A M. DE LA B
Le 22 janvier 1828.
Depuis vingt ans, ayant quitté la lyre,
Plus n'espérais en tirer moindre son;
Vous paraissez! la reprends pour vous dire
Qu'avec grand 'joie inscris ici mon nom.
Puisque amitié fait un petit Parnasse
De ce cliarmant et curieux album, En dépit d'Apollon, je veux, y prenant place, Entre vos bons amis rester in œternum.
Nous avons pareillement retrouvé dans son portefeuille quelques vers qui nous ont paru reoionter à une date antérieure, et dont la facture laisse à désirer; mais il s'agit sans doute d'un impromptu composé à l'occasion de la fôte d'un ami du nom de Samson :
Or écoutez, feram's et garçons, L'histoire de Messieurs Samsons :
L'un est très connu dans la Bible Par sa force et son air tei'rible ; L'autre me paraît un luron, Bien nourri comme son patron.
L'un, afin d'être des plus forts,
Sans eau vidait maints rouges-bords;
Le nôtre se montre plus sage :
D'eau quelquefois il fait usage,
Et ce régime ne nuit point
A sa mine, à son embonpoint...
De bonne heure, l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, l'avait nommé membre résidant; en 1818, il avait été élu vice-président. 11 faisait partie, depuis l'année 1806, de celle de Besançon, et depuis l'an xni, de la société d'agriculture de la Haute-Saône et de l'Académie celtique de Paris. Il appartenait en outre aux sociétés savantes de Lons-le-Saunier et do Màcon.
Le 14 décembre 1831, il fut nommé président de l'Académie de Dijon, et il occupa le fauteuil pendant quatre ans , jusqu'au 16 décembre 1835. Nous transcrivons ici la petite allocution qu'il prononça en prenant possession de sa présidence :
Messieurs,
« Lorsqu'à la dernière séance , vos sufl'rages m'ont appelé à l'honneur de vous présider, j'ai éprouvé une surprise égale à la reconnaissance dont m'a pénétré ce haut témoignage de votre
bienveillance. Je dis surprise, Messieurs, car, comment pouvais-je m'attendrc à une telle faveur, moi qui, par goût et plus encore par de justes motifs, me suis condamné à une retraite qui me plaît et me convient à tous égards?
« Ce sont ces habitudes d'une vie retirée qui ne me laissaient aucun doute que vous porteriez vos suffrages sur tout autre de nos confrères beaucoup plus en état de remplir cette importante fonction. Vous en avez autrement décidé ; vous m'avez honoré de votre choix. Vous avez plus fait, vous avez rejeté mon instante prière de porter ce choix sur un autre... J'obéis, Messieurs: mais si je cherche la cause d'une telle faveur, je ne puis l'entrevoir que dans la certitude que vous avez de mon entier dévouement à l'Académie et de mes sentiments affectueux pour chacun de vous en particulier. Cependant, je ne puis me défendre d'un certain effroi, en songeant à quelles fonctions vous daignez m'appe- 1er! N'est-ce pas à ce poste que, jusques à ce moment, et surtout en dernier lieu, vous êtes habitués à voir briller la vertu , les talents, l'urbanité, enfin toutes les qualités propres à rehausser le chef d'un corps littéraire et à jeter le plus grand éclat sur le corps lui-même? Comment ne tremblerais-jepas, en abordant un siège qui rappelle tant d'honorables souvenirs? Une seule chose peut me rassurer. Vos suffrages appellent à me suppléer, en cas d'absence, le respectable et cher collègue que la seule rigueur du règlement a privé de la présidence. En
outre, le même scrutin continue au bureau sous un titre plus positif (celui de secrétaire au lieu de secrétaire adjoint), un collègue dont le mérite , les connaissances et l'activité vous sont déjà connus et justifient le choix que vous en avez fait.
