‹ Essai sur le beauChapitre 13 sur 19 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Des Grâces du corps.

Quand, recueillis dans nous-mêmes, nous méditous en philosaphes sur la structure de

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l’univers , nous n’y apercevons que de la matière diversetppnt figurée 5 ici solide , là fluide , rangée dans un bel ordre, mue avec règle pour produire des millions de phénomènes périodiques, dont le cours est toujours le même, quoique toujours varié à l’infini. Nous ne concevons alors dans le monde que des beautés purement intelligibles, ou qui ne sont que pour l’esprit pur. Je sors de la méditation , et j’ouvre les yeux en plein soleil. Aussitôt j’aperçois mille beautés d’un autre genre 5 des beautés sensibles, dont le Créateur a orné les premières pour nous donner un spectacle non seulement admirable, mais agréable, brillant, doux, riant, plein d’aménité: c’est ce que nous appelons les grâces du corps.

Leur existence est aussi visible que la lumière et les couleurs qui nous les manifestent. Nous les voyons distribuées avec profusion dans tous les genres de corps qui composent les difierens règnes du monde matériel ; dans les corps inanimés , dans ceux qui ont une espèce de vie, dans ceux qui ont une espèce d’âme, et principalement dans l’homme , qui, ayant une âme toute spirituelle, fait un règne à part, plus gracieux que tous les autres. C'est la gradation que l’auteur de la nature a observée dans la distribution des grâces du corps. Nous ne pouvons mieux faire , que de suivre le même ordre en les examinant. Mais, pour donner

ijuelques bornes à une matière qui n’en a point, nous nous contenterons d’un petit nombre d’exemples de chaque espèce.

Parmi les corps inanimés , celui qui s offre à la vûe le plus agréablement, c’est l’arc-en-ciel. Pourquoi n’a-l-il qu’à paraître, pour s’attirer tant de spectateurs ? et par quel charme nous applique-t-il à le considérer ? Ce n^est pas seulement par l’élégance de sa figure circulaire ; on a vu des arcs-enciel .tout blancs ; on en a vu d’entièrement rouges , qui ont paru plus rares qu’agréables. Ce n’est pas non plus précisément par la multitude de ses couleurs; il y a des pierres figurées qui en ont davantage , et qui nous plaisent moins. Ce n’est pas encore par le grand nombre d’arcs diversement colorés que l’on y distingue ; si on les distinguait trop, je t veux dire , si leur séparation était trop brusque , leurs couleurs seraient trop tranchantes, comme s’expriment les peintres, et, par conséquent, elles diviseraient trop le coupd’œll pour contenter pleinement la vue. En quoi donc enfin ferons-nous consister le vér ritabîe agrément de i’arc-en-ciel ? Nous venons de l’insinuer. Nous voyons tous les arcs diversement colorés qui le coinj)osent réunis par des nuances délicates, qui joignent leurs couleurs sans les confondre, et qui les distinguent sans les séparer ; qui leur ressemblent assez pour faire avec elles un coupd’œil simple, et qui en sont assez différentes

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pour faire un coup-d^œil varié 5 en un mot , des nuances qui leur donnent celte unité gracieuse dans laquelle nous avons dit ailleurs que réside la forme essentielle du beau. Oui, Messieurs , j’en appelle à tous les observateurs attentifs de l'arc-en-ciel ; voilà le vrai principe de son agrément , la vraie cause du plaisir que nous prenons à le contempler, l’unité du spectacle , malgré la diversité de la décoration ; et voilà sans doute ce que voulaient dire les anciens peintres , quand ils représentaient les trois Grâces comme trois sœurs inséparables, qui se tiennent toujours par la main.

C’en est assez sur la nature des agrémens dont les corps inanimés sont capables ; ils ne peuvent plaire qu’à Fœil , sans nous intéresser autrement. Montons à un autre genre de grâces plus nobles^à celles des corps qui , ayant une espèce de vie , nous doivent naturellement piquer davantage. Les fleurs nous serviront d’exemple j elles nous offrent une idée de grâces, beaucoup plus riante , et , ce que nous cherchons principalement , une idée plus distincte. C’est la première observation que nous y allons faire.

Un arbre nous paraît beau quand il s’élève sur sa lige bien à plomb ; quand ses branches montent en l’air dans un ordre symétrique. Mais quand est-ce qu*ll commence à nous paraître gracieux?Ilse couvre de fleurs ; c’est le moment de la naissance des grâces.

