‹ Essai sur le beauChapitre 18 sur 19 · DEUXIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DISCOURS

Sur V Amour désintéressé,

]y[ ESSIEU RS ,

On a remarqué, dans tous les temps , que les vérités de mathématique sont plus faciles à persuader aux hommes , que celles de morale ; non pas précisément , comme la plupart se l’imaginent , parce qu’elles sont plus évidentes de leur nature , mais par une raison qui ne fait pas trop d’honneur au genr e humain ; que la ligne droite soit la plus courte longueur entre deux points j qu’en tombant sur une autre ligne droite , elle fasse avec elle, au point de rencontre, ou deux angles droits, ou deux angles égaux à deux droits ; que la mesure naturelle de ces deux angles soit la demi-circonférence d’un cercle décrit du point où ils se forment, nous n’avons aucun intérêt qui nous empêche d’en voir la démonstration, ni de la 5/econnaître ; notre orgueil n’en est point humilié ; notre inclination pour le plaisir n’en est point traversée ; notre amour-propre n’en a rien à craindre. Ces sortes de vérités n’ofirentà notre esprit qu’une lumière

douce et tranquille, qui ne trouve dans notre cœur aueune répugnance à les admettre. Il n’en est pas de même des vérités de n>0rale ; qu’il / ait nge loi éternelle qui nous impose des devoirs, un souverain maître qui les exige-.de nous ayep empire , un ordre établi dans le monde auquel il faut nous assujettir : cela est aussi démontré que les élémens d’Euclide. Mais que J’ on entreprenne de prouver aux hommes qu’ils en doivent être aussi persuadés, combien de nuages s’élèvent aussi tât de leur cœur pour obscurcir cette loi , pour leur cacher ce maître , pour embrouiller cet ordre impérieux qui les incommode ! Noire orgueil en est abattu ; notre inclination pour le plaisir en est alarmée ; notre amour-propre , naturellement libertin , se révo;lte contre des vérités qui sont en même temps des règles de conduite indispensables; et pour nous les faire pleinement reconnaître , il ne suffit pas de nous les démontrer , il faut en queJqne sorte forcer notre persuasion à les recevoir.

C’est ce qui m’oblige, Messieurs, à faire aujourd’hui un dernier elFort pour défendre la cause de l’amour désintéressé : il faut , s’il est possible , forcer le cœur humain à le reconnaître pour son premier roi. I^us avons exposé dans le discours précédent , les preuves directes qui lui en assurent le titre; elles me paraissent démonstratives pour tous les esprits capables d’une aiten-

lion sérieuse et peu suivie ; mais comme ' nous n’avons pas toujours affaire à ces sortes d’esprits , qui sont assez rares , nous avons cru devoir , pour établir la vérité en toute manière j chercher des raisons qui fussent à la portée la plus commune. Les anciens philosophes, qui ont combattu l’amour intéressé d’Epicure , en ont trouvé de péremptoires dans les conséquences absurdes qui suivaient manifestement de son opinion. Nous allons employer les mêmes armes contre un sentiment qui 5 malgré tous les soins qu’on a pris dans notre siècle pour le déguiser , n’est toujours , dans le fond , que le système épicurien habillé à la moderne.

Il faut prouver que l’opinion qui soutient que l’amour de nous-mêmes, notre plaisir ou notre intérêt propre, est le motif nécessaire de tous nos autres amours , dégrade la vertu, l’amitié, les plus beaux sentimens du cœur , les plus dignes de l’homme, et les plus nécessaires au maintien des sociétés ; en un mot , que le système de l’amour intéressé entraîne dans les mœurs des consé- ||tjuenœs insoutenables.

Car premièrement , si 1 amour de nousmêmes , ou l’amour du plaisir, est le motif unique de tous nos amours particuliers, que s’ensuit-il de là, et à quoi se réduira parmi nous le beau nom de vertu ? ]N’est-il pas visible quelle ne consistera plus que dans la

