes jouissances celle de faire tout ce qui pourrait vous être agréable.
Recevez, etc.
Pelletier de Chambure.
La correspondance de Peignot est muette pendant les Cent-Jours : nous ignorons s'il fut inquiété à raison des opinions politiques qu'il avait manifestées avec une certaine vivacité quelques mois auparavant, et s'il continua d'exercer paisiblement ses fonctions d'inspecteur de la librairie.
Le 28 octobre 1815 (1), il était nommé proviseur du collège royal de Dijon, grâce sans doute à la puissante recommandation du duc de Brissac. On lit. en effet, dans le post-scriptum d'une lettre du 12 août précédent, la seule de cette année qui ait été publiée :
(c Le duc de Brissac a la bonté de faire une pétition pour moi, et d'aller lui-même la porter à qui de droit pour m'obtenir une place assez bonne h Dijon. Malgré cela, je suis bien sûr de ne pas réussir , tant je connais l'intliicnce de ma mauvaise étoile. »
On peut juger, par l'activité qu'il déployait dans la direction du collège de Yesoul, des occupations
(1) C'est en 1818 que M. Guillemot et M. D placent la nomination de G. Peignot aux fonctions d'inspecteur de la librairie, et c'est en 1815 que, d'après les deux notices auxquelles nous faisons allusion, il aurait été nommé proviseur du collège de Dijon.
que lui imposaient des fonctions plus importantes. Comme alors , il sut faire marcher de front ses devoirs administratifs et ses travaux littéraires. Néanmoins, la part qu'il fit à ses goûts personnels fut assez restreinte pendant cette période, et il ne retrouva le temps nécessaire pour s'y livrer avec plus de suite que lorsqu'il fut investi des fonctions d'inspecteur d'académie. Celles de proviseur le forçaient à s'occuper do mille détails d'administration fastidieux. Nous voyons, par une lettre du J4 septembre 1821 , écrite pendant les vacances, que, depuis deux ou trois ans, il lui avait été impossible de faire une visite à ses bons amis de Yesoul. « 11 est bien temps, écrit-il, que je sois un peu dégagé des soucis de ma place. Hélas! encore, le souci monte en croupe et galope avec moi. i)
Nous trouvons un témoignage curieux de la bonté avec laquelle il traitait la jeunesse, dans un mémoire où un ancien magistrat, M. Jacob, a consigné le souvenir de trois années qu'il a passées à Dijon, sous la direction paternelle de G. Peignot, et dans sa famille, pour ainsi dire. M. Jacob demeurait, avec sa mère , dans un petit bourg du département de l'Aube , où il lui était impossible de terminer son éducation. Il avait dix -neuf ans, et, malgré la résistance que sa mère opposait à ses désirs, il résolut de venir à Dijon, afin de s'y préparer au baccalauréat ès-lettres et d'y suivre les cours de la faculté de droit. Il quitta sa bourgade àl'improviste, sans prévenir personne. Mais il comprit aussitôt qu'il ne
pourrait se faire pardonner son escapade qu'à la condition de mener une conduite exemplaire et de se placer sous un patronage bienveillant et sûr. 11 se réfugia, en quelque sorte, dans les bras de M. Peignot, auquel il vint conter son aventure et ses projets, en lui demandant l'autorisation do demeurer au collège pendant la durée de ses études.
La première visite du jeune étudiant au proviseur, leur entretien, l'exquise politesse de l'accueil qu'il reçut, tout, jusqu'au ton de voix de son futur protecteur, est décrit par le narrateur dans les détails les plus minutieux. La candeur avec laquelle ce jeune homme inconnu venait faire l'aveu de sa faute et solliciter un appui toucha l'excellent M. Peignot, qui lui procura un logement chez un de ses amis. Mais le trait de son caractère qui frappa le plus M. Jacob fut le ton de familiarité que prit bien vite celui qu'il se représentait sous la figure d'un ecclésiastique austère ou d'un savant rébarbatif, tout plein de son mérite.
Jusqu'au dernier moment, G. Peignot remplit, avec la plus scrupuleuse exactitude, tous les devoirs de sa charge. Il fut nommé inspecteur de l'académie de Dijon, le 24 septembre 1821 (1). A la rentrée des classes, au moment de céder la place de proviseur
(1) M. Guillemot indique l'année 1818. La date de 1821 est fixée non seulement par la lettre du 12 novembre, mais encore par les notes qui nous ont été communiquées.
