SIXIÈME DISCOURS
Sur le Décorum.
M ESSIEURS,
Le beau est une matière inépuisable.
Après en avoir expliqué la nature , les genres , les espèces en quatre Discours ; après eu avoir fait un cinquième pour montrer qu’il y a toujours dans la recherche du beau un certain modus à garder pour lui conserver toutes ses grâces naturelles , je croyais pouvoir m’en tenir là ; mais en considérant les choses de plus près , je me suis aperçu que je n’avais traité qu'en passant une de se.ç qualités les plus essentielles ; une qualité du beau , qui me paraît en être , surtout dans les moeurs , le charme le plus frappant et le plus victorieux ; je veux dire la décence qui doit y régner , la convenance, l’accord l’harmonie , le juste assortiment de tous les traits qui le composent, par rapport aux circonstances des temps, des lieux, des personnes; en un mot , ce qu’on appelle décorum : terme latin dans son origine ^ mais depuis si longtemps naturalisé en France, que nous ne devons jJus le tenir pour étranger.
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Vous voyez tout d’un coup^ Messieurs, la grandeur et rétendue de mon sujet : il embrasse toute la vie humaine , toutes les conditions , tous les états, tous les âges, tout ce qui nous convient actuellement, et tout ce qui peut nous convenir dans toutes les autres situations , où l’ordre de la Providence nous pourra placer. Je dois sentir mieux que personne la difficulté de l’entreprise. Il faut pourtant l’avouer ; je trouve ici un avantage , qui m’avait manqué dans les discours précédens. Un auteur trèscélèbre de l’antiquité , qui avait toute sa vie étudié le décorum , et en philosophe , pour en connaître les principes , et en homme du grand monde, pour en faire les applications convenables, m’a heureusement prévenu. 11 a débrouillé la matière avec assez de profondeur , pour m’épargner la peine d’avoir à défricher une terre inculte : c’est l’incomparable Cicéron dans le premier livre de ses Offices. On me permettra de puiser sans façon dans cette source publique du bon sens naturel. Je le ferai même d’autant plus volontiers, que j’y rericonti-e presque partout une morale très-pure , qui nous rend un témoignage sensible que la philosophie, ou si vous l’aimez mieux, la raison consultée avec un esprit juste et avec un cœur droit, est, dans la doctrine des mœurs, naturellement chrétienne : testimonium
animœ naturaliter christianœ (1). Entrons dans noire sujet, et accordez-moi , s’il vous plaît , une attention favorable.
Toute la matière du décorum se peut réduire à trois questions :
1". Quelle en est la véritable idée ?
2“. S’il y a une loi éternelle qui nous en commande l’observation, comme un devoir de vertu ?
3®. Combien il y en a d’espèces, et ce que chacune d’elles nous demande par son propre caractère ?
C’est l’ordre que nous allons suivre pour nous conduire de vérités en vérités, à la solution des plus importans problèmes de la vie civile.
Premièrement , quelle est la véritable idée de ce qu’on appelle décorum dans les mœurs? Il n’est rien de si ordinaire que de la confondre avec celle de l’honnête. Cicéron lui-même avoue que la distinction en est si subtile, qu’elle se trouve plutôt dans la pensée, que dans la chose même. Décorum cogitationem mugis à virtute potestf quam re separari. Mais, si nous voulons prendre la peine d’approfondir un peu ces deux idées, nous y apercevrons des différences, qui , pour être délicates , n’en sont pas moins réelles. Je ne vous demande, Mes-
(i) Tertul. , Apolog.
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sieurs , que de vous rendre un peu attentifs aux notions les plus communes , pour vous en faire convenir.
Nous entendons par V honnête en morale , une parole ou une action qui est, de sa nature , conforme à la raison ou à la loi naturelle.
Nous entendons par décorum y la convenance de celte parole ou de celte action ; à la personne} au temps} au lieu; à toutes les circonstances qui l’accompagnent.
Ainsi, par honnête y nous entendons proprement quelque chose d’absolu : c’est, pour ainsi dire , la substance du beau dans les mœurs, laquelle est toujours la même pour toutes sortes de personnes.
Nous entendons, au contraire, pai’f^eco- 7’MW, quelque chose de relatif : c’est un assemblage de bienséances , d’attentions ou d’égards, qui se peuvent diversifier à l’infini , selon les differens rapports que nous pouvons avoir dans la société les uns avec les autres.
Pour nous former, de ces deux objets, des idées encore plus distinctes, ou du moins plus sensibles, on peut dire que V honnête est dans la conduite comme le dessin dans un tableau ; et le décorum comme la distribution convenable des couleurs : que l’^orenête est dans les mœurs, comme la beauté des tons dans la musique ; et le décorum , comme les accords bien assortis d’une pièce
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musicale : que V honnête est. dans une action, comme le vrai des pensées dans un discours; et le décorum, comme la justesse et Télé* gance de l’expression: enfin, que t honnête est comme le fond , ou la matière du beau moral , et le décorum comme la forme ou la façon qu’on lui donne pour paraître avec toutes les grâces qui lui conviennent.
C’est ce que nous mettrons bientôt dans un plus grand jour, après que nous aurons répondu à la seconde question proposée; savoir, s’il y a une loi éternelle qui nous commande l’observation du décorum comme un devoir de vertu.
