‹ Essai sur le beauChapitre 12 sur 19 · SEPTIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

SEPTIÈME DISCOURS

Sur les Grâces.

Mes..b„ks,

S’il y eut jamais un sujet qui inérilât l’attention d’une académie de belles-lettres , c’est celui que je me propose aujourd’hui d’examiner. Mon dessein est de vous parler des Grâces. A ce nom seul combien d’idées agréables seuéveillent d’abord dans l’esprit ! on se représente aussitôt des charmes, des attraits, des appas, un éclat, un lustre , une certaine aménité, ou , si l’on me permet ce terme, une certaine amabilité répandue dans les objets qu’on appelle gracieux. Il serait à désirer que ces idées fussent aussi claires qu’elles sont agréables ; ou , du moins, que nous trouvassions dans les auteurs de quoi les éclaircir. Car on voit assez, du premier coup-d’œil , que ce n’est point là une matière où l’on puisse espérer de faire de nouvelles découvertes. On toujours parlé des Grâces dans le monde ; on a toujours eu des yeux pour les voir , et un coeur pour en être touché : il y a même eu , dans tous les siècles, des gens d’esprit et de goût

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qui en ont curieusement recherché la nature. Les anciens philosophes, les poètes, les orateurs , les peintres en faisaient une étude particulière : ceux-ci , pour les exprimer dans leurs ouvrages ; et les philosophes, pour en découvrir les attributs essentiels; en quoi elles conviennent avec le beau, et en quoi elles en dilfèrenl ce qu’elles y ajoutent, et ce quelles y supposent. Mais eiilin , à quoi ont abouti tant de recherches ? Malgré tant d’efforts , il ne paraît pas qu’ils aient pénétré bien avant dans le sanctuaire des Grâces. Avec tout l’esprit, peut-être, qu’il est permis d’avoir , lis ont été réduits , pour nous en donner quelques notions, à nous les représenter sous des images qui les enveloppent, sous des allégories qui les voilent , sous des symboles , sous des emblèmes qui les déguisent : les plus belles descriptions du monde pour nous en faire sentir le pouvoir, mais pas une seule définition pour nous en expliquer la nature.

Cependant , Messieurs , comme je ne trouve rien de meilleur dans les modernes , je commence par vous exposer le tableau que la savante antiquité nous a laissé des Grâces. Les curieux d’antiques les y verront sans doute avec plaisir ; et les plus indifférens conviendront peut-être , que , si les anciens n’ont pas pris la peine de nous les définir , du moins nous les ont-ils repré-

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semées sous des images qui ne les dédgurent

pas,

Le premier auteur qui ait osé les peindre un peu en grand , c’est Hésiode , dans sa Théogonie, qui est un poëme allégorique sur la généalogie des Dieux. Après avoir décrit la naissance de Minerve , qui sortit tout armée de la tête de Jupiter, il raconte celle des Grâces , qui sortirent de son cœur sous des figures plus humaines. Il en distingue trois auxquelles il donne divers noms pour les caractériser , chacune par son agrément particulier : la première , qu’il appelle Aglaïa , par le brillant ; la seconde 5 qui est Euphrqsyne , par la douceur ; la troisième , qui est Thalie , par la vivacité j ou , selon la propriété du mol grec , par une aménité semblable à celle d’une fleur nouvellement éclose. Orphée leur accorde les mêmes attributs dans un bel hymne qu’il a fait à leur honneur. Les sculpteurs et les peintres , autre espèce de poètes, mais qui, en ces temps- !.à, étaient aussi philosophes, y ajoutèrent quelques nouveaux traits que Sénèque (i) , et après lui , Naialis Cornes , nous ont conservés. Ils représentent les trois Grâces d’une taille fine et déliée , se tenant toutes par la main , toujours riantes et toujours jeunes ;

(i) Sén. , De Benef. , i , c. 3.

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mais en meme temps toujours sages et modestes , surtout décemment vetues , sans autre ornement de tête qu’une belle chevelure , et sans autre ajustement qu’une robe traînante, légère, et un peu diaphane, dont une élégante simplicité faisait toute la richesse.

