CHAPITRE VIII
Territoire de Colonisatloii de
Llanquibne.
Les avantages d'appeler Téinigration étrangère dans un pays prRque désert relativement à sa grandeur, étaient trop marqués, pour qu'ils pussent échapper à la pénétration du Gouvernement Chilien. Mais l'entreprise n'était pas facile; car le Chili est trop éloigné des grands centres d'émigration pour pouvoir prétendre à la préférence que lui disputent toutes les contrées baignées par l'Océan Atlantique dans le nouveau monde. Il fallait compenser à Témigrant, par des avantages immédiats et positifs, les inconvénients de réloignement; faire aux étrangers des concessions onéreuses; les mettre scrupuleusement en exécution, et. obliger limmigrant, à force de générosité et de bienveillance, à proclamer le Chili comme un des premiers pays où le capitaliste, Tindustriel et l'homme pauvre, mais honnête et laborieux, peuvent, sans de grands efforts, trouver la fortune et le bonheur.
Les hommes d^état qui sont à la tète de notre administration, quel que fût leur désir d'attirer tout d*un
coup l'émigration vers le Chili ^ connurent que, pour y réussir, on ne pouvait s'écarter de la marche logique suivie jusqu'ici par toutes les nations civilisées qui ont eu des régions éloignées à peupler. La première mesure à prendre, après avoir fait connaître le pays, était la fondation de colonies, et c'est précisément ce qui donna lieu à celle de Llanquihue, dont nous allons parler.
Son territoire, section de la vallée centrale, est compris entre 40<^ 50^ et 41® 45' lat. S. Ses limites, d'après le décret du 27 juin 1853, époque de sa fon» dation^ sont:à Test, la ligne culminante des versants occidentaux des Andes; au nord, la rivière de las Damas, depuis ses sources jusqu'à trois milles de la ville d'Osomo; à l'ouest, une ligne qui^ partant du point où se termine la limite du nord|Mf droit au confluent des rivières Rahue et Negro, dont elle suit le cours jusqu'au village de Maule. De là, décrivant une courbe légère, elle s'étend vers le S. S. E., jusqu'à sa rencontre avec le golfe de Reloncavi, par la latitude de nie de Maylen. Ce golfe et le canal du même nom sont ses limites australes. Son territoire embrasse en outre les lies de Maylen ,et de Trenglo, situées près de ses côtes, dans le golfe de Reloncavi.
Cette région^ ainsi démarquée, comprend la partie N. £. de l'ancienne province de Chiloé et le sud de celle de Valdivia. La nécessité de réunir dans un seul corps les terrains de l'Etat de cette partie de la République 5 et le besoin disoler, autant que possible, la colonie du contact avec le pays déjà occupé par les nationaux, sont les causes de ^irrégularité qu'on observe dans ses limites. Son sol, entièrement aplani à l'ouest des Andes, n'est accidenté par aucune
colline de quelque considération, et ne s*ëlève pas, en moyenne, au-delà de 80 métrés au-dessus du niveau de l'Océan. Il est, comme celui de la province de Chiloé, entièrement couvert de vastes forêts; mais les arbres y sont plus espacés après la zone presque impénétrable qui borde la côte du golfe de Reloncavi. Aussi, les colons qui s'y sont établis n'ont eu besoin que de mettre le feu aux broussailles et aux plantes sarmenteuses et grimpantes qui entrelaçaient les arbres entre eux, pour se procu- .rer de beaux champs d'une fertilité peu commune pour les travaux de Tagriculture. La superficie de ce terrain est une couche épaisse de détritus végétal, atteignant dans plusieurs endroits la profondeur de 10 mètres. Elle repose quelquefois sur un lit d'argile, de 25 à 75 centimètres d'épaisseur, soutenu par du gravier d*alluvion ou par une couche de sandstein; dans d'autres endroits, elle est directement supportée par un rocher ardoisé, sur lequel on découvre, de même qu'au Chiloé, quelques traces de charbon minéral. Cet excès de bonté du terrain de LIanquihue devient, au commencement, un obstacle nuisible, à cause de la difficulté qui en résulte pour l'entretien des chemins. Le Gouvernement y apporte un soin extrême, et une fois quils seront parfaitement ouverts à la circulation des voitures, la colonie n'aura que des avantages à offrir à l'émigrant
Les bords du golfe de Reloncavi sont accessibles à toutes sortes d'embarcations. Le port principal, où Ton vient de jeter les fondements de la ville capitale, est l'ancien débarcadère de Melipulli, aujourd'hui Puerto Montt. Il est situé à l'extrémité septentrionale du golfe. Son ancrage, à l'abri de tous les
vents, et dans le canal qui sépare l'Ile de Trenglo du continent, où est bâtie la ville , est le plus silr de tous les ports de la République.