préférence raisonnée que nous donnerons à un plaisir sur un autre ; au plaisir , par exemple , que nous causera un objet spirituel J sur celui que nous présente un objet sensible ? 11 n y aura donc que le plaisir que nous aimerons pour lui-même : tout le reste, sans lui, nous sera indifférent. Le vrai , le décent , l’ordre , ce qu’on appelle honnête ou beau dans les mœurs, n^aura point de privilège , et il faudra, pour se rendre aimable, qu’il nous donne du plaisir , ou qu’il nous en promette j c’est-à-dire, comme parle un auteur moderne, que le goût du bien , ou du moins son avant-goût sensible ^ sera , par nécessité , le seul motif déterminant de nos amours les plus raisonnables. C’était précisément l’idée qu’Epicure avait de la vertu ; et il avouait de bonne foi (J u' elle ne lui paraissait qu’un nom vide de sens, si on la séparait de la volupté. Il ne faut pas , au reste , s’alarmer de ce terme : il ne signifie , dans le langage d’Epicure , que ce que nos auteurs entendent par plaisir , ou par délectation. Cependant l’odieux . de cette idée frappa dès-lors , quoique dans^ un siècle encore païen , toutes les personnes qui avaient des mœurs. On en perça bientôt toutes les conséquences pratiques.

Le philosophe Cléanthe l’attaqua par un autre endroit. Il en fit voir le ridicule dans une peinture ingénieuse dont l’orateur Ro-

Sun LB BBAU. 521

main ( i ) nous a conservé les principaux traits. Il y représentait la volupté avec ses plus beaux atours , assise nonchalamment comme une reine sur son trône, le diadème en tête , le sceptre à la main , et autour d’elle toutes les vertus rangées, pour la servir au premier ordre. La prudence était préposée au choix des plaisirs , la force faisait la garde, pour empêcher la douleur de les venir troubler j la tempérance les assaisonnait par une modération délicieuse; la justice en réglait l’ordonnance, en assignant à chaque plaisir son temps et son lieu ; elles semblaient toutes lui déclarer ; autant qu’une déclaration se peut faire en peinture, qu’elles étaient ravies de n’avoir d’autre emploi au monde que delà servir. Je croirais pourtant, s’il était permis de contre-dire les peintres, que nos quatre vertus cardinales devaient plutôt paraître dans ce tableau un peu déconcertées de s’y voir réduites à n’être , pour ainsi dire , que les dames d’honneur de la volupté. Mais, enfin c’était le système d’Epicure ; et si l’on veut raisonner conséquemment, c’est encore celui des philosophes qui mettent le plaisir ou rintérêt à la tête de tous nos amours. Car, de quelque manière qu’on s’exprime , il sera toujours vrai de dire que la vertu n’est

(i) Cic. , De finib. 1. 2 , n, 69.

3ss, ^SSAI

point aimable par elle^mêine : c’est ce que j’appelle sa dégradation. Allons plus loin, A quoi se réduit encore l’amitié dans ce beau système? Car, s’il est vrai, il est évident que nous ne pouvons aimer personne qu’aulant que nous y trouverons notre intérêt ou notre plaisir. C'est le principe du système • d’où il s’ensuit que nous compterons sans cesse avec nos amis, du moins au fond de notre cœur. Nous supputerons avec soin les émolumens ^ les plaisirs , les services que nous en pourrons tirer ; nous aurons toujours la plumeà la main pour calculer nos gains et nos perles. C’est ainsi, disait autrefois Cicéron (0 ^ un illustre épicurien, que nous aimons nos champs ^ nos vignes , nos hei ba-; ges , nos troupeaux , les bêles qui nous servent ou qui nous divertissent. Mais si nous n’avons pas pour nos amis un amour d’une autre nature , que deviendront nos amitiés? Nos liaisons les plus solides , appréciées à leur juste valeur, ne seront plus qu’un petit trafic de seniimens , ou un vil commerce d’intérêt. Sous le nom d’amis désintéressés , nous ne cacherons tous , quoique nous eu disions , que des âmes vénales et mercenaires , on, si vous me permettez ce terme, des cœurs à vendre au plus offrant ; on , si cette expression vous paraît encore trop odieuse , des

(i) Cic. , De nafu/'t Deor. 1, i.

SUR Le beau. SaS

amis de labié , dont l’ardeur ne dure qu’autant que le festin. L’intérêt nous avait unis, l’inlérêl nous désunira : le plaisir nous avait assemblés , le plaisir nous dispersera chacun du côté où il en trouvera davantage. Les poètes ont donné des ailes à l’amour : il faudra désormais en donner aussi à l’amitié , puisqu’elle n’aura , comme lui , d’autre lien qu’un plaisir volage , ou un intérêt sujet à tous les caprices de la fortune. L’histoire aura beau nous vanter ces illustres couples d’amis dont elle nous a conservé les noms : un Jonathas, qui aima David jusqu’à la mort, quoique son rival dans l’empire ; un Pyîade , qui se dit Oresle pour sauver son ami par sa propre perte; un Danton qui se constitue prisonnier pour le sien , au hasard de périr à sa place. Mais que l’histoire nous les vante autant qu’il lui plaira nous en saurons bien rabattre pour la concilier avec notre philosophie. Elle croyait nous offrir dans ces héros d’amitié des exemples d’nne constance à l’épreuve de tout intérêt. Non : c’étaient des exemples de folie, ou plutôt des chimères qu’elle nous proposait pour modèles.