Nous aimons à regarder la verdure d’une prairie j mais si vous en séparez 1 email des fleurs^ nos regards n’y feront pas un long séjour. Je vois un parterre dont les compartimens sont tracés avec art , les bordures élégantes, le champ bien ordonné : ce n’est encore là que le dessin d’un tableau qui attend le coloris. Je vois des boutons qui se forment de toutes parts ; ce n’est encore là qu’une espérance d’agrémens. La belle saison vient, qui les fait éclore : voilà les grâces qui s’épanouissent avec les fleurs. Considérez-les de loin : quelle gaîté dans le premier coupd’œll ! Approchez-en pour les observer de près : rœillet, la rose , la tulipe, l’anémone j quel poli , quel lustre dans leur surface ! qpelle fineçse dans la découpure des bords ! quelle justesse dans la forme des calices ! quelle variété dans leurs couleurs , dans les teintes et demi-teintes qui en composent la peinture ! surtout quelle unité dans le total qui en résulte I car c’est un principe où il en faut toujours revenir en matière de beauté . Mais il y a dans les fleurs un autre point qui me paraît encore plus touchant.

C’est un certain air de vie que nous y apercevons. Il semble qu’elles respirent, et il y a même de grands philosophes qui en sont persuadés. Quoi qu’il en soit , il est manifeste qu’elles ont un air de vie sensible, ce qui leur donne sur les corps Inanimés les plus gracieux , la même supériorité d’agré-

mens que nous découvrons dans une fleur véritable sur une fleur peinte. On s’étonne quelquefois de voir des curieux qui conçoivent pour les fleurs une espèce de passion , ou plutôt , une passion déclarée , puisqu’ils se donnent à eux- mêmes le nom d’amateurs par excellence. Je ne m’en étonne presque plus. Les fleurs ont des grâces vivantes, qui non seulement charment les yeux ^ mais qui touchent le coeur en quelque sorte. Nous en sommes si naturellement touchés, que les orateurs elles poètes y vont emprunter, pour nous plaire , leurs plus belles métaphores : la fleur de l’âge , un teint fleuri , un style fleuri, un état florissant- On dirait, à les entendre, qu’en fait d’agrémens , il n’y a rien dans la nature au-dessus des fleurs. Ils me permettront d’en douter.

Le souverain père des grâces ne s’est point épuisé à orner nos parterres : il en a réservé de plus frappantes au genre du corps qui ont une espèce d’âme et de sentiment. Combien voyons-nous d’animaux qui naissent vêtus avec une magnificence que tout notre luxe ne saurait égaler? Combien , qui ajoutent à l 'élégance de leur figure et à la beauté de leurs couleurs, d’autres agrémens plus vifs que ceux des fleurs les plus brillantes? Je ne passerai pas jusqu’aux Indes pour vous en amener des exemples : des léopards , des tigres , des serpens couverts de mille richesses.-La frayeur du spectacle pourrait

VOUS empêcher cVen reconnaître toutes les grâces. Nos oiseaux les plus communs de l’Europe me fourniront une preuve plus agréable de ma proposition : faisons -en le parallèle avec les fleurs. C'est un combat de grâces que je vais^ Messieurs, vous représenter entre deux grands empires; entre le règne végétal et le règne animal , ou ^ s’il m’est permis de parler poétiquement, dans une matière qui est d’elle-même assez poétique , entre l’empire de Flore et celui des habitans de l’air.

Les fleurs nous vantent, avec raison, le brillant, la douceur, la vivacité de leur teint; mais pour en oublier tout l’éclat nous n’avons qu’à considérer le plumage du paon ; le ciel a-t-il plus d’étoiles , ou le printemps plus de fleurs? Sa queue, toute seule, est un parterre complet. Nos plus belles fleurs n’ont que des couleurs fixes, et chacune la sienne propre invariablement. Jetez les yeux sur le cou d’un pigeon qui se pavane au soleil : vous y en verrez tour-à-tour une infinité. C’est un satin naturel qui change de lustre à tous les divers aspects de la lumière i on y voit les couleurs les plus gaies devenir tout-à-coup des nuances, et les nuances les plus sombres devenir des couleurs, selon les différens poin ts de vue où il lui plaît de se montrer. Les fleurs , attachées à la terre par des liens qu’elles ne peuvent rompre , n’ont qu’une vie sans âme pt sans mouvement : elles ne

peuvent relever leurs grâces par une allure convenable. Regardez, au contraire, le roi d’une basse-cour : celte erête enluminée qui s’élève en forme de couronne, oet air de tête, celle marche , ce port : chaque pas vous présente un spectacle de grâces nouvelles. Enfin, ce qui est peut-être le plus à remarquer , les fleurs sont aveugles ; elles reçoivent nos regards sans nous les rendre. Voulez-vous assister à un spectacle qui vous donne des spectateurs? Observez des oiseaux dans une volière, ou seulement un cygne qui nage sur les eaux : voyez comme il avance gravement, la tête levée, regardant tout autour de lui avec complaisance. Ne dirait-on pas qu’il est sensible â l’honneur de vos regards , et que, par reconnaissance, il s’étudie à les mériter? Nous avons ci-dessus relevé l’éclat des fleurs par cet air de vie qu’elles respirent; mais on m’avouera que le sang et les esprits ont une toute autre force pour animer les beautés du règne animal ; que la faculté de se mouvoir eux-mêmes , accordée par la nature aux sujets de cet empire, ajoute un nouveau lustre à tous les autres agréinens qu’ils en ont reçus; en un mot , que les grâces qui ont pour principe une espèce d’âme et de sentiment , nous en doivent paraître incomparablement plus gracieuses : d’autant plus gracieuses , que l’âme qu elles nous annoncent est plus parfaite. C’est ce qui me reste à prouver eüi parlant des grâces de l’homme.