« J'ose donc , avec de tels appuis , et comptant sur cette indulgence que vous avez bien voulu me témoigner en diverses occasions, et que je vous prie de me continuer, j'ose donc reprendre un peu courage; et, soutenu par le sentiment de la reconnaissance, je puis vous assurer. Messieurs, de tous mes efforts pour répondre à la confiance dont vous avez bien voulu m'honorer. »
Il fit, en qualité de président, deux autres allocutions , de trop peu d'importance pour être reproduites ici, lors de l'élection de M. Hubert, inspecteur d'académie, et de M. Arthur, professeur de physique.
Il se montrait peu disposé à sacrifier ses doctrines et ses goûts littéraires pour se faire admettre dans une société savante : il proteste dans une de ses lettres contre le bruit qui avait couru, qu'il allait être enrôlé dans une académie composée de romantiques, (ce drapeau divisait alors les meilleurs esprits plus qu'on ne peut le comprendre aujourd'hui). « Vieux routinier, écrit-il, je m'en tiens aux classiques, que je trouve assez riches d'expression pour moi. » G. Peignot était, en effet, comme le dit M. Honoré Bonhomme, un classique pur et impitoyable, sinon un partisan féroce de la forme des anciens,
Nous avons déjà fait quelques allusions à ses opinions politiques. 11 ressemblait à un grand nombre d'hommes de son époque, qui , après avoir vu le noble essor de 1789 détourné de sa voie, puis les orgies du Directoire succéder aux fureurs de 1793, et enfin les désastres de 1814 et 181S mettre en péril les impérissables conquêtes accomplies dans l'ordre civil et politique, se sentirent atteints d'une incurable lassitude. Il lui était resté de ces épreuves une grande modération, qui connaissait les homes et les limites de tout (1), la crainte des secousses profondes; tout gouvernement pacificateur qui annonçait l'intention de raffermir l'ordre moral et politique ébranlé, devait trouver en M. Pcignot un serviteur dévoué et sincère. ToLitefois, cette modération ne ressemblait pas à de l'indifférence; il avait conservé la mémoire du passé et l'amour du bien, et à l'époque où les entraînements étaient le plus périlleux, en 1830, il salua le gouvernement nouveau en publiant l'histoire de la maison d'Orléans , sans dénigrer le pouvoir qu'il avait remplacé.
Sans doute, il avait eu le tort grave, dans la Petite Franciade, de raconter, en un style irrévérencieux et burlesque , les événements les plus tragiques de notre histoire. Il y flétrit du moins, quoique sous une forme peu convenable, les vertus équivoques
(1) Thomas, cité par M. Saiute-Beuve, à propos de Saurin.
des uns et les crimes des autres. C'est la Discorde qui parle :
Allons trouver dame Licence ;
Elle a beaucoup de ressemblance
Avec cette flère beauté
Qu'on appelle la Liberté.
En main je lui mettrai la pique,
Au-dessus sera le bonnet...
D'ailleurs, dès Tannée 1806, il écrivait dans le discours préliminaire qui précède son Dictionnaire des livres condamnés :
ce La fin du dix-huitième siècle, de ce siècle de lumières, a-t-elle été plus heureuse? Après la fatale expérience des révolutions religieuses et politiques, arrosées du sang de nos ancêtres et de celui de nos contemporains, qui fume encore, sommes-nous plus vertueux, moins frivoles, moins inconséquents, plus disposés à sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt public, plus attachés à la patrie que nos aïeux?» Voilà la saine morale, qui tient plus de compte de l'homme lui-même, de ses vices ou de ses vertus, que des formes politiques.