La colonie compte au nombre de ses rivières les plus considérables le Bahue et le Coihueco, au nord; le Maullin, à l'ouest; laChamisa, au sud, et le Petrohue, à Test. Elles sont toutes plus ou moins navigables pour des bateaux, et elles le seront bien davantage, lorsque les besoins du commerce rendront nécessaire Textraction des troncs d'arbres qui en encombrent le lit dans plusieurs endroits. Le Llanquibue est la région des lacs du Chili; on en compte quatre principaux: celui de Llanquibue proprement dit, duquel toute la contrée dérive son nom, et qui est Terigine de la rivière Mauliin; celui de Todos los Santos, qu'on appelle aussi Esmeralda (émeraude), à cause du beau vert qutin effet de lumière donne à ses eaux , et d'où sort le Petrohue; celui de Llanquibue, qui donne naissance au Rahue, et celui de PuUehue, d'où part le Pilmaiquen vers le territoire de Valdivia. On donne approximativement 30 lieues carrées au lac de Llanquibue; 6 à celui de Todos los Santos; 8 au Llanquibue, et près de 10 au PuUehue. L'eau de ces lacs est douce et excellente à boire; elle est transparente et dénuée de végétaux aquatiques, sauf dans Tintérieur de leurs nombreux et capricieux petits ports. Aucun rocher ni bas-fond ne rend la navigation du Llanquibue périlleuse; le fond, à 200 métrés des bords, a quelquefois plus de 60 brasses. Le Todos los Santos, au centre duquel il y a quelques petites tles, présente les mêmes conditions de sûreté. Le Llauquihue, qui a aussi une lie près de sa rive orientale, et le PuUehue n'ont pas encore été suffisamment explorés, pour qu'on puisse
rien indiquer sur le plus ou moins de difficultés qu'ils peuvent offrir à la navigation.
Le territoire du Llanquihue, formé, comme nous l'avons dit, aux dépens de celui du Cbiloé et de celu^ du Valdivia, jouit d'un climat plus doux que le premier, parce qu'il est plus au nord, et on y trouve en même temps les productions naturelles de tous les deux. C'est du Llanquihue que le Chi|oé retire encore la plus grande partie du bois travaillé qui figure dans son commerce. La colonie est aussi plus favorisée que cette dernière province, par sa situation continentale, pour, les produits du règne animal. Elle possède, au fond de ses bois, des troupeaux de vaches et de taureaux sauvages, à la chasse desquels on se livre avec succès; et on rencontre partout des traces de grandes bandes de porcs devenus également sauvages depuis très longtemps. Ces porcs tirent leur principal aliment des pommes de terre indigènes et des noisetiers, qui croissent dans toute la contrée. Les céréales et les légumes se produisent avec 'la plus grande facilité; et le pommier n'a pas été atteint, comme dans le voisinage, de cette stérilité dont on ne saurait encore s'expliquer la raison.
Le Chili est le pays natal de la pomme de terre; si' l'on en doute, il suffit d'aller au Llanquihue pour examiner les premières feuilles qui naissent après que le feu a été mis aux forêts, et l'on trouvera partout, dans la plante sauvage de ce tubercule, des preuves de cette vérité.
Cette belle contrée^ choisie pour être le siège de la colonie agricole, a été préparée avec soin, afin qu'elle remplisse son objet.
Le terrain est divisé en lots quadrilatéraux ayant une étendue de 100 cuadras chacun. Chaque lot est désigné sur la carte topographique par un numéro, et tracé de manière à avoir un de ses côtés^ au moins, bordé par un chemin public.
On a réservé des emplacements pour la fondation de trois villes principales : le premier à Puerto Montt, qui est le chef-4eu, comme nous venons de le dire; le deuxième est quatre lieues plus au nord, sur le bord méridional du lac de Llanquihue, et porte le nom de Varas ; le troisième, sous le nom de Munos Gamero, est situé sur le beau port qui termine le bord septentrional du lac. Le premier et le deuxième sont reliés ensemble par la grande route de la colonie; le deuxième et le troisième au moyen d'embarcations soutenues sur le lac aux frais du Gouvernement Elles font le voyage deux fois par semaine, et conduisent gratis les voyageurs d'une extrémité à Tautre. Un nouveau chemin, frayé autour du lac^ est en voie d* exécution.