En peut-on douter , Messieurs? et le souverain Législateur , en nous prescrivant des devoirs, peut-il nous permettre de négliger la décence dans la manière de les remplir ? Les philosophes sacrés et profanes en ont jugé autrement (i). L’auteur du Livre de l’Ecclésiastique nous recommande sans cesse, non seulement la pureté des moeurs, mais le soin d’observer toutes les bienséances de la vie civile. Avant lui , Salomon avait mis la décence au nombre des parures de la femme forte (2) : Fortitudo et décor indumentum ejus. Le plus sage des philosophes grecs, Sociate , veut que son homme juste
(1) Ecclî. , Per totum.
(2) Troverb. 3i.
soit aussi homme décent ; et c’est à son exemple que Cicéron , dans ses Offices , compte le décorum parmi nos devoirs. Mais, quand la raison parle avec évidence j qu avons-nons besoin d’autorité poitr nous rendre à sa lumière ? Nous n’avons qu’à consulter attentivement l’idée de l’ordre éternel, pour y découvrir deux lois de mœurs trèsdistinctes. Les Romains les énoncent par deux lermes énergiques , dont on me permettra de fortifier ceux de notre langue. La première, qui nous dit à chaque moment:
Voilà ce qu’il faut faire, oportet ; et la seconde, qui ajoute aussitôt, prenez -y garde; voilà ce qui convient, decet. Que la vérité, par exemple, règne toujours dans vos paroles, oportet ; mais, en même temps, que votre sincérité soit toujours assaisonnée du sel de la discrétion, decet. Que votre équité soit incorruptible, universelle, sans acception de personnes , oportet; mais cependant qu’elle sache observer, dans la pratique , tous les égards que demande l’ordre de la vie civile , decet. Que votre amitié embrasse tous les hommes, sans en exclure un seul de votre affection, oportet ; mais, en embrassant tout le monde , qu’elle ait pourtant divers degrés dans votre cœTir , et diverses manières pour s’exprimer andehors , selon le mérite ou la qualité des I personnes , decet.
Il ne s’agit pas. Messieurs, d’examiner
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laquelle des deux lois est d’une obligation plus étroite; il me suffit que l’on reconnaisse qu’elles sont^ l’une et l’autre^ absolument indispensables. Nous croyons seulement devoir ajouter que , si la première, qui est la loi de l’honnête, est d’une obligation plus rigoureuse; la seconde, qui est la loi du décorum , a un territoire beaucoup' plus étendu; et la raison en est manifeste.
Il y a , dans le commerce ordinaire de la vie, assez peu d’actions qui soient vertueuses de leur nature ; mais il n’en est point qui ne le puissent devenir, et par conséquent, que nous ne devions rendre telles, en les consacrant, pour ainsi dire, par notre attention à y garder toutes les bienséances dont elles sont capables. Je ne dis pas ces bienséances arbitraires , dont chaque peuple s’est formé un cérémonial à sa mode; je parle de ces bienséances essentielles, commandées à tous les hommes par la voix de la nature , et dont l’exacte observation fait le plus beau spectacle de la société : elles donnent de la grâce aux vertus les plus austères ; elles rendent vertueuses les actions les plus indifférentes : elles couvrent même, en partie, l’horreur des plus vicieuses, en y conservant , jusque dans le vice, un air de respect pour la vertu. C’est l’application constante à les bien observer dans sa conduite , qui fait proprement ce qu’on appelle un honnête homme : cest , au contraire, l’ignorance, ou
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le mépris des égards qu’elles nous prescrivent , qui fait ce qu’on appelle d’un nom qu’elles me défendent de prononcer dans une assemblée si respectable j mais quiconque le méritera par l’indécence de ses manières, ou par l’insolence de ses procédés , peut bien s’attendre que le public ne sera point à son égard aussi réservé que je dois l’être. Nous sommes dans le monde, comme sur un théâtre, où \e décorum est toujours la première des règles, et, quelque personnage que nous y fassions, celle dont les spectateurs nous pardonnent moins le violement.
C’est de quoi , Messieurs , il était d’abord important de nous bien convaincre en général , pour nous rendre plus attentifs au détail où il est maintenant question d’entrer.
Le fameux Romain, qui ale premier approfondi la matière du décorum , a aussi vu le premier que, pour en distinguer les différentes espèces , il y a quatre choses à considérer dans l’homme ; la nature , qui nous est commune; la personne, ou le caractère, qui nous est propre ; la condition de notre naissance; enfin , l’état de vie, ou la profession que nous avons embrassée par notre choix. Ces quatre considérations me fournissent une division si naturelle de mon sujet , qu’à cet égard j’avoue que Cicéron ne m’a"^ presque rien laissé que l’honneur de l’habiller à la française.
Je divise donc avec lui le décorum en
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quatre espèces générales , qui doivent paraître tour-à-tour, et quelquefois toutes ensemble , dans notre conduite ; le décorum de la nature humaine , celui de la personne, celui de la condition, et celui de l’état de vie, ou des engagemens volontaires, que nous avons pris dans le monde , soit avec le public, soit avec les particuliers : c’est une espèce de spectacle que nous devons sur la terre à Dieu et aux hommes. Suivez-moi, s’il vous plaît, dans la discussion de chacun des caractères que nous y avons à représenter. Je commence par le décorum de la nature, qui est le premier en tout sens , le plus général et le plus indispensable.
