DISCOURS
SECOJ^DE PARTIE.
M ESSIEÜRS ,
Un ancien auteur de uiusique (i) , dont nous avons le Traité dans la collection des musiciens grecs , entre dans son sujet par un enthousiasme digne de sa matière :
Profanes , fuyez de ces lieux ;
Accourez , amateurs des beautés éthérées ;
Ce n’est qu’aux âmes épurées Que se doit adresser le langage des Dieux.
C7 est l’idée que tous les anciens philosophes, Platon à la tête , avaient de la musique ; ils la regardaient comme un langage tout divin , par le ton quelle prend , non seulement au-dessus de la simple parole , mais au-dessus même de la poésie , par la sublimité de ses sujets^ qui étaient, dans son origine, les louanges de la Divinité et celles des grands hommes, dont les vertus avaient assez d’éclat pour eu exprimer quelques traits , surtout par la nature des nom-
(i) Gaudent. , édit. Meibom.
su R le BEAU. Il5
Ixres soîiores , qui, da haut des cieux , si j’ose .ainsi pai’ler.^ président à ses compositions, et par les transports extraordinaires quelle inspire à tous les cœurs qui savent lentendre. Avec cette idée de la musique j faut-il s’étonner que nos anciens maîtres eussent bien votdu n’adresser ce langage divin qu’à des âmes divines , à des âmes élevées au-dessus des senlimens vulgaires par le génie ou par le goût; plus sensibles aux accords de l’harmonie qu’à la douceur des sons; cultivées même parla science, ou par l’exercice , pour en mieux connaître toutes les finesses ?
Je sais qu’il y a dans le monde une espèce de philosophes ni n’ont pas delà musique tine idée si avantageuse , ou plutôt qui en ont une presque toute contraire. Ils prétendent que Je sentiment est le seul juge de l’harmonie , que le plaisir de l’oreille est Je seul beau qu’on y doive chercher ; que ce plaisir même dépend trop de l’opinion , du préjugé , des coutumes reçues, des habitudes acquises, pour pouvoir être assujetti à des règles certaines, et la preuve , disent-ils , n’en est-elle point palpable? Trouvez-moi dans l’univers deux nations qui s’accordent sur ce point? .Européens et Orientaux, Français, Italiens, Allemands, Espagnols et Anglais, les Turcs même et les Tartares n’ont-ils pas tous leur musique particulièrej qu’ils élèvent sans façon par-dessus toutes les autres ? en un mot , ils en sont charmés, conteuse que
faut-il davantage? Rien, sans doute, pour des gens qui ne veulent vivre et penser qu’au hasard ; mais pour des gens d’esprit , pour des hommes , il faut certainement quelque chose de plus ; il'faut toujours que , dans leurs plaisirs , la raison soit pour le moins de moitié avec les sens. Me dédise qui voudra dans le parterre du concert , quelque nouveau Midas, par exemple , qui n’a que des oreilles à y porter ; la raison , du moins , ne m’en dédira pas ; snivoris-la jusqu’au bout, et , à l’exemple du célèbre Pythagore (i), lâchons de bannir le hasard du monde , sinon de la vie humaine , du moins des sciences et des arts : c’est le dessein que je me propose dans ce discours par rapport à la musique. Pour y procéder avec ordre , je reprends ma division ordinaire du beau en trois genres; ou en verra Jiiieux la solidité par son étendue.
Je dis donc i". qu’il y a un beau musical essentiel , absolu , indépendant de toute institution , même divine.
2°. Qii’il y a un beau musical naturel, dépendant de l’institution du Créateur , mais indépendant de nos opinions et de nos goûts.
3®. Qu’il y a un beau musical artificiel et en quelque sorte arbitraire, mais toujours avec dépendance des lois éternelles de l’harmonie.
(i) Pyihag. c/ans les harm. de Ptolom. p, 209 , édit. Wallis.
