‹ Essai sur la vie, les méthodes d'instruction et d'éducation et les établissements d'Henry PestalozziChapitre 4 sur 5 · IV. — FORME · texte numérisé non relu

IV. — FORME

J*ai dirigé des enfants par ces principes, et lé

résultat n*est rien moins qu'extraordinaire, indicible.

(Pestalozzi, Wie Gertrud,)

La vue étant le sens par lequel l'enfant prend tout d'abord possession du domaine de la création au milieu duquel il vient de naître , la connaissance des objets visibles est la première notion acquise de sa jeune intelligence. Le premier devoir de l'instituteur ou de la mère, pour qu'il n'entre rien d'incomplet et de confus dans cet entendement dont ils ont la mission de diriger les admirables progrès, est donc de procurer à l'enfant une perception claire des objets, et après les lui avoir nommés, de lui apprendre à les reconnaître par ce qu'ils ont de plus apparent et de plus distinctif , leurs formes et dimensions.

Pestalozzi a composé, dans ce but, les exercices intuitifs des formes.

Toujours préoccupé de l'idée du développement successif et régulier de l'esprit, et de la possibilité de découvrir comme de suivre la marche même de la nature dans ce développement , il conçut un A B C de l'intuition , comme un A B C du langage. Les objets se composent, en effet, de la combinaison variée d'un petit nombre de formes simples, comme les mots de la combinaison d'un petit nombre de lettres , comme les quantités de la combinaison de l'unité ou de ses divisions. Est-il une figure, simple, et dont les combinaisons soient inflnjes, qui puisse servir en quelque sorte ai unité de forme ? Peslalozzi répond ; Cette figure est le carré , que l'on peut décomposer en lignes, angles, triangles, etc., et comparer à toutes les autres figures p/anes de plusieurs côtés, sur lequel on peut élever toutes les figures dam Vespace.

C'est en partant de cette base qu'il composa ses premiers exercices intuitifs des rapports des formes. Mais il sentit bientôt la nécessité de commencer par des exercices plus élémentaires encore. Parler à l'enfant de carré, de lignes, c'était d'ailleurs ne pas se servir précisément de l'intuition; car la nature, dans l'infinie variété de formes par laquelle le Créateur a diversifié les objets, ne présente presque jamais les lignes simples et régulières (1); comme s'il Lui avait plu de manifester

(1) Je veux surtout parler des objets les plus ordinaires; je n'ignore pas que les mouvements ^ sinon

à quel point il était affranchi , dans sa toute- puissante liberté , de toute règle fixe , ou de tout plan immutable, et de témoigner qu'à Lui seul appartenait de produire Tordre dans la diversité, et Tbarmonie dans la dissemblanoe 1

Pestalozzi attribue à la mère le premier enseignement des formes, comme il lui avait attribué celui du langage, et le premier degré de cet enseignement est le même.

La mère fait voir à son enfant les objets , et les lui nomme.

n remarque qu'ils sont dissemblables, selon la diversité de leurs proportions, ou des contours qui constituent leurs formes;

Il apprend à reconnaître que ces contours sont toujours les mêmes lignes, diversement combinées ;

Le maître (ou la mère encore) familiarise l'élève avec les diverses lignes, — la ligne droite, ses positions, perpendiculaire, oblique, etc.; — puis plusieurs lignes, parallèles, se coupant; — les angles formés par leurs intersections; — puis les figures formées par les angles, le triangle, enfin le carré. — De même pour la ligne courbe, les arcs, enfin le cercle.

L'enfant doit, avant d'aller plus loin, connaître imperturbablement tous ces premiers degrés; savoir nommer les lignes, les employer, les disposer, les combiner, comme il fait des syllabes, comme nous verrons qu'il fait des nombres.

Il passe alors à une suite fort compliquée d'exercices sur le carré et le cercle , leurs compositions et décompositions, leurs parties et les figures dont ils sont partie, les figures qui s'en rapprochent, puis leurs rapports avec toutes ces figures.

Suit bientôt ce que l'on appelle la géométrie dans l'espace; les figures , les corps construits sur le carré ou sur les autres figures planes , la sphère , tous les rapports de dimensions, de ressemblance, d'éléments, etc., de ces parties.

