‹ Essai sur le beauChapitre 9 sur 19 · ESSI EUES · texte numérisé non relu

ESSI EUES

La matière dont je me propose aujourd’hui de vous parler , m’a toujours paru l’une des plus dignes d’être discutée dans un académie ; mais malheureusement nous ne pouvons, dans notre langue, l’exprimer par un seul mot. Vous savez , dans un discours^ quel est l’inconvénient des périphrases pour l’orateur et pour les auditeurs : permettez-moi , pour les éviter, d’aller à l’emprunt dans une langue étrangère, si néanmoins on peut ainsi nommer une langue que nous apprenons presque tous au sortir du berceau , et qui est la mère de la nôtre.

En un mot, Messieurs, je vais vous parler de ce qu’on appelle en latin moaus : qualité ou vertu que tous les philosophes sacrés et profanes nous recommandent partout avec tant de soin , en nous prêchant sans cesse de nous modérer dans l’usage des biens de la Essai SUR le Beau. 7

vie , pour éviter les maux qui sont inséparables des excès ; de modifier nos prétentions dans la société civile , si nous y voulons vivre agréablement 5 de porter la modestie dans les plus hautes fortunes , et de conserver la tranquillité de cœur dans les plus obscures ; de prendre garde en visant au grand, de donner dans le vaste, ou, en nous contentant du médiocre, de tomber dans le bas 5 d’avoir toujours la règle à la main pour mesurer la carrière que nous devons remplir dans le monde , et le compas pour la circonscrire dans les bornes où la raison nous ordonne de nous renfermer ; enfin , en nous prescrivant dans la vie , dans les sciences , dans les arts , dans nos sentimens , dans nos discours , dans nos procédés , cette règle générale, qu’il faut garder le modus en tout. Je demande encore une fois grâce pour un terme dont la nécessité seule m’oblige de me servir. décorum des Romains a bien passé dans notre langue ; pourquoi le modus n’y passerait-il pas? Mais sans entreprendre de le justifier pleinement, je prie qu’on me le pardonne, en attendant querAacadémiefrançaise m’ait fourni un terme plus heureux pour me faire entendre. j

Le modus en général, tel que je viens de | le décrire, embrasse des matières trop dis- ’> parates pour que j’entreprenne de les rassembler dans mon discours; je me borne au rapport qit’il peut avoir avec le beau , dont j

SURLEBEAU.

j’ai eu l’honneur de vous parler si souvent , et dont on ne peut , ce me semble, trop approfondir la nature avec toutes ses appartenances. Voyons si le modus y doit entrer comme tout le reste; pourquoi, et comment :

Vous l’avez sans doute , Messieurs^ mille fois remarqué : rien de plus ordinaire dans le monde, que de voir des ouvrages de l’art ou de la nature qui enlèvent notre estime au premir coup-d’œil, mais dont les beautés , quoique réelles , ne soutiennent pas longtemps l’épreuve d’un regard trop attentif: ils perdent presque toujours à être considérés de près. Ici, l’on trouve que les plus beaux traits ne sont qu’ébauchés ; là , qu’ils sont plus que finis : qu’il y a des agrémens , mais la plupart déplacés ou affectés, forcés ou manqués : qu’il y en a un trop grand nombre en certains endroits , quien demandaient moins: qu’il y en a trop peu en d’autres, qui en demandaient plus. D’où il arrive quelquefois, qu’après nous avoir charmés d’abord , ils tombent tout-à-coup de l’admirati.on dans le mépris , ou du moins , dans l’indifference et dans l’oubli.

La première conclusion que je tire de cette vérité d’expérience, est que dans le beau , comme en toute autre chose , il y a une certaine mesure qu’il faut remplir, mais qu’il ne faut pas combler : qu’il y a dans la recherche même dii beau deux 'extrémités

i4B essai

contraires à éviter ; le défaut et Texcês : que, entre ces deux exlrémiiés , il y a un certain point marqué par la nature , en-deçà duquel un objet n’est pas encore tout-à-fa'il beau, et au-delà duquel il cesse de l’être: enfin , que ce point fixe , qui est une espèce de milieu entre le trop et le trop peu, est tellement le siège du vrai beau, qu’il n’en peut sortir ni de part, ni d’autre, sans dégénérer de lui-même en contractant quelque vice , ou du moins quelque viciosilé blâmable ; c’est-à-dire , en un mot , que dans le beau même, il y a un modus à observer, suivant cette maxime d’un ancien philosophe, ou plutôt du bon sens naturel : cùm sit ubique -virtutis modus , æque peccat , quod excedit , quàm quod déficit (i).