Sun liB BEAU. 117
Enfin, en quoi consiste la forme précise du beau musical? G^est la dernière question que nous lâcherons de résoudre. Entrons en pleine matière ;
Un beau musical essentiel, absolu^ et indépendant de toute institution , même divine, quel paradoxe pour une infinitéde personnes, que je vois d’ici ! Rien pourtant. Messieurs, de plus certain ; rien qui dût être plus vulgaireinent connu dans une ville aussi éclairée que la vôtre : et pour en convaincre tout homme capable de réflexion , je n’aurais qu’à le prendre au sortir de quelqu’un de nos concerts, pendant qu’il en porte encore toute l’harmonie dans l'oreille et dans le cœur. Vous venez. Monsieur , d’entendre une belle musique , voudriez-vous me dire ce que vous y avez trouvé de beau? Tout; la mélodie des voix et la symphonie des instrumens semblaient, à l’envi , se disputer l’honneur de vous plaire. Mais , comment vous plaire? cette multitude confuse de voix si différentes, d’instrumens si divers, de sons si dissemblables, n’est - elle pas plus propre à étourdir l’oreille qu’à la divertir?. .. Vous ne rendez pas justice à nos concertans ; la multitude n’y cause point de confusion ; nous les avons tous entendus partir ensemble au premier signal , unis et distingués , monter en cadence , descendre de même , se relever, se soutenir, se prêter mutuellement leurs grâces réciproques ; nous admirions
Il8 ESSAI
surtout la belle ordonnance des sons consécutifs, lia décence de leur marche, lu régularité dé leurs inouvemens périodiques , la proportion des intervalles, la justesse des temps , le parfait accord de toutes les parties concertantes... Fort bien. Ordonnance, régularité ,, proportion , justesse, décence , accord ; je commence à voir du beau dans votre musique. Mais tout cela n’est pas le son qui vous frappait l’oreille , ni la sensation agréable qui en résultait dans votre ârrie , ni la satisfaction réfléchie qui là suivait dans votre cœur.. . Que voulez - vous conclure de là.., Je conclus que, dans le concert , il y a un agrément plus pur que la douceur des sons que vous y entendez ; un beau qui n’est pas l’objet des sens, un certain beau qui charme l’esprit , que l’esprit seul y aperçoit, et dont il juge. En doutez-vous ?... Non ; mais je voudrais savoir par quelle règle on en juge?... Par quelle règle en avez-vous jugé vous-même , pour me donner de votreconcert une si belle idée ?... Par quelle règle ! je n’en ai point consulté d’autre que de me rendre attentif à tout ; je suivais tous les mouvemens des sons successifs ou simultanés; je les comparais entre eux- ; j’en observais toutes les cadences ; je les sentais, les élévations et les abaissemens , le style coulant et nombreux de la composition , les saillies , les repos , les re» prises, les rencontres , les fuites , les re-
SUR L B beau. 119
tours... C’est-à-dire, Monsieur, tpe pendant que tant de voix et d’instrumens sonores vous frappaient l’oreille par des accords agréables , vous sentiez au-dedans de vous - même un maître de musique, intérieur qui battait la mesure, si j'ose ainsi parler, pour vous en marquer la justesse, qui vous en découvrait le principe dans une lumière supérieure aux sens ; dans l’idée de l'ordre , la beauté de l’ordonnance du desssin delà pièce; dans l’idée des nombres sonores, la règle des proportions et des progressions harmoniques , dont ils sont les images essentielles, dans l'idée de la décence , une loi sacrée , qui prescrivait à chaque partie son rang, son terme , et sa route légitime pour y arriver: c^est-à-dire , que pendant que tous vos concertans lisaient sur le papier chacun sa tablature, vous lisiez aussi la vôtre écrite en notes éternelles et ineffaçables dans le grand livre de la raison , qui est ouvert à tous les esprits attentifs; c’est-à-dire, en un mot, qu’il faut , ou refuser à la musique le nomd’harmonie , qu’elle a toujours porté sans contradiction , depuis le premier concert qu’elle a donné au monde, jusqu’à notre siècle , ou convenir qu’il y a un beau musical essentiel et absolu qui en doit être l.i règle inviolable : vérité fondamentale , que nous devions d'abord établir pour l’honneur d’un si bel art.
Je dis , en second lieu, qu’il y a un beau
musical naturel , dépendant de l’inslitulion du Créateur , mais indépendant de nos opinions et de nos goûts. En peiit-on disconvenir , pour peu que l’on se rende attentif à la nature des corps sonores, à la sensibilité de l’oreille dans le discernement des sons , à la structure tout harmonique du corps humain , surtout à la sympathie de certains sons avec les émotions de notre âme? Quatre preuves sensibles, que la musique n’est pas une institution purement humaine, àlaqnelle il nous soit permis d’ajouter, d’ôter , de changer tout ce qu'il nous plaît. N’avançons rien que sur la foi des expériences les plus incontestables :
Premièrement , que nous apprennentelles sur la nature des corps sonores? Le grand Descartes (i) avait remarqué au commencement du dernier siècle, que le son d’une corde ne se fait jamais entendre seul , mais toujours avec so-n octave aiguë. Le savant père Mersenne , son ami , confirme sa remarque par plusieurs expériences. Après eux, M. Sauveur, fameux académicien (2) , découvrit dans le même son harmonique , dans celui, par exemple, de la corde d’un clavecin , deux autres consonnances très-agréables , sa quinte et sa tierce majeure. On les
(i) Desc. Jbrégé de la Mus, ^ ch, de V octave, (a) Hlst. de VAcad. 1701; Mém* p. 299.
y distingue si bien toutes trois, quand on a loreilJe un peu exercée , que M. Rameau fi)
vient d en faire le principe fondamental de
son nouveau système de musique. Il en est
et il est triple de sa nature : c’est-à-dire
Svferie ’ ‘ï"’ «St Je plus
Mate et le dominant, il porte avec lui son
octave sa quinte et sa tierce majeure.
(Quelle doit être la sensibilité de l’organe
q»i les distingue avec cette précision ’ Sa
délicatesse est telle, que si deux cordes
onoies, étant mises à l’unisson sur un nio
nocorde, on accourcit l’une des deux de
a deux-milhème partie de sa longueur, une
oreille juste en aperçoit la dissoLnce ZI
«St pourtant que de la cent quatre-vinlt
seizième partie d’un ton. L^expérience eÆ
calcul sont de M. Sauveur. Dodard
autre illustre académicien, les rapp^rtïïl
sur^a"f™^ *1°^ excellent Mémoire sui la formation de la voix , imprimé dans
Jh.sloire de ,700. M. Sauveur ayant fait
depuis , sur le même sujet , plusieurs autres
ciin3T''d’’' "1“' ««J-
l’ore lle' 11" ^'"«®s« de
lie, pour le discernement des sons
(.) Rameau, Prey: de sa génér. harm.