Quand on instruit un acteur pour le théâtre, la première leçon qu’on lui donne, c’est d’entrer dans l’esprit de son personnage. Prenez garde , lui dit-on j il faut que vous croyiez être ce que vous représentez; il faut que votre air, le ton de votre voix, votre port, votre démarche, toute votre action soit tellement conforme à votre personnage, que vous fassiez , s’il est possible , oublier votre personne. L’Auteu)' de la nature , en nous mettant sur le théâtre du monde, nous fait par la raison , qui est sa voix , une instruction à peu près semblable : prenez garde à votre caractère essentiel. Il faut partout que vous présentiez ce que vous êtes : vous êtes homme. Un esprit préposé au gouvernement d’un corps pour dominer sur vos sens ,
pour commander à vos passions, pour, régner sur vos appétits; en un mot, c’est un roi que vous avez à représenter sur la terre.
Il J a long-temps que l'honime se voit ainsi qualifié^ du moins dans les livres : on lui dit sans cesse , en vers et en prose ^ qu'il est le roi de l’univers (titre peut-être assez litigieux ). Mais il y en a un plus grand , qui est incontestable. Il est né très-certainement pour régner sttr lui-même : c’est le principe de ce que nous avons, appelé le décorum de la nature humaine.
Et en effet, qu’un homme ait assez de force d’esprit pour ne perdre jamais de vue sa dignité naturelle, il découvrira , dans cette seule idée , toutes les bienséances qui lui conviennent. Se irouve-t-il seul ? il ne se croira jamais sans spectateur, etsans témoin ; sa raison , Dieu, sa conscience, lui tiendront lieu de public, pour le contenir dans les bornes de la pudeur et de la modestie. Aura-t-il à paraître sur la scène du monde ; il y portera cet air d’empire sur lui-même , qu’il aura su conserver dans la solitude. Faudra— t'il parler ; maître de sa langue, il attendra toujours que la réflexion lui dicte des paroles dignes d’une âme qui se possède. Faudra-t-il agir; également en garde, et contre la précipitation , et contre la nonchalance , il ne se laissera , ni emporter par le courant des affaires , ni arrêter parles obstacles. En vain les sens voudront-
igo B s s  I
ils le détourner de sa route par les portraits flatteurs qu’ils lui feront de leurs objets ; il n’écoutera leurs témoignages que pour les soumettre au tribunal de son conseil intime, qtii est la raison souveraine. En vain ses passions voudront-elles se révolter contre cet ordre de la nature ; il les traitera comme des sujets rebelles , dont il ne faut écouter les propositions que lorsqu’ils ont mis bas les armes. En vain les passions des autres entreprendront-elles dele rendre complice de leurs désordres J maître des siennes, il se gardera bien de subir le j oug d’ une puissance étrangère.
Mais du reste, faudra-t-il, dans l’occasion , avoir pour les autres hommes une condescendance raisonnable , supporter leurs défauts , s’accommoder à leurs humeurs, ménager leur délicatesse; on l’y trouvera tout disposé par l’empire qu’il a sur sou cœur ; accoutumé à se vaincre, il poussera aisément sa victoire jusqu’à respecter, dans les hommes les plus indignes , la dignité de la nature humaine. Une cessera pas d’ètre sensible, et quelquefois même de le paraître, à la vue de leurs travers, ou de leurs écarts : c’est une des bienséances que l’on doit à l’humanité ; mais par l’ascendant qu’il a pris sur lui-même , il saura bien se garantir d’une sensibilité qui aille jusqu’au ressentiment : c’est une bienséance, encore plus indispensable, que l’on doit à sa raison. La plupart des anciens philosophes se moquaient des
sloïciens, qui disaient que leur sage était véritablement roi. Voilà un sens où tous les hommes doivent l’être.
Premier décorum , que la nature nous commande , à tous en général, de régner sur nous-mêmes. 11 y en a un second qu’elle nous demande à chacun en particulier : c’est le décorum de la personne. Je m’explique.
Voulez-vous plaire dans la société^ disaient les anciens sages à leurs élèves ? connaissez-vous vous-même. Etudiez à fond votre caractère propre , votre génie, votre talent, votre humeur, pour ne rien dire , pour ne rien faire qui ne vous convienne. Le principe est toujours, que nous ne devons représenter que ce que nous sommes. Prenezy garde; je dis ce que nous sommes, et non pas ce que nous pourrions être devenus , ou par une mauvaise éducation, ou par quelque habitude vicieuse : la règle est indubitable.