Je sens bien ^ Messieurs , que cet amas d^expressions , quoique très-familières , ne représentent encore le modus que sous dès. idées assez confuses. Peut-être même qu^on me dira, ou plutôt , je crois déjà vous entendre: que vous concevez bien que le beau peut; en tout genre de beauté, pécher par défaut; mais quil n’est gimrè concevable qu il puisse pécher par excès. Il faut donc m’expliquer plus claii^menf.

Pour le faire avec ordre , je divise mon sujet en trois questions, doî)t je doisîa pre-

(i) Sen. De Benef, ^ L c, i6.

SUR LE BEAU. l49

mière idëe au prince des orateurs , qui était aussi un très-grand philosophe :

1®. En quel sens il est vrai de dire que le beau est susceptible du trop , comme du trop peu?

2®. Le trop et le trop peu do beauté se trouv(^! égaux en deux objets ^ lequel des deux est le plus supportable j ou, en cas d’option 5 lequel des deux serait préférable à l’autre ?

3®. Si J dans la nécessité de garder le mo^ dus en tout , jusque dans le beau, il y a même un modus a observer dans la recherche du modus ; et s’il y en a un , quelle est la conséquence que nous en devons tirer , chacun dans son état et dans sa profession, pour y exceller autant qu’il est possible?

Ferme t lez-moi , Messieurs, de le dire:

fut-il jamais une matière plus digne d’être proposée à la discussion d’une académie par son importance , par sa nouveauté, par sa diffidulté même, qui doit être , à fégard des bons esprits , plutôt un attrait pour piquer leur attention, qu un obstacle fiour la rebuter ? Je commence par répondre à la première question , (jid est le fondement des deux aiitres.

iN'cst-ce pas d'abord um étrange paradoxe cpie le beau , dont il semble que la nature est de pouvoir toujours croître dans les objets cj éés , puisse être susceptible du trop? C’està-dire, qu’un objet puisse avoir un excès d^a-

l5o ESSAI

grémens qui le disgiacie ^ déplaire par trop de charmes, et par conséqueni devenir laid , en quelque sorte , à force d'être beau. Voilà, certainement, une contradiction bien apparente : il faut la faire disparaître pour en tirer le vrai qu’elle nous cache. ^

Dans les Discours sur le Beau , qui ont précédé celui-ci, nous en avons distingué de trois sortes ; le beau essentiel , le beau naturel, et le beau artificiel ; ou , en quelque manière , dépendant de l’inslitulion des hommes. Rappelez-vous-en , s’il vous plaît , les idées précises j nous y trouverons, si je ne me trompe , le dénoûment de la difficulté.

J’avoue donc, premièrement, que le beau essentiel ne peut être susceptible du trop : que dans la construction^ par exemple, d’un ouvrage d’architecture , ou , dans la conformation du corps humain , la symétrie des membres qui le composent ne saurait être trop bien gardée : que dans une composition musicale, on ne peut se rendre trop attentif à la direction des nombres sonores qui en doivent régler l'harmonie : que , dans une pièce d’esprit , on ne peut être ni trop vrai , ni trop honnête , ni trop décent : que , dans la morale , on ne peut trop aimer l’ordre , la vérité, la justice envers Dieu et envers les hommes, l’honneur intime de sa conscience , ou la pureté du cœur , surtout l’Auteur de notre être ; qu’il est évident que nous n’ai-

SÜRLEBEAU. l5r

merons jamais assez , si nous ne l’aimons sans mesure. Et il n’est pas même besoin de penser bien profondément pour en découvrir la raison : c’est que le beau essentiel , comme nous l’avons prouvé ailleurs, est un beau absolu , dont la beauté se mesure, non par les impressions plus ou moins agréables que nous 'recevons des objets, mais par des règles éternelles, absolument indépendantes de nos opinions et de nos goûts ; celle du beau essentiel sensible, optique ou musical , par les règles éternelles des proportions géométriques ou harmoniques, dont on sait que la nature consiste en une espèce d’égalité , et par conséquent , que le trop n’y peut avoir lieu ; celle du beau essentiel , intelligible dans les pièces d’esprit , ou dans les mœurs, par les règles éternelles de la raison et de l’ordre , du bon sens et de la décence , où l’excès n’est pas plus à craindre que dans les proportions mathématiques.

