‹ Essai sur le beauChapitre 10 sur 19 · X-JQ ESSAI · texte numérisé non relu

X-JQ ESSAI

de l’orateur qu’on appelait attique ou parfait, un caractère qui prouve manifestement que la règle du modus , dans la recherche même du modus, lui était bien connue. Cet orateur, dil-il , est doux, aisé, coulant, naturel sans bassesse, libre sans écart, plein de suc sans enflure , lié sans contrainte , pur dans son langage sans affectation , toujours plus occupé du soin des choses que du soin des paroles , qu’il prend même volontiers dans l’usage le plus commun , tellement que ceux qui entendent ses discours , se figurent d’abord qu’ils en feraient bien autant. Mais rien de plus difficile quand on en vient à l’épreuve : Imitabilis videtur eæistimati , experienti nihil minus. Il y a effectivement , continue ce grand maître de l’art oratoire , une espèce de négligence élégante (i) negligentia quœdam diligens , laquelle ne peut être que l’effet d’un grand génie , où d’un grand exercice aidé d’un grand goût. C’est ainsi que , par un soin modéré de plaire , notre orateur attique est plus sûr de réussir, que s’il était plus exact ou plus orné. Semblable (c’est encore Cicéron qui parle ) à ces personnes naturellement gracieuses, qui paraissent plus parées d’un peu de négligence , que d’autres ne le seraient par les ajustemens les plus su-

(i) Cic. , Orat. n, 76.

s U R li E B E A U. 171

Quoique la poésie doive être plus exacte <|ue la prose , les docteurs du Parnasse ne Ibut pas scrupule dy étendre la règle de Cicéron. Je veux, disait Horace (1), que mes vers soient d’une composition si Facile et si coulante, qu’en les lisant , chacun se croie capable d’en faire autant sans peine, et qu’il n’y ait que son expérience qui le désabuse , par la difficulté qu’il y a toujours à bien dire les choses communes.

Ex noto fictum carmen sequar ^ ut sibi quwis Speret idem^ sudet multum ^frustraque lahoret Ans us idem : tantum sériés , juncturaque pollet.

Si la sévérité romaine admet la maxime du modus dans la recherche du beau dans les pièces d’esprit, on peut bien juger que la liberté française ne la rejette pas. C’est le sens de ce bel endroit de Boileau, imité d’Horace, mais toujours à sa manière, en embellissant son modèle :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire ;

Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire.

Un vers était trop lâche, et vous le rendez dur ;

J’évite d’être long , et je deviens obscur.

L’un n’est point trop fardé ; mais sa Muse est trop nue ; L’autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. Voulez-vous du public mériter les amours î Sans cesse, en écrivant, variez vos discours.

(i) Horat. Ars. Poet.

üu style trop égal , et toujours uniforme ,

En vain brille à nos yeux : il faut qu’il nous endorme.

Boil, Art. Poét. , c i

Un antre de nos poetes (i) , qui mériterait d’être moins inconnu ^ exprime encore mieux ^ si je ne me trompe , notre règle du modus dans les conseils qu'il donne, sons le nom de Saint-Evremond , à deux auteurs de qualité. Ces deux Messieurs , grands admirateurs du fameux comte de Grammont , si connu à la cour de Louis XIV par des exploits de tous les genres , avaient formé le dessein de les célébrer en vers : voici les avis qu on leur donne pour réussir dans leur ouvrage.

Contez ces faits tout uniment ;

Gens comme vous n’auraient pas bonne grâce A s’élever insolemment ;

Et ce n’est pas toujours au sommet du Parnasse Que Tou chante avec agrément.

Que par un tour aisé chaque récit s’explique \

Suivez la nature de près ,

Et dans vos vers sans trop d’apprêts ,

Du misérable prosaïque ,

Et du style trop poétique ,

Evitez l’un et l’autre excès.

Rien dope, Me.ssleurs , de plus constant par toutes sortes de raisons, que dans les piè-

(i) Hamillon.

ces tPespril il y a un modus à observer dans la recherche du point qui sépare le trop peu de beautés. En esl-il de même dans les mœurs ou dans le beau moral? Consultons encore le principe que nous avons d’abord établi.