Il y a pis encore. Le système de l’amour intéressé détruit jusqu’à l’idée des plus Iteaux sentimens de l’âme, des inclinations du cœur les plus nécessaires au maintien des sociétés. Car si une fois nous l’admettons comme un principe indubitable dans la morale , que restera-i-U dans nos moeurs, de grand, de

généreux , d’humain même , ou de véritablement sociable?Que deviendra la sincérité dans le commerce ordinaire de la vie , si l’on ne dit la vérité , qu’autant qu’on y trouvera son compte ! Que deviendra la bonne foi dans les affaires , si l’on ne garde sa parole , qu’autant que son intérêt le voudra permettre? Je ne demande pas, que deviendra la religion , si le plaisir en est la mesure ? Cela est trop sérieux pour le dessein que je me propose. Je me borne à prouver la dégradation , où le système de Camour intéressé fait tomber par son principe les trois inclinations de l’âme les plus nécessaires dans la société pour cimenter notre union ; la libéralité , la reconnaissance et l’amour du public. Vous allez voir la morale dans des métamorphoses aussi étranges que celles d’Ovide.

La seule idée des trois vertus que je viens de nommer , nous découvre clairement qu’elles doivent être toutes gratuites. On les avait crues telles jusqu’à Epicure. C’était une erreur dont ce grand philosophe est venu délivrer le monde. La libéralité même, qui paraît si désintéressée dans son nom , ne l’est point dans son principe. Elle a un intérêt^ comme toutes nos autres affections; unintérêt peut-être un peu plus fin : mais elle en a un. Elle donne , mais par le seul motif de sa propre satisfaction , elle ouvre ses trésors , mais pour acheter des amis , ou des courtisans j elle fait du bien^ mais plutôt pour se

faire plaisir à elle-même , que pour en faire aux autres. Peut-on raisonnablement lui rien demander au-delà ? Il n’y à que le plaisir qui la puisse déterminer à répandre ses bienfaits. L’amour de l’honnête, la considération de l’humanité, le désir de réparer par ses largesses la distribution inégale des biens de la fortune , la loi de l’équité naturelle sont par eux-mêmes des motifs trop faibles pour obtenir ses faveurs. C’est toujours la maxime fondamentale du système. Or, delà. Messieurs, quelles conséquences par rapport à la société? Que par une révolution d’humeurs, qui n’est que trop ordinaire dans tous les hommes , le plaisir que nous trouvions à faire du bien , vienne à cesser tout à coup : que l’objet le plus digne de nos dons par son mérite , ou par ses besoins , ait le malheur de nous déplaire, adieu notre libéralité. Plus de bienfaits, plus de grâces, plus de secours à espérer d’elle. La source en est tarie avec le plaisir qui la faisait naître ; et il faudra que , par un second caprice de l’humeur, le plaisir renaisse pour lui rendre son premier cours. 11 n’y a point d’|,vare qui ne puisse devenir libéral en cette manière. On en a même fait une espèce de proverbe : il n’y a , dit-on , qu’à le savoir prendre dans ses belles humeurs, il donnera aussi volontiers; il donnera d'aussi bonne grâce qu’un Titus pendant qu’il aura plus de plaisir à donner qu’à retenir son argent ; alors, ce n’est pas un

fleuve qui coule , c’est un torrent qui déborde ; mais aussi ^ à la manière des torrens qui n’ont qu’une source passagère , sa libéralité, qui n’a point d’autre principe que le plaisir, se trouvera bientôt à sec. Ainsi le système de l’amour intéressé peut bien faire des avares ou des prodigues , mais jamais ce qu’on appelle un homme libéral , qui doit avoir des principes stables , fermes et indépendans d’un motif aussi variable que le sentiment. Poursuivons :