Nous avons déjà dit dans quelle disposition d'esprit il se trouvait au moment de la chute de l'Empire : il avait trop d'expérience pour se faire illusion sur les difficultés incessantes que rencontrait le gouvernement, et sur l'issue de la lutte sourde engagée entre la Restauration et la Révolution. Nous ne trouvons, dans sa correspondance, aucune allusion à la crise de 1830. 11 dédia au duc de Pen-
thièvre son Précis historique^ généalogique et littéraire de la maison d'Orléans; mais il fit preuve, dans cet écrit, d'une impartialité qu'il était difficile aux esprits les plus modérés de conserver à cette époque. Dans sa notice sur Philippe-Egalité, il n'a rien dissimulé, et il put écrire dans son introduction : ce Ces notices ne sont point une œuvre d'adulation, parce que nous avons toujours pensé qu'un prince digne de régner est bien au-dessus des vaines louanges dictées par la flatterie et la cupidité, ou de ces diatribes infâmes, de ces calomnies absurdes, fruit d'une imagination en délire ou d'une ignoble méchanceté. » Il y témoigne de son dégoût pour les pamphlets dont on flétrit le souverain tombé. « Sur Charles X, dit-il, j'ai compté plus de quarante ouvrages, ou plutôt opuscules d'une louange souvent excessive à son avènement au trône ; et dans ce moment, le cœur se soulève à l'idée des ordures vomies contre lui et contre sa famille par de sales et odieux pamphlétaires.
a Tout s'imprime adlihitum, journaux, pamphlets en prose ou en vers , chansons, placards , pièces de théâtre; tout cela, après avoir circulé dans la capitale, court aussi librement de Paris au fond de nos provinces que le choléra-morbus de l'Inde au fond du nord (1). »
Il a tracé, des premières années qui suivirent, un
(1) Essai historique sur la liberté d'écrire (Paris, 1832 ), p. lHo
tableau assez piquant, qui donne la mesure des illusions de l'auteur sur la moralité des hommes politiques et sur les caprices de la popularité :
ce 11 arriva que tout le monde, reveillé au cri de la liberté (quand je dis tout le monde, c'est-à-dire la partie la plus active du monde), poussa fortement à la roue pour pousser au-delà des mers ceux qui, depuis quinze ans, avaient repris le timon des affaires. On y réussit promptement; mais quand ils furent partis, il fallut bien songer à mettre quelqu'un ou quelque chose à leur place. Les uns étaient pour quelqu'un, les autres pour quelque chose. Enfin, après certains débats qui ont eu lieu près de la place de Grève, et oii d'aucuns furent, dit-on, eniaisés ou dupés par de telles promesses que le diable, tout républicain qu'il est, n'a pas encore pu articuler, on se décida pour quelqu'un, c'est-à-dire pour un roi plus constitutionnel que les autres...
« Quand tout cela fut fait, chacun voulut prendre place et s'asseoir dans ce nouvel ordre de choses ; mais la foule était grande et les tabourets peu nombreux (d).»
Le meilleur éloge, du reste, que l'on puisse faire du peu d'ambition et de la réserve de G. Peignot, c'est qu'il n'obtint aucune des faveurs qu'obtiennent trop souvent des écrivains qui savent employer à propos leur plume au service de leur ambition per-
(1) Histoire morale, civile, politique et littéraire du Charivari, p. 220-228 (Paris, 1833).
sonnelle. Il est très extraordinaire qu'après quarante ans de services dans l'instruction publique, homme de lettres, érudit considéré, il n'ait pas obtenu la décoration de la Légion-d'Honneur.
« Comment, s'écrie l'auteur de l'avant-propos qui précède la publication des lettres à Amanton : comment! voilà un homme qui a passé sa vie à lire, à méditer, à composer des livres pour d'autres que pour lui; qui a vanné, trié, épluché, sassé et ressassé la poussière des bibliothèques pour en extraire quelques paillettes d'or... un homme qui a écrit plus de cent volumes et enrichi du fruit de ses recherches la plupart des branches des connaissances humaines... et cet homme, après une carrière aussi utile, aussi laborieusement remplie, n'a pas trouvé grâce devant ses propres concitoyens !... »
Au surplus , il réduisait sa tâche littéraire et ses travaux à une mesure bien modeste. Il pratiqua toute sa vie les maximes qu'il s'était tracées ; on croit lire son portrait dans celui du bibliothécaire modèle qu'il a reproduit, d'après Parent, dans son Dictionnaire 7Yiisonné de Bibliologie :
ce II n'est le prêtre d'aucun culte , le ministre d'aucune secte, le chef d'aucune faction, l'initié d'aucune coterie, l'adepte ou le candidat d'aucune académie, le partisan idolâtre d'aucun système... Il se doit à une jeunesse curieuse et avide d'instruction, pour qui il sera un guide sûr et affable qui la conduira vers les sources les plus pures et les plus abordables...»