C^est la difficulté extrême , pour ne pas dire l’impossibilité, que nous éprouvons en toutes choses à saisir le vi ai point de la perfection. Difficulté qui est d’autantplus grande en morale, que les matières y sont infiniment plus compliquées, que dans la pratique des plus beaux arts. Combien, dans la vie, n’avons-nous point de rapports naturels , soit entre nous, soit avec les autres êtres sociables que nous conriaissons ! et, par conséquent, combien d’obligations à remplir dans les differentes sociétés que nous avons sur la terre! Dans la société universelle, qui nous unit à Dieu et aux hommes : dans la société humaine en général , (jui nous lie avec tous les peuples par le droit des gens ; dans la société particulière, qui nous assemble en un corps de nation sous les mêmes lois civiles; dans les emplois que nous y occupons pour le service du public; dans une famill e où la Providence nous a fait naître; dans une comj)agme où nous nous trouvons engagés par nécessité ou par choix ; dans une liaison d’amitié ou de bienséance , d’honneur ou de religion , de politique ou d’intérêt ; dans toutes ces circonstances , combien de vertus nécessaires, dont le concours nous em-

barrasse à tous les instans par mille apparences d’incompatibilité !

Il y a pourtant un point où elles doivent toutes se réunir et se prêter, pour ainsi dire , la main comme des soeurs inséparables ; mais dans une longue suite d’actions, ou même quelquefois dans une seule, quel est l'esprit assez droit pour l’attraper toujours bien juste, ce point de réunion de toutes les vertus? Quel est le cœur assez ferme pour les retenir constamment, chacune dans son territoire, sans souffrir qu^elles débordent; surtout pour les concilier les unes avec les autres dans certaines conjonctures critiques, où elles semblent se combattre ; la prudence avec la bonne foi ; la justice avec la clémence; la grandeur d’âme avec la modestie j la constance avec la flexibilité; le zèle du bon ordre avec la patience; le soin de ses intérêts avec le désintéressement ; l’affection pour sa famille avec la qualité de citoyen ; ce qu’on- appelle honneur du corps avec l’équité qui ne fait acception de personne; et, pour ne pas oublier un article où il est si ordinaire de se faire illusion, l’amour de la patrie avec celui des autres peuples, qui n’en sont pas moins nos frères, ni peut-être moins honnêtes gens pour être quelquefois nos ennemis.

Encore un coup, Messieurs, dans ce combat aparent de vertus contre vertus, le moyen de rencontrer toujours précisément le vrai

point du modus , qui détruirait jusqu’à l’apparence de ces contrariétés? Que faire donc alors? Faudra-t-il, avant que de nous déterminer à l’action, attendre qu’une pleine évidence nous le fasse voir tout à découvert, sans aucun nuage d’obscurité? Faudra-t-il , après nous être déterminés au parti qui nous a paru le meilleur, nous arrêter dans le cours même de notre action , au moindre doute s’il y aurait encore un mieux à faire, et perdre ainsi en délibérations éternelles un temps destiné pour agir, souvent au hasard de perdre l’occasion de bien faire , sous prétexte d’un mieux J qui ne se manifestera peut-être jamais.

C’est donc ainsi ^ je ne crains pas de le dire , que le scrupule ne peut être de saison. Il faut dans les mœurs, comme dans toutes les autres affaires de la vie , savoir se fixer. La maxime est indubitable. D’où je conclus que, dans ces incertitudes entre le bien et mieux, nous n’avons rien de mieux à faire , que d’imiter les sages pilotes, quand ils sont en pleine mer. Que font-ils, lorsque, dans un temps nébuleux, ils ne peuvent avoir des observations immédiates pour se conduire par démonstration ? Ils se conduisent par estime. Ainsi, quand nous ne verrons plus clairement le point précis de l’accord des vertus, nous nous contenterons d’en approcher au plus près, plutôt que de rester en suspens, indécis, ou irrésolus. Et, comme

dans la navigation , une des règles de la bonne estime est , après avoir calculé sa route autant bien qu’il est possible par les principes de l’art, de conclure plutôt qu’on est proche, que loin de son terme, parce que cette vue de la terre prochaine détermine le pilote à modérer tellement le cînglage de son vaisseau, qu’il ne soit pas en péril de s’aller briser au port par tin mouvement trop rapide ; nous en userons de même dans notre course morale. Après avoir tout combiné, tout supputé par les règles des moeurs, nous ferons tous nos efforts pour tempérer le mouvement de notre action, en sorte qu’il ne puisse nous emporter trop loin ; c’est-à-dire, en un mot, que notre maxime, qu’il y a un modus à garder dans la recherche même?’ du modu», convient aussi au beau moral.