Ta nihil imita dices , faciesve , Minervâ»
Je ne demanderais , Messieurs , aux acteurs qui ont à paraître sur le théâtre du monde, que l’attention à cette seule règle , pour nous donner le plus charmant des spectacles, diversifié par les caractères, soutenu par leur application à ne se jamais démentir, et relevé par les grâces mutuelles qu’ils emprunteraient les uns des autres. Avec juel plaisir ne les verrions-nous pas se pré-
senter sur la scène , chacun avec son symbole naturel, figurer ensemble, quelquefois même contraster entre eux agréablement , comme les diverses fleurs d’un parterre bien assorti : le caractère grave , avec le badin ; le caractère franc et ouvert, avec le réservé ; le simple , avec le fin ; le solide , avec le brillant ; le hardi , avec le retenu ! Dans un cercle d’interlocuteurs ainsi composé , quelle serait d’abord la conversation ? Les tempéramens vifs animeraient le flegme des humeurs lentes, et celles-ci serviraient à retenir dans les bornes les vivacités de ceuxlà. Votre gaîté naturelle dériderait le front de mon sérieux, qui, à son tour, empêcherait peut-être votre enjouement de dégénérer en folâtrerie ; le solide instruirait , le brillant divertir.ait, l’action du théâtre serait conforme au dialogue ; nous y verrions, avec le même agrément , les divers génies , les divers talens des hommes se produire avec honneur sans se confondre ; les lalens nés pour le cabinet brilleraient dans les conseils j ceux dont le sort serait l’action , marcheraient en campagne, ou se mettraient dans le mouvement des affaires j les grands génies se déploieraient dans les grandes entreprises; les médiocres n’en formeraient que de proportionnées à leurs forces ; et par le soin qu’ils auraient de ne rien entreprendre au-delà , ils s’élèveraient peut-être au-dessus des talens supérieurs. On a dit d’un grand
s U R L E B B A U. igS
roi , fameux dans l’histoire du dernier siècle , qu’il avait l’esprit court , mais qu’il en connaissait les bornes , et savait s’y arrêter. On a cru peut-être diminuer sa gloire par ce mot ; jamais on ne l’a loué plus magnifiquement.
C’est ainsi que, sur le théâtre du monde ^ on réussirait presque à coup sûr , si chacun y était attentif à bien garder le décorum de son caractère personnel, de son génie, de son talent, de son humeur même, en ca qu’elle peut avoir de compatible avec les lois de la société. Pour nous en convaincre encore plus sensiblement, faisons changer la scène. Que la tête vienne à tourner à nos acteurs; fjue chacun d’euxoubîie tout-à-coup ce qu’il avait à représenter, ou que, mécontent de son rôle, il usurpe celui d’un autre; que les tempéramens vifs se travestissent en flegmatiques, les flegmatiques en éveillés, les enjoués en sérieux, les sérieux en plaisans; que ce caractère né grave , prenne un air de légèreté ; ce caractère sombre , le ton badin ; ce caractère naturellement retenu, des manières libres ou cavalières; enfin, qu’au lieu de soutenir son personnage, Alceste se transforme en Philinte, Horace en Guriace, Ga« ton en César, ou César en Caton, quel serait le succès d’une si étrange comédie? on ei2 rirtdt, sans doute ! mais combien de gens riraient à ce spectacle, à "qui l’on pourrait dire Essai sur le Beau. q
avec le poëte : rides ! mutato nomine , de te
fahïda narratur :
En voyant ces acteurs, qui forcent la nature ,
Vous riez ; vous avez raison.
Mais songez qu'à cette peinture Il ne manque que votre nom.
La comparaison de ces deux scènes pourrait suffire pour nous convaincre par senti-, ment, que le décorum de la personne consiste à ne jamais sortir de son naturel : tâchons aussi de nous en persuader par lumière. Deux principes de raison nous le démontrent. Il n’y a que le vrai qui ait droit de nous plaire-: c’est le premier. Il n’y a que le naturel qui soit vrai : c'est le second. Tout ce qui en sort, tout ce qui est affecté, tout ce qui est emprunté, tout ce qui est fardé, porte sur le front un air de fausseté qui choque d’abord ; et si nous n’en voulons pas croire la raison, croyons-en du moins l’expérience. Combien de personnes , d’ailleurs estimables, s’immolent tous les jours à la risée publique , à force de vouloir brillér par des qualités étrangères î On dérobe à celui-ci un airj un beau terme à celuilà; on affecte le tour de l’esprit de l’un, la contenance ou l’action d’un autre. Imitateurs serviles, ils introduisent dans les moeurs un nouveau genre de plagiaires aussi méprisables, pour le moins, que ceux du Parnasse; et, malheureusement pour eux, souvent plus aisés à reconnaître.
Mais je veux que vous ayez Fart de vous conlrefaire au point que nous prenions votre personnage pour votre personne ; combien de temps soutiendrez-vous ce personnage contrefait? Les couleurs étrangères ne prennent pas bien sur un fond qui n^est point fait pour elles; du moins est-il certain qu’elles n’y tiennent pas long-temps : la nature perce tôt ou tard , et les fait disparaître ; on ne les laisse paraître que pour en faire mieux sentir la disconvenance avec le sujet où elles sont appliquées.
On peut donc bien s’étudier à perfectionner son caractère , orner son génie, cultiver, embellir, étendre son talent : on le doit. Ajouter ce qui lui manque, en ôter ce qui déborde, surtout, en retrancher ce que la nature pourrait y avoir laissé de vicieux , pour exercer notre vertu; mais en y travaillant, on doit aussi travailler à demeurer toujours soi-même. Ne perdons jamais de vue la sage maxime de notre Horace français :
Voulant se redresser , souvent on s’estropie ,
Et d’un original on fait une copie.
Copie toujours disgracieuse, pour peu qu’elle paraisse en être une. Or, comment pourrezvous lui en ôter toutes les apparences? on vous connaît ; on connaîtra bientôt votre modèle. Pourrez-vous empêcher la comparaison? pourrez-vous la soutenir? D’où il s’ensuit peut-être, que souvent il vaudra
mieux souffrir en soi quelques petits défauts naturels, que de s’aller .montrer au monde sous un masque faux , qui vous laissera toujours voir au travers; et par conséquent, qui ajoutera au défaut du caractère, le ridicule du contraste. Allons plus loin :
Jusqu’ici, Messieurs, nous avons trouvé dans notre propre fond, dans notre nature et dans notre naturel , toutes les idées nécessaires pour expliquer les deux premières espèces du décorum. Il faut sortir de nousmêmes, pour découvrir le principe de la troisième.