II était infatigable au travail : ses carnets nous le montrent , chaque jour, levé avant cinq heures du matin, installé dans sa bibliothèque, lisant ou écrivant : malheureusement il n'a pu concentrer tous ses efforts sur un seul objet, y donner tout son temps. Mais il avait manié, lu et décrit un trop grand nombre d'ouvrages ; il avait connu de bonne heure toutes les tentations auxquelles peut entraîner la passion des livres. Esprit facile, disposé à tout admirer et à tout aimer, il se laissa successivement tenter, tout en restant fidèle à la bibliographie, par l'histoire , par l'antiquité romaine , par l'étude comparée des langues, par l'histoire des mœurs et celle de notre littérature, par la curiosité enfin... Une coutume bizarre, une anecdote, lui mettait la plume à la main ; mille détails accumulés dans les notes innombrables qu'il avait tirées de ses lectures, l'assiégeaient, se pressaient sous sa plume; de là tant d'opuscules ingénieux, oii il a répandu plus d'agrément que n'en comportait la matière. On l'a dit souvent : les érudits éprouvent le besoin de se distraire de leurs longs et pénibles travaux par quelque débauche d'esprit qui les délasse et qui les dispense de se condamner à un repos incompatible avec leur humeur. Après avoir instruit, G. Peignot voulait amuser, comme ferait un professeur, ami de ses élèves, qui, après une classe hérissée de grec et de latin, se plairait à égayer les dernières heures de la leçon , pabula paHm, legens , nidis loquacibus escas. D'ailleurs, il se défiait beaucoup trop de lui-
même, et tout pénétré des beautés souveraines qu'il goûtait mieux que personne dans les modèles, il se sentait découragé à l'avance, et n'eût pas osé entreprendre une œuvre littéraire proprement dite. Il exprimait déjà cette pensée, dans une épître adressée au généra] Vergue, en 1800 (1):
De marcher sur leurs pas je voudrais essayer. Mais hélas! je me sens encore à la lisière : Non, la langue des dieux ne m'est pas familière; Heureux si je pouvais au moins la bégayer.
Il s'est ainsi, de bonne heure, interdit les ouvrages de longue haleine, bien qu'il sût préparer un plan dans toutes ses parties, et qu'il fût plus capable que beaucoup d'autres de le remplir. Il n'a pas porté ses visées assez haut ; il a trop sacrifié à l'enjouement, à la singularité, et il a laissé sa vaste érudition se répandre enmilleruisseauxquin'ontpasfaitun fleuve. Il a ainsi perdu de vue le sage précepte de Sénèque, qu'il recommandait à ses lecteurs : « Qui, quo destinavit pervenire, vult, unam sequatur viam,non per multas vagetur : non ire istud, sed errare est. »
Cette habitude de la retraite et son assiduité à l'étude, qui donnent quelquefois aux savants une humeur chagrine et sauvage, ne l'avaient pas, loin delà, rendu insociable. La douceur de son caractère, son urbanité parfaite, lui avaient fait de nombreux amis ; il n'a jamais blessé personne dans ses écrits
(1) Bagatelles poétiques, Epître I.
ou dans ses propos, et, de tout temps, il a évité les querelles littéraires. Son talent précoce pour l'épître et l'impromptu l'avaient fait soupçonner d'être l'auteur de quelques pièces satiriques; mais il a repoussé aussitôt cette accusation par ces vers, qui datent de 1790 :
Habitant du Parnasse, en vain chacun m'accuse D'avoir, en certains vers forgés négligemment, Sans réserve attaqué ton honneur et ta muse. Moi qui fus le premier à louer ton talent. Ah! si jamais les dieux amis de la satire M'avaient pour ce métier donné la moindre ardeur, D'un enfant d'Apollon critiquant le délire, J'aurais avec grand soin respecté son honneur...