Mais, parce qu’il est toujours facile d’abuser de cette maxime, qui, après tout, n’est qu’une loi de nécessité, nous ajoutons, pour plus grand éclaircissement, que, pour la suivre sans danger, il y a trois précautions à prendre.

La première est, que le trop étant, comme nous l’avons fait voir , plus contraire au modus, que le trop peu , nous soyons surtout en garde contre certaines vertus présomptueuses, qui ne croient jamais pouvoir excéder; autrement, nous ne manquerions pas, dans les procédés d’ailleurs les plus louables, de finir par la passion, après avoir com-

inencé par la raison ; et ce qui est , dirai-je, plus odieux, eu plus ridicule , de nous applaudir encore d’éire bien modérés, après avoir passé toutes bornes de la modération.

La seconde règle , est de nous rendre, par la victoire continuelle des premiers mouvemens de la nature, assez maîtres de notre cœur pour obliger toutes les vertus à se céder mutuellement quelque chose en faveur de la paix : c’est le seul moyen de les réunir toutes ensemble dans sa conduite, et d’y faire servir celles qui paraissent les plus opposées à l’embellissement les unes des autres; comme dans une compagnie bien réglée , il n’y a point d’humeurs si contraires qui ne puissent avoir leur place et leur agrément, pourvu que chacune ait soin de s’accommoder avec toutes les autres, plutôt que de les vouloir dominer.

La troisième précaution, et la plus essentielle, est de bien connaître la nature de toutes les vertus nécessaires dans la société, pour savoir de longue main distinguer dans l’occasion celles ài qui l’on peut, sans péril, donner plus que moins, et celles, au contraire, à qui l’on doit presque toujours donner moins que plus ; c’est-à-dire, par exemple, à la sincérité, plus que moins ; à la politique, moins que plus: à la douceur, plus que moius; à la sévérité , moins que plus : au zèle de remplir ses devoirs, plus que moins; au soin de poursuivre ses. droits , moins que

lyS ESSAI

plus : à la libéralité, plus que moins; à l’esprit d’épargne, moins que plus : à la reconnaissance, plus que moins; à rattention de bien placer ses bienfaits, moins que plus : au désintéressement , plus que moins; à son intérêt le plus raisonnable, moins que plus : à l’honneur de sa conscience, plus que moins; à l’honneur du monde, moins que plus :

aux bienséances essentielles de son état, de son emploi, ou de sa dignité plus que moins; aux bienséances de pure cérémonie, moins que plus.

C’est un nouveau champ, Messieurs, que j’ouvre encore ici à vos réflexions, et qui me demanderait peut-être de nouveaux éclaircissemens pour me faire bien entendre sur une matière si délicate; mais je parle du modus : il faut le savoir garder.

Je me contente, pour finir, de conclure en général des grands principes que nous venons d’établir , qu’après l'étude du beau , celle du modusy qui en'î’ait toujours le plus solide agrément, doit être la principale. Après tant de preuves sensibles de son importance dans les arts , et dans les mœurs, en peut-on disconvenir? C’est la seule étude qui nous puisse donner cette qualité si précieuse et si rare, quoique nécessaire dans la vie, pour bien juger du mérite des objets qui se présentent sans cesse à notre considération , ou à notre élection; je veux dire, la justesse de l’œil, pour bien juger du beau visible dans

les ouvrages de l’art ou de la nature; la justesse de l’oreille, pour bien juger du beau harmonique dans un air ou dans un concert; la justesse de l’esprit, pour bien juger du beau spirituel dans une pièce d’éloquence ou de poésie ; et , si j’ose ainsi parler , la justesse du coeur, non seulement pour bien juger du beau moral dans les actions des autres, mais plus encore l’exprimer dans notre propre conduite, sans nous mettre jamais, autant qu’il est possible, au hasard de le défigurer, ni par le défaut, ni par l'excès.

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