à son successeur, il écrivait, le 12 novembre, à son ami Baulmont : « On a bien raison de dire que rien n'est plus difficile à écorcher que la queue ; c'est bien en effet ce qui m' arrive, en tenant encore par la queue l'anguille que M. Clairin, mon successeur, va empoigner par la tête... Je tiens ferme jusqu'au bout: je ne veux pas que, le jour où je quitterai, l'on puisse dire de moi :
Peignot régnait encor, mais ses mains incertaines Du collège ébranlé laissaient flotter les rênes.
Ses fonctions d'inspecteur d'académie l'obligeaient à faire des tournées régulières dans les trois départements de la Côte- d'Or, de la Haute- Marne et de Saône- et-Loire. Ces voyages convenaient admirablement aux babitudes et au caractère de G. Peignot. Il aimait la jeunesse et les professeurs qu'il était chargé d'examiner ; il eut bientôt pour amis la plupart des cbefs d'institution dont il visitait les établissements , et des fonctionnaires publics qui le recevaient à leur table. Malgré ses plaintes fréquentes, il supportait avec une patience héroïque, assaisonnée d'une intarissable gaité, les fatigues des voyages qu'il était obligé de faire, dans les voitures les plus incommodes. Il ne se vengeait des exactions des hôteliers qu'en racontant ses mésaventures à ses amis :
c( J'ai bien de la peine à me faire à la vie que je mène depuis huit jours; toujours ou sur la route, ou dans des auberges oi^i la diversité de logement et
de nourriture me fatigue et m'incommode J'ai
passé ma nuit sur des planches improprement appelées matelas, avec de petits draps qui m' allaient à mi-jambes. »
Ces ennuis ne l'empêchaient pas de donner, dans la même lettre, les meilleurs conseils à un jeune bibliothécaire , d'écrire jusqu'à minuit, et d'improviser ces quatre vers imités de Boileau :
Adieu donc! Gabriel, la paupière affaissée, Sur son pupitre obscur sent sa plume glacée, Et, las de griffonner, succombant sous l'effort. Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort (1).
Il maudit tour à tour les routes du Châtillonnais, du Maçonnais, et surtout celle de Bourmont à Joinville; il écrit : « Un vieux vermoulu dont la tête blanchie par les hivers succombe sous le poids de soixante-deux perce-neige , n'est plus bon pour courir le monde... Je suis tout disloqué; il me semble que ma cervelle joue sous sa voûte osseuse... etc. »
Cependant il lui reste encore assez de force pour transcrire un impromptu qu'A. Gouffé avait laissé sur sa table à Dijon, oii il ne l'avait pas rencontré; il se termine par ce joli trait :
Mais au milieu de ses rayons J'aurais voulu trouver l'abeille.
(1) Lettre du 20 avril 1822.
Il se consolait de ces incommodités en récoltant çà et là quelques bons livres, et surtout en goûtant la société des amis nombreux qu'il avait semés sur sa route :
« Ce n'est pas que mes tournées ne m'offrent, au milieu des fatigues, beaucoup d'agrément. Il est impossible d'être accueilli par des amis avec plus de cordialité, d'épanchement et de preuves du plus sincère attachement. Toutes les villes oii j'ai séjourné ne m'ont rien laissé à désirer à cet égard. On vient au-devant de moi; on ui'offre logement, chevaux, voiture; je refuse, voulant être chez moi dans les hôtels, mais je n'en suis pas moins sensible à tant de prévenances. Cependant j'accepte quelquefois des chevaux, quand les diligences me manquent pour les traverses, et je ne puis guère refuser quelques repas, ce dont mon estomac murmure quelquefois... (1). »
Il résume ainsi ces alternatives : a Peines du corps, plaisirs du cœur, tout cela se succède, s'amalgame, et fait de l'existence un fardeau supportable.»
Rien n'est plus comique, souvent, que ses doléances ; et ce qui rend cette gaîté de meilleur aloi , c'est qu'elle n'est souvent, de la part de celui qui écrit, que l'expression du sentiment du devoir, qui lui faisait oublier et la maladie et les désagréments qui l'attendaient en voyage :
(1) Lettre du 13 mai 1828.