Tous ces exercicfs ont lieu au moyen de figures et de corps en relief , et de tableaux ingénieusement disposés. On peut en voir l'abrégé dans l'exposé de M. Chavannes, déjà cité. Il serait trop long de les reproduire ici, tableaux et exercices. Si l'on pensait qu'en outre, pour les juger dans tous leurs détails, il manquerait peut-être à celui qui a entrepris ce travail des connaissances spéciales suffisantes, on ne se tromperait pas d'ailleurs entièrement; cet aveu est préférable à un emprunt malhonnête et servile du jugement d'autres critiques

Mais ce n'est pas là que se bornent les exercices intuitifs des formes. En voyant

les formes, suivent des lignes régulières; que les astres, que le niveau de reau, la ligne de r horizon, etc., apparaissent aux yeux sous des lignes simples ; mais dans quel fruit, dans quel arbre, dans quel anima 1 trouver la ligne droite, r angle droit, le carré, etc. ? Or ces objets sont ceux qui sont présentés à la première expérience de l'enfant.

les objets, Tenfaut est naturellement incliné à les imiter^ et, s'il y parvient, coofnbien la connaissance qu'il en aura sera plus parfaite 1 car on ne connaît bien uue action qu'après Tavoir faite, un mot qu'après l'avcHr prononcé, un objet qu'après l'avoir reproduit, une idée même qu'après l'avoir exprimée : il semble que l'homme ne possède bien que les connaissances qu'il a ainsi jetées dans son propre moule. Cette simple et profonde remarque conduit Pestalozzi à unir le dessin linéaire à l'étude intuitive des formes. L'enfant, en voyant la ligne, l'imite sur une ardoise ; d'abord il fait un trait tout de travers, puis un peu mieux, puis bien, enfin il n'y manque rien; de la ligne il passe à ses combinaisons, et à l'étude progressive que nous avons indiquée correspondent des exercices progressifs de dessin. Rien n'est plus ingénieux que cette méthode. On sent d'ailleurs combien est heureux l'emploi du carré, considéré comme unité de forme, appliqué au dessin ; on sait l'emploi qu'en font les dessinateurs pour conserver aux objets leurs proportions comparées, pour copier en changeant l'échelle , etc.

Pestalozzi pousse plus lom encore les applications de cette méthode, chef-d'œuvre de sa sagacité.

L'écriture n'est qu'une forme du dessin linéaire; en voyant un mot écrit, l'enfant peut le reproduire aussi bien qu'une figure dessinée. Les lettres ne sont toujours, après tout, que des lignes droites, courbes ou sinueuses.

Dès lors, à l'inverse de toutes les méthodes, de toutes, excepté de la nature, Pestalozzi fait précéder l'enseignement de l'écriture par celui du dessin linéaire. 11 a composé aussi pour cette nouvelle connaissance des exercices successifs que nous ne reproduirons pas. Comme ceux du langage, des formes, du dessin, ils sont gradués, simples, puis composés, multiples; on aurait tort de les trouver trop nombreux, et de croire qu'ils asservissent les enfants, qui ne peuvent s'affranchir de ces sortes de lisières intellectuelles. C'est l'échafaudage qui soutient l'édifice; la construction une fois élevée, l'échafaud tombe, l'édifice reste dans sa durable solidité.

Lorsque l'écriture précède le dessin, la main de l'enfant, forcée de reproduire des contours irréguliers, qui pour lui ne répondent à rien, se gâte, et trace d'incorrects caractères; en intervertissant, la main, déjà habituée à tracer des contours réguliers, écrit promptement, écrit correctement. Ce n'est pas tout : la différence entre le son phonique et le signe graphique du mot , trompe l'enfant qui n'apprend qu'à grand'peine une des plus tyranniques inventions de l'homme, l'orthographe. Qu'il soit au contraire habitué à considérer un mot écrit comme une figure qu'il a à imiter exactement, il reproduit dès lors sans efforts l'orthographe, et en prend l'habitude presque sans s'en être aperçu.

Le mot écrit étant un objet pour l'enfant, il cherche à en conxparer tes parties.

selon qu'il a été acooutomé de le foire. Il les dirise, les subdivise, apprend à les nonuner. Qa'est-ce que cette opération? C'est l'épellation , à laquelle il est ainsi amené naturellement, sans difficulté.

Ajoutons un détail auquel Pestalozzi attache de l'importance : l'enfant est d'abord exercé à écrire sur Tardoise ayant de se servir de la plume. A-t-il mal écrit? on peut ainsi effacer chaque faute qu'il fait sans recourir à ces ratures , à ces surcharges y dont le nombre va toujours croissant de la première à la dernière page dans les cahiers des écoliers. A-t-il bien écrit? on n'en efface pas moins (i), afin qu'il ne s'habitue pas à être trop oi^eilleux de ce qu'il fait , et plus fier en signant de ses ambitieux paraphes une bonne page d'écriture j que Raphaël en donnant le dernier coup de pinceau à une toile immortelle. Avec la plume , l'écolier apprend seulement à diminuer les caractères, une fois qu'il les sait correctement tracer.

De la même source, l'intuition des formes, nous venons ainsi de voir sortir la géométrie élémentaire, le dessin, l'écriture, l'orthographe, l'épellation; nous allons trouver cette même intuition, au début de l'étude des nombres.

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