La ruine de la libéralité entraîne celle de la reconnaissance. On proposa autrefois , dit-on , dans une république de porter une loi contre les ingrats. Sénèque nous assure même que les Macédoniens en avaient une qui donnait action contre eux à leurs bienfaiteurs. La loi serait peut-être assez néces* saire en France. Nous n’entendons que des plaintes contre les ingrats. Je suppose qu’elle y soit portée ; qu’il y ait dans toutes les provinces un tribunal établi pour connaître du crime d’ingratitude ; qu’il y ait une cause de bienfaits sur le bureau; les parties assignées pour être entendues^ Voici un système qui doit bien modérer les prétentions du bienfaileur, et qui fournit à l’accusé un bon moyen de défense. Vous m’avez fait du bien , je l’avoue ; mais après tout , et en bonne philosophie , vous n’avez rien fait pour moi dont vous n’ayez été vous-même le premier objet. C’est votre plaisir seul qui vous y a

déterminé , comme le motif nécessaire de toutes nos actions ; j’en appelle à voire propre cœur. Ce plaisir , dont je vous ai fourni la matière, vous a donc déjà payé par avance une partie de vos bienfaits. 11 est donc juste cjue vous me fassiez d’abord' une remise de cette partie d’obligations dont vous avez reçu le paiement de vos propres mains. Mais encore , pourquoi m’intenter sur l’autre un procès d’ingratitude! Vous m’en déchargez actuellement par une accusation qui me déshonore ; et si , comme vous me l’avez tant de fois protesté j vous aviez plus de plaisir à me faire des grâces , que je n’en avais à les recevoir , vous me devez même du reste. Que répondra un bienfaiteur épicurien à ce raisonnement, tiré du fond de son système ? Dira-t-il , comme nous le pourrions faire dans le nôtre : Malheureux î ce plaisir même que je me faisais de vous obliger , n’est-ce pas un nouveau bienfait dont vous me devez tenir compte?,,. Oui, Monsieur ; aussi l’ai-je fait en son temps; J’en ai porté au fond du cœur une reconnaissance trèssensible , pendant que le plaisir rn’en a donné. Il ne m’en donne plus : qu’avez-vous à me demander ? J’ai toujours suivi , comme vous, la loi de la nature. Si vous m’avez fait du bien avec plaisir , je l’ai reçu avec plaisir ; et si le plaisir que vous aviez à m’en faire est un bienfait, le plaisir que j’a vais à le re cevôir est aussi une reconnaissance. Me

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voilà donc encore , de ce côté là , parfaiiemenl quitte à votre égard ; enfin , la cause ainsi plaidée , quelle sera la sentence des juges? et s’ils sont, comme les plaideurs , dans le système de l’amour intéressé , ne doivent-ils pas, suivant leurs principes, mettre les parties hors de cour et de procès? Mais, quoi qu’il leur plaise d’en ordonner, on vient de voir que, dans ce système, la reconnaissance perdra toujours sa cause, ou du moins se verra réduite à n’être plus qu’une obligation de pure police.

Que dirons-nous de l’amour du public ?

Il n’y a point de vertu qui soit plus nécessaire dans un état , à sa conservation , à son bonheur au-dedans, et à sa gloire au-dehors • on en convient dans tous les systèmes. 11 faut donc, ou renoncer à vivre dans un état, ou que chacun des membres qui le composent , depuis le sceptre jusqu’à la houlette, soit dans la constante résolution de sacrifier tons ses intérêts à l’utilité publique. La loi de l’ordre y est expresse. Un membre se doit tout entier au service du corps j la partie ne se doit compter pour rien, quand il est question du tout ; un vrai citoyen doit même vouloir le biendel’état, non seulement pour le temps de sa vie, lorsqu’il y participe, mais pour tous les siècles qui suivront sa mort , quand il ne pourra plus y avoir aucune part. C’est la maxime qui , pendant les six premiers siècles de la république romaine , forn.>a

dans Rome un peuple de héros plus redoutable, par celte conspiration des cœurs, au bien commun , que par la politique de son sénat , ou par la valeur de ses soldats. L’amour du public était comme l’âme universelle de tout l’empire.