Tel était le tableau des Grâces que Socrate, le plus ingénieux d^s anciens philosophes^ avait fait exposer dans la citadelle d’Athènes, à l’entrée du temple de Minerve, C’est là qu’il envoyait ses disciples pour apprendre la bonne grâce à l’école des Grâces mêmes. ‘Et, en effet^ la vue de ces représentations symboliques, il n’y avait qu’à se demander à soi-même, pourquoi chaque chose y était mise, pour y trouver toute la philosophie des agrémens? Pourquoi fait-on les Grâces d’une taille fine et déliée? C’est que l’agrément consiste, non pas dans la grandeur, ni même précisément dans la régularité des traits, mais dans leur finesse et leur délicatesse. Pourquoi se tiennent-elles par la main? C’est que les plus belles qualités, sans union entre elles , ne font pas un tout qui puisse long-temps npus plaire.

Pourquoi sont-elles toujours riantes? C’est que rien de plus opposé aux grâces , qu’un air sombre. Mais pourquoi toujours jeunes ? Ce n’est pas pour exclure de leur empire les autres âges de la vie humaine ; c’est pour nous montrer quelles rajeunissent tout par

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leur gaîlé nalurelle. Il ne faut pas demander pourquoi on les peint modestes? On les supposait toutes vierges j sans quoi, la sage Minerve les eîit bientôt chassées loin de son temple. Encore moins , faut-il demander pourquoi on les représentait décemment vêtues? Le décorum est de l’essence des Grâces.

Mais après tout, Messieurs , ce n’est là que delà philosophie en peinture. Voyons, si en examinant les grâces par la nouvelle manière de! philosopher, nous ne pourrons point parvenir à des idées plus nettes et plus capables de nous éclairer : sauf i^revenir à notre tableau, quand il ne se présentera rien de meilleur à faire.

D’abord, quelle est la propre signification du moK grâce? Ne vous étonnez pas , Messieurs , si j’entre dans un examen philosophique par une discussion grammaticale :

elle m’a paru nécessaire pour m’expliquer sans équivoque.

Nous entendons \ci grâce , non pas précisément la beauté absolue d’un objet, niais cette sorte de beauté sensible dont la vue répand dans l’âme une impression de joie ou de contentement. De là vient que les Grecs, dont la langue est si heureuse en expressions propres , nommaient les Grâces Charités P nom tiré àe chara , qui signifie joie ou gaîlé. Le mot latin gratia , qui vient Sa gratum f agréable ou délectable, porîe

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la même idée dans l’esprit ; et l’on voit assez que notre mot de grâce ^ qui en est dérivé , Ti’a point dégénéré sur la roule de son ancienne origine. Parmi nous, comme chez les Grecs elles Romains, qui dit gracieux, dit une qualité qui non seulement plaît à l’esprit , mais qui agrée au cœur : et c’est la raison pourquoi , dans notre langue , le mot de grâce et celui d'agrément ont toujours passé pour synonymes.

Laqueslionestmainienantde savoir quelle est la natui’e des grâces de la part des objets qu’on appelle gracieux?

Prenez-y garde. Nous disons de la part des objets ; car nous ne parlons ni de ces grâces imaginaires , que chacun prêle à qui bon lui semble, selon qu’il en est affecté , ni de ces grâces de pur caprice , dont la mode fait aujourd’hui un agrément nécessaire , pour en faire demain un désagrément insupportable. Nous ne parlons que des grâces réelles, qui sont du goût général de la nature.

Mais avant que de répondre à la question proposée, nous avons encore quelques autres équivoques à éclaircir. Nous exprimons, par le mot de grâces , les agrémensdu corps et ceux de l’esprit ; et , quoique ces deux substances n’aient rien de commun , nous ne laissons pas de nous servir des même» termes en parlant des qualités gracieuses de l’une et de l’autre. Nous transférons à tout Essai sur le Beau. io

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moment celles du corps à l’esprit , et celles de l’esprit au corps. Nous ne pouvons presque jamais nous en expliquer que par des métaphores trompeuses , faute d’expressions propres pour les bien distinguer. C’est un inconvénient du langage, qui est inévitable; mais nous en avertissons , pour prévenir les erreurs qui en pourraient naître , si l’on négligeait d’y faire attention.

Après cet avertissement, je crois , Mesrsieurs , pouvoir désormais parler des grâces comme le vulgaire, en comptant que vous m’écouterez en philosophes.

Pour y procéder avec ordre, nous examinerons :

1®. La nature des grâces du corps , qui sont les premières dont l’éclat sensible nous ait touchés.

2°. La nature des grâces de l’esprit , que nous n’avons connues que long-temps après , mais avec un plaisir de raison beaucoup plus satisfaisant.

Permeitez-moi de vous demander, au nom des Grâces dont je vais avoir l’honneur de vous entretenir , une attention gracieuse :

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