- Toute notre question ne doit donc rouler que sur le beau naturel et sur le beau artificiel ; savoir , s’ils peuvent être susceptibles d’un excès de beauté ; ou , ce qui est moins équivoque , si la nature a déterminé aux objets une certaine mesure d’embellissement, au-delà duquel on ne peut plus rien ajouter sans les gâter, ou , du moins , sans en diminuer le vrai charme par cette additiort superflue? Il ne faudra qu’un simple exposé pour nous en convaincre par rapport aux

tSz ESSAI

quatre espèces particulières du beau, qui ont

fait la matière des quatre Discours précédens.

Pour commencer par le plus sensible , qui est l’objet de la vue , on convient que c’est une beauté dans un tableau d’avoir une colorisation vive et animée ; mais en même temps, tous les connaisseurs ne conviennentils pas que cette colorisation peut avoir trop d’éclat et de vivacité? que les couleurs trop claires divariquent le coup-d’œil en nous éblouissant ? qu’elles nous cachent, par leur trop grand lustre , des beautés plus solides , l’ordonnance et la distribution des parties du tableau, la justesse des attitudes, la dégradation des nuances , la perspective des personnages ou des autres objets qui entrentdans la composition du dessin ? que, par-là, elles nous dérobent la vue distincte du tout ensemble; et enfin, que c'est la raison pourquoi les peintures nouvelles n’ont jamais cette douceur touchante, ces grâces tempérées , ce clair obscur précieux , que l’éponge du temps a donné aux anciennes?

On ne peut aussi nier que les ouvrages d’architecture ne doivent avoir quelques ornemeus pour en rendre le coup d’œil plus varié , plus rempli. Les Grecs et les Romains , qui sont nos premiers maîtres , en ont inventé pour tous les ordres , afin de leur donner à chacun la juste dose de beauté dont il est capable. Ûn corps d’édifice trop nu ne peut long-temps plaire à

des yeux délicats; mais aussi quel est l’œil I assez gothique pour pouvoir supporter cette multitude affreuse de colifichets dont on ornait autrefois les frontispices de nos temples , ou les vestibules de nos vieux châteaux ? Ce n’est pas que dans cet assemblage de petites figures architectoniques , il n’y ait beaucoup d’art ; il y en a trop ; et la nature , qui se contente à moins , réprouvera toujours une profusion qui la rassasie sans la satisfaire.

Le beau musical n’est pas moins susceptible du trop que le beau visible : on sait que les consonnances en sont toujours le fondement essentiel ; cependant , faites-moi une musique où il n’entre que des accords parfaits , vous m’ennuierez à coup sûr par cette justesse trop rigoureuse. Entre les consonnances l’octave est la plus parfaite , et la quinte la plus douce. Composez-moi néanmoins un air où vous entassiez sans mesure I octave sur octave , quinte sur quinte ; soyez certain que vous fatiguerez tous vos auditeurs par celle belle monotonie. Les dissonances bien ménagées , bien préparées, bien : sauvées , sont comme le sel d’une composition musicale : il faut donc , pour ainsi dire , en saupoudrer vos accords ; mais , si au lieu de les saupoudrer tin peu , vous y jetez le sel à pleines mains comme un cuisinier I de village , à quoi se terminera cette folle dépense? Vous piquerez d’al oid l’orcilîe;

mais comptez que bientôt vous la blesserez infailliblement. Il y a des airs d’images ou de passions dans lesquels on avoue que la répétition de cerlaiues paroles énergiques, ou de certains tons pathétiques , peut avoir de la grâce , peut même quelquefois être nécessaire: elle sert à nous graver dans l’âme des traits que le premier coup de burin n avait fait que dessiner. Mais , si après deux ou trois répétitions, qui peuvent êtie naturelles, vous continuez encore à me répéter vos répétitions, seulement pour me faire une belle figure de rhétorique musicale , ou même , si vous le voulez , pour me pénétrer plus profondément . craignez plutôt de produiie un effet tout contraire. Mon cœur se révolte contre un burin trop profond qui le déchire ; mon oreille se lasse d’une répétition qui dégénère en batlologie, et ce qui, dans les commencernens, était une beauté , devient un défaut par son excès. Il faut savoir finir; c’est , dans tous les arts , la maxime des grands maîtres.