« De mon fauteuil de valétudinaire, il a fallu passer au fauteuil d'examinateur, oii, pendant plus de quinze jours, j'ai été planté là à poste fixe, les jambes croisées, à peu près comme un Indou. Puis, ce charmant exercice fini, est arrivée l'agréable invitation de monter en diligence et d'aller pagoder à Chaumont à la tête de la commission d'examen, avec tous les accommodements et jouissances que je venais de goûter à Dijon, Mon séjour à Chaumont a été de huit bons jours ; chaque séance n'a été que de dix à onze heures de suite sans quitter le fauteuil (1). »
Au fond, il ne redoutait pas beaucoup les voyages, car, à l'époque oi^i il était encore proviseur du collège et où rien ne l'obligeait à se déplacer, il avait fait une petite excursion à Lyon. Là, il avait été reçu à bras ouverts par plusieurs bibliophiles. On éprouve, à lire la description qu'il a faite des bibliothèques de ces amateurs, ce même plaisir qu'il a eu à les visiter, et l'on trouve en même temps, dans ses lettres, une preuve de l'extrême modestie avec laquelle il parlait de ses ouvrages :
« C'est surtout le président de l'Académie des sciences qui m'accable d'amitiés et m'a fait voir dans le plus grand détail le musée, les antiquités, la bibliothèque, les cabinets particuliers et le sien propre, qui est charmant.
(1) Lettre du 16 septembre 1835.
ce Ce monsieur m'a conduit chez le premier amateur de Lyon et peut-être de toute la France pour la magnificence et le luxe de sa bibliothèque : c'est M. Coulon. J'ai encore eu là un accueil qui m'a vraiment couvert le front d'une couche d'incarnat.... Tous les grands papiers des auteurs anciens et exemplaires de choix sont habillés par les Bozérian, les Simier, etc. Jugez, mon bon ami, quelle a été ma confusion, quand ce Lucullus bibliophile est allé tirer de ses riches rayons cinq ou six volumes de mes œuvres et m'a dit : Voilà, M. Peignot, tout ce que je possède de vous, et je suis très fâché de n'avoir pas tous vos ouvrages Vos livres sont pleins
de recherches, et je ne conçois pas comment vous avez fait pour déterrer tout cela en province (1). »
Monseigneur Lecoz , archevêque de Besançon, qui avait conservé avec G. Peignot une correspondance très active, ne pouvait pas non plus s'expliquer comment un seul homme, toute sa vie éloigné de Paris, pût réunir tant de science et d'érudition, ce Et Monseigneur Lecoz (ajoute l'auteur de l'article nécrologique du Spectateur de Dijon), mort au commencement delà Restauration, ne connaissait pas la moitié des ouvrages de M. Peignot. »
La réception dont il fut l'objet à Lyon en 1828, fut plus cordiale encore; les bibliophiles les plus distingués ne le quittèrent pas un instant et le com-
(1) Lettre du 23 octobre 1820.
~ so — Lièrent de présents. « Aussitôt après mon arrivée, M. Péricaud est venu m'assigner un rendez- vous chez lui, à la bibliothèque; c'est là qu'il demeure, avec six mille francs d'appointements. Vous pensez que je n'y ai pas manqué. Tous ces Messieurs s'y sont trouvés et la matinée s'est passée le plus agréablement du monde, dans une conférence littéraire, depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi ; le déjeuner n'a nullement interrompu notre causerie bibliographique. Le recteur voulait tous nous emmener à la campagne, mais je n'ai pu accepter, étant retenu par ma famille. Le lendemain, nous avons renoué la conférence, qui a été aussi agréable que la veille. Ces Messieurs m'ont accablé d'amitiés et, de plus, de fort jolis cadeaux en livres, ce dont je suis tout confus (1). »
A son retour, le 20 octobre, il eut encore plus à
se louer de la libéralité de ses amis : « Mon cœur,
ma tête et ma malle en ont jusqu'au couvercle. Il suffit de vous dire que, tous les jours, nous avons passé cinq ou six heures ensemble; ces messieurs m'ont ouvert tous les trésors de la bibliothèque publique et de leurs cabinets particuliers. J'ai recueilli beaucoup de fruit de leur conversation et beaucoup de notes de leurs livres.... Quand les notes à prendre dans les livres de leur bibliothèque étaient trop longues, on me forçait à prendre le volume, et cela
(1) Lettre dul^r octobre 1828.