Quand nous commençons à ouvrir les yeux sur le spectacle du monde, le premier objet qui nous frappe est un certain ordre de naissance ou de fortune , que nous voyons établi parmi les hommes; des rois sur le trône pour commander; des ministres pour porter leurs conimandemens aux peuples; des princes, des grands, des nobles pour défendre l’état parles armes ; des magistrats pour y faire régner les lois ; des gens d’affaires ou de commerce pour y entretenir l’abondance; des ^ artisans dans les villes pour exercer les arts ; des laboureurs dans les campagnes pour cultiver les terres. Dans cet ordre des conditions humaines, on ne peut pas dire qu’il y ait rien de bas. Malgré toutes les différences «xtérieures que nous remarquons entre les divers organes qui composerit le corps politique, U est toujours manifeste que le chef et
les membres sont tous de même nature , et par conséquent tous égaux par la plus estimable de leurs qualités , qui est d’être homme ; mais aussi ^ malgré cette égalité de nature , il est visible que la Providence les a tous subordonnés les uns aux autres par l’inégalité des rangs où elle les a fait naître.
]Ne séparons pas deux idées qui doivent être inséparables dans les divers membres de la société humaine, pour leur inspirer à tous les sentimens, les maximes, les discours, les procédés qui leur conviennent , chacun dans le poste qui lui a été assigné par Tordre du Créateur.
C’est ce que J’entends par le décorum de la condition.
II n’y en a aucune qui n’ait le sien propre, déterminé par son rang de supériorité ou d’infériorité à l’égard des autres. Je laisse au cérémonial de chaque peuple à régler les bienséances purement extérieures ; la pompe de la majesté souveraine, les titres des grands, les enseignes des magistrats, toutes les marques distinctives des différens ordres de TEtat. Je me borne aux bienséances qui doivent partir du cœur. Mais afin qu’elles en découlent sans peine, et comme de source, que faut-il? Reprenons notre principe.
Je dis que le décorum de la condition , telle qu’elle puisse être, supérieure ou infél’ieure, consiste à conserver toujours, malgré l’inégalité des rangs , une attention constante
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à l’égalité de la nature; ou, ce qui revient au même , à conserver toujours malgré l’égalité de la nature, une attention continuelle à l’inégalité des rangs qui nous distinguent. Deux attentions, je l’avoue^ assez difficiles à réunir, ou du moins, à soitlenir long-temps; mais qu’il est certain que l’on ne peut séparer un moment ni dans son cœur, ni dans sa conduite, sans tomber aussitôt dans les indécences les plus choquantes.
Eu voulons-noirs avoir une preuve sensi- •sible? Séparons en effet ces deux attentions dans tous les ordres de l’Etat. Je suppose d’abord que chacun ne se rende attentif qu’à l’inégalité des conditions, sans penser à l’égalité de la nature; qu’en arrivera-t-il? Un roi, oubliant qu’il est homme, regardera sa royauté comme son essence propre ; son trône comme une extension de son être ; ses palais, ses domaines, tout son empire comme incorporés à sa personne; sa personne, comme un Dieu sur la terre; ses peuples, par conséquent, non pas comme des sujets dont il a droit d’exiger des obéissances, mais comme des esclaves, on plutôt comme des victimes dont le sang lui doit hommage. C’est l’idée qui a formé les Antiochus, les Tibère, les Néron, lesDomitien, tant de monstres couronnés qui ensanglantent nos histoires. Les grands subalternes , les courtisans les plus qualifiés, qui se voient tous les jours éclipsés par i’éelat du trône, en seront eux-mêmes
SURLEBKAÜ. igg
les plus serviles adorateurs. Mais, quand au sortir de la cour, ils viendront à mesurer la distance qui les sépare du commun des peuples , celte considération , qui n’est plus balancée par la présence du monarque , les relèvera toui-à-coup au-dessus d’eux-mêmes.
Ils prendront à leur tour le ton de maître : adorateurs à la cour, ils voudront se faire adorer dans les provinces, et vengeront leur servitude passée par celle où ils réduiront les sujets de leur souverain. C’est l’idée ambitieuse qui a formé les Tryphon , les Séjan, les Ruffin , les Eutrope, tant de ministres insolens , qui ont souvent décrié le règne des meilleurs princes. Dans les conditions moyennes qn en usera de même à proportion ; chacun dans l'étendue de sa sphère; un premier magistrat dans sa ville ; un seigneur dans son village ; un maître dans sa maison ; et en général , il est évident , par l’expérience, que, si Ton borne son attention à l’inégalité des rangs , sans considérer l’égalité de la. nature, on se trouvera toujours dans quelque extrémité indécente; esclave de ses supérieurs ou tyran de ses inférieurs.