W H, St. de l'Acad. 1700, Mêm. p.262.
(5) En 1715. Mém. p. 325.
est environ dix mille fois plus grande que celle de la vue dans le discernement des couleurs. Doit-on s’étonner que la musique ait produit de tout temps des efïels si prodigieux ?
On s’en étonnera moins encore , si l’on considère que la structure du corps humain est tout harmonique. Je ne dirai pas que les nerfs y sont tendus sur les os, comme les cordes sonores sur letirs tables , dans un instrument de musique , ni que les artères y battent la mesure par leurs pulsations réglées , ni que le cœur y marque les temps et les cadences par la justesse de ses balancemens réciproques. Cette pen.sée , qui est peut-être solide, quoiqu'’ancienne , pourrait ne paraître qu’une imagination frivole ; je me borne à l’évident:
L’anatomie nous démontre que les nerfs qui tapissent le fond de l’oreille pour servir d’organe au sens de l’ouïe , se divisent en une infinité de fibres délicates j que ces fibres y au sortir du tambour et du labyrinthe, se vont répandre de toutes parts; les unes dans le cerveau , qui est le siège des esprits et de l’imagination ; les- autres au fond de la bouche, où est l’organe de la voix ; les autres, dans le cœur, qui est le principe des affections et des sentimens ; d’autres enfin, dans les viscères inférieurs: que toutes ces fibres sont d’une très-grande Di obilité, d’un ressort très-prompt , et dans la tension convenable pour être ébranlées
an premier mouvement de la membrane acoustique ; à-peu-près comme les coX d un clavecin au premier branle des touches
erf aXT™'' “™unio.io„
du corL i “.'7, pal lies
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ajoutez la construction admirable des divers oijnes qui concourent ensemble pouÏÏo^-
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le tnvm PA > production ;
co,nT J 1 pour Jui servit
comme de porte-vent; l’ouverture de la
glotte , pour la produire en effet par ses
Il feTArr’ I' 'J'* t-âs
et tes voûtes du palais ; pour la fortifier pa. leur résonnance, la |a„g„c, 1^3
“ • poui- la modifier en tant de
maniérés ,,oe Far. ne saurai, i„.i,or ôr dans toutes ces institutions du Créateur ’ dans tous ces organes si propres de leiu' pâture, les uns pour former le son , les aunes pour en recevoir l’impression , combien'
. e maj.ques sensibles d’un dessin d’harmo- ,l.é,i,uè! ,o„ciiaineel pa-
Je dis le dessin d’une barmonie pathé nusT’ 1^^*^ sympathie naturelle mdil a tr^âm^^ etlesémotlsd
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>lu fait, qui es, indiliitable Uy ^dè" sZs
qui »"«, avec notre cœur, un JseoX”!
lelJigence , que nous ne pouvons méconnaître ; des sous vifs , qui nous inspirent du courage 5 des sons languissans , qui nous amollissent; des sons rians , qui nous égaient ; des sons dolens , qui nous attristent ; des sons majestueux , qui nous élèvent l’âme ; des sons durs , qui nous irritent ; des sons doux, qui nous modèrent. L’amour et la liaine , le désir et la crainte, la colère et la pitié , l’espérance et le désespoir, admiration , terreur, audace, autant que nous avons de passions différentes, autant de sons dans la nature pour les exprimer et pour les imprimer. Je vais plus loin :
Ne peut-on pas même ajouter qu’il y a une espèce de gradation dans les sentimens qu’ils nous impriment, selon les diverses qualités des corps sonores d’où ils partent? Je veux dire, selon que les corps qui nous les envoient sont vivans ou inanimés ; ou , selon que, dans leur origine, ils ont été animés , ou non. J’en appelle à l’expérience. N’a-t-on pas souvent l'emarqué que le son d’une trompette, d’un hautbois, ou d’une flûte qui reçoit son liarmonie du souffle vi- | vaut d’un homme, nous pénètre tout au- | trement que celui d’un tuyau d’orgue, qui f n’est animé que par le souffle d’un air mort? , Je crois encore avoir éprouvé que le son | d’une corde de laiton , quoique plus bar- f monieux à l’oreille , est moins touchant pour |
le cœur que celui d’une corde de boyau. Et en effet , celle-ci étant, par sa structure f beaucoup plus conforme à celle des nerfs et des fibres de notre corps , n’est-ri pas naturel qu’elle ait avec eux plus de consonnance qu’un métal dur et inflexible^ qui tient toujours un peu de l’aigreur de sa matière? Quoi qu’iLen soit, il est notoire , par la raison même de cette conformité , que de tous les instrumens de musique , celui dont les sons sympathisent le plus avec nos dispositions intérieures , c’est la voix humaine. J’en atteste toutes les oreilles un peu attentives. Une voix canore j bien conduite et bien maniée, l’emporte infiniment ^ pour le pathétique , sur les instrumens les plus sonores ; le son en est plus vivant , le ton plus net , les accords plus justes , les passages plus doux , les nuances plus gracieuses j le tempérament plus fin , l’expression plus animée , le total qui en résulte plus moelleux, si j’ose ainsi dire , plus insinuant , plus pénétrant. Et comment ne le serait-il pas , puisque^ de sa nature , la voix humaine doit être nécessairement plus à l’unisson avec l'harmonie de notre corps et de notre âme ?