— Sine s'est pas rencontré une fois, mais sept, huit, dix; et puis, de combien d'ouvrages modernes ne m'a-ton pas gratifié? Enfin une caisse, mon ami, une caisse — Et tout cela me met dans un grand embarras, car quid retribuam pro tantis beneficiis (1)?» En rappelant ainsi l'accueil dont il était l'objet, il n'entrait nullement dans sa pensée de faire son propre éloge; il cédait au mouvement de la reconnaissance et il l'exprimait avec effusion. Il était plutôt disposé à déprécier ses propres ouvrages qu'à leur attribuer une valeur littéraire exagérée. Ainsi, lorsqu'il envoyait à son ami Baulmontun exemplaire de se& Amusements philologiques , il s'adressait en ces termes à son livre : « Ton père n'a pas même osé te nommer, comment veux-tu qu'un homme aussi délicat que l'ami Baulmont donne l'hospitalité à un bâtard de ton espèce? » Il s'exprime avec la même candeur dans une lettre à son ami Amanton, homme de lettres comme lui et son émule : cf II (M. Durand de Lançon) me parle d'un superbe ouvrage qui a paru l'an dernier à Londres, sur \ci& Danses des Morts, et qu'il s'est procuré. Il m'a fait rougir jusqu'au blanc des yeux en me rapportant les passages anglais où l'auteur a eu la bonté de parler de mon vieux travail sur ces Danses; il paraît que cette indulgence bienveillante dont m'honorent mes amis de France, a traversé la Manche ; il est vrai que
(1) Lettre du 29 octobre 1828.
messieurs les Allemands m'avaient déjà gâté sur ce point il y a trois ou quatre ans. Un professeur de Genève, pour l'arabe, est passé avant-hier à Dijon, exprès, dit-il, pour me voir, et m'a parlé de toutes mes tristes productions comme s'il les eût faites ; ma foi ! vous avouerez, mon cher ami, que la réputation s'acquiert à bon marché dans ce bas monde
ce Vous avez dû recevoir, mon cher ami,
l'Essai sur la Reliure antique; vous aurez trouvé cela bien sec, bien décousu, bien prolixe; mais jugez donc que ce petit bambinet a été créé et mis au monde sur l'invitation de l'Académie, au milieu de mes courses universitaires si pénibles, au milieu de la maladie de ma femme Ne soyez donc pas surpris, si cette petite babiole bibliopégistique se ressent de la tourmente où était son père quand il l'a jetée en moule, et traitez ce pauvre petit rachitique avec votre indulgence ordinaire (1). »
Il se montrait fort libéral de ses livres, et, dans les carnets qu'il a tenus pendant plus de vingt ans, on lit à de fréquents intervalles une longue liste de savants et d'amis auxquels il faisait hommage de ses productions, au fur et à mesure qu'elles paraissaient. Mais il n'avait pas toujours lieu d'être satisfait delà reconnaissance des auteurs qu'il avait le mieux traités sous ce rapport (2).
(1) Lettre du 31 janvier 1834, dans le Bulletin du Bibliophile (1863, p. 90,91).
(2) Il écrivait en etfet, sous la date du 23 mai 1842, la note sui-
Sou désintéressement. — Plagiats dont il est victime. — Ses titres académiques. — Ses opinions politiques. — Caractère général de ses ouvrages. — Ses relations avec d'autres savants. — Son goût pour les livres. — Il est mis à la retraite. — Sa vie privée. — Ses derniers vers. — Sa mort. (1821-1849).