Celte première supposition est donc bien fatale au décorum ! Je la renverse. Que chacun des membres du corps politique oublie le rang qu’il y tient , pour ne se rendre attentif qu’à l’égalité de la nature; le decorum y sera-t-il mieux observé ? Un roi ne se contentera plus d’être populaire , il se
rendra familier avec tout le monde : il ne sera plus roi que sur le trône ; et pour paraître humain^ il ne craindra pas de se montrer trop homme. Sous ce même prétexte d’humanité, on verra des grands oublier leur naissance dans leurs discours , dans leurs manières, dans le choix de leurs amis ou de leurs confidensj mais, en oubliant leur naissance, ils la feront bientôt oublier aux autres. Les petits, qui sont toujours prêts à prendre l’essor , oublieront la leur , encore plus volontiers. Vous descendez jusqu^à eux par humanité; ils s’élèveront jusqu’à vous par le même principe. Ainsi , l’égalité de la nature, considérée toute seule, justifiera toutes les insolences, toutes les séditions , toutes les révoltes.
C’est-à-dire, en deux mots, que la première supposition nous fera tomber dans la tyrannie ou dans l’esclavage ; et la seconde dans un état encore plus funeste, qui est l’anarchie ou le mépris de l’autorité.
Que faut-il donc faire pour mettre les choses dans une situation favorable à tout le monde? Réunissons les deux idées, dont la séparation avait causé tout le désordre. Que tous les membres de la société se rendent sans cesse attentifs, et à l’égalité de la nature, et à l’inégalité des rangs, il n’y aura point de condition qui ne se trouve relevée par le décorum qu’on y verra régner de toutes parts. L’attention à la majesté du trône im-
primera sur le front d’un roi un air de maître, qui , sans autre héraut, nous annoncera la présence du souverain ; mais, en même temps, la considération de l’égalité naturelle des hommes répandra sur toute sa personne une teinture d’humanité qui animera nos respects par la confiance. Les grands, attentifs à la place qu’ils occupent entre la majesté souveraine et les conditions inférieures, composeront leur air sur ce double rapport, soumis au pied du trône, et se faisant respecter partout ailleurs. Mais en considérant d’autre part que, dans le corps politique, le chef et les membres sont de même nature , ils ne seront ni flatteurs à la cour, ni tyrans dans les provinces; ils soutiendront partout l’honneur de l’humanité. Enfin, ceux qu’on appelle peuple, trouveront aussi dans la réunion des deux mêmes idées, le moyen de conserver le décorum qui leur est propre : ils prendront un air humble et soumis par la vue de leur dépendance; mais, pour peu qu’ils veuillent considérer que ce qui est commun à tous les hommes , est plus grand que ce qui les distingue dans le monde, ils relèveront bientôt l’obscurité de leur condition par la noblesse de leurs sentimens. La religion, la probité, l’honneur, sont des ressources heureuses qu’ils auront toujours à la main pour Se mettre, sans sortir de leur rang, au-dessus de leur fortune.
âoa ESSAI
Je conviens, Messieurs, de la difficullé de réunir à tout moment ces deux alternions^ II y a toujours l’une des deux qui mortifie notre amour-propre; l’attention à l’égalilé de la nature humilie les grands , et l’altention à l’inégalité des rangs , gène les petits. Mais pendant que je conviens de la difficulté, il faut aussi que vous conveiaiez de la nécessité de les réunir ensemble pour former notre air et nos senlimens sur l’ordre établi dans le inonde par l’autorité suprême du Créateur.
C'est le principe incontestable de la troisième espèce de décorum, qui est celui du rang. Je passe à la quatrième : c’est ce que nous avons appelé le décorum de l’état ou de la profession .
La Providence, en ordonnant les diverses conditions des hommes, n’a point tellement déterminé leurs rangs et leurs places, quelle n’ait rien laissé à leur choix et à leur industrie. Dans le même ordre de naissance , il y a toujours différens postes entre lesquels il est libre d’opter, suivant son génie, son talent , son inclination. La cour, les armées, les tribunaux de la justice offrent à la noblesse un nombre infini de grades à choisir ou à mériter : d’ailleurs , nous n’avons point à; vivre dans cette sorte de gouvernement où iln-’est pas permis de passer d’une tribu à une autre. Parmi nous , comme parmi les Romains, un plébéien peut ,'sans violer les
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lois, devenir chevalier, sénateur , consul, tout ce qu’il plaît à la fortune. Combien , de nos jours , n’avons-nous point vu d’hommes , obscurs par leur naissance , qui ont su se frayer un chemin aux plus hautes places de la robe et de lepée ! Semblables , permeiicz-moi celte comparaison, à certains vers industrieux , qui , après avoir quelque temps rampé sur la terre, prennent peu à peu des ailes pour se mettre au nombre des habitans de l’air. Ces métamorphoses éton-^’ liantes sont toujours une beauté dans l’ordrephysique , parce qu’elles s’y font toujours en règle. Et pourquoi n’en seraient-elleSpas une dans l’ordre moral , pourvu qu’elles né s'y fassent que par les voies de Fhonneur ?
Il ne faut donc pas condamner un usage reçu, où le public peut trôuver son intérêt' dans celui des particuliers. Ne serait-ce pas même une espèce de cruauté que d’envier aux conditions médiocres celte ressource naturelle contre le partage inégal , toujours triste, quoique nécessaire, des biens communs de la société ? La seule cliose que nous croyons devoir leur demander, comme aussi en général à tous ceux qui embrassent dans le monde une profession volontaire , c’est qu’ils y observent certaines règles de bienséance ; régies de bienséance dans le choix de l’état où l’on veut parvenir , et règles de bienséance dans la manière de s’y comporter quand on y est parYcRU.