Il est donc clair que cette maxime s’étend aussi au beau dans les pièces d’esprit ; je me borné à celles d’éloquence. On veut y plaire, comme dans la musique, à l’oreille, à l’imagination et au cœur ; mais à force de leur vouloir plaire , combien de fois s’y rend-on insupportable en leur présentant sans mesure les beautés mêmes qui naturellement les charment le plus? A l’oreille, en lui offrant sans cesse un style trop nom-

breux el trop sonore, des phrases trop mesurées, des cadences trop marquées, des périodes faites au tour, si j’ose ainsi dire ; en un mot , un style qui sent plus la modulation d’un chant qu’une simple composition de paroles ? A l’imagination , en lui étalant des images trop grandes ou trop hardies , des figures poussées à outrance ou trop entassées les unes sur les autres, métaphores sur métaphores , antithèses sur antithèses , fleurs sur fleurs , brillans sur brillans , qui la tiennent, comme des éclairs , dans un éblouissement perpétuel ? Au cœur , en lui présentant, au lieu des sentimens de la nature , des sentimens hyperboliques , ou du moins sophistiqués par l’esprit qu’on y entasse; un sublime de romans qui le guindé au lieu de l’élever, ou un pathétique de théâtre , qui l’étourdit au lieu de le remuer? Il est pourtant vrai que nous voyons souvent les auditeurs sortir tout extasiés de ces magnifiques et superbes discours, comme on les appelle. Je n’en suis pas surpris : l’orateur a eu le talent d’enivrer son audirtoire ; c’eât une débauche d’esprit dont on vient de sortir, la tête en est encore tout étonnée. Mais attendons un peu que l’ivresse ait fait place à la raison , et nous verrons bientôt le bon sens, revenu à lui-même, condamner sans rémission cette intempérance d’esprit, ce faste et ce luxe oratoire qui,

en son espèce^ n’est guère moins choquant

que celui des mœurs.

Mais enfin, ne ferons-nous point grâce au beau moral, et dirons-nous que la vertu même peut être susceptible du trop? Il n’y a qu’à nous expliquer pour en convaincre toutes les personnes de bon sens.

Le nom de vertu a deux significations très-différentes : on appelle ainsi l’amour dominant et habituel de l’ordre , ou la votonlé constante de stiivre en tuutes choses la raison , la loi , la religion , l’honneur ; en un mot^ l’honnête en tout genre. Nous avons déjà déclaré que cet amour , qui a pour objet le beau moral essentiel, ne peut jamais excéder. Mais on entend aussi par vertu ( et c’est le sens le plus ordinaire ) , la pratique des devoirs , telle que nous la voyons dans les hommes qu’on appelle vertueux ; je veu.x dire , un certain assemblage de vues qu’ils se proposent, de mouvemeiîs du cœur auxquels ils s'abandonnent, et d’actions extérieures qui naissent de ces mbuveniens. Or, Messieurs-, n’est-ilpas certain, par l’expérience de tous les siècles , que , dans la pratique de la vertu , ces vues de l’esprit [teuvent être fausses , trop vastes ou trop hardies ; ces mouvemens du cœur , trop impétueux ou trop ardens ; et les actions extérieures qui en procèdent , poussées aw*idelà des règles; qu’elles sont même ii'èssouventsi peu mesurées qu’en accomplissant

SUR LE BEAU. Iby

un devoir on en blesse ]f)Iusieurs autres ? Voilà donc un sens où Ton peut dire que le trop défiguré souvent le beau dans les mœurs , qu’il en altère le fond par la manière^ qu’il en corrompt même quelquefois toute la nature , jusqu’à la transformer en son contraire , en laideur et en difformité morale. C’est le sens où Ton dit en effet tous les jours que la plupart de nos vertus dégénèrent en vices par les excès où elles se portent : la prudence en artifice, la constance en entêtement , la justice en dureté ^ riionneiir en orgueil , la religion en superstition, le zèle en fureur et en emportement.