Que tous les pyrrhoniens du monde entreprennent donc tant qu’il leur plaira de contredire la raison et l’expérience , en attribuant toutes les règles de la musique à l’opinion et au préjugé; il faut ici , ou qu’ils
la*:' B s s A I
se déclarent sourds, ou qu’ils demeureril niueis. La nature des corps sonores , la finesse de 1 oreille dans le discernement des sons , la structure du corps humain , si harmonique dans toute sa composition , la sympathie naturelle de certains tons avec certaines passions de l’àme, sont des preuves invincibles que la force d’esprit dont iis se font honneur, n’est en ce point, comme en tout autre, qu’une force de frénétiques et d'insensés , toujours d'autant plus féconds en raisonnernens , qu’ils sont plus «lénués de raison.
Concluons, Messieurs, avec tout ce qu’il Y eut jamais de musiciens philosophes, que la musique n’est pas une invention purement humaine î que l’auteur de la nature en est le premier instituteur ; qu’il en a mesuré les tons , les consonnances , les accords , à la lumière éfernelle des nombres que nous appelons sonores j qu’il en a ordonné la marche, subordonné les cadences, marqué les temps convenables , qu'il en a , po'ir ainsi dire , noté l’harmonie fondamentale dans la plupart des corps sonans et résormans qui nous environnent; qu’il en a lui-même distingué les genres , différencié les caractères , assigné â chacune des parties qui peuvent entrer dans un concert , son charme , son agrément propres ; et par conséqttem , qu’il y a nu beau musical naturel , qui est arbitraire par rapport à lui;
mais qui, dans tout ce qu’il en a voulu déterminer , est absolument nécessaire par rapport à nous ; c’est la seconde proposition que j’avais entrepris de prouver.
Mais quoi! ne faudra-t-il donc rien abandonner à la discrétion du musicien , rien à la liberté du génie , rien à l’instinct du goût f rien à l’essor du caprice ? La profession musicale est-elle donc faite pour être ainsi resserrée dans la prison des règles ? Ne serait-ce pas le moyen d’éteindre son feu , que de lui ôter le grand air? Et interdire le caprice au musicien , ne serait-ce pas vouloir bannir la quinte de la musique?
Non , Messieurs; la rigueur des règles ne va point jusque-là. Outre les deux espèces de beau musical qui existent, comme nous venons de le prouver, indépendamment delà volonté des hommes, nous en admettons une troisième, qui en dépend en quelque sorte, et dans son Institution , et dans son application. J’entends un beau musical artificiel, qui, après avoir accordé aux règles éternelles de l’harmonie tout ce quelles demandent absolument par la voix de la nature , lâche , pour ainsi dire , la main au génie, donne beaucoup au goût, et cède même quelque chose au caprice du compositeur. En est-ce assez pour contenter messieurs les musiciens? Nous convenons avec eux , qu’il y a dans la musique une espèce de beau d’institution et d’art; un beau de
génie, un beau de goût, et, en certaines rencontres , un certain beau de caprice et de saillie. Voilà un champ, bien vaste ouvert à la liberté musicienne; mais pour prévenir les abus qui la pourraient foire dégénérer en licence, il faut nous expliquer : Qu’on se rappelle ici les premiers principes de l’art que nous avons établis dans notre Discours préliminaire.
La seule idée des consonuarices,qui en ont été le principal objet, nous déclare qu’elles entrent nécessairement dans la composition musicale. Mais parce qu’elles sont en assez petit nombre , il serait à craindre que , malgré la douceur qui les accompagne, elles ne vinssent enfin à causer du dégoût par le retour trop fréquent des mêmes tons. Il fallait donc trouver le secret, ou d’en augmenter le nombre, ou d’en relever quelquer fois le goût par quelque assaisonnement. D’augmenter le nombre des consonnances, les bornes que la nature a prescrites à l’oreille y étaient un obstacle insurmontable. Il a donc fallu se contenter d’en assaisonner la douceur par une espèce de sel harmonique. Et oû l’a-t-on trouvé, ce sel harmonique, si nécessaire , surtout dans les grandes compositions, pour en varier les accords, pour les lier ensemble, pour en rendre l’expression plus sensible par une modulation plus piquante? L’eût-on deviné? La musique l’est allé prendre jusque dans le sein de ses plus
cruelles ennemies : elle a trouvé des lempéramens pour se les concilier -, c’est-à dire , lait d’en adoucir la rudesse, de leur prêter même une partie de l’agrément des consonnances, pour les empêcher d’en troubler l’harmonie; de les employer comme les ombres dans la peinture , on comme les liaisons dans le discours , pour servir de passage d’un accord à l’autre; de les préparer avant qu’elles arrivent, en les faisant précéder par des sons vifs et doux, qui eu étouffent le désagrément dans sa naissance ; et quand cette préparation est impossible , ou trop difficile, de les sauver avec adresse en les faisant succéder par des accords brillans , pour en couvrir le défaut ; en un mot , on a trouvé l’art de placer tellement les dissonances dans une composition , que si elles blessent encore un peu l’oreille , elles ne la blessent que pour nous plaire davantage; II y a là du paradoxe : en voici l’explication.