Tl n’y a rien de si grand que cette vertu, quand on la considère ainsi dans son véritable principe, qui est la loi de l’ordre naturel j il n’y a rien de si mince ni de si bas, quand on la considère dans le système de l’amour intéressé. A quoi s’y termine-t-elle? Raisonnons conséquemment : Supposé que l'amour de nous-mêmes soit le père de tous nos amours, quel sera d’abord le premier objet de l’amour du public? un simple particulier qui se regardera nécessairement comme le centre de tout. Quelle sera dans chaque particulier la mesure essentielle de son amour pour le public? son propre bonheur, ou, si vous l’aimez mieux, celui des autres pour le sien ; voilà pour le présent. Pour l’avenir , quel sera le terme ; jusqu’où portera-t-il ses vues publiques? le temps de sa vie, et rien au-delà; car après la mort , qu’importe à l’amour-propre que l’Etat périsse ou qu’il se conserve? Pendant ma vie, son malheur entraînerait le mien ; il faut donc empêcher sa ruine. Après ma mort , son bonheur n’est plus rien pour moi ; il faut donc en laisser le soin à mes survivans; c’est leur affaire.

33o ESSAI

On ne peut disconvenir que toutes ces conséquences ne soient parfaitement Lien tirées de la logique de l’amour intéressé ; mais si de cette logique on se fait aussi une morale, comme il est fort naturel, où résidera désormais l’amour du public , tel que la raison, l’honneur, la conscience nous le demandent; où trouvera-t-on des âmes généreuses qui soient prêtes à lui sacrifier leur repos, leurs biens, leurs personnes ; où trouvera-t-on des Codrus ou des Léonidas, qui se dévouent à la mort pour le salut de leurs peuples; des Arislides qui, après une longue administration des affaires publiques, demeurent pauvres, en laissant l’Etat dans l’opulence ; des Régulus , qui donnent à leur patrie des , conseils contre leurs propres têtes, plutôt que de souffrir qu’elle se déshonore en les sauvant ; et, puisque nous ne manquons pas d’exemples domestiques , si le système de l’amour intéressé vient parmi nous à gagner tous les coeurs, où trouvera-t-on dans nos armées des Galinats , qui s’exposent à toutes les disgrâces de la Cour, plutôt que de lui taire des vérités importantes, qu’elle ne veut point savoir? Où trouvera-t-on, dans la robe, des Molés qui , dans les fureurs d’une guerre civile, aient le courage de porter tour-à-tour leurs têtes et aux rois et aux peuples, pour les sauver tous deux, en leur faisant entendre leurs véritables intérêts ?

SUR LE BEAU. 35l

Nob , Messieurs; dans le système de i’amo.ur intéressé , il est évident que l’Etat ne trouvera jamais d’amateurs à ce prix-là. Je ne prétends point que de là il s’ensuive qu’il en manquera tout-à-fait; il en trouvera^ et même en foule , mais d’un caractère bien diff’érent; des amateurs du public, tous formés par les mains de l’amour-propre^ et qui s’empresseront à le servir avec tout le zèle que peut inspirer le propre intérêt. On ambitionnera les grandes places, pour s’attirer dans le monde une considération agréable et profitable ; on briguera les offices publics pour le bénéfice qui eu revient ; on les achètera même, s’il le faut, comme des fonds de terre , pour les faire valoir ; on s’engagera volontiers dans les affaires du roi, pour mieux faire les siennes , sous un nom qui consacre tout ; on se chargera de bon cœur des recettes publiques , pour bien payer le receveur ; on mettra même l’honneur à profit j on regardera le commandement d’une armée, comme la direction d’une banque militaire; une province à gouverner, comme un pays de contribution; un emploi de justice, comme un emploi de finance. L’intérêt donnera des ailes aux conditions les plus obscures, pour s’élever aux plus éclatantes. On passera même quelquefois, comme les anciens Romains, de la charrue au timon de l’Etat ; mais on se gardera bien d’y retourner comme eux, après son administration, pour

vivre encore du labourage. L’amour-propre aura trop bien fait les fonctions de l’amour du public, pour avoir jamais besoin d’une telle ressource. j

Or , Messieurs , reprenons : je vous de- ! mande, je le demande à tout l’univers, que j doit-on penser d’un système de philosophie où l’amour du public ne peut subsister que i par l’amour-propre? où la vertu, l’amitié, ou la libéralité , la reconnaissance ; où la société des coeurs ne peut avoir d’autre principe réel que l’utilité que l’on en retire ou que l’on s’en promet? C’est le sentiment que Torquatus, grand admirateur d’Epicure, soutient avec beaucoup d’esprit dans le second dialogue de Cicéron, sur le souverain bien de l’homme. Cicéron, après en avoir tiré les mêmes conséquences que nous venons d’en inférer, y découvre un dernier faible, qui mérite encore notre attention. Voici son raisonnement :