Vérité si évidente, qu’elle a été connue jusque dans les ténèbres du paganisme. Tout le monde sait que Socrate, le plus sage des philosophes grecs, mettait à la tête de sa morale cette grande maxime qu’il ne faut rien outrer : JVe quid nirnis. Le premier des philosophes romains^ Cicéron , suppose , comme un principe incontestable, que dans les meilleures choses il y a un point où il faut savoir s’arrêter, de peur de corrompre le bien par le mélange du mal : Omnibus in rebus videnduin est quatenus. Principe que Sénèque adopte si universellemenl qu’il s’attache partout à prouver que la vertu consiste non seulement, comme le vulgaire se rknagine, dans la hoane intention ou dans la pratique des d evoirs , mais encore plus dans le nioclus

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qu'’on y observe pour les accorder tous eii" semble : Omnis in modo virtus est.

Mais s^il était ici question d’aj'ir par voie d’autorités^ nous en trouverions sans peine de plus irréfragables à vous alléguer. Avant Socrate, Salomon , le plus sage des rois, nous avait donné pour maxime, de fuir le trop en tout ( 1 ) , Noli nimius esse , ne forte offendas : de ne pas porter la prudence trop loin (2) , Prudentiæ tuas pOne modum : de ne pas même outrer la justice, Noli esse justus multum : et de ne pas vouloir être plus sage qu’il ne faut (5) , Neque plus sapins quam necesse est , ne forte obstupescas. La sobriété de sagesse que saint Paul recommandait aux premiers fidèles, nous représente encore mieux ce tempérament de vertu, que nous appelons modus (4); Non plus sapere^ quam oportet saper e , sed sapere ad sohrietatem. Pouvait-il nous déclarer plus nettement que , dans les meilleures choses et même dans les plus saintes , il y a des bornes qu’on ne peut franchir sans péril ; enfin, pourquoi nous prêcherait-il la sobriété jusque dans la vertu, si l’excès n’y était jamais à craindre?

(1) Eccli., 3i , 10.

(2) Prov. 23 , 3.

(3) Eccli, , 7 , 17.

(4) Rom. n. 3,

SUR L E B E A U. iSq

Certainement, Messieurs, vous ne m’eu demandiez pas tant pour demeurer convaincus que, dans le sens ci-dessus expliqué, le Beau est susceptible du trop, comme du trop peu : c’était ma première question.

Ma seconde est de savoir lequel des deux est le plus supportable ; ou , en cas d’option , lequel des deux serait préférable à l’autre?

Y-a-t il donc à balancer , me dira-t-on d’aboi d, entre le trop et le trop peu , quand il s’agit du beau? Allons aux voix de toute la compagnie J est-il un bomme dans cette nombreuse assemblée, en est-il un seul dans tout Tuniveisqui n’aimât mieux iropdebeaulé,qnc trop peu dans sa personne; trop d’esprit, que trop peu dans ses discours , ou dans ses écrits} trop de vertu , que trop peu dans sa conduite, ou dans ses moeurs? Est-il même permis de penser autrement? Et en ) beauté, comme en richesses, ne vaut-il pas toujours mieux avoir du superflu , que de manquer du nécessaire?

Ee raisonnement est spécieux ; je m’aperçois même qu’il a l’avantage signalé d’avoir pour lui les rieurs; mais c’est tout le bien qu’on en peut dire :~îl ne touche seulement pas au point de la question. Le voici en deux mots.

Il s’agit de comparer ensemble deux ouvrages de l’art, ou deux procédés dans les mœurs, non pas dont il y en aurait un qui manquerait du nécessaire pour mériter le

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nom de beau, mais dont Tun ne va pas aussi loin qu’il le pourfait, et 1 autre va plus loin qu’il ne devrait j ou , si vous i’aimez mieux , deux ouvrages , ou deux procédés qui ne manf(uent du nécessaire pour être parfaitement beaux, qu’en ce que l’un demeure endeçà du point de beauté où il doit tendre, et que l’antre passe au-delà du point où il devrait s'arrêter : ils manquent donc tous deux eu quelque chose ; le premier par défaut, elle second par excès. On ne peut disconvenir que l’un et l’autre ne soit un désagrément qui dégrade la beauté de l’objet où il se rencontre.