Mais, lorsque je jouis du plaisir de te lire.
Je ne puis qu'applaudir, t'aimer et te le dire (1).
Lorsqu'un savant français ou étranger venait le voir à Dijon, G. Peignot lui donnait toutes ses heures et lui offrait une cordiale hospitalité ; il le promenait, l'accompagnait dans les hibliothèques et chez les libraires, l'entretenait de leurs goûts communs, et le laissait charmé de son inépuisable complaisance et de son étonnante mémoire. C'était, en 1827, M, Bourdillon, le baron de Zach, amateur d'astronomie, M. Matheley, l'elzévirien; d'autres fois, M. Raynouard, M. Speyer-Passavant, M. Mazères, et, plus fréquemment, M. Weiss, Ch. Nodier....
(1) Epître VIII, A un jeune Poète.
« C'est notre bon, notre excellentM. de Villeneuve (écrit-il le 5 avril 1833), qui arrive de Nice.... INous
avons bouquiné ; il m'a montré un Alain Char-
tier qui vaut de l'argent; c'est une édition du X\T siècle fort estimée. Enfin nous avons jasé bibliothèque, bouquins, pendant une bonne heure; comme il doit passer quelques jours ici, il ne veut pas que j'aille le voir, mais il veut venir encore causer avec moi, se trouvant plus à son aise dans mon nouveau cabinet. »
cf J'ai eu des hommes de lettres parisiens ces joursci : M. Berthevin, qui est un érudit et un magasin à anecdotes; puis M. Hippolyte de La Porte, qui a fait beaucoup d'articles de bibliographie. Ces messieurs courent après des autographes (1). »
Il se donne la satisfaction de raconter comment son ami, M. Weiss, s'est trompé sur le prix de quelques livres : « Weiss est bien autrement attaqué que moi de la fièvre bibliomanique; il rapporte de Paris 900 volumes; il en a encore acheté un à Dijon pour 150 francs, sur quoi il a été attrapé de 40, à sa grande surprise, car il s'y connaît et lui-même avait fait le prix . »
G. Peignot était trop possédé de la même fièvre, pour blâmer chez ses amis ce plaisir de collectionner; ses carnets sont remplis de notes relatives à des acquisitions de bouquins presque quotidiennes. La
(1) Lettre du 3 octobre 1831.
modicité de ses ressources, en l'empêchant de donner libre carrière à ses goûts , donnait aux livres l'attrait du fruit défendu et ajoutait une certaine saveur aux jouissances qu'il se procurait çà et là. Une vente à lieu ; il écrit à son ami Baulmont : « Je n'y ferai pas grande poussière, et, pour éviter la tentation, je n'irai pas à la vente, ou j'irai fort peu et par pure curiosité — Cependant je couche en joue le beau Cicéron de Lefèvre en trente volumes; mon cabinet s'enrichit, mais le diable me fait les cornes au fond de ma bourse (l), « Et cependant il venait d'acheter plus de trente volumes de choix.
Dans les dernières années de sa vie, il s'encombrait chaque jour d'acquisitions inutiles, et si des bouquinistes peu délicats abusaient de sa faiblesse, d'autres, plus honnêtes, reprenaient sous main de sa famille les hvres qu'il croyait avoir achetés.