Si vous êtes, lui dit-il, bien persuadé du système d’Epicure (i) sur le motif de nos amours, allez donc dans quelqu’une de nos assemblées publiques prêcher cette belle morale. Vous venez d’être élu préteur pour la prochaine année, par les suffrages unanimes des trois ordres de l’Etat. Vous devez, selon la coutume, avant que d’entrer en charge,

(i) De Finibus ^ 1. n. Sy.

haranguer tous les corps de la république ; leur exposer les règles que vous suivrez dans l’administration de la justice; leur déclarer solennellement les* dispositions que vous y portez , à l’exemple de vos ancêtres. Allez donc d’abord dire au peuple Romain , que , dans l'exercice de la charge dont il vient de vous honorer, vous suivrez fidèlement les maximes de votre maître Epicure; que, dans votre vie privée, le plaisir a toujours été le seul motif de vos actions; que vous en userez de même dans votre vie publique; ou, si vous craignez de parler ainsi devant un peuple ignorant , qui en tirerait un mauvais augure contre l’équité de vos futurs arrêts , allez tenir ce langage à votre cour prétorienne; ou, si vous redoutez encore plus la gravité de vos assesseurs , qui, accoutumés cà d’autres lois, n’entendraient rien à cette nouvelle jurisprudence , allez dire au sénat, où il y a toujours plus de lumière , que tous vos arrêts seront dictés par l’amour du plaisir; ou, parce que des arrêts motivés par l’amour du plaisir pourraient bien choquer l’austère honneur des pères conscrits; dites-leur seulement que, dans toute votre magistrature, vous n’oublierez rien pour vous procurer tous les charmes d’une indolence raisonnée ; ou , si l’accusation de mollesse vous fait peur , comme elle en doit faire à un Torquatus , dites-leur que votre utilité sera toujours la règle inviolable de vos jugemens ; ou, si l’ac-

cusaiion d’inférêt vous paraît encore plus à craindre pour un magistrat, dites-leur que , dans toutes vos décisions, vous ne chercherez que la gloire d’êire applaudi par les personnes dont la faveur pourra vous conduire à l’honneur du consulat; ou, si vous craignez encore que les censeurs ne vous accusent de vouloir déjà briguer les suffrages par cette ambitieuse déclaration , dites-leur simplement que l’amour de vous-même sera toujours le motif et la mesure de votre amour pour la république. Non, je suis sûr, Torquatus, que ces seniimens épicuriens n^’oseront jamais paraître dans aucune de vos harangues : vous nous y étalez tous les jours des maximes toutes contraires. A l’exemple des héros de votre nom ^ vous avez sans cesse à la bouche la loi et le devoir, la Justice , l’équité, la bonne-foi, la dignité de l’Empire, la majesté du peuple romain , l’amour de la patrie, la gloire de mourir pour elle, tout ce que l’honneur le plus pur et le plus désintéressé peut dicter à une grande âme. Quand nous vous entendons parler d’une manière si digne de vos ancêtres, nous admirons votre vertu ; mais , si vous êtes bon épicurien , vous devez rire au fond du coeur de notre simplicité. Où est donc la bonne-foi que Vous venez de nous promettre? Vous nous parlez en Caton et vous pensez en Catilina; et comme nous avons deux sortes d’habtllemens , l’un pour le baireau et l’autre pour

la maison , vous avez aussi deux sortes de langages, l’un pour le public et l’autre pour le particulier , l’un pour la salle d’audience et l'autre pour le cabinet. Cela est-il bien conforme à la droite raison? Comment pouvez-vous souffrir dans votre cœur des seniiinens qui n’oseraient sortir de voire bouche dans un discours sérieux? La vérité peutelle se trouver où la sincérité ne se trouve pas? Pour moi, je vous le déclare, conclut l’orateur philosophe, la bonne-foi est ma règle; i je ne tiens pour vrai dans la morale que les 1 sentimens honnêtes, nobles, généreux, qui ' ne craignent de se produire ni devant le peuple, ni devant le sénat, ni devant les censeurs, et j’aurais honte de penser dans mon I cabinet ce que j’aurais honte de dire à la face i de tout runivers.

C’est aussi , Messieurs , ma conclusion. Je ne puis recevoir un système qui entraîne dans la morale tant de conséquences odieuses , et dans la vie tant d’inconséquences ridicules.

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