La question est de savoir lequel des deux est le plus supportable, ou le moins choquant de sa nature. C’est le sens de notre problème académique , dont vous voyez sans doute l’extrême utilité par l'influence qu’il peut avoir sur nos jngemens et sur notre conduite.

Le grand auteur qui m'en a fait naître la première pensée, m’en fournit aussi la solution, du moins en partie. Cicéron (i), dans son sublime traité du parfait orateur , après avoir posé pour principe , qvi’en tonte chosé il y a un point d’excellence où il faut savoir s’arrêter, ajoute incontinent qu’il a toujours remarqué que le trop nous choque plus que le trop peu : Etsi suus cuique rei rnodus

(i) Cic . Oral. ^ n ■ j7>,

SUR 6 E A Ü. l6l

est , tamen magis offendit nimium , quant parurn. Pourquoi? C’est ce qu’il a oublié de nous diré. Mais dans son iroisiènie dialogue de l’orateur, où il parle des ornemens du discours , il démontre le fait par un détail d’expériences, qui viennent d’autant mieux à notre sujet, qu’il y en a presque pour toutes les espèces de beau que nous avons distinguées.

Il est (i), dit-il, assez difficile de rendre raison pourquoi les beautés, dont la première impression nous avait d’abord le plus charmés dansunouvrage, sont aussi celles qui nous lassent le plus tôt quand on nous les offre trop souvent , ou en trop grand nombre. Mais il me suffit que tous les arts nous en fournissent des expériences journalières. Dans les nouvelles peintures, par exemple, combien d’endroits plus brillans et plus fleuris que dans les anciennes! Nous éprouvons néanmoins tous les jours , qvi’après nous avoir éblouis au premier coup-d’oeil , notre admiration cesse en un quart-d’heure; que souvent même elles nous fatiguent bientôt par lem- trop grand éclat , pendant que les anciens tableaux, avec leurs couleurs sombres et rembrunies, nous attachent et nous plaisent des jours entiers ; voilà pour le beau visible.

(i) De Orat, , /. 3 , n, 96.

Dans le chant (1), combien d’inflexions de voix molles et délicates, combien de passages fins , de petits tons fuyans^ d’accords même un peu altérés par l'adresse du musicien, nous causent d’abord un plaisir plus piquant que des accens plus fermes ou plus réguliers ! Cependant, qu’on nous les fasse revenir trop fréquemment, et coup sur coup , ces finesses de l’art ; non seulement les oreilles savantes, mais le peuple même, par le simple goût de la nature , se récriera contre cette profusion ambitieuse de beautés harmoniques : voilà pour le beau musical.

Que si dans les beautés qui frappent nos sens, continue noire orateur philosophe (2), le dégoût est si proche des plus grands plaisirs, bien moins doit-on s’étonner que la même chose arrive dans les |)ièces d’esprit. Un discours, par exemple, ou un poè'me d’ailleurs bien ordonné, bien conduit, élégant, net, orné des plus belles couleurs de l’éloquence ou de la poésie , mais qui l’est partout trop également, et sans interruption , ne soutient pas long-temps la première satisfaction qu’il nous avait donnée : nous sentons qu’il nous fatigue à force de se faire admirer. L’admiration est une situation de l’âme trop violente pour être durable, et cet

(i) Z)e oral. I. 3, n. 96.

(a) ïbid. , 100.