Cette passion immodérée était assez exclusive pour lui faire perdre le désir de posséder d'autres objets précieux qui auraient mérité de figurer avec honneur dans les cabinets les plus riches. Ainsi nous trouvons la note suivante sur son carnet, à la date du 5 novembre 1838 : « Arrivée de C. M., capitaine de spahis; il m.'a donné un Koran en arabe à son dernier passage, ainsi que des pierres. Aujourd'hui, il me donne un drapeau qu'il a pris près de la Casba du dey, à Constantine. Il m'a aussi apporté deux très
(1) Lettre du 21 février 1821.
beaux sabres : l'un est celui donné par Napoléon à Masséna; l'autre a été donné par M. de S. C. au père de M. — C me les donnait d'abord^ ce dont je n'ai nul besoin. »
Au surplus, il faisait passer avant l'amour des livres le culte de l'amitié et du foyer domestique. A Valence, oh il fit un voyage en 1828, il gémit, il est vrai , sur l'absence de toute espèce de ressources bibliographiques. Ne pas rencontrer un seul exemplaire d'Horace dans une ville de quinze mille âmes ! ne pas trouver « cette liberté précieuse de bouquinailler tout à son aise dans un petit cabinet solitaire! » Cependant, malgré cette pénurie, il ne perd rien de son humeur aimable, il se loue de la cordialité, de l'accueil qu'il reçoit, de la bonne grâce des dames, et il se prête à toutes les distractions, à toutes les fêtes qu'on lui ménage.
La mort d'un ami l'émeut profondément et lui arrache des expressions qui ne seraient pas déplacées sous la plume de Cicéron ou de Pline-le- Jeune :
c( Nous vivons dans nos amis comme ils vivent en nous ; nous n'avons, pour ainsi dire , entre amis, qu'une âme, qu'un esprit, qu'une pensée.... Quand nous perdons ces bons amis, n'est-ce pas descendre petità petit, par lambeaux, dans la tombe? En vérité, à la mort de chaque personne qui m'intéresse, il me semble sentir une partie de moi-même qui s'en va ; c'est un à-compte sur la destruction totale. Mais hélas ! j'en ai déjà bien payé de ces à-comptes, et de
terribles : je sens, à mon affaiblissement progressif, que le capital est déjà fortement échancré (1). »
Et plus tard : o Voyez ce que c'est que la vie ! Oh! que l'on paie cher le triste privilège de la prolonger ! Tout tombe autour de vous , et chaque chute est un coup de cognée qui vous avertit qu'à votre tour vous ne tarderez pas à joncher la terre, quoique les branches de l'arbre conservent encore quelque feuillage.... Et vous, mon cher ami, commencezvous à vous habituer un peu à la privation de notre pauvre Ferdinand ? Il est toujours présent à ma pensée, et souvent, dans le silence de la méditation, il me semble qu'il m'appelle à lui (2). »
Dans ses lettres à son ami Baulmont, G. Peignot s'abandonne et se livre tout entier ; si fatigué qu'il soit, au milieu de ses tournées d'inspection, il trouve le moyen d'écrire, sur une table d'auberge, quelques lignes émues ou plaisantes. Est-il rien, par exemple, de plus charmant que cette réponse à une invitation à dîner, par laquelle nous terminerons nos citations sur ce sujet de l'amitié, inépuisable sou»? sa plume?
ce Vous m'avez invité à dîner pour jeudi, chez Bobilier, avec le colonel ; me voici, et je vous promets que, depuis cinq heures jusqu'à huit, je serai avec vous tous, plus spécialement encore qu'à l'ordinaire. Je ne tiendrai pas beaucoup de place à table.
(1) Lettre du 3 avril 1818.
(2) Lettre du 28 avril 1839.
Mais il en faut si peu pour le cœur! Et le mien, comme un sylphe, volera autour de vous ; il vous portera grande santé, à charge de revanche... (1). »
On nous pardonnera d'insister sur ces qualités du cœur, trop peu connues des lecteurs, mais qui se déployaient à l'aise dans le cercle de la famille et des amis.