2o4 essai
Motivons notre demande par des raisons sensibles.
Quoi que vous entrepreniez, dit un grand philosophe (i), mesurez-vous d’abord avec vos entreprises ; quidquid conaheris j te simili, et ea qiws paras , mettre. C’est une règle de sagesse que vous devez spivre en tout, mais principalement dans le choix d’un état. On en tombe assez d’accord dans la théorie ; car il est bien manifeste que l’on doit convenir à une place que l’on entreprend de remplir. Cependant , Messieurs , j’en appelle à vos connaissances ; malgré cette règle , quelle est la pratique la plus ordinaire de ceux qui méditent un établissement dans le monde ?
Vous aspirez à une charge : on vous le permet ; mais à quel titre y prétendez-
vous ? J’en ai la finance toute prête
C’est un mérite pour l’acheter j eîi est-ce un pour la remplir?.... Mon père l’a possédée avec honneur.... Mais avez-vous lieu d’y espérer le même succès?.... Pourquoi non? il *m”en a obtenu la survivance.... Je le veux ; mais en vous obtenant la survivance de sa charge , vous a-t-il aussi obtenu la survivance de son mérite et de ses talens ?... J’y porterai du moins son nom.... C’est un peu plus que rien. Mais quand on
(i) Sén. f De irâ , I. ^ , c, 7,
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fera comparaison du nom avec la chose , que deviendrez-vous ?.... J’aurâi toujours dans le monde un rang honorable.... Mais , comment honorable , si vous n’avez pas la capacité requise pour la soutenir?.... En un mot ^ la charge me convient.... Je vous entends ; mais je vous demande si vous convenez à la charge ? Yoilà ce qu’un nom ne donne pas , et par conséquent quelle indécence d’y aspirer sans autre mérite !
Indécence néanmoins qui serait encore plus choquante^ si vous n’aviez pas même un nom à y porter ; je veux dire , si vous entrepreniez de vous élever tout d’un coup d’un état obscur à un état trop brillant pour un homme de votre naissance.
Encore , si en voulant passer d’une condition à une. autre, vous respectiez assez l’honnêteté publique pour imiter la nature dans ses métamorphoses, on vous pardonnerait un essor modeste, qui nous ferait voir que vous ne vous méconnaissez pas. Prenez garde , s’il vous plaît , au modèle que je vouspropose. Comment la nature s’y prendelle dans la transformation de certains rep^tileS en espèces volantes ? Elle y procède par degrés, en les faisant passer par l’état de nymphes ou de chrysalides avant que de les élever à l’ordre des papillons. Si vous imitiez son exemple, vous accoutumeriez le monde à vous voir croître peu à peu , vous étendre , vous développer successivement ; nuances
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imperceptibles qui , de votre obscurité naturelle, vobs conduiraient au grand jour sans blesser les yeux de personne. Mais, que faites- vous ? quelle rapidité dans la roule de la fortune ; vous n’y marchez pas ; vous y volez : vous paraissez presque en même temps aux deux bouts de la carrière , et l’on est surpris de vous voir au haut de la roue sans vous y avoir vu monter. Nouvelle indécence qui vous surprendrait vous-même , si vous aviez permis à l’honneur d’y monter avec vous.
Mais enfin , vous y voilà parvenu* : il n’est plus temps de reculer. Quelle est la règle de bienséance que vous devez vous y prescrire , pour corriger en quelque sorte l’indécence de ce premier pas? Le même philosophe (i)que nous avons ci-dessus allégué , vous le dira : personam induisti ; agenda est : vous avez entrepris de représenter dans le monde un personnage qui était au-dessus de votre condition ; du moins faites voir qu’il n’est pas au-dessus de votre capacité : songez qu’à cause de la disproportion de votre naissance à votre nouveau rang, le public est en droit d’exiger de vous beaucoup plus que d’un autre. Un fils, qui entre deplainpied dans la charge de son père , peut ordinairement se contenter de marcher sur
(i) Sén. , De Benef. , l. 2 , c. I7.
ses traces : on en sera satisfait , pourvu qu’il ne déshonore pas son prédécesseur ; mais vous , qui n’avez, pour ainsi dire, emporté la place qtfe par escalade, il faut que vous surpassiez le vôtre, pour ne point paraître audessous. On vous demande plus d’application à vos devoirs , plus de scrupule dans l’observation des règles, plus d’égards pour toutle monde, surtout plus de modestie dans l’exercice de l’autorité. Votre prédécesseur , qui avait un nom , pouvait quelquefois oublier sa naissance sans la faire oublier ; mais vous, qui n’avez point d’ancêtres, vous devez continuellement vous souvenir de la vôtre, afin qu’on ne s’en souvienne pas ou qu’on ne s’en souvienne que pour vous faire grâce en faveur de la justice que vous vous rendez à vous-même. En un mot, votre prédécesseur, qui était dans son poste naturel, pouvait impunément porter partout l’air et le tonde sa dignité. Par une raison contraire , c’est un air et un ton qui ne vous conviennent que sur le théâtre , quand vous faites actuellement votre nouveau personnage.