SUR LE BEAU. l63

excès de beau spirituel nous dégoûte même ordinairement beaucoup plus tôt que l’excès du beau sensible , parce que le jugement de l’esprit est plus prompt et plus fin que celui des sens. Aussi, je le confesse , ajoute Cicéron, j’aime assez qu’à mes discours on se récrie : voilà qui est bon j mais je serais bien fâclié d’entendre crier trop souvent : voilà qui est beau. Bene et prœclare , nobis quamvis sæpe dictatur y belle et festive. , niinium nolo. Je craindrais de lasser bientôt mon auditoire. 11 faut, pour soutenir son attention jusqu’au bout, lui donner de temps en temps quelque relâche. Il faut qu’il y ait dans un discours , cémme dans un tableau , des omlîres et des enfoncemens pour donner du relief aux endroits qui doivent être plus éclairés ou plus remarqués; voilà pour le beau spirituel.

Je suis fâché . Messieurs , que l’éloquence de Cicéron ne me conduise pas plus loin ; mais pourvu que vous mè fassiez la grâce de ne pas perdre de vue l’état de la question , il me sera peut-être assez facile d’appliquer son principe au beau moral , et de prouver que , dans la pratique même de la vertu , le trop est plus choquant que le trop peu. En pouvons-nous douter, si nous constdtons les sentimens dont nous sommes frappés à la vue de l’excès , ou du défaut que nous remarquons dans les procédés des personnes qu'on appelle vertueuses? N’est-bn pas na-

turellement plus choqué d’une prudence trop raffinée^ qui , pour aller à son but, risque à être un peu irotnpeuse, que d’une prévoyance ordinaire qui se borne à u’être point dupe ? N’est-on pas plus choqué d’une constance opiniâtre , que d’une fermeté commune qui se laisse quelquefois ébranler trop aisément? Plus choqué d’une justice inexorable^ qui ne sait jamais faire grâce , que d’une équité trop humaine , qui se contente de ne point faire d’injustice? Plus choqué d’une sincérité misanthrope, qui ne peut rien taire , que d’une sincérité un peu trop discrette , qui ne dit pas tout ce qu’elle pourrait dire ? Plus choqué d’un zèle trop impétueux, que d’un zèle un peu trop patient ? N’est-on pas même d’autant plus choqué de ces vertus extrêmes , qu'elles ont de leur nature un objet plus saint? Et il ne faut pas dire que c’est seulement le vice ou l’amour propre des imparfaits , qui en est choqué , c’est la raison ; c’est la vertu même , parce qu’il est évident que le trop est plus contraire que le trop peu à ce précieux rnodus , qui fait en toute chose le point de la perfection ; ou , pour m'exprimer d’une manière plus sensible, parcp qu’il est certain que les vertus extrêmes sont plus contraires que les vertus un peu défectueuses , à la modération , la seule des vertus qui sache , dans la pratique, accorder tous nos devoirs. Enfin , potir établir ma proposition par des preuves

suhlebeau,

de tous les genres , le plus sensé de nos poetes (i) , qui était aussi philosophe , met en question x si Vhonnête homme en soi doit

nr jamais mis en

pioWeme : si F honnête homme en soi doit ^uffru^ des exces?

Mefiei"'', liopde lumières pour conclure de. là qu'il fan. donc, dans la pratique des arts et dans celle même de la Yertu, nous contenter dn médiocre. La conclusion serait assurément bien éloignée de

^ ^ ^ ^ ^ Tautre une belle

médiocrité ce n^est pourtant point là le moaus^ ou le beau tempéré dont je parle Se ^menter du médiocre quand on peut ‘aller plus loin, surtout dans le beau nîoral , ce n est pas modération , c’est lâcheté, c’est une paresse condamnable. Je veux dire seulement que le trop étant, au sens que nous avons marque, moins supportable que le trop peu dans les arts et dans les moeurs nous devons avoir égard à cette maxime dans le soin que nous prendrons de chercher en toute chose le modus ou le point de la

JTs'feTÏÏ ’ ’ 1 P*”'’ ’ me semble .

reste) la-dessus le moindre doute.

Mais dans ce soin même de chercher le modus en tout, jusque dans le beau, n’v

(*) Des. , Epît. à M. de Lam.

a-t-il point encore un modus à observer ?

Cest ma dernière question. Que dois-je y

répondre?

Si je dis qu^il y en a un , n"est-ce pas autoriser la paresse humaine, qui n’a déjà que trop de pente à se relâcher sous le nom de modération ? Si je dis , au contraire , que dans la recherche de ce modus y qui , dans les arts et dans les moeurs^ constitue l’excellent, il n’y a point de modus à observer, n’est-ce pas désespérer l’arnonr duheau , en lui proposarit un travail sans fin pour trouver un point de perfection si difficile à reconnaître ?