On se représente volontiers cet érudit enfermé dans sa bibliothèque, oir il se peint lui-même « le bout du pied sur son chenet, oh son chat et son chien de cuivre, plantés sur leurs pattes de devant, lui tiennent lieu de petits dieux pénates. »
Sa correspondance et les notes qu'il écrivait, jour par jour, sur ses carnets, nous initient à ses habitudes journalières, à ses joies comme à ses chagrins domestiques. Il avait établi auprès de lui son fils Gabriel, avocat à Dijon, et sa fille, M"" Claire Peignot, mariée à M. Monnier, avoué près la Cour impériale. 11 était, de la part de tous ceux qui l'entouraient, l'objet de toutes les attentions et de tous les respects que méritaient son âge et la bonté qu'il leur témoignait. La fête de chacun des membres de cette famille, si unie, était marquée par l'échange de quelques présents dont M. Peignot ne manquait pas de tenir note. Il exprimait, en deux mots, un sentiment affectueux de paternelle reconnaissance, lorsque ses enfants lui offraient un bouquet. Une seule
(1) Lettre du 7 janvier 1829.
fois, il s'est trouvé seul, en tête à tête avec sa femme, pour célébrer la fête des Rois ; il rappelle que dans une autre circonstance, il a oublié le jour de la fête de sa femme, et que cette omission a été un véritable chagrin pour lui et pour les siens.
On trouve, en même temps, dans ses carnets, des preuves fréquentes de son désintéressement, qui, sans les précautions que prenait sa femme, eût réduit le ménage à un véritable dénuement. Un professeur, un instituteur dans le besoin, ne passait pas à Dijon sans recevoir de lui quelque aumône; plus d'une fois, des gens dont il suspectait la bonne foi ont abusé de sa confiance, et il notait, avec une bonhomie parfaite, qu'il était leur dupe.
Autant ses enfants mettaient d'habileté à lui faire accepter des présents utiles d'objets de première nécessité, tels qu'un vêtement, du vin, autant il mettait de délicatesse à s'y soustraire, sans pouvoir toujours y réussir.
Ses amis, de simples connaissances, ne passaient pas à Dijon sans qu'il les reçût chez lui et ne remplît à leur égard tous les devoirs de l'hospitalité. Il leur prêtait même de l'argent, et, en revanche, son fils était plus d'une fois obligé de lui faire des avances, dont il faisait le décompte avec un soin scrupuleux.
A la fin de sa carrière, il ne lui restait rien de sa fortune personnelle, et cependant il n'avait pas renoncé à ses habitudes de générosité ; il n'hésitait jamais, par exemple, entre le plaisir de donner libéralement ses ouvrages à ses nombreux amis et Tar-
gent que lui offrait son éditeur en échange des nombreux exemplaires qu'ils' était réservés pour en faire présent.
Il continuait à remplir avec zèle ses fonctions d'inspecteur d'académie, lorsqu'il fut informé, le 22 septembre 1 838, par le Journal de l' Instruction publique, qu'il était admis à faire valoir ses droits à la retraite, aux termes d'un arrêté du 18 du même mois. «Coup de foudre, dit-il dans ses notes, dont je vais faire part à Gabriel et à M. Berthot (le recteur). L'un et l'autre en sont aussi étonnés que moi. »
On s'explique difficilement qu'une décision aussi grave ait été prise à l'égard d'un membre de l'Université qui honorait le corps auquel il appartenait, sans qu'on l'y eût préparé avec les ménagements dus à son âge et à son caractère. Aussitôt que le ministre d'alors, M. de Salvandy, eut été mis à même de juger à quel point sa position était digne d'estime et d'intérêt, il tempéra, autant qu'il était en lui, ce qu'il y avait de rigoureux dans cette mesure. Indépendamment du titre d'inspecteur honoraire, on accorda à M. Peignot la facuHé de conserver pendant plusieurs mois le logement qu'il occupait dans les bâtiments de l'Université, et sa pension fut liquidée à la somme de 3,000 francs, égale au chiffre du traitement d'activité dont il jouissait en dernier lieu.
A la différence de l)ien des fonctionnaires qui, en cessant leurs occupations habituelles, semblent perdre toute activité et toute énergie, G. Peignot con-
tinua à se livrer avec la même ferveur aux travaux qui avaient fait rorneiaent de sa carrière et de ses loisirs. Ses carnets, dont les notes deviennent dès lors moins sommaires, donnent, jour par jour, l'indication de ses lectures et des écrits auxquels il s'appliquait pendant la plus grande partie de ses longues journées. C'est en 1841 que parurent le Livre des Singularités et le Predicatoriana ; l'année suivante, il donna la troisième édition des A?nusements philologiques.