Hors de là , que la politesse , la modération , la modestie, vous tiennent lieu de dignité : e’est le seul moyen de réparer aux yeux du public la messéance qui paraît toujours un peu dans une métamorphose aussi étrange que la vôtre. La politique vous l’a permise : elle a eu ses raisons. La physique vous en a donné des exemples qui la peuvent excuser ;
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mais la morale ne peut vous la pardonner qu’à une condition. Me permettrez- vous de vous le dire sans détour? cest qu’après la métamorphose, le papillon se scftivienne toujours qu’il a été chenille.
Cette quatrième espèce du décorum, qui nous oblige d’autant plus qu’elle est de notre choix , me fournit encore deux problèmes de morale que je ne dois pas oublier. Rien de plus commun parmi les hommes , surtout dans la jeunesse, que de s’engager, par instinct ou par instigation, dans des états, dans des emplois oii l’on ne porte ni les talens , ni les autres qualités requises pour y réussir. Et de là f combien de sujets déplacés dans tous les ordres du royaume ! Ajoutez les accidens ordinaires de la nature ou de la fortune J et par-là encore, combien de sujets , qui , après avoir été propres à leur état ou à leur emploi, ont cessé de l’ètre!
Dans ces deux cas, si communs dans la vie , quelle est la règle que nous prescrit le décorum F C’est aux circonstances à nous décider. Pouvons-nous sortir de l’état auquel nous ne convenons pas, ou de l’emploi auquel nous ne convenons plus ? Sortons-en de bonne grâce, plutôt que de nous déshonorer par un point d’honneur mal entendu ; prenons notre congé avant qu’on nous le donne, ou donnons librement notre démission avant qu’on nous la demande.
C’est le conseil de la décence ; quand il
est permis de changer d'éiat. Mais, si la nécessité nous y attache par quelquelien indissoluble, alors , dit le plus sage des philosophes romains (i), nous n’avons qu’un seul parti à prendre : employons tous nos soins, toutes nos attentions , toutes nos diligences, pour faire en sorte que si nous ne pouvons pas remplir les fonctions de notré état avec une décence entière , nous nous en acquittions, du moins , sans indécence , ou avec le moins d’indécence qu’il est possible : omnis adhibenda erit cuva ^ meditatio ^ diligentiuy ut ea si non décoré, at quant minimum indecore facere possimit^. Il ne fallait pas nous y mettre : mais nous y sommes; les paroles sacramentales sont dites; le vœu est fait ; notre engagement est sans retour. Je le suppose. Faisons-nous une loi inviolable d’y être contens et de le paraître ; d’être contens c’est une bienséance que l’on se doit à soi-même par raison , et de le paraître, c’est un air que l’on doit au monde par honneur.
Il semble , Messieurs, que la matière du décorum s’étende à mesure que nous avançons dans la carrière. Malgré le soin que j’ai pris d’en expliquer toutes les espèces, combien d’omissions importantes me reprochet-on peut-être à ce moment j de n’avoir parlé ni des bienséances de l’âge , ni de celles du
(i) Cic. , De Offic, , l. 1 , c. 3i.
sang ou de la paï en té j ni de celles du commerce journalier de la vie civile, ni de celles qui peuvent naître d'une réputation établie de mérite ou de vertu! Mais faudra-t-il achever d epuiser votre patience , pour épuiser mon sujet? Le décorum lui-même ne me le permettrait pas; et, après en avoir posé tous les principes , je crois devoir compter sur votre pénétration pour toutes les conséquences qui sen peuvent déduire naturellement.
Une attention médiocre vous en fera conclure , sans peine , les bienséances des divers âges de la vie. On les peut rapporter à celles du rang , ou de la naissance; puisqu’en effet la jeunesse , l’âge mûr et la vieillesse peuvent être considéi'és comme les trois ordres naturels de la société humaine. Vous en conclurez, sans doute, avec la même facilité, les bienséances du sang, celles de la parenté , ou de l’alliance : elles se rangent d’ellesmêines sous le décorum de la nature , qui parle toujours assez haut dans tous les cœurs attentifs. Les bienséances du commerce journalier de la vie civile se réduisent tout aussi facilement sous les règles de l’humanité commune et du caractère personnel , qui nous prescrivent conjointement la manière la plus convenable d’en accomplir les devoirs. Vous avez dans le monde une réputation bien établie par quelques talens rares ou par quelques beaux traits de vertu ; il ne faut pas
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dégénérer de vous-mêmes : c’esi une bienséance qui est une suite naturelle des principes que nous venons d’exposer sur le choix d’un état de vie ou d’une profession.
Ainsi , la seule chose qui me reste à faire pour finir , c’est de conclure en général , que tous les différens personnages dont nous sommes revêtus dans le monde , soit par l’ordre de la Providence, ou par notre propre choix , doivent avoir chacun son influence particulière dans nos sentimens , dans notre air f dans nos manières , dans notre langage même, dans toute notre conduite. Je veux dire , que la raison y doit toujours paraître avec son empire naturel sur les sens ; que le caractère personnel y doit répandre son tour et son attitude propre; que la condition y doit étaler modestement les livrées qui lui conviennent; que l’état ou l’emploi y doit aussi porter son enseigne spécifique ; en un mot, que tout cet assemblage d’attentions différentes nous est absolument nécessaire pour donner au monde le spectacle de bienféance que nous devons à Dieu et aux hommes, suivant ces belles paroles d’un auteur sacré (i) , qui renferment- tous les principes de mon discours : Omnia honeste , et secundum ordinem fiant.
(i) I Cor. , i4 , 40.