En. effet, Messieurs, quoique je sois bien éloigné de regarder ce point d’excellence comme un iioini mathématique et indivisible, où l’on ne tient rien, si Ton ne tient tout ; quoique je convienne , au contraiie ^ de lui donner quelque latitude morale; en un mot, quoique j’admette plusieurs degrés dans le beau même accompli en son genre ; malgré cette modification nécessaire , pour ne pas outrer l’idée du modus ^ ç^ueWe. est encore la difficulté de le bien saisir, soit dans les arts , soit dans les mœurs ! et avec la meilleure volonté du inonde , à combien de méprises ne sommes-nous pas tous les jours exposés dans la pratique ! Je veux suivie toute l’ardeur qui m'emporte vers le beau ; elle m’enlève au-dessus du but : je la veux tempérer ; je demeure au-dessous. Si;

pour me relever , j’ajoule quelques degrés de vitesse à ce qui manquait à mon essor, je m’aperçois bientôt que j’ai trop ajouté* si, pour revenir à mon point, je soustrais un peu de ce trop, je retombe^ sans y penser , dans le trop peu. C’est une espèce de balancement perpétuel , qui , dans la recherche de mon centre, me porte sans cesse de haut en bas, et de bas en haut, sans pouvoir me fixer dans la ligne de direction ; et, pour me servir d'une comparaison peut-être plus juste, nous éprouvons, dans la recherche du beau parfait , le sort des géomètres qui courent après la quadrature du cercle : en cherchant des nombres pour exprimer le rapport précis du diamètre à la circonférence , ils trouvent toujours dans leurs calculs trop peu , et jamais assez.

Or, de cette difficulté, presque insurmontable de saisir le vrai point du modus dans le beau des arts ou dans celui des mœurs , quedevons-nousconclure parrapport à notre dernière question?Tout considéré, ne vaut-il pas mieux risquer un peu à favoriser la paresse humaine, que de jeter les amateurs du beau dans le désespoir?. Je crois donc qu’il y a un modus à observer dans le soin même que nous devons prendre pour y atteindre j je m’explique :

Il faut chercher dans toutes les espèces de beau, le milieu juste entre le trop et le trop peu : on ne peut en douter. Mais parce

que c’est un point où il n’est guère possible de parvenir que par voix d’approximation , comme, dans la géométrie, à la quadrature du cercle, nous disons en même temps que dans la correction d’un ouvrage de l’art, et dans la pratique même de la vertu , il faut savoir se contenter du point de perfection qui nous en paraît le plus proche : c’est la maxime des plus grands maîtres dans la science du beau , comme nous l’allons faire voir.

Le fameux peintre d’Alexandre , Appelle, condamnait hautement ceux de son art qui, dans la correction de leurs ouvrages , ne sentent pas le point du beau où il faut dire : c’est assez. Protogène, disait-il, est admirable , mais il ne peut rien achever : il tient toujours le pinceau d’une main et l’éponge de l’autrej il ajoute sans cesse à ses tableau ou il efface; il en fortifie les traits ou il les adoucit; il y retouche encore, et il ne finit rien à force de vouloir trop finir. C’est la destinée ordinaire d’un travail immodéré, pour trouver le point du modns dans le beau visible.

Aristüxène (i),'le premier inventeur de la mvisique tempérée, reprochait à Pythagore d’avoir trop voulu plaire à la raison aux dépens de l’oreille. On lui reprochait, à son

(i) Plut. , sur ia Mus.

tour , d’avoir trop voulu plaire à loreille dépens delà raison. Qui accordera ces deux partis extrêmes? Le célèbre Zarlin sur "a fin du seizième siècle, Pavait entrepris en

modérées. Le^ grand

peres, mais en prenant quelquefois , dans

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accorde la .«A A exact ^ veut quon acœrne la meme grâce aux ouvrages dV.

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quelques irrégularités dans la co^^truciion

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1 exemple des plus fameux poètes comiques

ses prédécesseurs , ajoutant qu’il abn df I nieux imiter la noble négligence de

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