Les consonnances étant obligées, par leur petit nombre , à se répéter trop souvent, elles auraient à la longue endormi leurs auditeurs par une harmonie trop uniforme. Que fait la musique pour nous réveiller , pour nous tenir toujours en haleine ? Permetlez-moi , Messieurs , une comparaison sensible , pour me faire entendre de tout le monde : elle emploie les dissonances dans ses compositions, pour aiguiser, si j’ose ainsi parler , l’appétit de l’oreille, comme un autre
art , qui est d’un usage plus ordinaire, emploie dans les siennes le sel , le poivre et les autres épiceries , pour piquer le goût des convives; et ses auditeurs, dédommagés par la surprise agréable de voir naître des ac^ cords du sein même de la discordance, pardonnent sans peine au musicien ces petites âpretés passagères , comme la plupart des convives pardonnent volontiers à leur hôte ces ragoûts piquans qui leur mettent le palais en feu, pourvu qu’il ait soin, en même temps, de leur faire servir de quoi réteindre.
Nous avons encore une raison plus profonde pour admettre les dissonances dans la musique. On a remarqué de tout temps, que, si elles blessent l’oreille par quelque rudesse , elles sont, par cela même, d’autant
Elus propres pour exprimer certains objets.
^es transports irréguliers de l’amour , les fureurs de la colère, les troubles delà discorde, les horreurs d’une bataille, le fracas d’une tentpête; et, pour me borner à l’exemple de la voix humaine, il n’y a personne qui ne sache que , dans certaines émotions de l’âme, elle s’aigrit naturellement, qu’elle détonne lùut-à-coup, qu’elle s’élève ou s’abaisse , non par degrés , niais comme par sauts et par bonds. Voilà donc évidemment la place où les dissonances peuvent avoir lieu; voilà même quelquefois où elles sont nécessaires; et alors, disent les plussavans
SUR LE BEÀU> l5l
musiciens (i), on éprouvera indubitablement que, si elles déplaisent à l’oreille par la rudesse des sons, elles plairont à l’esprit et au cœur par la force de l’expression. Plaisir de raison, qui, étant le plus essentiel à l’àme, doit être toujours le principal objet d’un habile compositeur.
Il est donc manifeste que l’emploi des dissonances bien entendu f produit dans la musique un nouveau genre de beau toujours fondé sur la nature^ puisque les dissonances ne passent qu’à la faveur des consonnances, qui les préparent ou qui les sauvent ; mais un beau néanmoins qui est en quelque sorte arbitraire, jiarce que les tempéramens qui les adoucissent , les expressions qu’on en lire, les variétés infinies dont elles ornent les compositions musicales , sont véritablement l’ouvrage du musicien , des beautés libres qui sont de son choix, et, si j’ose ainsi dire, de sa création. Il est vrai que, pour faire entrer dans l’harmonie ces beautés que j’appelle d’institution et d’art, il a fallu bien consulter la nature , bien méditer, bien raisonner, quelquefois bien hasarder; mais à force d’expériences et de raisonnemens , on y est enfin parvenu.
C'est ainsi qu’on a formé , de la musique , une espèce de rhétorique sonore , qui a ,
(i) M. Dodard , Hist. de F Acad. , 1706. Mém.
i32 essai
comme celle des paroles , ses grandes ligures pour élever l’âme ^ ses grâces pour la toucher, son style badin , ses ris et ses jeux pour la divertir. La question est de placer à pro[)09 tous ces différens styles; mais quand on en a ou l’art ou le talent, nous en voyons naître, selon la qualité des matières qu’on entreprend d’exprimer , les trois espèces particulières de beau musical artificiel que nous en avons ci-dessus distingués : le beau de génie , le beau de goût, et, si l’on me pardonne ce terme, le beau de caprice.
Le beau de génie dans les sujets nobles , où la musique peut étaler avec pompe ses grandes ligures, images, mouvemens, suspensions, feintes, ses fugues et ses contrefugnes, ses passages de mode en mode, pour étonner l’oreille par la variété ; le silence tout-àcoup , pour la délasser un moment ; les rentrées soudaines, pour la surprendre; ses longues tenues sur- le même ton , pour la tenir en attente ; ses enthousiasmes, pour la ravir ; en un mot, tout le sublime de f éloquence musicale.
Le beau du goût dans les sujets lins et délicats , où elle sait attendrir les sons , les animer, les tempérer; préparer l’oreille à les recevoir; lui faire désirer certaines consonnances pour les lui faire mieux goûter ; la pressentir sur d’autres pour lui en accorder de plus agréables; la dérouter même quelquefois pour la remettre dans son che-
SÜRLEBEAÜ. l33
min avec plus d’agrément ; supposer , promettre, sous-entendre , pour lui donner le plaisir flatteur de suppléer par elle-même ce qu’elle n’entend pas , ou d’achever ce qu’elle n’entend qu’à demi.
Enfin , si l’on me permet d’avoir cette complaisance pour les musiciens, le beau de caprice dans les sujets badins , qui comportent la saillie; lors, par exemple, qu’il s’agit d’exprimer quelque imagination bizarre, quelque action comique, ou quelque passion burlesque. On permet bien aux poètes, leurs confrères , d’extravaguer un peu dans ces rencontres ; et nous voyons tous les jours des caprices poétiques réussir à plaire aux esprits les plus sérieux. Pourquoi un caprice musical n’aurait-il pas même privilège dans des circonstances pareilles ? Pourquoi n’aurait -il pas le sort de l’opéra nouveau de Fréni , qui a diverti toute la France? Il nous plaira même quelquefois , peut-être avec raison , quand il n’aurait d’autre agrément que de nous bien peindre l’original qui s’y abandonne.
Les musiciens modernes se plaindront-ils encore que la théorie voudrait renfermer le génie et le goût dans des bornes étroites ? On vient de voir qu’ils n’ont rien à craindre de ce côté-là. Nous savons que le génie et le goût musical sont une espèce de musique infuse, notée danscertaines âmes par les mains
mêmes de la nature. Mais il faut aussi avouer que ces notes, naturelles y sont tracées bien légèrement; qu’elles y sont bien confuses ; qu'’il est bien difficile ^ pour ne pas dire impossible, de les déchiffrer sans la connaissance des nombres sonores , qui en sont la véritable clef; en un mot, que la théorie musicale est absolument nécessaire pour conduire la pratique à sa perfection. Le petit peuple musicien a donc beau regarder ces deux soeurs comme deux ennemies qui ont des vues contraires: le célèbre Zarlin , après les avoir toute sa vie étudiées l’une et l’autre , nous déclare en propres termes , qu’il a toujours éprouvé que la vraie théorie, bien loin d’êlre jamais opposée à la bonne pratique , y est en tout point parfaitement conforme (i). La scienza non discorda punto d’alla buona pratica.
Les trois premières propositions , que j'avais avancées sur le beau musical , étant ainsi prouvées par toutes sortes de raisons . reste à répondre à notre dernière question .'Quelle en est la forme précise? Tous ceux de la compagnie, qui m’ont fait l’honneur d’entendre mes trois premiers Discours sur le Beau , voyent déjà ma réponse. Mes principes sont partout les mêmes , ma conclusion doit l’être.
(j) Zarl. Inst, harm, vol. 2 j p. 100 , etc.
SUR liE BEAU. l35
Je dis donc encore, avec saint Augustin (i) : Omnis porro pulchritudinis forma unitas est. En tout genre de productions , soit de la nature , soit de l’art, c’est toujours l’unité qui constitue la forme du, vrai beau. Et en matière de musique , je ne crains pas d’assurer, que ce grand principe est plus incontestable qu’en toute autre.
En effet. Messieurs, interrogeons le bon sens, consultons notre oreille ; que cherchons-nous naturellement dans une composition musicale? Des consonnances , des accords un concert , une harmonie partout répandue : c’est-à-dire, unité partout. Et au contraire, qu’est-ce que nous entendons avec tant de peine dans son exécution ? La détonation d’unevoixjla dissonance d’une corde, ce qu’on appelle un chant faux } les battemens irréguliers de certains instrumens , la discordance entre les parties d’un concert ; c’est-à-dire, en un mot, la rupture de l’unité harmonique. Disons quelque chose de plus sensible. Que demandons-nous à un musicien qui compose un air sur des paroles ? Qu’il ait soin d’entrer dans l’esprit de la pièce ; qu’il en saisisse bien le caractère , le genre , le mode ; qu’il en exprime dans ses tons , non seulement les mots, mais surtout le sens ; non seulement le sens de cha-
(i) Epist. i8 , édü. pp. RB.
l36 ESSAI
que mot, mais le sens de la phrase; non seulenient le sens particulier de chaque phrase , mais le sens total de la lettre entière dans le total de sa composition. Peut-on lui demander plus formellement, que , des paroles qu’on lui donne et l’air qu’il y ajoute , il en fasse naître un tout parfaitement un? Unité si necessaire , que, sans elle, vous m’étaleriez en vain toutes les finesses de votre art ; je ne trouverais , dans le total de votre pièce, qu’une disproportion choquante. Vous me faites entendre les sons les plus doux, les cadences les plus régulières , les accords les plus harmonieux : c’est un plaisir pour l’oreille. Mais par un oubli fatal de votre sujet , vous me donnez malheureusement un air qui jure contre vos paroles. Vous m’entonnez une tempête sur un air de victoire ; vous me fredonnez une pompe funèbre , comme une sarabande ; vous me représentez la descente d’une divinité sur la terre , comme une danse de village. Votre musique chante ou elle ne devrait que parler; vous courez à perte d’haleine où il ne faudrait que marcher j vous traînez languissamment ; vous planez , si j’ose le dire, où il faudrait voler à tire d’aile ; vous badinez harmonieusement sur chaque mot , et vous abandonnez l’harmonie du sens. Quel supplice pour la raison!
Nous sommes naturellement si délicats sur ce point de l’unité musicale , que nous voulons sans miséricorde que les compositeurs
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portent leur attention , non seulement au caractère des sujets qu’ils traitent, mais jusqu’au lieu de la scène où leurs pièces doivent paraître; jusqu’à la condition des personnes qu’ils y font parler j jusqu’aux mœurs et aux sentirnens qui les caractérisent dans l’histoire. Attention difficile, je l’avoue, par l’étendue de science et de génie qu’elle demande; mais atiention indispensable , pour éviter les affreux contrastes qui déparent assez souvent les beautés de notre musique. Je veux dire, pour éviter le ridicule de porter , par exemple , à l’église le ton de l’opéra , ou à l’opéra le ton de l’église ; de composer pour le théâtre, des airs qui ne conviennent rju’au plain-pied d’une chambre , ou pour une chambre, des airs qui ne conviennent qu’au sublime du théâtre ; de faire chanter un roi qui commande , sur le ton d’un particulier qui prie , ou un particulier qui prie , sur le ton d’un roi qui commande en maître; et , si l’on a quelques passions communes à exprimer, de noter les soupirs d’un Alexandre sur le ton d’un Sybarite, ou les soupirs d’un Sybarite sur le ton d’un Alexandre: en un mot , le ridicule de nous faire entendre deux personnes dans le même personnage; l’une dans le nom qu’on lui donne, et l’autre dans le ton qu’on lui fait prendre.
Enfin , pour achever de mettre notre principe dans la dernière évidence , qu’est-ce que nous admirons quelquefois jusqu’à l’ex-
tase, dans ces grands concei ts, où l’on assemble tani de voix de tous les degrés , tant d’inslruraens de tous les genres , tant de parties si discordantes en apparence , pour concerter ensemble? N’est-ce pas encore l’unité, qu’on a trouvé l’art d’introduire et de soutenir dans cette multitude prodigieuse de sons différens? On dit que ces grandes musiques doiventleur naissance à l^’esprit inventif du dernier siècle. Mais le savant et ingénieux Sénèque (i) nous en fait une description qui prouve très-bien, si je ne me trompe, qu’elles ne sont que ressuscitées. Du moins, est-il certain qu’on y va voir la règle d’unité dont nous parlons, parfaitement bien établie :
Voyez-vous, dit- il dans sa Lettre 84, cette multitude de voix qui composent nos grands chœurs de musique? elles se joignent toutes si parfaitement , qu’il semble qu’elles ne rendent à l’oreille qu’un seul et unique son. Vides quam multorum vocibus chorus constet; unus tamen ex omnibus sonus red~ ditur. Parmi ces voix , il y a des dessus , il y a des basses, il y a des voix moyennes de tous les degrés. On entend celles des hommes avec celles des femmes , les unes et les autres entremêlées du son des flûtes qui les accompagnent. Chacune de ces voix est , pour ainsi dire, cachée dans la multitude; et
(1) Sén. Ep. 84 , p> 338 , édit. A.
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cependant elles paraissent toutes avec le caractère qui les disllngue. Aliquaillic acuta vox est, aliqua gravis, aliqua media, Accedunt viris feminæ , interponuntur tibice : singulorwn illic latent voces; omnium apparent. Je ne parle encore que des chœurs qui étaient connus aux anciens philosophes. Il y a plus dans les nôtres, continue Sénèque; dans les concerts solennels que nous donnons au public, il y a plus de chanteurs que le théâtre n’avait autrefois de spectateurs : De choro dico, quam veteres philosophi noverant : in commissionihus nostris plus cantorum est , quam in theatris olim spectatorum fuit. Outre ce grand nombre de voix, nos amphithéâtres sont environnés de trompettes, et nos orchestres pleins d'une infinité d’instrumens de toute espèce, à vent et à corde. Voilà une multitude qui semble nous menacer d’une horrible discordance.
Ne craignez rien , il s’en forme un concert ; Cum omnes vias ordo canentium implevit , et cavea œneatoribus cincta est, et ex pulpito omne tihiarum genus , organorumque consonuit , fit concentus ex dissonis. Or, Messieurs , je vous le demande : comment un concert peut-il naître d’une multitude de sons si dilFérens, et quelquefois si dissonans, si nos Orphées anciens et modernes n’avaient trouvé l’art de réduire cette multitude à l’unité ; ou , pour me servir de la belle expression d'Horace dans sa poétique , s’ils n’a-
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vaient trouvé l’art d’en composer un total sonore , qui, malgré la multitude de ses parties, devient parfaitement un, par une espèce de prodige : Rem prodigialiter unamP
Après toutes ces raisons, que je viens de puiser dans les notions les plus communes du bon sens , et dans l’expérience des plus grands maîtres, peut-on douter, je ne dis plus de l’existence d’un beau musical indépendant de nos opinions et de nos goûts; je dis de la prééminence que la nature lui a donnée sur tous les autres genres de beau sensible? On lui opposera peut-être celui de la peinture, qui, en effet, a beaucoup de merveilleux. Mais si , avant que de finir , nous voulons un moment les mettre en parallèle, quel parallèle, ou plutôt quel contraste ! Il n’y a personne qui ne sache que ces deux genres de beau consistent dans l’imitation • ou, si on l’aime mieux, dans l’expression. Voilà un point de concours , où la musique et la peinture se réunissent dans le même dessin. Quelle différence dans l’exécution !
Que voyons-nous dans la plus belle peinture? Uniquement la surface des corps, un visage, des yeux, des couleurs fixes et inanimées, quelques airs au plus qtii semblent vouloir parler. La musique nous découvre , jusqu’au fond de l’âme, ses agitations par des sons rapides; ses combats par des sons coniraiies ; son calme par des sons tranquilles et
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et uniformes. La peinture ne peut offrir à nos yeux que des objets imnaobilesj des objets tout au plus dans ratlitude au mouvement : c’est toute la vie qu’elle peut donner à ses tableaux. La musique peint le mouvement, même avec ses divers degrés d’accélération ou de retardement, tels que son sujet le demande, ou tels qu’il lui plaît. Nous ne voyons dans un tableau qu’une action momentanée, souvent là moindre partie de l’action totale, dont le peintre nous veut rappeler le souvenir. Un seul air de musique nous la rappelle toute entière^ son commencement , son progrès , sa fin. Il faudrait vingt tableaux pour rassembler tout ce que renferme la moindre de nos cantates, ou de nos sonates. Que la peinture vous représente une bataille : vous croyez la voir. C’est le plus grand éloge qu’on en puisse faire. Que la musique entreprenne de vous la représenter dans un concert de voix et d’inslrumens : vous croyez y être. On entend sonner la marche des deux armées, battre la charge, bruire les armes, retentir les coups dont elles s’entrechoquent , les cris triomphans des vainqueurs, les tons plaintifs des vaincus ; il semble que notre cœur soit le champ de bataille où se livre le combat. Rien de plus admirable dans la peintui^e que la perspective, qui, sur une surface plate, nous fait apercevoir des enfoncemens et des lointains, qui semblent fuir à perle de vue. Mais, dans le
le vrai , il faut que rimagination lui prêle beaucoup , pour les croire bien éloignés , malgré le témoignage des yeux, qui nous assure le contraire. La musique a des lointains qui paraissent plus réels. Après un coup d’archet unanime de vingt concertans, elle nous fait entendre leurs échos dans un éloignement qui trompe l’oreille à coup sûr : un aveugle jurerait qu’il entend deux concerts, qui se répondent à une distance très-considérable.
Que la peinture ne se plaigne pourtant pas de sa défaite. Je ne veux point dire que son art ne soit aujourdhul dans un trèshaut degré de perfection , peut-être même plus haut que celui de la musique ; je veux dire seulement qu’elle n’a point reçu de la nature ni autant de secours , ni autant de leçons que sa rivale. Je veux dire, par exemple, que les couleurs ne sont pas si expressives que les sons ; ni la main qui conduit le pinceau, si flexible que la glotte qui produit la voix 5 ni l’œil qui dirige le peintre, si fin que l’oreille qui dirige le musicien ; ni la toile qui reçoit les teintes , si docile que l'air qui reçoit les impressions .sonores; ni les rayons de lumière qui nous font voir les beautés d un tableau , si pénétrans ou si sensibles que les vibrations aériennes qui nous font entendre les charmes d’un concert; ni enfin les degrés de colorisation qui doivent distinguer les personnages d’un
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grand dessin de peinture, si faciles à mesurer, ou à calculer, que les degrés d’intonation que l’on doit donner à une voix ou à un instrument , selon la partie qu’on lui assigne dans un chœur de musique. Or, avec tous ces avantages, est-il surprenant que le beau musical ait des grâces plus siiblimes et plus délicates , plus fortes et plus tendres , que celui de <tous les autres arts?
C’est un nouvel agrément , Messieurs , que d’illustres citoyens viennent de procurer à votre ville, par l’institution d’un concert en règle. Plusieurs capitales du royaume vous en avaient donné l’exemple ; mais ce qui vous est particulier , ce qui est peutêtre unique dans toute la France, vous avez trouvé chez vous-mêmes de quoi former un concert complet , sans avoir eu besoin de rien emprunter d’ailleurs ; des génies pour la composition, des talens pour l’exécution ; et , ce qui est infiniment plus estimable, des directeurs pour le conduire ; du caractère le plus propre pour le rendre en toute manière utile et agréable; des hommes, comme parle un auteur sacré (i), dans l’éloge des héros les moins équivoques de l’Histoire, des hommes amateurs du beau pour en ordonner le dessin : Pulchritudinis studium habentes ; aussi connaisseurs qu’amateurs
(i)£ccZ. , c, 44.
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de la belle musique, pour faire avec goût le choix des pièces : peritia sua requirentes modos musicos; mais surtout des hommes pleins d’honneur et de vertu : homines magni in viriüte, et prudentia sua prœditi ; sages et prudens, pour en bannir toutes les dissonances morales qui auraient pu déconcerter dans la ville l’harmonie des bonnes moeurs ; pour en marquer les jours d’assemblée , en sorte que le plaisir et le devoir ne se trouvassent jamais en opposition; enfin, pour en régler l’ordre et la décence, qui est toujours la plus belle décoration d’une assemblée publique. Ainsi, dans une seule institution, ils ont trouvé le moyen de vous donner tous les genres de beau que j’avais entrepris d’expliquer; le beau optique, dans le spectacle brillant des personnes que le concert assemble ; le beau moral , dans les bienséances qu’on y observe; le beau spirituel, dans le choix des pièces qu’on y chante ou qu’on y joue; et le beau harmonique, dans la justesse de l’exécution : ce qui forme un tout ensemble, si propre à vous rappeler agréablement l'idée du beau éternel et suprême , le seul capable de nous satisfaire pleinement.
JFin de la première Partie.