Or, Messieurs, sans flaller notre espèce, li^est-il pas visible , par la seule structure extérieure du corps humain que la sagesse du Créateur s’est proposée de construire un palais digne d’une âme raisonnable ? Je ne dis pas seulement par la majesté de ses traitsj je dis par la multitude et par la nature des grâces quM y a répandues, dans son visage , dans son port, dans ses manières. Il y en a un si grand nombre, qu'’il faudra nous contenter d’en indiquer les principales.

Premièrement, son visage seul ne paraîtil pas formé pour être le siège de toutes les grâces? La sérénité de sou front, qui vous annonce un abord facile : la douceur de ses yeux, qui vous promet un accueil favorable : nu entre-œil vivant fjui s'épanouit à votre présence : le souris de sa bouche, qui pi évient la parole pour vous assurer du plaisir qu’il a de vous voir, le tout enfermé sous une enveloppe subtile et transparente , tpii vous découvre, comme au travers d’une gaze fine, tous les senlimens de son âme. Nous n’y voyons pas , il est vrai, autant de couleurs que dans nos parterres, ou sur le plumage de certains oiseaux ; du blanc et du rouge parsemés avec art en font tout le coloris. l;a raison en est toute naturelle. Des couleurs trop multipliées en auraient banni des grâces beaucoup plus estimables. 11 fallait, si j’ose ainsi dire , une toile rase ou légèrement coloiée, pour recevoir à tout moment de

nouvelles teintes, selon les circonstances, et pour en rendre les expressions plus touchantes.

Son port n’est pas susceptible d’un si grand nombre d’agrémens que son visage.

Combien pourtant ne peut-il point en avoir, quand on veut se rendre attentif à profiter des dons de la nature? Car, que demande un port gracieux? Un maintien droit sans aflPectation ; une attitude aisécj une contenance gaie et modeste; une démarche ferme sans pesanteur, et légère sans précipitation j une certaine flexibilité d’organes pour prendre facilement tous les airs convenables aux égards que l’on doit à la société civile. Or , c’est à quoi le corps de l’homme a dès son enfance une disposition si naturelle, que, pour en former l’habitude, il n’a besoin que d’une attention assez médiocre , pourvu qu’elle soit un peu soutenue.

La troisième espèce de grâces extérieures, est celle des manières. 11 n’y a proprement que l’homme qui en soit capable. On a beau dresser les animaux les plus dociles, on pent bien leur donner quelques airs ou quelques allures assez agréables; mais parce qu’ils n’ont que des esprits-corps, comme disait l’ingénieux La Fontaine , on aperçoit toujours dans leurs mouvemens les plus réguliers, je ne sais quoi de lourd, qui sent trop la bête pour mériter le nom de manières. Que fautil pour en avoir? Considérons un honnête

homme qui veut plaire dans le monde, nous verrons dans tout son extérieur un composé bien assorti des mouvemens de la tête , des yeux , des bras , des mains , soutenus par des ‘ attentions visibles à vous témoigner son estime et à mériter la vôtre» C’est proprement ce qu’on appelle avoir des manières; elles' supposent une âme intelligente qui sait régler avec bienséance tousles mouvemens du corps qu’elle anime. Vous savez^ Messieurs, les agrémens qu’elles répa|ident dans la société- G” est une espèce d'éloquence du corps, qui fait plus de la moitié du don de plaire et de gagner les cœurs : elles forment dans le monde celte aimable qualité que nous appelons politesse; elles peuvent remplacei^la plupart des défauts corporels. Que dis-je? elles peuvent même, jusqu’à un certain point, suppléer à ceux de l’esprit. Combien d’exemples eu Dourrait-on citer à la cour et à la ville ! cointien qui doivent la réputation de gens d’esprit à leurs manières gracieuses !

On me dira peut-être ; combien plus qui n’ont aucun de ces agrémens du corps dont je viens de parler ! qu’il y en a même qui paraissent n’avoir aucune aptitude pour les acquérir! Je sais qu’il y a des hommes qui, par leur figure extérieure, semblent nés en dépit des Grâces. Que doivent-ils faire pour les apaiser? Leur dirai-je comme Platon à Xénocrate : Allez sacrifier aux Grâces avant que de vous montrer au monde? Le comph-

ment ne serait pas fort gracieux. Je leur dirai donc qu’il y a un remède plus sûr contre les désagréraens extérieurs : c’est de remplacer les grâces du corps par celles de l’esprit.^ Mais pour appliquer le remède , il etr faut connaître la nature. Entrons dans celi® nouvelle carrière des grâces

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