Sa vie fut plus uniforme que jamais ; elle ne présente d'autres hors-d'œuvre qu'un voyage à Montbrison et quelques excursions à Vesoul. Ses distractions se bornaient à de fréquentes promenades à Talant et à la Montagne, où ses enfants passaient la belle saison. S'il se permet d'aller voir les marionnettes ouïes saltimbanques, il le note fidèlement sur ses carnets. On y suit d'ailleurs, pendant ses dernières années, l'affaiblissement de ses facultés auxquelles l'âge ôtait peu à peu leur ressort. Autant, dans les années précédentes, on y devine un esprit ouvert à toutes les impressions, notant avec intérêt soit les incidents d'une fête de village, soit les prodiges accomplis par l'industrie, autant, sur la fin, on sent que celui qui écrit fléchit sous le poids de l'existence. Il ne dissimulait pas à ses amis cette satiété de la vie , ce marasme qu'il ne peut secouer :
« Je ne sais vraiment, écrivait-il dès l'année 1841, quelmaudit marasme s'est emparé de ma pauvre cer-
velle depuis que le 75" hiver l'enveloppe de son froid réseau. Il me semble que ces trois quarts de siècle m'étoulfent au moral, tandis que le physique se soutient assez bien (1). »
Et plus tard : « La mémoire faiblit, le travail devient moins facile et la moindre besogne m'épouvante. Concevez-vous ce dépérissement moral? J'en cherche la cause, et je ne la trouve que dans le chagrin que m'a causé la perte de ma petite-fille, Madame Faure, qui était toute la joie, tout le bonheur de Mélanie et de Prieur, ainsi que de ma femme, qui ne cesse de la pleurer (2). » Les Acta diurna renferment les mêmes plaintes. Sa dernière lettre à M. Baulmont est du 11 novembre 1843. « En 1847, dit son fils, cette altération notable de ses facultés avait fait de si grands progrès, que, dans les derniers mois de son existence, il semblait reconnaître à peine ses meilleurs amis. « Il s'éteignit le 14 août 1849, à l'âge de 82 ans, au milieu des siens, sans souffrance apparente.
Dans la plupart de ses ouvrages, on trouve l'expression des sentiments religieux qui l'animaient et qui, dans les dernières années de sa vie, ont été son soutien et sa consolation. A cet égard, nous avons trouvé, dans un de ses carnets, une phrase écrite de sa main en 1824, et qui nous a paru renfermer une
(1) Lettre du 27 novembre 1841.
(2) Lettre du 27 novembre 1843.
allusion évidente à son caractère personnel : « Sa religion penche vers l'indulgence et la douceur, corume il arrive à tous ceux dont la pieté est encore plus de croyance que de pratique. »
Nous ne pouvons mieux terminer cette notice qu'en transcrivant les stances que M. Peignot paraît avoir composées dans sa vieillesse et qui sont la peinture fidèle de ses sentiments, de son genre de vie et de son caractère :
Le sort que me départ ta volonté suprême, Être puissant et bon, comble tous mes souhaits, Et, maître de choisir, j'aurais choisi le même : Je te rends, ô mon Dieu, grâce pour tes bienfaits.
Des livres à mon goût, dans mon coin si modeste. Remplissent mes rayons; un humble coffre-fort SufQt à mes besoins, les pauvres ont le reste; Mais ma bibliothèque est mon plus cher trésor.
Sain de corps et d'esprit, j'ai des amis sincères; L'étude me distrait sans jamais me lasser; Comptant du jour natal beaucoup d'anniversaires, Je vois, sans nul regret, mon terme s'avancer.
Convive passager au banquet de la vie, Je sais qu'il faut bientôt au monde dire adieu ; A renaître en ton sein ta bonté me convie. Et mon cœur en nourrit l'espérance, û mon Dieu!