En parcourant de l'œil ses ouvrages, on peut se convaincre du soin avec lequel il en surveillait l'édition; l'un des premiers, il fit faire des tirages sur divers papiers de la plus belle qualité, chose fréquente aujourd'hui de la part des éditeurs intelligents. 11 revoyait les épreuves avec une attention scrupuleuse; il voulait de belles marges, de beaux caractères. Mais ses goûts de bibliophile, ce sentiment de coquetterie une fois satisfaits, G. Peignot gratifiait ses amis de tous les exemplaires dont il pouvait disposer, et son amour-propre d'auteur n'était fatigant pour personne. Il se faisait imprimer avec plaisir, puis il faisait assez bon marché de ses intérêts et ne se préoccupait que médiocrement des emprunts que des publicistes peu délicats pouvaient faire à ses livres. 11
vante : « D'après la manière donl j'ai rei^u M et après lui avoir
donné un exemplaire de mes trois ouvrages, les Singulai^ités , le Predicatoriana, la Danse des Morts, et lui avoir procuré les derniers volumes des Mémoires de notre académie, c'était bien le moins
qu'il me donnât im des quatre exemplaires de sa qu'il remporte
àB C'est un grigou^ un vantard... »
lui est arrivé une seule fois de rappeler, avec une sorte de regret, à son ami Baulmont, que son volume des Amusements philologiques , tiré à 2,000 exemplaires, ne lui avait rapporté que 600 francs; la presque totalité de l'édition avait été épuisée au bout de deux ans (1).
Il s'exprime avec une certaine vivacité dans une lettre du 9 février 1829, sur les plagiats dont il était victime; il s'agissait d'une notice de G. Peignot qu'un éditeur s'était appropriée : « Il a cru sans doute qu'il y avait prescription ; mais son impudeur est comme les grandes fêtes de l'année, double majeure, puisqu'il est venu lui-même m'apporter un exemplaire de l'ouvrage, en me remerciant beaucoup. Quelle délicatesse! »
« Un autre coquin de Paris vient de publier un petit livre sur les emblèmes des fleurs et autres, qu'il dit, dans sa préface, lui avoir coûté beaucoup de recherches pénibles ; et ce Cartouche a copié littéralement une trentaine de pages de mes Amusements philologiques pour en faire un in-32. Il me tarde bien qu'on établisse une gendarmerie littéraire pour la lâcher dans cette forêt de Bondy qu'on appelle la République des Lettres. »
Il finit par en plaisanter, en rappelant dans le catalogue de ses ouvrages imprimés les spoliations du même genre dont il avait eu à se plaindre :
(1) Lettre du 12 juillet 1826.
« J'ai trouvé dans le discours préliminaire du VIP volume des Siècles litté^Yiires de la Fi^ance (Paris; 1803, in 8°), trente à quarante pages de mon Dictionnaire de Bibliologie^ copiées (sans me nommer) avec une exactitude si admirable, qu'on y a précieusement conservé toutes les fautes typographiques et celles de mon fait qui pouvaient s'y rencontrer ; jamais je n'en ai dit un mot.
« Un anglais, M. Thomas Hartwell, m'a fait l'honneur de mettre à contribution mon Dictionnaire et mes autres ouvrages de bibliographie pour en composer son Introduction to the study ofbibliography, etc., London, 1814, 2 vol. in-8".
« J'ai su encore par les journaux que, sans m'en douter, j'avais fourni un copieux contingent à un ouvrage, publié à Paris en 1827, sur les bibhothèques anciennes et modernes, 1 vol. in-8". Je n'ai pas l'honneur de connaître l'auteur qui a préféré une correspondance directe avec mes essais bibhographiques, qu'il a sans doute pris pour des anonymes.
« Un assez long fragment de mes Recherches sur le luxe de Cléopàtre figure dans un charmant recueil à l'usage des dames, que je ne connais que par l'exemplaire que m'a communiqué un de mes amis.
« Je pourrais citer beaucoup d'autres gentillesses de ce genre ; mais je serais un ingrat si je m'en plaignais. J'ajouterai seulement que, de tous mes faibles écrits, ce sont mes Amusements philologiques qui ont été le plus dépecés; de tous côtés, j'en ai retrouvé des lambeaux plus ou moins longs. On a
eu beau les faufiler parmi d'autres rapsodies du même genre, je les ai reconnus au premier coup-d'œil, et jamais je n'ai été tenté de crier au voleur. »
C'est pendant les six années qu'il a consacrées à la direction du collège de Dijon, qu'il a le moins écrit; les deux ouvrages les plus importants qu'il ait publiés pendant cette période sont I3 Traité du choix des Livres et l'Essai sur la Lithographie, qui ne peuvent entrer en parallèle avec les Daîises des Morts et ses Recherches sur la personne de Jésus-Christ. Ses fonctions d'inspecteur d'académie lui laissèrent plus de loisirs; il retrouva même, un instant , sa verve poétique pour écrire quelques vers sur un album: