‹ Essai sur la vie, les méthodes d'instruction et d'éducation et les établissements d'Henry PestalozziChapitre 2 sur 5 · INSTITUTEUR DE L'HUMANITÉ A YVERDUN · texte numérisé non relu

INSTITUTEUR DE L'HUMANITÉ A YVERDUN

homme, chrétien, citoyen; tout pour les autres, pour lli-mêhe rien.

paix a ses cendres, l'argovie reconnaissante. 1846.

Une souscription nationale éleva ce monument; chaque pierre représente, en quelque sorte, Toffirande et la pensée d'un concitoyen^ ces titres magnifiques, déposés sur la tombe comme autant d'étemelles couronnes, n'ont pas été gravés par la pieuse illusion d'un fils , ou par la banale adulation du monde , adressant aux morts qu'il n'envie plus, et que Dieu juge, les mensonges de leurs éloges; une nation a consacré ces louanges ; la reconnaissance les a dictées ; aucune mémoire ne fut plus graudement honcnrée , et n'en fut plus digne que celle de Pestalo2zi.

Son nom 9 comme celui de tout homme de bien, n'appartient pas seulement à sa patrie. Entre toutes les nations, l'Allemagne, dont il employait le langage, le revendique pour un de ses enfants. Pestalozzi est Allemand comme Rousseau est Français, sans cesser d'être Suisse. Le même jour où, cent années après la naissance de Pestalozzi, ses concitoyens lui élevaient un monument humble et durable comme ses œuvres , ses collaborateurs , ses admirateurs et ses élèves , réunis à Berlin de toutes les parties de l'Allemagne, célébraient sa mémoire, rappelaient ses titres à la reconnaissance de l'humanité , et pour laisser de cette fête un souvenir plus digne de lui que des paroles , juraient de fonder des établissements d'éducation décorés de son nom, inspirés par ses principes.

La France, trop riche de gloire pour être soupçonnée d'injustice et d'envie, et trop généreuse pour en être capable , possède le beau privilège de décerner luniversalité aux illustrations des peuples; les réputations locales deviennent, par sa consécration, des noms de l'humanité. Déjà un de nos grands écrivains, madame de Staël , a loué, dans son livre de V Allemagne, les établissements et les principes de Pestalozzi; l'autorité de son sufff'age supplée à l'insuffisance des pages qu'elle lui a consacrées. Il convenait cependant de provoquer une étude plus complète sur cet homme remarquable, encore trop peu connu dans notre pays, et peut-être trop exalté dans d'autres. La postérité , faillible image du juge souverain, doit un examen sérieux à ceux que leurs actions renvoient devant elle pour obtenir une place équitable dans l'estime ou dans le mépris des hommes.

11 ne s'agit pas seulement d'ailleurs ici de régler, pour amsi dire, les comptes du passé. Pestalozzi vit encore par ses livres, par ses doctrines, par ses élèves; l'influence qu'il exerce en Allemagne et en Suisse est immense. Un grand penseur, Fichle , n'avait pas cramt de dire : a J'attends le salut de l'Allemagne de l'institut de Pestalozzi (1>. » Des rois fiirent ses protecteurs ou ses élèves; des maîtres distingués, envoyés par la Prusse, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, la Hesse, pour étudier ses méthodes, les appliquent encore aujourd'hui, a A peine, dit l'un des plus éminents d'entre eux (2), parmi les vingt-huit écoles normales de Prusse, y en a-t-il deux qui n'aient été soumises à l'influence salutaire de Pestalozzi et de ses moyens d'éducation » Des sociétés, des journaux, des établissements ont été fondés sous son nom à Berlin , à Hanovre, à Hambourg, à Dresde ,^ comme à Madrid, à Pélersbourg et à Groningue. Des traités, brochures, livres, articles , à composer plusieurs bibliothèques , ont été écrits sur sa vie et ses œuvres ; des médailles ont été frappées à son effigie ; et l'image grossière de ses traits,^ suspendue aux murailles de plus d'une pauvre école de village, dont elle est le seul ornement, y perpétue son nom, sa vie et son imitation.

(1) Redean die deutsche nation, 1808.

(2) M. Blochmann , qui a fondé et dirige encore un remarquable établisfiement à Dresde.

L'éminent mérilc de Pesialozzi ne suffit pas à rendre raison de cette influence ; elle est due aussi à Tépoque où il est né. Il eut cette heureuse fortune de Tenir à son heure. Il est des hommes auxquels il n'a manqué , pour être illustres , que de naître plus tôt; les étoiles brillent toujours, mais ne se voient que dans la nuit. Pesialozzi naquit en un temps où l'éducation du peuple allemand , malgré les efforts de Franke, malgré ceux de Basedow et de ses disciples, était encore mal dirigée , peu répandue. Vers ce même moment, mémorable dans l'histoire de l'Europe entière, à la fin du dix-huitième siècle, la vieille terre germanique voyait s'élever ses plus grands penseurs ; c'était le temps de Herder, de Gœthe, de Lessing, do Klopstock, de Winkelmann. Pendant que de tels hommes, illustrant leur nom, leur siècle , leur patrie et la raison , faisaient avancer tous les ordres des connaissances humaines , Pesialozzi donnait le signal de la réforme de l'éducation du peuple, et cherchait à améliorer notre espèce plutôt qu'à l'illustrer. Durant cinquante années, l'exemple de son dévouement, la diffusion de ses élèves, le renom et la nouveauté de ses principes, exercèrent sur l'état de l'instruction en Allemagne une action considérable; d'autres après lui furent plus savants, meilleurs écrivains, philosophes plus profonds; mais toute activité partit de lui; son nom est une date; il lui reste cet inestimable honneur d'avoir donné l'ébranlement, ouvert les voies , montré le but; je ne saurais caractériser son action d'une manière qui me semble lui être plus glorieuse qu'en l'appelant, pour l'Allemagne, le Descartes de la péxlagogie.

Est-il besoin de le dire, l'intérêt qu'une telle influence donne à l'étude de la personne de Pesialozzi est plus invinciblement attiré encore par les grandes questions qui occupèrent sa pensée? J'éviterai de donner à ces questions le nom.déjà prononcé, de pédagogie. Ce mot ne sera janiais populaire en France. Il reporte à je ne sais quels souvenirs de férules, à je ne sais quelles poussières d'école, à je ne sais quelle secrète rancune des tourments de notre enfance , et applique un nom de pratique , de métier, aux grands principes dont l'ensemble, au saint dévouement dont l'exercice, constituent la science et la profession de \ éducation. L'éducation, et par eUe la régénération du peuple , fut la constante pensée de Pestalozzi et la passion la plus ardente de son cœur; pour tout homme qui pense, aime l'humanité, croit à sa réforme, à ses progrès, ^ foi en Dieu et en ses desseins souverainement bons, l'éducation a été toujours et est plus que jamais la grande question , le suprême espoir, le salut de l'avenir.

Que l'éducation spit nécessaire, qu'elle soit, comme on l'a si bien dit, la seconde nature des peuples civilisés, personne ne le conteste; mais il faut que cette éducation soit bonne; et cette question, la bonté de l'éducation, ses principes et sa méthode , est un des problèmes les plus compliqués que l'homme puisse et doive se poser; son importance égale seule et fait oublier sa difficulté.

Quoil depuis soixante siècles, l'homme enseigne et est enseigné , et Von se de«^

mande «icore quels sont les vrais principes et la meilleure méthode d'éducation?

Demain comme hier on posera cette question sans la résoudre Est-ce bien

possible?

Celui qui , nouveau venu dans le monde sans limite des idées, cherche de bonne foi la vérité , doit s'attendre à de décourageantes découvertes. Les sociétés humaines reposent sur des idées, comme un temple sur d'invisibles assises, et les sociétés ont des siècles d'existence , siècles de travail et de perfectionnement. Avec quelle ardeur le fils des temps nouveaux s'empresse pour interroger les œuvres des penseurs, les lois des nations , les enseignements de l'histoire, pour parcourir ces grandes possessions de l'intelligence, laborieusement acquises par les générations dont il est l'héritier! 11 a entrevu d'immenses problèmes, son âme est

passionnée de certitude On lui répond par des points d'interrogation, par

des questions, et c'est peut-être le désespérant privilège de notre époque d'en poser plus qu'aucune autre sans les résoudre davantage. Les lois qui régissent la famille, question! la propriété, question! la forme des gouvernements, question! et pour ne pas sortir de l'homme même, son âme est en question, sa destinée en question , son éducation en question ! Quoi ! le monde repose depuis six mille ans sur des questions ! Et cependant le monde , les sociétés marchent , et la vie du monde et des sociétés ne peuvent dépendre que de principes réguliers et certains! A ces inquiétudes de la pensée, je ne connais de plus grand soulagement qu'un acte de foi profond dans le gouvernement de la Providence. Confiant dans l'assistance de cette action souveraine , l'homme reparaît libre et actif. Il sait que toute vérité existe éternellement , mais que les questions sont les vues incomplètes, les limites, les hésitations, l'épreuve de son intelligence. Ses changements, ses erreurs même ne sont plus seulement le signe de sa petitesse et le besoin de son instabilité , mais , au contraire , la marque de sa puissance , la preuve et l'élément de ses progrès. S'il défait , c'est pour mieux faire ; s'il change , c'est pour améliorer; ce que les siècles ont acquis , il le recueille et le juge, puis il l'augmente ; il ne produit pas à la mesure de sa vie qui passe , mais à la mesure de sa raison , qui est étemelle ; il n'est pas réduit à l'impuissance de ne rien laisser de moins périssable que lui-même. Mettre tout en question pour douter, c'est crime et folie; s'approcher toujours plus près de la vérité en la cherchant toujours, c'est le devoir, c'est la destinée de l'homme.

Honneur aux grandes âmes que possède cette généreuse ambition ! Celui que nous avons à juger, Henry Pestalozzi, consacra à l'éducation, c'est-à-dire à l'un des plus considérables problèmes de l'humanité, une noble intelligence et une longue vie. H apporta une solution nouvelle au milieu de toutes ces solutions dont le nombre est en ce sujet un plus sérieux embarras que leur difficulté. Tous répètent : l'éducation est le levier du monde; et chaque homme, présentant son idée, sa méthode, répond : le point d'appui, c'est moil

Pour juger, il faut connaître, puis comparer. Nous allons suivre cette niarch(i avec Tattention que commande l'immensité de la question et le respect que méri^ tent les travaux d'hommes qui ont assurément consacré à la recherche et au ser-j vice des idées qui font Tol^et de ce Mémoire, incomparablement plus de temps,! d'efibrts, et surtout de science, que nous ne pouvons en consacrer à leur exposition! critique.

n est nécessaire d'écrire en quelques pages l'histoire de la vie de Peslalozzi; ce sera faire l'histoire de sa méthode et de ses idées ; car il fut de ce petit nombre d'hommes qui, à l'intelligence et à l'amour du bien, joignent une volonté assez énergique pour l'accomplir et donner leur vie entière en témoignage de leur conviction.

Bonum virum facile arbitrares y magnum libenter.

(Tacite , In AgricoL, 44.)

Henry Pestalozzi (f) naquit à Zurich, le 12 janvier 1746, dans une humble maison de la Ruderplatz. Son père était médecin. Sa famille, de religion protestante, d'origine [patricienne et autrefois opulente, était devenue pauvre et inconnue; mais n'est-ce pas être assez riche, n'est-ce pas être toujours noble que de se sufQre par le travail et de se conserver dans la vertu de ses ancêtres? La mort de son père, six ans après sa naissance, fut le premier et irréparable malheur de sa vie. Cependant Dieu ne laissa pas son enfance sans appui : il conserva sa mère , vertueuse et simple femme. Une pauvre servante, nommée Babeli, avec un dévouement que Pestalozzi se rappela toujours, aida la digne veuve dans l'éducation de trois enfants. Elle avait promis à son maître mourant de ne jamais les abandonner. Elle ne les quitta qu'en quittant la vie. C'était une de ces servantes fidèles qui mettent au service de

(1) Le nombre des biographies de Pestalozzi est considérable. Les lire, extraire et réunir leurs principaux détails, semble tout le travail qui nous est laissé. On croira à peine que rien n'est plus difficile que de tirer de ces biographies une histoire complète et véritable du grand homme auxquelles elles sont consacrées ; les malheureuses dissensions entre ses collaborateurs , qui ont affligé sa vieillesse et compromis ses œuvres, y ont laissé des traces : plusieurs époques de sa vie y sont presque omises, une partie de ses projets ou de ses institutions mal indiquée, et jusqu'à l'enthousiasme continu des éloges, met en garde contre teur sincérité. M. Joseph Schmidt, un des plus éminents élèves de Pestalozzi, son collaborateur le plus cher , quoique malheureusement mêlé aux débats auxquels nous faisons allusion , annonce , dans une brochure récente {Pestalozzi und sein Neuhofy 1847), l'existence et la publication de manuscrits, correspondances, documents inédits, qui combleront sans doute tant de lacunes. Mais nous n'en pouvons profiter encore. Au reste, nous n'avons pas dessein de fabre une biographie complète , mais de donner seulement les détails qui peuvent aider à connaître les plans et les fondations de Pestalozzi , à chercher sa pensée dans sa vie : autant que possible , nous ne nous en rapporterons qu'à un seul historien, à lui-même.

leurs maîtres plutôt le cœur que les bras; avaat eux et autant qu'eux-mêmes, soignent leurs intérêts, aiment leurs enfants, et par la longue durée d'un attachement qui ne se commande pas, acquièrent le droit de se considérer comme des membres de la famille. Les premières années de Pesialozzi s'écoulèrent au foyer paisible de sa mère; lorsqu'il fut en âge d'apprendre, on le confia à son grand-père maternel, pasteur du petit village de Hœng, près Zurich. Ce bon vieillard le fit aller à l'école, et l'aimant davantage à mesure qu'il croissait en âge et en sagesse, il l'emmenait dans ses visites à ses paroissiens, l'attendrissait sur les misères morales du peuple aussi bien que sur ses vertus , et lui parlait sans cesse de la nécessité, pour améliorer les hommes, de l'instruction et de la foi.

Sa bonne mère, une vieille servante, un digne vieillard, telles furent les premiers amis de Pestalozzi, et plus d'une fois dans sa vie ces trois douces figures apparurent à son âme : les impressions de l'enfant se retrouvent dans les pensées de l'homme, et ses premières émotions sont ses plus durables souvenirs. Il apprit Téminente dignité des mères en aimant la sienne; il comprit auprès d'elle l'influence bienfaisante du foyer domestique; il se persuada que le premier enseignement de l'homme doit descendre sur son cœur, du cœur et des lèvres de sa mère. Dans la pauvre Babeli, il respecta la femme du peuple, anoblie par la foi et le dévouement. L'exemple de son grand-père lui apprit à la fois combien la réforme des hommes était nécessaire , et qu'il n'en fallait jamais désespérer. Rendre aux mères leur rôle, au foyer domestique sa dignité, aimer le peuple, respecter l'humanité, se dévouer à son amélioration, être convaincu d'y parvenir, c'est toute sa vie.

Un peu plus âgé, Henry Pestalozzi étudia sous de bons maîtres, tels que Bodmer, Bretlinger, Steinbruchel. Son intelligence était déjà fort développée , et certaine traduction d'un discours de Démoslhènes , faite par lui, plut si fort à son professeur, qu'on l'inséra dans un petit journal , ÏAgù, de la ville de Lindau. Peut-être fut-ce à cette époque qu'il lut un livre dont l'impression sur lui fut considérable (i) : c'était Y Emile, Rousseau venait de le vendre, en 1760, au libraire Duchesne pour 6000 fr. Toutefois, Pestalozzi semble dire dans un autre ouvrage (2) que, lors de ses premiers essais, a il ne savait pas une syllabe de ce que voulaient

et faisaient Rousseau et Basedow » Cette supposition semble confirmée par

cette cbconstance que Pestalozzi ne se livra pas tout d'abord à l'instruction; l'influence de son grand père le porta à se destiner aux études théologiques. Quoi qu'il en soit, déjà, à cette époque de sa jeunesse, la passion du bien dominait dans son cœur; quelques amis partageaient avec lui cette sublime ambition; l'un, son compatriote et son aîné de cinq ans, se nommait Jean Gaspard Lavater, et devint l'auteur de la Physiognomonique.

(1) Schuxmengesang,

{i) Wie Gertrud^ lettre »•.

Pestalozzi quitta bientôt les études théologiques , soit que ses goûts Ten détournassent y soit qu un début malheureux dans la chaire Tait découragé. De toutes les carrières , aucune ne lui parut plus élevée et plus utile aux hommes y après le sacerdoce, que la carrière d'avocat. Nulle n'a en effet d'idéal plus magnifique. Rien n'était plus beau à ses yeux que le ministère d'un homme qui, seul contre tous, sans autre appui que sa conscience et son talent, va s'asseoir auprès d'un abandonné pour prendre sur lui sa faute et sa défense, si l'on ose dire, comme un autre Rédempteur. Pestalozzi ne resta cependant pas avocat. Un de ses amis les plus intimes mourut , et, à ses derniers adieux, lui conseilla de prendre une carrière plus calme où son âme trop généreuse trouvât moins d'occasion d'être trompée.

Cet avis d'un ami mourant impressionna vivement Pestalozzi, et une grave maladie le força peu de temps après à un long repos. Retiré à Ryfterschwyl, sur les bords délicieux du lac, au milieu d'une grande exploitation agricole, appartenant à son oncle, M. Hotze, il se prit d'amour pour la nature et de goût pour le travail des champs. II n'y a pas loin d'aimer Dieu dans la nature à l'aimer dans l'humanité. L'agriculture lui parut l'occupation la plus douce et le moyen de réaliserses plans pour le bonheur du peuple des campagnes. C'était entrer enfin dans les voies de sa vocation véritable , qu'à travers toutes les vicissitudes il ne devait plus quitter, et comme pour l'y fixer davantage, sort cœur même était intéressé aux succès de ses premiers efforts. Il aimait alors la sœur d'un de ses amis, Anna Schulthess, fille d'un riche marchand; pour l'obtenir, il voulait offrir d'autres richesses que son modique héritage , d'autres titres que les variations de sa vie. Le succès d'habiles agronomes de cette époque le tenta ; les imiter devint son rêve. En 1767, Pestalozzi acheta un assez vaste domaine près de Birr, et y fit construire une maison à l'italienne qu'il appela Neuhof. Deux ans après, le U janvier 1769, il avait le bonheur d'y conduire après son mariage la femme courageuse et dévouée qui, pendant une union de 46 années, partagea ses bons et ses mauvais Jours, confidente de ses rêves , consolatrice de ses découragements.

Pestalozzi avait alors 24 ans. Impatient de donner à sa patrie le bienfait des vastes projets que son âme avait rêvés, il n'attendit pas l'expérience pour commencer ses entreprises. Dès 1775, une école d'enfants pauvres était adjointe à son exploitation agricole; un établissement industriel fit bientôt partie de l'institution.

On le voit, ses intentions étaient grandes. L'ignorance du peuple l'avait affiigé; il cherchait à répandre l'instruction. Après avoir vu de près l'immoralité croissante que l'industrie apportait dans les campagnes (les tableaux qu'il en trace dans ses œuvres sont effrayants), il voulait rendre les populations au travail moral et bienfaisant des champs. Ce n'était point qu'il condamnât cependant l'industrie avec ces anathèmes exagérés que de bonnes âmes fulminent contre elle; il savait qu'elle unit les nations en unissant leurs intérêts , donne aux hommes des forces nou^

velles, et est venue substituer plus d'une fois l'exploitation de la matière à l'exploitation de rhomme par l'homme; aussi donnait-il à l'industrie sa place légitime, cherchant seulement à la subordonner toi^ours au trayait des champs et à l'instruction de l'esprit.

Neuhof est la première création de Peslalozzi. Lorsque j'essaierai , dans la partie critique de ce petit travail, de juger ses œuvres et ses méthodes, j'aurai à apprécier les plans qu'il y voulait réaliser. Leur grandeur même fut une cause de perte, n était d'ailleurs, comme il l'avoue lui-même, entièrement dépourvu de l'esprit d'administration; l'industrie lui était aussi étrangère que l'agriculture; le commerce des produits fabriqués chez lui plus étranger encore ; il ne s'était pas entouré d'un personnel assez nombreux. Pour penser, il faut négliger les détails; mais pour agir, il ne faut voir qu'eux; or, son esprit était incapable de s'y plier. Toutes ces difficultés compromirent son œuvre; une maison de banque de Zurich qui s'y était intéressée lui retira son concours. En cinq ans, tous les plans de Pestalozzi étaient échoués; sa fortune et celle de sa femme avaient été épuisées dans ces premières luttes; il était ruiné, abandonné, déconsidéré; il ne lui restait à 34 ans rien , rien que l'inébranlable courage de sa volonté. Pendant du-huit années (1780-1798), il conserva Neuhof, supportant la plus extrême misère, sans que son énergie, sans que celle de sa fenune fussent ébranlées : a Partout, autour

(( de moi, dit-il , on disait que j'étais un homme perdu ; on répétait : Il veut ré-

<i former le peuple , et il ne sait pas même gagner son pain comme un journaa lier !» Â ces clameurs répondait le cri intime de sa conscience : a Non, non, « l'anoblissement du peuple n'est pas un rêve, die Veredlung des Volkea ist kein « Traum (4) ! »

Les plans de Pestalozzi dans la fondation de Neuhof sont , pour moi, une de ses plus belles œuvres ; cette conception généreuse de sa jeunesse fut toujours l'objet de ses prédilections. A quatre-vingts ans, l'illustre vieillard se sentait revivre à l'idée de renouveler cette fondation, d'y consacrer ses forces épuisées, tout son avoir, le produit de ses livres; et sa dernière pensée se fixa sur ce premier rêve de son âme , sur ces premières amours de son génie charitable.

Les longues années d'indigence que traversa Pestalozzi ne furent perdues ni pour lui, ni pour la cause de l'humanité. H est rare que les années les plus malheureuses de la vie d'un homme n'en soient pas les plus fécondes. Jusque-là il avait aimé les classes laborieuses et pauvres , désormais lui-même en faisait partie ; vivant comme le peuple , auprès du peuple , il put le connaître de la manière la plus parfaite, et acquérir de ses vertus, de ses vices, de ses inclinations, de ses besoins, une profonde expérience; pour être l'instituteur des pauvres, il fut pauvre; c'était une glorieuse ressemblance avec leur Sauveur.

(i) Schwanenffesang, Wie Gertrud, passim.

La Providence se servit aussi de la misère pour faire de Pestalozzi un écrivain, et lui révéler à lui-même une aptitude qu'il ne se croyait pas. Un de ses amis, Iselin, qui avait déjà aidé Basedow, vint à son secours, et inséra, en 1780, dans les Ephémérides, qu'il publiait à Bâle, un écrit de Pestalozzi, intitulé : Àbendstunde eines Einsiediers , Veillées d'un Solitaire (1).

Ces Veillées sont une suite d'aphorismes , philosophiques et moraux, et comme un livre de pensées 3 forme d'écrire plus usitée, si je ne me trompe, dans notre nation qu'en Allemagne. Un grand nombre de ces pensées sont fort remarquables assurément; et pour citer toutes celles qui méritent d'être retenues, il faudrait être trop long; elles expriment d'ailleurs les principes que toutes les œuvres de Pestalozzi développent davantage ; elles sont, pour ainsi dbre, les textes et les têtes de chapitre de ses autres écrits.

Léonard et Gertrude est un ouvrage d'une importance bien supérieure et d'un caractère tout différent. Sa valeur et sa réputation me feront pardonner la Ion* gueur de quelques détails.

Léonard et Gertrude parut en 1781. Un jour, une de ces petites mesures d'administration auxquelles l'oisiveté des petites villes donne les proportions d'un événement majeur, avait mis en émoi les bons habitants de Zurich. Pestalozzi , dans une réunion d'amis, composa presque d'improvisation un pamphlet satirique sur la nouvelle mesure qui était la fable du moment : le malheur n'enlève la ^ gaité de l'esprit que quand il ravit le repos de la conscience. Cet écrit fugitif donna au peintre Fûssli, frère d'un de ses amis , la mesure de son talent et l'idée de lui conseiller d'écrire. Pestalozzi se met à l'œuvre; la lecture' récente des Contes moraux de Marmontel l'inspire, et il écrit cinq petits contes analogues; mais il n'en est pas satisfait, reprend la plume, s'abandonne, sans plan préconçu, à ce talent qu'il avait fallu lui révéler; quelques semaines après, Léonard et Gertrude était composé. On lui conseilla de le soumettre à l'examen d'un littérateur exercé, et la modestie du naïf auteur ne s'y refusa pas; mais sous prétexte de le corriger, on voulut dénaturer, décolorer son ceuvre; il la sauva des mains de ce censeur maladroit, et l'envoya à son ami Iselin; celui-ci reconnut facilement toute }a valeur d'un pareil ouvrage, et trouva à Berlin un libraire pour le publier. Édité depuis à plusieurs reprises , traduit dans toutes les langues , et même en danois , loué dans les journaux, Léonard et Gertrude valut alors à son auteur une médaille d'or. Quelques jours après qu'elle fut décernée , on aurait pu retrouver cette médaille chez un marchand, auquel le pauvre Pestalozzi, pressé par le besoin, avait été forcé de la vendre. Celui qui sacrifiait ainsi le premier signe de sa gloire pour avoir du pam , venait de donner à l'Allemagne un des livres les plus originaux et les plus utiles qui aient jamais été écrits dans sa langue.

(i) Cet écrit n'a pas été inséré dans Tédition des œuvres complètes; on peut le trouTer dans V Histoire de la Pédagogique de M. C. de Raumer , 1847, ou Wochenshrift fur MenscherUnldungy 1807.

Léonard et Gertrude a été intitulé par son auteur loiriiiême Livre pour le petiple, Buch fur dad Volk. C'est un roman , je me trompe , c'est Thisloire familière et véridiqne d'une paToisse. La mise en scène est fort simple. De nos jours, on a inventé le roman social, le feuilleton p)iilanthropique; la charité est mise au nombre des moyens dramatiques; des pensées souvent grandes et généreuses, exprimées avec talent , font trop facilement pardonner des rêves impossibles, un peuple d'invention, et de prétendues scènes de mœurs qui, si elles étaient jugées, ne pourraient l'être qu'à huis clos. Pestalozzi a écrit aussi un roman social, mais sans la prétention de rien imaginer; il a vu, senti, exprimé; autorité d'expérience, langage du cœur, vérité d'observation , c'est| tout 1^ mérite de son livre. Est-il, en ce genre , un mérite supérieur?

Les habitants d'un village sont les seuls personnages en scène ; mais un village est un État en raccourci; il a ses petits orages et ses petits partis , ses petits événements et ses petites ambitions ; vingt hommes réunissent au fond de leur cœur les vices, les vertus et les passions de l'humanité entière. Gertrude est la principale âgure du roman; Gertrude est pour Pestaloxzi l'idéal des mères, et l'éducation qu'elle donne à ses enfants, l'idéal de l'éducation. C'est une femme simple, pieuse, fidèle, douée de cet amour intelligent et inspiré, de ce dévoûment constant, de cet héroïsme de toute heure, dont Dieu a composé le génie de la maternité. Un pasteur vertueux, un seigneur excellent, un magistrat misérable, des ouvriers vicieux ou faibles , quelques familles honnêtes , mais indigentes ; tel est le monde plein de vie et d'intérêt au milieu duquel Pestalozzi se place, et sans doute tous ces persomiages étaient pour lui des portraits vivants. La narration est une suite de tableaux de mœurs, dont souvent les banlieues de nos grandes villes semblent plutôt la scène que les campagnes si vantées de la Suisse. La vérité de ces tableaux est frappante; en les lisant, on vit avec le peuple, on entend son langage; le bienfaisant exemple de la vertu de Gertrude , les sages directions du pasteur, l'autorité paternelle du seigneur, tour à tour respectées et méconnues, conjiurent, tempèrent , puis dominent les faciles agitations du village , les intrigues de ses meneurs; des descriptions charmantes de l'intérieur d'une honnête famiUe^ l'éducation des enfants, leurs prières, leurs jeux, les travaux des ouvriers, les discours du seigneur, les prédications du pasteur, les conjurations des méchants, le repentir des coupables, l'ordre succédant peu à peu au vice; la Providence partout présente et rendue visible par le triomphe du bien, tous ces détails et toutes ces idées oharment , attachent l'esprit , et le laissent étonné de cette puissance d'un grand talent et d'im grand cœur, qui a su poétiser le vulgaire, anoblir le familier, et par la simple histoire d'un village inconnu fixer sans cesse l'intérêt , et forcer souvent à l'attendrissement.

Voilà comment il faut écrire pour le peuple, lorsqu'on l'aime, lorsqu'on veut l'instruire et legcandir, lorsqu'on veut l'appeler ;au partage des, npUes jouissances

de rimagination et du cœur ! Voilà comment il faut écrire pour le peuple, au lieu de l'abuser par tant de pompeuses sottises, au lieu de Ténerver par la lecture de ces œuvres qui charment et flétrissent l'âme , semWables à ces voluptueux breuvages avec lesquels on endort les héroïnes de mélodrame, pour les déshonorer! J'aurai à revenir sur quelques-^ns des principes de religion et d'éducation de Léonard et Gertrude; je puis dès à présent remarquer qu'il renferme sans doute l'image d'une organisation sociale et des détails qui ne eenviennent plus à notre époque. Il ne restera pas moins comme un modèle de romans populaires, et puisse-t-on l'imiter en notre langue I A n'est pas d'œuvres par lesquelles Pestalozzi ait influé davantage sur le bien-être et la moralité des classes laborieuses ; aussi ne nous reprochera-t-on pas d'en avoir parlé avec quelque longueur.

A l'apparition de cet excellent ouvrage, quelques-uns de ces hommes éminents, dont le pressentiment est toujours la Providence et la consolation du génie inconnu, firent à Peslalozzi de magnifiques propositions, M. de Bonstetten, le comte deZinsendorf, ministre d'Autriche, le grand duc de Toscane , depuis empereur Léopold, cherchèrent à l'attirer auprès d'eux ; il préféra ses études et sa misère à Neuhof .

En ilS% fut publié un nouveau livre du peuple, Christoph und Else. « Lecteur, « disait Pestalozzi dans la préface, ce livre, que tu prends à la main, est l'essai « d'un manuel à l'usage de la commune école réelle (i) de l'humanité, le foyer <( domestique. Je souhaite qu'on le lise dans toutes les chaumières.» La préface de l'édition de 1824 est plus modeste, elle conclut ainsi : a Ce livre n'est pas dans « les mains du peuple. Dans ma patrie, dans le canton même de ma ville natale^ « et jusque dans le village où j'habitais, il est aussi inconnu que s'il n'avait pas « paru dans le monde. » 11 est impossible d'opposer à plus de confiance, plus de sincérité. Pestalozzi n'avait pas su , dans son nouvel ouvrage , prendre le langage du peuple; l'inspiration ne se commande pas.

La même année, et les suivantes, parut une feuille hebdomadaire, rédigée paj^ Pestalozzi, et intitulée Schweizerhlatt ; il y consacrait des itotices à la mémoire àv tous les honunes de bien de la Suisse ; c'était l'adieu que La patrie adressait à ses meilleurs citoyens par la voix de leur émule. Un des premiers noms qu'il Inscri*: vait dans ce Panthéon de la bienfaisance, était celui d'Isafin, l'ami généreux qui l'avait soutenu dans sa plus grande détresse.

La même amiée encore , Pestalozzi publia un écrrt intitulé : Sur la Législation et l'Infanticide, dissertation chaleureuse, mais étrangère à la question de l'éduca-* lion , et doixt jek>u8 ne parlons que pour faine connaître la fécondité de son auteur et la grandeur des préoccupations de son âme. Voici ses derniers mots : a L'esprit (( de la législation véritable tire toute sa puissance d'une justice fondée sur la re*

(1) Realsckule. Ce mot est difficile à rendre en français ; il indique des écoies ^^W9^fmâf\PW à la Spis à plusieurs de nos écoles spéciales. U y a vingt-huit de ces re<Uschul4t» 69 i^vWMu

« ligion, d'une humanité inspirée par le sentiment de rburoilité, d'une induN cr gence qui découle de l'amour , d'une sagesse qui prévient le méchant avant « qu'il le devienne, d'une magnanimilé prête à se sacrifier pour la patrie et le « peuple, au lieu et au moment où cela est nécessaire. Que mon législateur soit a un Christ, qu'il se sacrifie pour son peuple, et sache que, sans ce sacrifice du « souverain, il n'y a pas de législation qui assure la paix à l'humanité ! d Veuille la Providence donner, en ces temps de discorde, un pareil législateur à la Suisse (i)!

En 1783, Pestalozzi écrivait sur un projet de maison d'aliénés qu'il avait conçu ; son manuscrit a été perdu (2).

Dans l'été de 1792, Pestalozzi, à l'occasion d'une visite qu'il fit à sa sœur à Leipsig, parcourut rAllemagney et visita une partie de ses écoles, dont il ne fut rien moins que satisfait (3). C'est pendant ce voyage qu'il entra en relations avec Klopstock, Gœthe, Wieland, Herder, Jacobi. Il put recueillir les émotions et les pensées qu'une telle année devait inspirer à de tels hommes.

Un nouvel ouvrage sortit de sa plume en 4795, sous le titre de Figures pour servir à mon Abécédaire et aux premiers principes de ma pensée; c'est le même écrit auquel il donna, en 1805, le nom plus simple et plus vrai de Fables. Cet ouvrage est, en effet, un recueil de fables populaires, morales, mais relatives pour la plupart aux événements qui se passaient alors en Suisse.

n semble qu'on doive, à raison de son titre, attacher une plus grande importance à cette nouvelle œuvre de Pestalozzi , panie en 1798 : Recherches sur la marche de la nature dans le développement de l'humanité , et dont il dit lui-même : a Je « l'écrivis en trois ans, avec une contention d'esprit infinie (4). d Hais ce livre comme il le déclare quelques lignes après, n'est a qu'un témoignage de son impé-

a ritie , un pur jeu de sa puissance de recherche , vide de tout esprit pratique. »

Ce n'est pas la première fois qu'un auteur décore du titre le plus pompeux le plus foible de ses ouvrages ; mais combien imiteraient ce rare exemple de véracité I On excuse aisément celui qui se condamne, et, pour ainsi dire, s'exécute lui-même. Laissons-le parler : « Je ne recueillis pas plus que j'avais semé... personne ne me a comprit bientôt , et je ne trouvais pas dans mon voisinage deux hommes qui ne <{ me donnassent à entendre qu'ils regardaient tout le livre comme un galimatias.,, a Et maintenant encore, un homme de mérite, et qui m'est attaché, me répète , fl avec la franchise helvétique : N'est-ce pas, vous sentiez bien, que quand vous « écriviez ce livre , vous ne saviez pas précisément ce que vous vouliez ? »

Cette sincérité nous dispense du jugement un peu sévère qu'il aurait fallu

(i> Écrit à répoque du Sonderlnmd,

{%) Blochmann , 88.

(8) G. deRaiimer,U, 891.

(4) WieGertrudfini^urekGesÊoer.

porter sur cet ouvrage , si Pestalozzi ne Tavait pas mis lui-même, pour ainsi dire^ à rindex de sa bonne foi et de sa conscience. Peut-être son esprit n'avait-il pas échappé au désir, à la vanité d'égaler Rousseau par l'universalité, par la grandeur de ses aperçus. L'influence de ce puissant écrivain se fait sentir en bien des endroits de ces recherchée. La chimère de cette sauvagerie primitive de l'honune dé-^ pravé par la civilisation s'y trouve souvent reproduite. Ailleurs, on entend comme les premiers retentissements de cette philosophie, dont Fichte devait être l'oracle. Peut-on, par exemple, excuser une phrase semblable : c( La moralité est toute indi- « viduelle, elle n'existe pas dans les rapports de deux êtres; aucun homme ne a peut sentir pour moi cpie je suis ; aucun homme ne peut sentir pour moi

a que je suis moral » Ailleurs, les pensées et les paroles sont chrétiennes*

De belles pages se rencontrent même, comme des diamants perdus, et, par exemple, celle que cite H. de Raumer, où, avec une sagesse supérieure, il condamne également la violence lamentable des révolutions, et la honte intolérable de l'asservissement. Mais, le plus souvent, la lecture de ces recherches est fatigante, lourde, comme leur style, la pensée tourmentée, s'exprîmant en déclamations obscures, pleines d'une philosophie artificielle, sans consistance. C'est que l'écrivain ne met dans son œuvre autre chose que lui-même; on l'a dit, le style est l'homme; et l'embarras, l'hésitation, l'obscurité du langage, trahit le doute, le tâtonnement, les images de la pensée. Tel était l'état d'esprit de Pestalozzi au moment où il écrivit ses Recherches, et il va plus loin que je n'aurais osé, lorsqu'il dit : a J'avais perdu la vérité intérieure, et j'étais abaissé jusqu'à a honorer chaque jour davantage les airs de trompette et les recettes de charlatan a avec lesquels le temps moderne prétend sauver l'humanité (i). » Or, le doute combattu, la lutte intérieure, l'effort vers la vérité, sont un grand, un noble spectacle, honneur de l'homme; mais le mensonge volontaire, l'adultère accepté de l'âme avec l'erreur, est un état de honte et de flétrissure dans lequel un esprit généreux ne saurait vivre longtemps.

Un sublime acte de volonté releva Pestalozzi : « Tous ceux qui m'attaquaient a alors, et me ridiculisaient, dit-il, me faisaient du bien sans le vouloir, sans le « savoir, plus de bien qu'aucun homme m'en ait jamais fait. » Pourquoi? parce que l'anéantissement de ses projets, le mépris de ses rêves, la méconnaissance de ses efforts ne lui laissaient qu'une ressource : donner, par le sacriflce de luimême, la mesure de sa foi en ses idées , jouer le succès de ses plans sur sa tête et sa vie, en être ou la victime, ou la preuve et l'apologie vivante, a Je veux « être maître d* école! s'écrie-t-il. Je le suis devenu , et depuis ce moment je livre <x un combat qui me force, même malgré moi, de remplir les lacunes, que ma (K maladresse opposait à mes plans (2). » Il ne se doutait pas de l'épreuve que les circonstances allaient imposer, sans la mollir, à l'énergie de sa volonté.

(1) WieGertrud, ir* lettre à Gessner.

(«) Wie Gertrud, fin de la !'« lettre.

La révolutioD française avait pénétré en Suisse ; la Toix de la France a la puis* saaœ de faire vibrer tous les échos du nnonde , et la Suisse est merveilleusement située pour e& recueillir les premiers retentissements; son sol, engagé dans te nôtre, frémit à chacun de nos pas. Hais il est dans les cantons primitifs de la Suisse, foyers antiques de son indépendance , de nobles et admtraUes populations toujours prêtes à se lever pour défendre la nationalité dont ils sont les créateurs. Ces canlous avaient résisté, etUnderwald à leur tête. Dans les désordres de la goerre, la ville principale de ce canton, Stanz, fut pillée, incendiée, et la désolation prit la place du calme pour lequel Dieu semble avoir créé ce beau pays. Un membre du directoire helvétique (car on avait , comme en France , adopté les formes directoriales), Legrand, proposa à Pcstalozzi d'aller recueillir et instruire les enfants que ce triste désastre avait rendus orphelins. Cette tâche était belle; sans hésiter, Pestalozzi partit ; un autre des grands hommes de la Suisse, Henry Zschokke, l'accompagnait comme commissaire du gouvernement.

C'était en 1798. Un vieux couvent délabré fut assigné comme école , cpiatrevingts malheureux enfants y furent réunis : c'était moins une école qu'un hôpital, qu'une ambulance d'enfants. Pesfalozzi en était à la fois le directeur, l'inspecteur, l'économe , et même la servante. H faudrait traduire le récit qu'il fait lui-même de sa position désespérée (1). Seul, au milieu d'enfants malades, ignorants, souvent corrompus, méconnu par ceux qui Tentourent , laissé sans ressources par le gouvernement ; sans méthode arrêtée , procédant par tâtonnements , sans livres , sans aides, presque sans asile, n'ayant pour soutien, pour méthode, pour consolation, pour ressource que l'ardent amour de son cœur. « Comment faire? s'é- « crie-t-il ; je ne le sais; tout ce que je sais, c'est qu'il me faut mourir ou atteindre a mon but !» H ne mourut pas ; peu à peu les enfants l'aimèrent; l'amour supplée à tout; la nécessité crée les méthodes, ses idées s'éclaircissent, ses principes s'arrêtent à la lumière de cette rude expérience. Pour enseigner tant d'enfants à la fois, son procédé consistait d'abord uniquement à élever la voix; il imagine la métk&de mutuelle; il trouve la force de se recueillir dans ce désordre; sans sûreté du lendemain, manquant des plus pressantes nécessités de la vie. il pense a la science, comme dans le séjour le plus calme, et c'est alors que se dégagent dans son âme presque tous les grands principes d'éducation qui l'cmt illustré et que nous devrons juger attentivement. Les pauvres orphelins de Stanz commençaient à réussir, à s'améliorer, à faire honneur à leur maître, lorsque les destinées de la guerre anéantirent des espérances si chèrement conquises; le couvent Ait pris pour un hôpital, l'école dissoute, et Pestalozzi se retira le 8 juin 4799, la santé altérée. Je cœur navré, mais l'âme encore remplie de confiance, encore brûlante d'ardeur, aussi convaincu de la puissance de l'éducation q«€ Galilée du mouve-

(i) Wie Gertrudy ou : Pestalozzi und seine Anstalt in Stanz. ¥. la tradvdttan ftrei^iie entière de eette lettre dans le Précis sur V Institut d*Yverdun, de M. JulUen de I^rii;

ment de la terre, fosqu'îd il n'était pour nous qu'un bomoie de biai, un écrivain recommandable : Stanz le grandit et l'immortalise. Cette énergie de la volonté se nomme, dans toutes les langues, héroïsme, et cette plénitude de la conviction, génie.

Après quelques semaines de repos chez un ami, auprès de Berne, Pestalozzi reprend l'activité de sa vie. On lui avait proposé une place ; laquelle ? la place d'instituteur en second dans une école de faubourg (i), à Burgdorf ; il avait accepté. Les calomnies ne manquèrent pas à son dévouement, et il eut à endurer les mauvais procédés du premier instituteur. « Pauvre fou, pauvre rêveur, disait-on, il n'y « a rien à espérer de lui, il ne sait pas même lire, écrire, compter couramment. » «... Il y a toujours cpielque chose d'exact dans les bavardages des rues. On disait vrai (( sur ce point, » ajoute plaisamment Pestalozzi en racontant ces tribulations à son ami Gessner. Il n'en continuait pas moins ses efforts admirables : le mieux est la seule vengeance du bien méconnu.

Sa santé le força à quitter cette petite école. Une position plus digne de lui l'attendait. Le secrétaire du ministre de l'instruction publique en Suisse, Fischer, avait le projet de fonder à Burgdorf une école normale d'instituteurs, et il avait pour cela appelé d'Appenzell M. Krusi; cet homme distingué demanda à Pestalozzi de s'associer à lui ; avec la collaboration de MM. Tobler de Bâle et Buss de Tubingen, ils ouvrirent l'école normale dans l'hiver de 1800 : c'était pour Pestalozzi un nouvel avenir.

C'est à Burgdorf que fut composé, en 1801, le plus important des ouvrages de Pestalozzi, pour l'histoire de ses méthodes et leur exposition : Comme Gertrude instruit ses enfants» essai pour apprendre aux mères à instruire elles-mêmes leurs enfants. Tel est le titre de cet ouvrage; U n'est d'ailleurs rien moins qu'un manuel pour les mères, comme nous le jugerons facilement en exposant plus loin attentivement les principes qui y sont contenus; Pestalozzi l'aurait mieux intitulé : Histoire de ma pensée. Un de ses élèves, devenu son collaborateur, M. Ramsauer. raconte que son maître l'emmenait avec lui dans ses promenades; en marchant, il s'arrêtait à tous pas pour ramasser quelques pierres; belles ou communes, curieuses ou insignifiantes, il les recueillait, en chargeait ses poches, celles de l'enfant, et, de retour au logis, il mettait de côté tout le bagage, comme collection minéralogique; à peine pfenait-il la peine de rejeter les cailloux sans valeur; il finissait cependant par posséder ainsi des richesses et des raretés. Ses œuvres ressemblent à ses collections, leur composition à ses promenades : chercheur infatigable de la vérité, juge sévère de .ses propres idées, il les recueille, les classe, les rejette, les

(i) C'était une de ces écoles pour lés petits enfants, Bommée en Suisse Lebrgotteruckul^ , pom assez joli, correspondant à ces trois mots : instruction, marraine, école. Appeler rinstitutrice marraine, c'était lui rappeler qu'elle devait être une aeconde mère. ...

simplifie sans cesse, et les exposant dans Tordre où son esprit les prodoit , il écrit sans art. mais aussi sans mensonge. J'aime ce mélange d'affirmations et d'hésita* tions, qui indiquent la marche et le trayail de l'esprit, et derri^ TécriTain laissent voir tout l'homme. Nul ouvrage n'a plus ce caractère que celui dont nous parlons, et devant le critiquer plus tard , je voulais donner dès à présent une idée de son mérite , de sa manière et de son inimitable sincérité. C'est dans ce livre qu'il faut chercher encore le portrait que trace Pestalozzi de ses premiers collaborateurs ; lui-même s'est attribué la mission de les louer, avec la généreuse pensée d'assurer à leurs noms honorables la même durée qu'à ses œuvres.

M. Krusi, fils d'un marchand d'Âppenzell, avait été chargé de diriger une école a l'âge de dix-huit ans ; son instruction élémentaire était presque nulle, mais cette grande ardeur de savoir et de bien faire , qui est l'ambition de la vertu, suppléait à tout ce qui lui manquait ; c'était avec Pestalozzi une ressemblance et une sympathie qui les attira l'un vers l'autre. M. Fischer, quelques jours avant sa mort , encouragea, puis accomplit leur association.

M. Tobler, de Glaris, venait d'être alors instituteur dans l'une des premières maisons de Bâle; il prenait au sérieux la carrière de l'enseignement, et était aussi tourmenté du sentiment vif, quoique obscur, d'un idéal dont la poursuite laborieuse commençait à lasser sa volonté en contristant son âme. La méthode de Pestalozzi, dès qu'il la connut , lui parut être cet idéal même ; les invitations de son ami Krusi le trouvèrent préparé à se dévouer.

M. Buss , fils du peuple , d'abord apprenti relieur, devenu musicien et dessinateur, comme par un jeu de sa vive intelligence, avait passé sa jeunesse dans cette inconstance de détermination, cette variété d'entreprises, ces voyages, ces changements qui trahissent souvent moins l'agitation d'un caractère mobile que ;rinquiétude de la pensée à la recherche d'une vocation. Que dans cet état de l'âme la voie poursuivie apparaisse enfin, les variations cessent, la volonté se fixe, la vie prend une signification et un but; le navire louvoyait avec peine, le vent favorable s'est élevé, le navire se redresse et part. Tel fut sur M. Buss l'effet des principes de Pestalozzi. a Leur connaissance, dit-il lui-même (1), m'ont rendu en « grande partie la sérénité et la force de ma jeunesse , elle a ranimé et pour moi « et pour l'humanité des espérances , que depuis longtemps et jusqu'à ce moment « j'avais regardées comme de beaux rêves , et repoussées contre le vœu de mon c cœur. »

Tons trois, HH. Krusi, Tobler, Buss, regardaient donc Pestalozzi comme leur maître , et entreprenaient avec lui une œuvre où leur âme tout entière s'engageait sans le vile mobile des intérêts matériels.

Leurs efforts réussirent. De nombreux élèves furent envoyés à Burgdorf , et l'é-

(1) Wie Gertrud, etc. V. aussi Chavannes, Expoiédeia Méthode, 180S.

tablissement , sur un rapport favorable, fut reconnu comme public par le gouvernement helvétique en 4802. Hais, en 4803, le château, dans lequel se trouvait rinstitut, fut nécessaire, comme résidence d'un haut fonctionnaire. 11 fallut encore que Pestalozzi poursuivît le cours de ses émigrations : on eût dit que la Providence le destinait à porter lui-même dans toutes les contrées de sa patrie les lumières de ses principes. Apportons cependant quelque restriction à ce dernier mot. Les détails curieux que donne M. Ramsauer sur Fintérieur des classes de Burgdorf prouvent que le système employé n'était encore ni très-parfait, ni bien déterminé. Pestalozzi avançait toujours cependant dans son œuvre ; c'est à cette époque qu'il publiait le Livre des Mères, ou Guide pour aider les mères à apprendre à leurs enfants à observer et à parler, sorte de vocabulaire des objets , et particulièrement des parties du corps que les mères doivent d'abord faire nommer à leurs enfants. En même temps, ses collaborateurs composaient, d'après ses principes: A B C de l'Intuition, ou Leçons intuitives du Rapport des mesures ; — Leçons intuitives du Rapport des nombres,

A la même époque, en 1802, le premier consul avait ordonné à la Suisse de lui envoyer des députés ; l'un d'eux fut Pestalozzi , choisi par deux districts : c'était le Franklin de la liberté helvétique. Avant son départ , il publia une brochure politique; à Paris, il remit un mémoire au premier consul, sur les besoins de la Suisse. Celui-ci répondit, dit-on, a qu'il ne se mêlait pas d'enseigner l'A B C (1). » Les députés furent reçus par Fouché , et repartirent immédiatement. Ce fut toute la carrière politique de Pestalozzi. a Moi aussi je suis allé à Paris , disait-il plus tard; mais je crois que c'était la nuit; je n'ai rien vu du tout. » On l'aurait conduit, les yeux ouverts, au Paradis, ajoute un de ses biographes, qu'il n'y aurait rien vu, rien que l'arbre de la science, pour réunir la pauvre humanité sous son abri (2).

Le 22 août 1804, Pestalozzi quittait Burgdorf; on lui ouvrait à la place l'ancien couvent de Hûnchen-Buchsee , dans le même canton.

En venant à Buchsee, Pestalozzi se rapprochait d'un de ses plus anciens amis, et à la fois d'un des hommes les plus éminents de son temps et de son pays. M. de Fellenberg avait créé à Hofwill , près de Berne , les remarquables établissements qui ont illustré son nom. Ces fondations différaient assez sensiblement de celles de Pestalozzi, comme nous le verrons par un parallèle abrégé. La nature avait doué chacun de ces hommes distingués des facultés qui faisaient défaut à l'autre , et il semblait qu'elle les eût prédisposés pour se compléter et s'unir. Leur collaboration à Buchsee ne fut cependant pas de longue durée. Soit qu*il y eût entre leurs caractères un peu plus que de la diversité , je veux dire de l'opposition ; soit que Pesta-

(i) M. Mœonich.

(t) M. Kaliscb.

lozzi n'ait pas voulu négliger les propositions généreuses que lui adressaient les inns Tilles de Payeme, de RoUe et d^YTaHlnn, il alla s'établir, en 1805, dans cette dernière Tille avec quelques-uns de ses meilleurs maîtres. Ceux qui étaient restés d'abord à Buchsee le suiTirent peu de temps après.

Pestalozzi était âgé de près de soixante ans ; il était destiné à survivre encore à son établissement d'Yverdun. Du moins put-il, pendant vingt années, voir cette œuvre de sa Tieillesse réussir et attirer sur son nom une réputation immense. L'Institut d'Yverdun contint près de 200 élèves de toutes les nations. Visité chaque année par un grand nombre d'étrangers, cité, décrit, imité, il était, pour ainsi dire, l'école-modèle de l'Europe. Les nations y envoyaient des saTants; les rois le venaient voir 5 l'empereur de Russie, le roi d^ Prusse, furent reçus à Yverdun; honneur moins considérable que l'approbation des plus grands hommes, véritables rois de l'opinion, auxquels il appartient de prêter leur voix au sentiment public pour le traduire ou le commander. C'est en 1808 que Ficbte, ainsi que nous l'avons dit, se posait cette question : a Une éducation nationale étant le salut de l'Allemagne, à quoi, dans le monde déjà existant, doit se rattacher l'éducation nouvelle? n Et répondait : « Aux procédés découverts par Henry Pestalozzi, exposés par lui et appliqués avec succès sous ses yeux. » Est-ce à dire que cet établissement était la plus parfaite des œuvres de Pestalozzi? Je ne le crois pas, qu'on me permette de l'avouer. Sans doute , il est difficile de juger une institution qui n'existe plus ; il est périlleux de contredire la voix presque unanime de ceux qui l'ont jugée. Mais je m'en rapporte à Pestalozzi lui-même. Que l'on compare (comme le fait avec détails M. de Raumer) le Rapport aux parents et au public sur l'état et les principes de l'établissement de Pestalozzi, publié en 4807; et le jugement qu'il en porte dans ses Destinées de ma Vie (Lebenschiksale) , lorsque , jetant un regard suprême sur les vicissitudes de sa longue carrière , il trouve dans sa Ixmne foi assez d'énergie pour être plus sévère vis-à-vis de lui-même que la postérité. Que l'on compare ces deux œuvres, et l'on pourra se former une idée juste, et sans illusions, sur la valeur réelle de l'Institut d'Yverdun , sur les défauts et les imperfections qui ont dû empêcher sa durée et amener sa dissolution.

Quoi qu'il en soit , cet établissement fut aussi une fondation remarquable ; il possédait deux éléments incomparables de succès : la supériorité des méthodes et la supériœ'ité des maîtres.

Les méthodes seront l'objet principal de notre examen. Mais nous devons aussi quelques mots d'éloges aux hommes éminents qui entourèrent Pestalozzi. Ce n'était pas seulement une réunion de maîtres exercés, dévoués à leur profession par un des moins élevés et des plus puissants mobiles de la volonté , l'habitude. Il n'en était pas un pour qui la carrière de l'éducation ne fût plus qu'une profession, une mission sainte, plus qu'une inclination, une foi^ardente. lis partageaient cet en-

ibousiasme de leur vieux maître , dont les plus accaUantes déconvenues n'altéraient point le courage. C'est le privilège de Thomme supérieur d'exarcer sur de nobles intelligences une influence sympathique qui les dévoue à ses destinées en même temps qu'à ses idées pour en faire les promoteurs et les intermédiaires auprès du monde des inspirations que sa raison reçoit de plus haut.

Déjà nous connaissons MM. Knisi, Tobler et Buss.

H. Niederer^ du canton de Claris, ministre de l'Évangile, s'était dévoué aux principes de Pestalozzi dès qu'il les avait connus : le dévouement est la suite immédiate de la vraie conviction. Doué d'un esprit spéculatif et élevé, il prit à tâche de systématiser la méthode, et de lui donner une expression philosophique. C'était le penseur de l'association. Il enseignait à Yverdun la religion protestante. Sa femme dirigea longtemps avec talent une école de jeunes filles attenante à l'Institut.

M. Schmid n'était pas seulement un des meilleurs collaborateurs de Pestalozzi; il était un exemple vivant de la valeur de son enseignement. Pâtre du Tyrol, sans première culture, sachant à peine épeler, il avait été envoyé à l'âge de dix-neuf ans à Burgdorf. En peu de temps il avait acquis une instruction surprenante, et sa remarquable intelligence s'était particulièrement développée par l'étude des mathématiques : c'est cette science qu'il enseignait à Yverdun.

H. Cari Ritter, l'illustre géographe de Berlin, fut professeur de géographie dans l'Institut de Pestalozzi. M. Cari de Raumer, auteur de la curieuse et savante Histoire de la Pédagogique , y avait été attiré par l'influence des éloges de Fichte , et la lecture de Léonard et Gertrude.

M. Barraud d' Yverdun , qui enseignait l'écriture ; M. de Murait de Zurich , qui remplissait les fonctions de maître de français; MM. Jiiillien et Boniface de Paris, H. Blochmann de Dresde, et d'autres non moins distingués, étaient venus apporter à cette école, objet de tant d'espérances, l'honneur et l'appui de leur collat)oration , premiers gages de leur dévouement à la cause sacrée de l'éducation à laquelle la plupart d'entre eux consacrent encore leur vie.

On comprend tout ce que le concours de pareUs hommes pouvait produire de résultats, et combien le désir de les connaître, de les voir à l'œuvre, devait exciter la curiosité. Au milieu d'eux, et plus qu'eux tous, Pestalozzi impressionnait par sa personnalité originale ceux qu'attirait sa réputation. Le vieux maître accueillait tous les étrangers avec cordialité , mais sans grandes cérémonies ; nul n'ignorait davantage ce que le monde appelle de ce nom ; son insouciance de lui-même allait jusqu'à cette négligence qu'x)a pardonne aux hommes supérieurs un peu trop facilement. Pour être un peu plus soigneux , ils n'en seraient pas moins supérieurs. Pestalozzi allant recevoir je ne sais plus quelle tète couronnée, avait ses bas sur les

talons ; ce n'était pas le seul point commun qu'il eût avec La Fontaine. Mais on ne pensait plus à ces petits détails Iorsqu*on le voyait , lorsqu'on t'entendait. Son visage était plein d'une expression impossible à oublier, et son ami Lavater pouvait lire sur ses traits, image transparente de son âme, des signes où se laissaient voir les habitudes de son esprit et les sentiments de son cœur. Son front était large et haut; ses cheveux, coupés ras sur le sommet , retombaient plus longs sur les tempes ; sa bouche spirituelle et souriante; ses yeux brillants, attentifs , pleins de curiosité, et resplendissant parfois des jouissances que donne à l'intelligence la vue de la vérité , tandis que l'empreinte des labeurs qu'impose sa recherche se traduisait par la contraction des traits et d'ineffaçables rides, ces cicatrices du travail ou de la douleur; une expression générale et incomparable d'intelligence et de bonté. Volontiers Pestalozzi expliquait lui-même ses principes et montrait son établissement ; sa parole n'était pas éloquente, mais vive; il parlait tantôt mauvais français , tantôt l'allemand incorrect de la Suisse ; il aimait les traits d'esprit et savait relever par la soudaineté de ses bons mots les idées sérieuses , les points de vue profonds dont sa conversation était habituellement composée. Cette ardeur du bien, cette foi en ses doctrines qui le soutinrent toujours, donnait à ses paroles une animation communicative. C'est surtout pour ses élèves, pour ses collaborateurs qu'il réservait l'expansion chaleureuse de son âme. Dans de fréquentes conférences il les encourageait , les remerciait , et enflammait , pour ainsi dire , au foyer de son enthousiasme , l'énergie de leurs efforts. Deux défauts contrastaient avec ces hautes facultés : une simplicité poussée jusqu'à la naïveté; défaut pardonnable, sans doute, car pour tant aimer les enfants il fallait bien qu'il leur ressemblât un peu, mais défaut dangereux, qui l'exposait aux illusions faciles et à une confiance irréfléchie; puis, une complète inaptitude pour administrer un grand établissement , et même, chose surprenante, pour enseigner avec suite, avec ordre, dans tous les détails. Il ressemblait , dit un de ses biographes (i), à ce Raphaël d'une des œuvres de Lessing , né avec la passion, avec le génie de la peinture, mais sans bras, réduit à enflammer de ses idées des élèves qui les pussent rendre, à mettre en mouvement mille mains habiles à la place de celles qui lui manquaient.

Si nous rappelons ainsi les qualités et les défauts du grand homme dont nous avons à juger moins la vie que les œuvres, c'est que ce rapprochement sert à l'histoire de celles-ci, puisque les unes fnrent l'élément de leur succès, les autres la cause de leur ruine. En effet, Pestalozzi qui avait conscience de son inaptitude complète pour la gestion économique de son Institut, fut heureux de rencontrer cette habileté dans un de ses collaborateurs , qui la possédait à un haut degré , et , avec son abandon ordinaire , lui accorda bientôt une confiance illimitée. Ce collaborateur était M. Schmid. Il rendit à l'établissement, pour l'administration aussi bien que

(1) M. Kalisch.

pour renseignement des mathématiques , des services signalés qu'il serait injuste de méconnaître; mais son caractère ne put malheureusement sympathiser avec celui de la plupart des maîtres d'Yverdun, particulièrement avec celui de M. Niederer. Des froissements , des animosités, de fâcheuses ruptures s'ensuivirent. Nous n'avons mission ni de les raconter, ni de les juger.

Une déchirante affliction précéda toutes les douleurs cpi'allait causer à Pestalozzi de si regrettables débats. Sa femme, âgée de près de 80 ans, mourut le il décembre 1815; il avait précédemment perdu son fils unique peu de temps après l'avoir marié. Cette mort de l'épouse vertueuse qui pendant quarante-six années avait , par un continuel sacrifice d'elle-même, partagé les revers comme les joies, la misère comme l'aisance, les projets comme les déceptions de celui auquel la Providence l'avait unie, cette mort fut un deuil universel à Yverdun, et pour tous la perte même d'une mère. Avec cette douce puissance des femmes qui savent unir tous les cœurs parce qu'elles les gagnent tous , elle avait conjuré bien des querelles, amorti bien des chocs. Son tombeau, placé selon ses vœux, sous deux beaux tilleuls, au milieu du grand jardin de l'Institut, n'eut pas la même vertu que sa présence. Pestalozzi ne perdait pas seulement aux derniers jours de sa vi(; la compagne de ses destinées, il semblait que Dieu rappelât à lui toute la bénédiction de sa maison.

A partir de cette époque, les animosités devinrent rapidement plus vives. Affecté jusqu'au fond du cœur, tâchant de réconcilier ceux qu'il appelait ses enfants, allant de l'un à l'autre, laissant sortir H. Schmid, puis le rappelant, se séparant de M. Niederer, et ne pouvant bientôt plus s'en passer, le pauvre Pestalozzi était la victime de cette lutte, dont sa faiblesse était la cause. En 1816 , seize maîtres quittèrent Yverdun; M. Niederer en sortit en 1817, avec sa femme, qui abandonnait la direction de l'école des jeunes filles, et ses mécontentements cessant d'être cachés pour devenir publics, se traduisirent en un procès affligeant, qu'il intenta à son vieux maître. Les journaux, que le scandale enrichit (1), livrèrent à la curiosité publique tous ces tristes dissentiments, exagérés et grossis : cette épreuve surpassait toutes celles de la vie de Pestalozzi.

Vers la même époque, un essai d'association avec Fellenberg échoua encore.

L'Institut d'Yverdun continua cependant d'exister plusieurs années encore, et

(1) Déjà une polémique publique avait été engagée précédemment, sur la valeur de l'Institut, à la suite du rapport d'une commission que la Diète Helvétique délégua en 1809 pour le visiter, et qui était composée de MM. Merian de Bâle , Trechsel de Berne , et de l'illustre P. Girard , religieux cordelier, de Fribourg. M. de Haller attaqua, M. Niederer défendit, M. Bremi de Zurich riposta ; le débat devint plus envenimé, Pestalozzi et M. Niederer répondirent à M. Bremi , raccusant de « 92 mensonges, 30 falsifications et 20 calonmies. » Mais ces querelles de plume et d'écritoire n'étaient qu'un médiocre mal ; Topi-* nion est une reine qui oblige à combattre devant elle ceux qui prétendent se concilier son agrément.

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non sans de fréquents retours de succès et d'espérances. L'année 1818 fut une année de bonheur. En 4818, M. Sclunid fit un traité avec H. Gotta pour réditi<m des œuvres de Pestalozzi. La souscription dépassa 50,000 fr. L'empereur de Russie avait souscrit pour 5000 roubles , le roi de Prusse pour 400 thalers, le loi de Bavière pour 700 florins.

Le plus cher des projets de Pestalozzi , la fondation d'un établissement pour les enfants pauvres , parut au moment de se réaliser; une école fut en effet ouverte à Clindy, près dTverdun, la même année.

L^illustre vieillard , âgé de 73 ans, retrouve à ce nouvel espoir toute la plénitude de son ardeur et cet optimisme robuste que nous n'avons vu disparaître sous le poids d'aucune épreuve. A l'anniversaire de sa naissance , il avait l'habitude de réunir ses maîtres et ses élèves pour leur adresser des discours (Reden an mein ffaus)j qui étaient comme un examen de leur collaboration, un état de situation en même temps qu'une chaleureuse et paternelle exhortation. Le 12 janvier 1818, il prononça le plus étendu et le plus remarquable de ces discours. Aucune de ses œuvres peut-être n'est plus digne d'attention, et nous y ferons de nombreux emprunts. Toute sa vie et ses doctrines sont passées en revue. Toujours ferme et élevée , sa parole devient souvent éloquente, et trouve dans l'intarissable jeunesse de son cœur une source vive d'inspiration. Le projet d'une école de pauvres l'occupe principalement : jamais il n'apprécia mieux l'état de la société , les progrès du paupérisme et les moyens d'y porter remède. A peine vient-il de recevoir pour ses œuvres une somme dont sa vieillesse pouvait légitimement s'adjuger le soulagement inespéré, il la donne et la consacre à la fondation d'un nouveau Neuhcrf.

Eélas ! le nouveau Neuhof ne réussit pas plus que le premier, et la ruine vint encore de ce défout d'habileté économique qui paralysa toutes les idées de Pestalozzi dans leur application. On reçut bientôt à Clindy des élèves qui payaient dixhuit, puis trente louis d'or par mois; on leur donna une éducation de luxe; on prétendait, en élevant des enfants pauvres comme des enfants riches , exciter l'émulation de ceux-ci, faire de Clindy le point de comparaison, le modèle d*Yverdun ; on n'en fit que l'inutile copie , la coûteuse reproduction.

Pestalozzi espérait du moins que les enfants pauvres, qui av^nt reçu une éducation si complète à Clindy, ne refuseraient pas de l'aider à fonder un établissement à Neuhof même, où il voulait transporter cet essai malheureux, fl lui semblait que cette terre, sur laquelle il avait vécu jeune , fidrmé ses pr^niàres institutious , lui rendrait son ardeur, et serait comme la terre promise de ses conceptions. Aucun de ces élèves ne voulut le suivre : c'était le firuit amer de l'éducation qu'il leur avait donnée. « Ds trouvaient, dit-il lui-même (I), au-dessus de leur dignité

(i) Lebemtckiksale,

« de s'attacher à un établissement des pauvres L'espoir de transplanter à

« Neuhof cette institution fiit perdu pour moi Je fus obligé d'y renoncer, et de

a publier, le 17 mars 1824, l'impuissance où j'étais de satisfaire à l'attente et à la « confiance que j'avais inspirées pour la fondation d'une école des pauvres à tant

a d'amis généreux de l'humanité » Ce fut le dernier projet de cet homme ex*

cellent, qui en conçut un si grand nombre. Il terminait par où il avait commencé.

En 1 825 , Pestalozzi dut dissoudre Yverdun , après l'avoir soutenu pendant près d'un quart de siècle; il le quitta, à l'âge de quatre-vingts ans, plus chargé encore d'actions que d'années, et se retira dans son cher Neuhof, que possédait son petitfils.

C'est là qu'il composa ses derniers écrits, ses Lebenschtksale , Destinées de ma vie, que nous avons déjà cités , et le Sckwanengesang , Chant du cygne. Toute l'activité , toutes les infortunes d'une vie séculaire n'avaient pu user ni aigrir une âme où Dieu s'était plu à unir tant de vigueur à tant de tendresse. Ces écrits d'un vieillard, prêt à mourir, ne sont pas l'expression chagrine d'un cœur désabusé et meurtri, qui a goûté de la vie toutes les amertumes, et perdu toutes les illusions. Assis, voisin de la tombe, aux mêmes lieux témoins de ses premières tentatives, il embrasse d'un même regard les deux extrémités de sa longue carrière , non pour se plaindre , mais pour se juger. Tous ses essais anéantis, toutes ses fondations ruinées; l'ingratitude, l'aveugle opposition, tant et de si douloureuses épreuves ont tMrisé son âme sans l'irriter. A ce moment suprême où le temps va disparaître et l'éternité commencer, il contemple le ciel avec espoir, la terre avec confiance; car il sait , il croit se survivre, non par ses institutions, mortes avant lui, mais par ses impérissables idées : les Lebenschiksale, le Schwanengesang et le Discours de 1818, sont comme l'adieu de Pestalozzi à l'humanité , Vexegi monumentum, le testainent de ses pensées. « Je crois pouvoir affirmer, dit-il (1), que le siècle, au début duce quel nos recherches pédagogiques ont commencé , verra encore à sa fin la conc( tinuation non interrompue de nos desseins dans les mains d'hommes qui devront « aux forces réunies de notre maison leurs vues et leurs moyens. J'ai une foi inc( ébranlable à la durée de mes essais, et suis maintenant tranquille en regard de a toutes les circonstances qui ont retardé leurs résultats , détourné leur marche , « et inspiré souvent à moi-même des doutes sur leur but..... » Sa foi ne le trompait pas. Les discordes mêmes , qui amenèrent la ruine de sa maison , avaient , en dispersant ses collaborateurs dans toutes les parties de l'Europe , propagé ses doctrines. 11 semblait prévoir que, méconnu pendant sa vie, il serait glorifié après sa mort ; qu'un jour viendrait où ses élèves réunis prendraient ses idées pour symbole , et son nom pour drapeau.

(1) Kede an mein Haut,

Écoiitons-le encore : « Je suis toujours resté en deçà de mon but^ et les obs-

« tacles humains m'ont contrarié; mais dans quelle grande entreprise n'en esUil « pas de même? Dieu veut que la pensée d'un homme devienne la pensée de cent,

« pour qu'elle soit une force ayant de réussir Dieu et ma bénédiction soient

« avec celui qui ira plus avant que moi dans mes idées de prédilection. » Puis il s'écrie à plusieurs reprises : « Ma conviction est maintenant parfaite 1 {Meine Ueber- « zeugung ist ietz vollkommen!) » Heureuse , glorieuse la vie qui débute par ce cri du cœur : Non, non, l'anoblissement du peuple n'est pas un rêve! se consume à la recherche lât)orieuse de ce but sublime , et peut se terminer par cette affirmation de l'intelligence : Ma conviction est maintenant complète I

Quelques discours à des sociétés savantes, dont il était membre , quelques visites à des écoles de son pays , sont les derniers actes de la vie de Pestalozzi. Au commencement de 1827, il tomba malade. Le 15 février, on le transporta à Brugg, pour qu'il fût plus près du médecin. Il possédait encore toute la plénitude de sa raison , et la bonté de son cœur, o Je pardonne à mes ennemis , dit-il (1) , puissent-ils « trouver la paix , au moment où je gagne la paix éternelle. J'aurais vécu volon- « tiers encore quelques mois pour mes derniers travaux; mais je remercie cepen-

« dant la Providence, qui me retire de cette vie terrestre » Le 17, il mourut,

sans que rien troublât la sérénité de ses derniers moments.

I^ 19, quelques enfants, peu d'amis suivirent ses simples funérailles; on eut la pieuse pensée de préparer sa tombe près d'une école qu'il avait commencé de faire construire , au village de Birr, sans avoir le temps de l'achever. On ne pouvait donner à ses dépouilles un voisinage plus conforme à ses prédilections.

Telle fut la vie de cet homme illustre et excellent; la raconter, c'est la louer, et je ne trouverais à ajouter de plus grands éloges ni convenance ni utilité. Qui pourrait lui contester les titres inscrits sur son monument par ses compatriotes : Sauveur des pauvres , père des orphelins, fondateur des nouvelles écoles du peuple, hommt, chrétien , citoyen , tout pour les autres , pour lui-même rien ? 11 nous reste seulement d'apprécier, en jugeant ses doctrines et ses méthodes , s'il faut joindre le nom à' instituteur de V humanité à cette litanie glorieuse et méritée de la reconnaissance nationale.

(i) Biographie de M. Hauêtier.

L*édttcation doit mettre au jour Tidéal de Tindividu.

(Jean-Paul Richter.)

Les œuvres de Pestalozzi coûtiennent. quoique non sous une forme méthodique, un traité complet de pédagogie et d'éducation. Ses fondations comprennent tous les divers degrés de l'instruction. Il faudrait donc, pour le juger, traiter tous les principes d'éducation, aborder toutes les questions de l'enseignement public : tâche effrayante, au-dessus des forces comme des prétentions de celui qui écrit cet essai imparfait.

Mais il importe seulement de connaîtl*e ce que les principes, ce que les méthodes de cet homme distingué ont de particulier et qui lui soit personnel. Or, cela se réduit à moins qu'on ne le supposerait, et je ne crois pas lui faire injure en prononçant cet aveu.

Il faudrait renoncer à écrire sur l'éducation, si l'on ne voulait produire que des idées nouvelles, et c'est chose désolante qu'en ce grave sujet , il reste si peu à dire, mais tant à faire. Qu'on étudie seulement les grands maîtres, et je suppose Montaigne, Locke et Rousseau.

Montaigne écrit naïvement : « Quelqu'un pourroit dire de moy que j'ai seule- « ment faict ici un amas de fleurs estrangières , n'y ayant fourni du mien que le « fllet à les lier (liv. m, ch. 12) ; » il est tout plein des anciens, Locke des anciens et de Montaigne, Rousseau des uns et des autres, de l'admirable auteur des Essais surtout, et Y Emile n'est, comme on Ta dit, qu'im commentaire du célèbre chapitre 25 du livre i*' (1).

Chacun , il est vrai , laisse aux idées des autres l'empreinte de lui-même ^ Montaigne, son exquise et éloquente bonhomie : ses fleurs estrangières sont plus belles que sur leur tige dans le merveilleux assemblage qu'il en fait , « les pillotant deçà (( delà, conmie les abeilles, mais qui en font après le miel, qui est tout leur. » Rousseau, moins riche qu'on ne le suppose en idées nouvelles, change et transfigure celles-là même cpi'il dérobe aux autres ; jamais il ne paraît les recevoir, il en prend possession comme de sa part dans Tusage commun de la vérité, et par la magie sans égale de son entraînante éloquence, il les revêt d'une forme si personnelle et si supérieure, qu'il est désormais impossible de les produire sous une expression plus splendide que celle dont il les a parées. Pour Locke, ses pages ^

(1) Le livre 2» n'est presque que le Traité de l'Éducation des Filles de Fénelon ; on a signalé aussi la ressemblance des Lettres de Turgot.

décolorées sans doute encore par la traduction, sont si pâles auprès de celles des Essais et de Y Emile, qu'on est étonné auprès de si grands noms, de trouver le sien. Il faut lui rendre cette justice qu'en beaucoup de points il précède Rousseau, pense plus juste que lui en quelques-uns , mérite l'honneur de ses contradiction» en d'autres. Mais, eialté étourdiment par Voltaire, déprécié à l'excès par de Haistre, c'est un de ces hommes qui occupent aussi bien dans l'estime des uns que dans le mépris des autres, une place qu*il ne mérite pas: on aura cessé de lire ses œuvres avant que la postérité ait dit sur lui son dernier mot.

Si les maîtres s'empruntent, ou, pour employer un tour plus poli, se partirent ainsi des idées communes , que sera donc à l'égard d'eux-mêmes la conduite de tant d'auteurs moins considérables , qui viennent après eux pour ne dire souvent que la même chose, mais moins bien? Ce n'est pas sans danger que l'œuvre d'un bonune illustre tombe dans le domaine public ; elle devient comme un de ces vieux châteaux sans seigneur, bâtis sur la montagne; chaque jour, l'tiabitant grossier de la vallée vient arracher une pierre, pour la placer, taillée à sa façon, dans le mur qui soutient sa chétive cabane , dont cette ruine fait toute la solidité.

Pestaloczi , que je place au rang des maîtres, a vu ses œuvres livrées à ce pillage souvent maladroit ; il n'est presque pas une idée, une méthode, inaugurée dans la pédagogie allemande depuis ce grand honune, qui ne se retrouve, au moins an germe, dans ses ouvrages. Aussi bien peut-on lire, dans les écrits de ceux qui l'ont précédé, des principes d'éducation parCadtement conformes au sien. Hais on ne saurait lui foire un reproche de cette similitude^ sa vie démontre suffisamment que toutes ses idées étaient tirées de son propre fonds, de cette recherche perpétuelle qui était le besoin le plus impérieux de son âme. Il s'est peu inquiété de ce qui avait été fait avant lui ; et toute ressemblance entre ses œuvres et celles de ses devanciers est coïncidence, non copie. Et n'en est-il pas de même en tous sujets? Faut-il se disputer la propriété, et, si je puis dire, la primogéniture des idées? Pascal a écrit * « Les mêmes pensées poussent quelquefcMs tout autrement dans mi « autre que dans leur auteur; infertiles dans leur champ naturel , abondantes étant « transplantées. » Ne vaut-il pas mieux dire encore : les bonnes pensées viennent de Dieu ; quand il vent les produire , il les met toujours au cœur de plusieurs ; rîDstrument peut ainsi manquer, l'idée ne périt pas.

favais besom de ces explications pour défendre Festalozzi du reproche de |dagiat, qu'on lui a bien sévèrement adressé (i), comme pour m'autinriser à restreindre à ce qui lui est plus personnel l'objet de mon exposition.

(i) Y. DOtaounent Jtmmal d'Éducaiùm, t nr, p. SU et soît

I. Qu'est-ce que Pestaiozzi eniend, dans le sens du mol le plus comprétaensif , par Véducatian ?

« L'homme, dit-il (4), croit, est formé, est élevé.

a II croit par sa force propre , par la force de son être même.

a 11 est formé par le hasard y Taccidenlel qui se trouve dans sa position , ses enc tours, ses relations.

« n est élevé par Tart et la volonté de Thomme.

« La croissance de Thonmie et de ses forces est Tœuvre de Dieu , elle s'opère se- « Ion des lois étemelles et divines.

a La formation de l'homme est accidentelle et dépend des circonstances chanc géantes où il se trouve.

« Son éducation est morale (réglée, sittlick). Elle est un résultat de la liberté de « la volonté humaine, en tant qu'elle influe sur ses forces et ses dispositions

(C La formation et l'éducation de l'homme sont essentiellement des influences « coopérantes à la force de développement intérieur des forces humaines.

<K L'influence de la formation peut être en harmonie avec les lois éternelles du « développement des forces humaines.

a L'éducation doit avoir cet accord.

« Hais elles peuvent aussi être en contradiction... Leur accord constitue la vraie M éducation de l'homme. Par leur désaccord, il est dévié , dénaturé

c Cet accord dépend avant tout de la libre volonté de Thonnne. »

n y a plus de clarté et peu de dissemblance dans ces paroles de Rousseau :

« Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin « étant grands, nous est donné par l'éducation.

« Cette éducation ixous vient ou de la nature, où des hommes , ou des choses. « Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la « nature; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation « des hommes, et l'acquit de notre propre expérience sur les objets qui nous afc fectent est l'éducation des choses (2). »

Entre ces définitions, je constate une seule différence capitale, tout à l'avantage de Pestaiozzi. L'éducation des hommes, ou l'éducation proprement dite, n'est, selon Rousseau, que a l'usage qu'on nous apprend à taire du développement interne de nos acuités et de nos organes. » Or, pour qu'on nous apprenne cet usage, il luit qu'il y ait déjà un certain développement de ces facultés et de ces organes ; par conséquent, l'éducation des hommes ne vient que tard , ultérieurement, Et^

(1) Rede on mein BauSf 1818.

(2) Emile, p. 7, édition Didot.

en ellét, Rousseau dit encore : a La première éducation doit être purement néga-

9 tive En commençant par ne rien faire, vous aiu'ez fait un prodige d'éduca-

« tion Si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l'âge de douze

« ans, sans qu'il sût distinguer sa droite de sa gauche, dès vos premières leçons

« les yeux de son entendement s'ouvriraient à la raison (i). » Ainsi le corps

naît à neuf mois , la raison à douze ans ! Non, non, elle se développe peu à peu ; que l'éducation la suive, et soit progressive, non négative; l'iiomme nait tout entier ! C'est l'opinion plus juste , seule juste , de Pestalozzi. A quel âge l'enfant commence-t-il à apprendre , se demande-t-il? Aussitôt qu'il est né (2). Mais l'enfant apprend sans comprendre; donc il ne faut rien lui apprendre, dit Rousseau; — donc il faut lui apprendre seulement ce qu'il peut comprendre , pense Pestalozzi , et tâcher que ces premières notions le conduisent aux notions ultérieures. Laisser son intelligence vide sous prétexte de la fortifier; l'asservir aux lettres , aux alphabets, aux leçons hâtives, l'écraser sous prétexte de l'éclairer : erreur, folie, faute des deux parts.

A côté de ce mérite , il en est un plus grand encore peut-être, mais que Pestalozzi partage avec Rousseau, avec Montaigne, avec presque tous les hommes supérieurs qui ont traité de l'éducation, a L'homme, dit-il, est élevé par fart et par la volonté. » Ainsi donc, non-seulement l'homme reçoit l'instruction, mais il se développe librement; non-seulement il est intelligent, mais il est perfectible; non-seulement, comme dit excellemment Montaigne, son esprit doit èire meublé, mais il doit être forgé. Misérable est la méthode, trop pratiquée, qui charge la mémoire de l'enfant, sans développer son activité intellectuelle; sans le fortifier par des exercices , l'accable de préceptes ; sans éveiller ses idées , lui prodigue les mots; sans augmenter ses forces, multiplie ses dégoûts; misérable, parce qu'elle relève d'une doctrine philosophique , qui , envisageant l'entendement comme un vase vide et une creuse capacité , détruit à la fois la légitimité de nos facultés ^ la réalité de nos connaissances, l'autorité de notre raison; misérable, parce qu'elle aboutit en pratique à habituer l'homme à tout recevoir, à se laisser conduire, à chercher la vérité hors de soi.

Prenons garde cependant. 11 ne faut pas non plus se jeter d'un extrême dans l'autre; le milieu est difficile à tenir dans la vérité. Pestalozzi est tellement pénétré de la perfectibilité spontanée de l'homme , que toute la science de l'éducation , selon lui, consiste à la seconder, n revient sans cesse sur l'assimilation du développement intellectuel de l'homme avec la croissance végétale de la plante, et c'est à peine s'il indique que l'homme étant libre, est à la fois la plante et le cultivateur. « L'éducateur, dit-il , ne donne à l'homme aucune force ; il a soin seulement que

(1) Emile, p. 80, édition Didot,

(2) Wie Gertrud, etc.

Ki rien n'empêche le développement des forces naturelles. » Sans doute ^ il est plus important de donner de Yintensité aux forces de l'esprit, que de Y extension à ses connaissances, selon ses expressions; mais il faut bien que l'esprit reçoive aussi quelques notions ; il ne peut les produire toutes par sa spontanéité , à l'âge de l'enfant, ni, je crois, même plus tard. On doit reconnaître tous les mérites de la méthode, que l'on a appelée socratique; pourtant, il est impossible de croire qu'on puisse faire utilement une question à un enfant , sans lui avoir préalablement donné non point la réponse même , mais des notions qui lui servent à la former. Aussi Pestalozzi me semble-t-il exagérer beaucoup, lorsqu'il s'écrie : « Ce que je suis, ce que je veux, ce que je dois être , vient de moi; comment mes connaissances n'en viendraient-elles pas aussi (i)? »

Pour résumer sur ce point, Pestalozzi a raison de croire que l'esprit doit à la fois être forgé et meublé. Il a tort de réduire l'éducation au premier de ces deux éléments du développement intellectuel. Il ne voit dans l'homme qu'une seule chose, sa perfectibilité; or ce point de vue est juste, mais incomplet. C'est ici le lieu d'exposer, malgré ma répugnance, quelques idées personnelles , non pour la périlleuse prétention de produire des conceptions que je crois supérieures à celles que je juge , mais tout autant qu'il le faut pour apprécier convenablement celles* ci; car juger, c'est comparer : il faut bien que j'indique mon point de comparaison.

L'éducation nous vient de la nature, de la société, de la religion. De la nature, en tant qa* èire perfectible ; de la société, en tant qu'être essentiellement social ; de la religion, en tant qu'être déchu. Ce mot est dur ; je le crois nécessaire , philosophique, rigoureusement vrai.

L'homme est perfectible ; car il est intelligence , et les idées qui la composent ont leur type comme leur développement dans l'infini; car il est amour, et le bonheur et la perfection qu'il cherche sans cesse en s'en rapprochant toujours, sont sans limites; car il est volonté, et cette intelligence et cet amour sont les mobiles supérieurs qui le déterminent librement. Intelligence, amour, volonté, c'est toute son âme, telle que Dieu la créa à sa ressemblance; intelligence pour le connaître, amour pour l'adorer, volonté pour le servir. L'âme n'est pas qu'une faculté passive, qu'une capacité ouverte ; c'est une substance active, réelle, dont les idées générales sont l'essence et l'instrument. L'âme, les idées qui la constituent, sont pour l'homme la base de tout développement , le fonds de toute connaissance. La conscience de ces idées doit être sans doute développée. Hais, si obscure qu'elle soit, ce n'est qu'à leur aide que l'homme comprend l'enseignement de

(1) Wie Gertrud, 4« lettre m fine

la société , renseignement de la religion, dont la transmission extérieure lui est nécessaire.

Ce n'est pas que l'homme ne soit intérieurement et par nature un être religieux. Créé par Dieu, dépendant fatalement par son corps, dont la vie n'est autre chose que la continuité de l'action créatrice, dépendant, mais librement, par sa raison, son cœur et sa volonté, qui trouvent dans leur subordination à Dieu leur grandeur et leur force , l'homme s'élève naturellement jusqu'à la religion qu'il doit à son auteur. Mais la conservation de ces rapports sublimes exige une perfection relative qu'il n'a plus , et qu'il ne dépendrait pas de lui de reconquérir sans l'intervention même de Dieu par une religion positive , avant laquelle il avait complètement perdu la notion même de toute vérité religieuse. Parler ainsi , ce n'est pas seulement parler avec l'Écriture, c'est parler avec l'histoire, parler avec la philosophie.

Sans doute, la perfectibilité implique bien l'imperfection, et l'aptitude de la vo* lonté à choisir librement le bien ou à ne le choisir pas ; mais la perfectibilité n'ex-r plique pas l'état violent de l'âme, l'existence trop réelle des mauvais penchants natifs par lesquels l'mtelligence obscurcie est inclinée à l'ignorance, la puissance d'aimer au désordre, la volonté atTaiblie au mal, et la perfectibilité humaine entravée dans son développement. Réparer ce désordre, restituer à l'intelligence, à la volonté, au cœur, qui composent l'essence de l'âme, leurs forces, leur direction bonne , c'est la mission , voulue de Dieu , opérée par Dieu , de la religion 5 elle rend l'homme capable de toutes les perfections poiu* lesquelles il était naturellement créé , et peut-être de plus grandes encore.

Mais ni la perfectibilité de l'homme ne peut le rendre apte à découvrir seol , ni la religion n'est destinée à lui révéler, toutes les connaissances dont il a plu à Dieu de composer l'immense part de l'humanité dans la jouissance de la vérité. L'homme est social; sans la société, il ne peut ni se perpétuer, ni se suffire, ni s'instruire. La société a reçu le dépôt impérissable de toutes les vérités acquises par le travail et le génie des autres hommes pendant le cours des siècles, et la transmission du senl instrument pour les connaître, le langage; la tradition est la commune mémoire de l'humanité. C'est la société qui compose, enseigne, perpétue cette science de l'histoire, lien du passé avec le présent, qui rapprochant les temps, les espaces et les peuples, est, d'âge en âge, l'archive et la leçon du monde (i). La société possède, sait plus que l'individu; elle ne périt pas, elle conserve, elle amasse; l'individu, pendant sa courte vie, a à recevoir d'elle les connaissances acquises, propriété, et si je puis dire, héritage du genre humain dont il est membre, et l'instrument de toute connaissance, le langage. Il ne se donne pas d'ailleurs sa position dans telle ou telle division des races de la terre;

(1) Die Weltgeschichte ist dos Weltgerichtf dit bien plus fortemeni Schilkr.

et c'est de cette position que dépendent ces circonstances , ^s relations d'hommes, de lieux, de temps, de choses, dont les influences combinées agissent si fortenaent sur la vie, sans que jamais d'ailleurs une de ces influences domine fatalement cette puissance magnifique de Thomme, fonds de sa conscience , source de sa responsabilité, noblesse de sa nature, puissance envers laquelle, pour ainsi parler, Dieu a voulu avoir des égards sublimes, en un mot, sa liberté I

Sa perfectibilité naturelle à développer, la tradition sociale à recevoir, sa cork*uption originelle à réparer, voilà toute Téducation de l'homme, et cette éducation eomiBeiice avec la vie et finit avec elle« Tout système d'éducation qui n'embrasse pas ces trois éléments est incomplet , à moins d'être inconséquent.

Je ne puis ni développer, ni démontrer plus longuement. Mon devoir était seulement d'indiquer en quoi mon point de vue différait, soit de celui de Rousseau, soit surtout de celui de Pestalozzi. Les conséquences de ces différences se présenteront d'elles-mêmes. Pour Rousseau, c«i sait ce qu'il pense de l'élément religieux; on a retenu ces paroles :... « Il n'y .a pas de perversité originelle dans le cœm* « homain. Il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par « où il y est entré (d). » Quant à Pestalozzi, nous verrons avec soin le rôle qu'il donne à la religion; remarquons, dès à présent , qu'il semble admettre, au moins par quelques phrases assez embarrassées, la réalité de la déchéance humaine. « La nature essentielle de l'homme, dit- il (2), lui-même dans le vice originel de c( son être intime , dans sa chair et son sang , lui-même dans l'entourage du « monde , qui est devant lui et agit sur lui, non comme homogène avec son esprit « et son cœur, mais avec sa chair et 8(m sang, -^ est pour lui et pour sa subriance (( humano-divine , précisémeait ce que sont la terre durcie, le rocher, la i»erre, le « sable brûlant et la boue qui nuisent à l'arbre,... sauf la liberté d'écarter œs « obstacles... i» Je demande grâce pour ce français , qui n'est que la traduction mot à mot de l'allemand, et d'un allemand fort obscur. PestaJom semble reconnaître le principe; mais il sera facile de voir qu'il ne lui donne pas toutes les conséquences que nous y croyons contenues.

Il n'accorde pas non plus , au moins en théorie , comme nous l'avons démontré^ assez d'importance à la mesure de ce que reçoit l'individu par l'enseignement de la société. En pratique, cependant, il est bien forcé d'y avoir égard , de meubler l'esprit de son élève en même temps que de le forger, et de commencer par confier à sa mémoire le lai^gage, qu'à coup sûr sa raison ne comprend pas encore (3).

(i) Emile, p. 78.

(2) Rede an mein Haus, 1818.

(3) Y. Wie Gertrud, p. 66 ; Ibid., p. 56, où il cite ce naïf proverbe suisse : « L'autour et rals>le même « ne peuvent prendre les œufs des oiseaux dans les nids, )ertqu*4l «'ea a pas «été éépMé. »

Convenons du reste , avec Ini, que cette partie de l'éducation proprement dite qui consiste à seconder le développement naturel des facultés humaines est la plus importante^ celle qui doit au plus haut point préoccuper l'instituteur; car, si l'éducation dure toute la vie , du moins le rôle de l'instituteur ne se continue que pendant les premières années ; et lorsque viendra le temps où TbcHnme prendra la direction et l'enseignement de lui-même, il sera plus important d'avoir augmenté ses forces que ses connaissances , anobli son cœur qu'enrichi sa mémoire -, il vaudra mieux , comme le dit Pestalozzi (i) : « Qu'il ait appris à croire en croyant, et « non par la science et la compréhension de ce qui est cru ; à penser en pensant, et « non par la connaissance de ce qui est pensé , ou des lois de la pensée ; à aimer en « aimant, et non par le savoir de ce qui est aimable ; à pouvoir en agissant, et n(»i « en entendant mille discours sur ce que c'est que pouvoir... En un mot, il faut surtout dégager, diriger et fortifier la volonté, qui est le levier et le point d'appui des forces humaines.

n. Pour concevoir un système d'éducation qui suive l'homme dans ses premiers développements, il ne faut rien moins que a pénétrer dans ses profondeurs l'essence de l'intelligence et de l'organisme humain (2) , il faut être philosophe. Comment diriger cette intelligence , sans connaître ses lois , ses besoms, ses facultés? Comment enseigner la manière de fortifier la volonté et de cultiver le cœur, sans avoir étudié ses tendances, ses faiblesses? Comment guider vers la perfection, but final de l'éducation et de la vie, sans avoir une idée de la perfection ? Toute opinion sur ce que doit être l'homme suppose une opmion sur ce qu*il est. Erreur de croire que sans la philosophie, j'entends la same philosophie, on arrive à rien. Un bon traité d'éducation doit donc commencer par des principes certains de philosophie. Or, Pestalozzi n'est pas philosophe, comme il l'avoue simplement (3). Plus sincèrement que Rousseau, portant en lui l'amour de la vérité, pour seule philosophie , et pouvant promettre, sinon la certitude , du moins la bonne foi, il procède par tâtonnements et par cet empirisme, « méthode de toute ma vie , » dit-U.

Quel est le but de l'instruction? U répond : acquérir des connaissances et des perfections (Kenntnisse und Feriigkeiten), Mais à la manière dont il commente à plusieurs reprises ces mots, il vaut mieux traduire : des connaissances parfaites; car il n'a pas en vue les perfections morales , et toute sa méthode est avant tout une méthode A* instruction.

Acquérir des connaissances étant le but de l'instruction , quel est le procédé par lequel l'esprit connaît? Question capitale , base de tout le système. Son im-

(1) Ksde an tnein Haus, 1818.

(2) Ibid.

(3) Wie Gertrud, etc., p. 119 et siût., édition 1820.

portance est grandie encore par une erreur de Pestalozzi. U pensait que Tesprit se développe comme le corps par une suite d'accroissements parfaitement continus, et qu'on peut lui présenter les connaissances dans un ordre tel qu'il les acquière par une série de progrès successifs, qui s'engendrent sans s'interrompre ni se contrarier jamais.

Dans la narration qu'il nous a laissée lui-même de sa vie , il raconte qu'un certain M. Glayre lui dit un jour : « Vous voulez donc mécaniser l'éducation. » Pestalozzi ne comprenait pas encore bien le français ; il croit que ce mot signifie : ordonner méthodiquement l'éducation. L'ironie est pour lui un éloge, une révélation; dès lors il cherche un système normal d'éducation, une série de principes et d'exercices qui , prenant l'homme à sa naissance , suivant son développement , aidant sa nature , élèvent son être tout entier par un enchaînement sans discontinuité au plus haut degré de perfection et de science qu'il puisse atteindre. De déductions en déductions, d'analyses en analyses, il reconnaît et il proclame comme premier principe de nos connaissances Y intuition (Anschauung) ; et il formule ces bases :

Tous les objets sont connus par l'esprit au moyen de l'intuition (Anschauung).

L'esprit s'élève à cette connaissance par degré, débutant par des intuitions vagues, puis passant à des intuitions déterminées, de là à des images claires, enfin à des notions précises (von dunkeln Anschauungen zu hestimmten, von bestimmten Anschauungen zu klaren Vorstellungen , und von klaren Yorstellungen zu deutlichen Begriffèn).

Sans cesse, il revient à ces idées; ce sont pour lui des lois, et comme la Genèse des connaissances humaines.

L'intuition! Ce mot doit nous arrêter ; c'est la grande découverte de Pestalozzi, selon lui-même et selon ses disciples, a Si je me demande : Qu'ai-je fait qui me « soit propre pour les bases fondamentales de l'enseignement humain ? Je me ré- « ponds : J'ai établi le principe dominant et supérieur de l'enseignement, en pro- « clamant l'intuition comme base absolue de toute connaissance (i). o

L'intuition ! On répète ce mot, on le prodigue , on l'admire; le comprend-on? Dans ce point d'interrogation, qu'on veuille bien voir l'humilité d'un aveu nécessaire , plutôt que l'impertinence d'une question oiseuse. Je Favoue , je comprends mal ce que Pestalozzi et ses disciples entendent par le principe d'intuition; un allemand dirait que l'esprit d'un français ne peut pénétrer la profondeur de ce mot ; on aurait à lui répondre que l'esprit d'un français ne saurait en supporter l'obscurité.

(1) Wie Gertrud, etc., p. 27t.

Intuition , au sms étymologiqtte , eU Tue, peroeptidu visuelle.

Il se prend quelquefois, dans notre langue, au figuré, pour cet instinct supérieur d'une intelligence élevée , cette pénétration prompte et sûre qui la met en possession d'une vérité, sans la chercher longtemps, la lui faisant contempler tout d'un coup, comme face à face, sans effort, sans hésitation ; c'est la première vue du génie. Un grand homme connaît d'intuition une vérité qui ne lui est pas familière , et son intuition ne le trompe pas. Les peuples ont aussi de ces intuitions.

Dans une acception tout opposée , ce mot caractérise cette sagacité d'un esprit ignorant , mais droit, qui le fait penser juste, par un bonheur d'invention souvent infaillible : merveilleuse faculté des femmes. L'homme s'épuise à chercher des vérités, et surtout à déguiser des sentiments, que la femme découvre et sait par intuition ; c'est la divination du bon sens.

Est-<ie cette intuition qui peut être la source générala de nos connaissances ? Pestalozzi ne le prétend assurément pas, et ce sens est d'ailleurs peu philosophique.

« L'intuition , dit H. Blochmann (i), ce n'est pas seulem^t la perception de « l'image extérieure, mais l'image intérieure qui lui correspond, comme repré- (( sentation intellectuelle, et en même temps, substratum de la notion. Substrat des « Beqriffs. » En d'autres termes , ce n'est pas seulement la perception externe , c'est l'acte de l'intelligence qui connaît l'objet de la perception et l'intelligence elle-même. En sorte que dire : On connaît au moyen de l'intuition, c'est dire : On connaît au moyen de l'intelligence. Je ne le nie pas ; mais ce que je nie , c'est que ce soit une découverie.

Tel n'est d'ailleurs assurément pas la signification unique que Pestalozzi attache au mot intuition , dont il foit un si fréquent emploi.

Locke a dit : L'intuition est la connaissance et la science claire des rapports généraux qui unissent deux choses ou deux idées.

Cette définition est très^cceptable; elle convient, je le crois, très-souvent à ce qu'entend notre célèbre maître par intuition. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, l'intuition n'est plus dès lors une méthode, c'est un résultat.

Combien plus firéquerament dans ses écrits Pestalozzi emploie ce mot pour dé^ signer la perception externe , l'impression sensible. C'est au pluriel qu'il l'écrtt sans cesse : «Il faut s'élever des intuitions sensibles a des notiims claires,.., les isytiû- « tions des sens. .., llnluiticm de l'a b c. » Qu'on Use tous ks exercices si ingénieia fondés sur l'intuition, ce ne sont autre chose que des exercices des sens. Ajoutes

{i) Heinrich Pestalozzi, p, IM.

oette phrase bien démonsirative : a L'intuition n'est autre ebose que la simple € présence des objets extérieurs deyant les seiffî > et la simple régularisatîoii de c la conscience de leur influence..., » c derant les sens, c'est*àf*dire prindpale-* mi&at devant les yeux, » continue-t-U plus loin , et « aussi Touîe (i). »

a L*intuition serait donc bien ainsi, écrit M. de Raumer (2), tout ce que Thomme c saisit par la vue et Touïe. »

« Intuition, dit M. Diesterweg (3)» immédiate intelligence par les sens. »

Et H. Chavannes (4) définit plus nettement : a L'instruction intuitive est celle « qui fait toucher à Tenfant au doigt et à Tœil ce qu'on lui enseigne...; » puis, caractérisant l'effet de ce procédé intellectuel, il ajoute : « Par les exercices intui- « tifs du calcul (exempli gratiâ), l'enfant en viendra à s'élever à l'idée abstraite « de quantité. »

En résumé , ce mot d'intuition, ce principe « renommé par tout le monde, » a dans les écrits de Pestalozzi une signification complexe. C'est une faculté , un résultat, un procédé.

Gomme faculté , il ne faut y chercher rien autre chose que Tintelligence qui connaît; seulement, en tant qu'elle connaît directement, par une vue claire, distincte, et autrement que par la complaisance d'une mémoire exercée.

Comme résultat , c'est la connaissance claire des rapports généraux des choses et des idées.

Gomme procédé, et tous les exercices de Pestalozzi ont ce fondement, c'est la sensation.

De ces trois acceptions , les deux premières sont sans danger comme sans nouveauté. La dernière n'échappe pas à la critique.

La sensation est sans doute le moyen le plus élémentaire de connaître , pour l'enfant surtout; il voit, il distingue, il nomme. Ce procédé est bien celui qu'il emploie. Longtemps il n'en a pas d'autre; il reçoit, il retient des mots, des connaissances , sans que son esprit réagisse à peine sur ce qui lui est confié; mais ce n'est pas ainsi qu'il acquiert des idées; la sensation lui sert plutôt, dirai-je, à vérifier qu'à connaître.

La vue des objets, les exercices intuitifs du calcul, ne lui donneront pas l'idée d'unité, de quantité, l'idée de triangulité, l'idée de forme ou de n(»ntoe, encore

(1) Wie Ùertrud, etc.

($) Gesehichte der Pœdoffogick,

(8) Zum Gedœchtmsâ Heinrich Pegtalotsi, p. 67, iS4S.

(4) Exposé de la Méthode de Pestalozfi, 18«».

bien moins des idées plus immatérielles , si son esprit ne les renferme déjà. Sa connaissance sera celle de l'animal; il connaîtra des objets vivants ou sensibles, il n'aura pas une idée. Or, qu'a pour but premier Tinstruction , selon Pestalozzi luimême? de dégager, d'augmenter les forces de l'esprit, en telle sorte qu'ayant conscience de lui-même, il pense. Penser, qu'est-ce donc? peser, pensare; peser, c'est-à-dire comparer -, comparer, c'est-à-dire rapprocher d'un type , d'une mesure: ce type, cette mesure, ce sont nos idées générales qui ont elles-mêmes leur type dans l'intelligence divine , ce ne sont pas les objets perçus par les sens (1). Voulez-Tous que l'enfant connaisse par leur nom et leur forme beaucoup de choses? servez-vous de ce que vous appelez l'intuition; ce procédé est utile, légitime, que dis-je? il n'y en a pas d'autre. Voulez- vous qu'il pense, quand il en sera devenu bientôt capable? ne craignez pas d'exercer son esprit en le laissant opérer sur des idées ou sur des signes purement intellectuels, comme des quantités. Vainement d'ailleurs prétendrez-vous arriver successivement à une instruction complète sans autre mode que l'intuition; dès le second pas vous l'abandonnez. Avec des barres (et l'on remarquera que je ne prends pour exemple que des idées sensibles), avec des barres, votre élève a compris les combinaisons des nombres, de manière à effectuer d'une façon remarquable les calculs les plus compliqués. Au moment où il les fait de mémoire, a-t-il présentes, devant son esprit qui opère, vos barres? J'en doute; il se livre à une opération purement intellectuelle. Votre élève voit un arbre, il entend le mot arbre; quand le saura-t-il bien? quand il n'aura plus besoin de la vue d'un arbre pour se rappeler l'objet en prononçant le nom, c'est-à-dire quand l'intuition lui sera inutile. Je ne prétends pas pour cela qu'elle ne lui aura pas servi pour apprendre; et voici mes conclusions :

La méthode de l'intuition est-elle bonne ? oui ; nécessaire? oui; suffisante? non. L'emploi en est-il une découverte? Non, car on ne peut s'en passer et on ne s'en passe pas. Qu'y a-t-il de nouveau et de louable? d'avoir facilité les premiers pas de l'esprit, en mieux montrant le rôle de l'intuition; quoi de curieux? d'en avoir ingénieusement, comme nous allons le voir, multiplié les moyens et les usages; quoi de mauvais? d'avoir prétendu en faire un principe exclusif; d'avoir voulu l'appliquer dans tout le cours de l'instruction.

m. Ce point fondamental étant suffisamment (et peut-être un peu trop longuement) défini, nous pouvons continuer l'exposition critique de la méthode.

Étant admis au point de vue de Pestalozzi, que l'intuition est le procédé primitif, élémentaire , d'acquisition de nos connaissances , quels sont les objets qui se pré-

(i) Telle est, en trop peu de mots, la doctrine de la plus grande école spiritualiste, celle de Platon et de saint Augustin , de Bossuet, de Descartes, de Leibnitz (Y. le Mémoire, couronné par l'Institut, sur le Cartésianisme f par M. Bobdas-Desmoulin, Qi^% Mélanges),

sentent les premiers à l'inluition, quels sont ceux par lesquels il faut commencer rinslruction de Tenfanl, sitôt que Theure est venue où sa raison grandie devient digne et capable de la vérité?

L'intuition n'étant que la perception des sens , et la perception par les sens étant d'autant plus parfaite que les objets qui les frappent sont plus rapprochés d'eux , c'est par la connaissance des objets les plus voisins de lui qu'il faut inaugurer l'entendement de l'enfant. Or, quel est l'objet le plus à sa portée, et, pour ainsi parler, à sén point ? c'est son propre corps. Il faut que la mère apprenne d'abord à l'enfant à connaître les différentes parties de son corps. C'est , à cette question, la réponse de Pestalozzi (i). Elle n'est pas extrêmement heureuse. Disons sknplement que notre corps n'est assurément pas, de tous les objets de la nature, celui que nous connaissons le mieux. L'étude sera donc très-difficile, outrés-incomplète. Est-il besoin d'ajouter qu'il pourra être très-embarrassant pour la mère , sous plus d'un rapport, de guider son enfant dans cette étude?

Au reste , Pestalozzi ne veut faire connaître à l'enfant les diverses parties de son corps que pour l'habituer à connaître ensuite tous les autres objets, leurs rapports et leurs distinctions; mais il tient à ce que cette suite d'études commence par une vue claire et complète , afin que l'enfant soit accoutumé à ne jamais passer d'un premier objet à un second , sans que le premier soit parfaitement connu ; loi fondamentale de toute instruction sérieuse.

Hais, dans l'enfance, celte loi peut-elle être appliquée? Tous les objets se présentent à la fois aux yeux du nouveau-venu dans la création , et sa première connaissance, semblable d'ailleurs à toute première notion de l'intelligence, est, si l'on peut se servir de cette expression, une synthèse obscure; l'analyse vient ensuite, et dans l'esprit supérieur, suit une synthèse claire et complète , à laquelle la médiocrité n'atteint pas. Laissez l'enfant recevoir l'Unpression de tous les objets qui le frappent à la fois; tâchez seulement qu'il les distingue, et la nature est toute-puissante pour vous y aider, a Les premiers mouvements naturels de l'homme, dit « Rousseau (2), étant de se mesurer avec tout ce qui l'environne, et d'éprouver a dans chaque objet qu'il aperçoit les qualités sensibles qui peuvent se rapporter « à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa « propre conservation. » Hais n'y aurait-il pas entre les objets des rapports généraux et simples , sous lesquels on les détermine et par lesquels on les distingue ? Quels sont ces rapports ?

Cette question occupa vivement Pestalozzi. Après des peines infinies, il crut avoir trouvé une solution nouvelle complète , en proclamant cette loi :

(1) Wie Gertrud, elc.

(%) Emile, p. 124.

Le nom» la forme , le nombre^ sont les trois éléments nécessaires de tout objet ; les caractères , par lesquels ils se différencient ou se rapprochent , les attributs sail^ lants que l'esprit saisit tout d'abord en eux.

Le langage ou la science des noms, la géométrie ou la science des formes, Tarithmétique ou la science des nombres y sont donc les connaissances primordiales de rhomme. A la géométrie , divisée en science des formes et science de l'espace , se rattache le dessin ; l'imitation des lignes et des figures suit immédiatement leur vue. Du dessin dépend Vécriture , qui n'en est qu'une forme et la copie de figures particulières.

L'arithmétique est l'instrument particulièrement destmé à augmenter les forées de l'esprit, dont le déyeloppement doit être proportionnel comme simultané à l'acquisition des connaissances qu'on lui présente.

Le langage étant nécessaire pour tout le reste, son étude est le début de toute instruction; sa connaissance est la première pierre de l'édifice des connaissances.

Au langage yiennent se rattacher toutes les sciences qui ne peuvent être rangées sous le chef de l'arithmétique ou de la géométrie.

Nous pénétrons dans la pratique même de la méthode ; quelques mots avant de continuer.

Assurément, il y a dans cette manière dont Pestalozzi subordonne aux prin* dpes qu'il a une fois ^dmis, tous les ordres de connaissances, il y a dans l'enchaînement qu'il établit entre elles , quelque chose de très-mgénieux ; mais toute la solidité dépend de la fixité des premiers anneaux , et cette fixité n'existe pas entièrement; les principes sont incomplets.

Voir, distinguer , appeler, ce sont bien là , en quelque sorte , les trois premiers pas de l'esprit de l'enfant ; montrer, nommer, c'est bien le rôle du maître. Et qu'on le remarque, avec Pestalozzi lui-même {Wie Gertrud, 210), les traditions sacrées de la Genèse nous font voir cette première leçon donnée à l'homme par le Maître souverain , Dieu même , montrant et nommant à Adam les objets et les animaux (1). Hais ce n'est pas à cette première leçon élémentaire que peuvent se relier toute la série des connaissances humaines , et les détails un peu arides qui vont suivre, le prouveront.

Cette grande loi de l'intuition , qu'est-elle devenue? Elle domine sans doute la science des formes ; mais les nombres , mais les mots , est-ce par Tintuition que nous les connaissons ?

(1) Genèse, chap. xi, y. 19*20; livre étonnant dont, en d'antres sujets pins encore qu'en celui-ci, linéiques paroles contiennent tout ce que la science apporte, après six miUe ans, de plus nouveau, à rhumanité !

Nous Terrons tous les efforts habiles que foit Pestalozzi pour se sauTer de cette inconséquence. Admettons que T intuition reste le principe des sciences des noms , des formes et des nombres, pourquoi choisir ces trois éléments, à l'exclusion de tous autres, c(»nme caractères distinctifs, essentiels des objets? « C'est, répondit-il a que tous les objets indistinctement possèdent ces caractères ; pour toutes les auc( ires qualités que les sens peuvent percevoir, elles ne sont pas commune à toiis « les objets; les uns possèdent celles-ci, les autres celles-là.» Eh quoil n'ésl-il pas d'autres qualités essentielles des objets, la couleur, ou l'odeur, ou la saveur, mais surtout la matière? Voici deux boules, Tune de bois, l'autre d'or; leur nom est le même, boule; leur forme, la même, sphérique ; leur nombre, le même, un ; comment l'enfant les distinguera-t-il, si l'on n'ajoute que l'une est d'or, l'autre de bois? Mais tous les objets n'ont pas la même matière... Ont-ils donc le même nom, la même forme , le même nombre ? 11 y a là une confusion délicate à saisir. Vous réunissez les objets sous les rapports du nom, de la forme, du nombre, non parce qu'ils ont tous la même forme, le même nom, le même nombre, mais parce que tous ils ont une forme , un nom , un nombre; semblablement, tous les objets n'ont pas tous une matière, une couleur, etc., communes, mais ils ont cela de commun, d'avoir tous une matière, une couleur, etc.; et tous ces caractères sont nécessaires pour conuatlre et distinguer les objets. Pourquoi n'en point tenir compte ?

Ajoutons que si le nombre, la forme, sont des qualités, des éléments de l'objet, le nom ne peut être ainsi considéré, à moins de confondre le âgne et l'objet signifié. Nous aurons lieu de remarquer que cette méprise n'est que trop réelle.

QiMÀ qu'il en soit, il est temps d'aborder, dans leurs détails, les méthodes pratiques de Pestalozzi pour enseigner la science des noms, des formes, des nond)res.

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