Le droit d'acquérir des terres n'est accordé qu*aux gens mariés que leur conduite et leurs antécédents honorables rendent dignes des faveurs du Gouvernement. La valeur de la cuadra est fixée à une piastre seule? ment, pour le colon acquéreur. Chaque père de famille a le droit d'acheter 24 cuadras, la mère et chaque enfant âgé de plus de dix ans peuvent en obtenir 12 par personne. Au cas qu^une famille ne soit pas assez grande pour pouvoir faire l'acquisition d^at lot entier de terrain, elle jouit, pendant trois années, da surplus; mais au bout de ce temps ce surplas est vendu à l'enchère pour compte de TEtat Dans ces ventes publiques, le colon qui avait la jouissance du terrain
est préféré de droit comme acquéreur, sil paie autant que le dernier enchérisseur.
C'est à Puerto Montt qu'on débarque les émigrants ; là^ un bâtiment spacieux est disposé pour leur servir de premier asile; des bateaux, entretenus par le Gouvernement, conduisent à terre leurs équipages, et leurs effets; un médecin reconnaît Pétat sanitaire des nouveaux venus, et on leur distribue gratis des vivres et des rafraîchissements, les premiers huit jours après leur arrivée, ou pendant plus longtemps, s'ils ont été véritablement dans llmpossibilité de se choisir un terrain. Pois, il& sont transportés aux frais de l'Ëtat, hommes et bagages, à l'endroit où se trouve le lot qu'ils ont choisi. Dés quils sont en possession de leur lot, on distribue à chaque. famille des vivres pour une année, une couple de boeufs de labour, une vache avec son veau, mille livres de blé et mille livres de pommes de terre pour semer. Toutes ces avances, faites aux prix courants^ doivent être remboursées à partir de la cinquième année et par cinquième partie, soit en espèces^ soit en productions. Ainsi, une famille qui aurait reçu une avance de 500 piastres, y compris le terrain, n'aurait à payer que 100 piastres par an, à commencer de Péchéance de la 5^^ année, jusqu'au complet amortissement de la dette. Aucun intérêt n'est exigible pour ces avances. Même si la famille n'est pas en état de payer sa quotité aux échéances, on lui accorde on nouveau terme, s'il est prouvé que son incapacité de remplir ses obligations n'est pas la suite de son manque d'activité, d'application ou de bonne conduite. Le colon de Llanquihue est exempt, pendant la durée de 15 années, à partir du jour de la fondation de cette colonie, du paiement de la dtme ou de la contribution
qui poura venir la remplacer, da catastro, de l'alcabala et de la patente^ ^) Les secours de la médeclDe que pourraient nécessiter les colons, les écoles publiques, pour r éducation de leurs enfants, et l'assistance religieuse sont à la charge du Gouvernement. Le service militaire est inconnu, et la police de sûreté est également entretenue par TEtat. L'émigré est nationalisé par le seul fait de la demande qu'il doit adresser à cet effet à l'autorité, une fois quil est établi dans la colonie. ^)
De semblables concessions prouvent suffisamment quel est Tesprit des honmies d'état qui les ont faites. Dans la colonie dé Llanquibue, il n'y a que la paresse ou un dérèglement de conduite très prononcé qui puisse empêcher le colon de trouver. la prospérité, et d'assurer l'avenir de ses enfants. On n'admet les émigrants qu'après les avoir soumis à un contrôle très sévère: aussi, tandis que pour peupler les diverses colonies qui existent aujourd'hui dans le monde, on a besoin de prier l'émigrant, il faut, pour aller au Chili^ que ce soit l'émigrant qui sollicite.
Les' seules obligations qu'on impose an colon sont de se conduire en honnête homme, de veiller à la conservation de deux cuadras du chemin qui passe par sa propriété, et de travailler pour augmenter son bien-être. Le droit de vendre son terrain ne lui est accordé qu'après qu'il y a bâti une maison et défriché deux cuadras de terre, qu'il doit border d'un enclos. Il est obligé de résider dans sa propriété; sll Tabandonne, il perd ses droits acquis, et sa possession passe de nouveau au domaine de l'Etat.
1} V. Observations gënërales.
^ V. Noie b.
Les embarcations conduisant des émigrants à la colonie ont aussi leurs privilèges. Les navires nationaux ou étrangers qui [débarquent des émigrants à Puerto Montt, sont exempts, quelle que soit leur provenance, des droits d'ancrage ou tonnage et de pilotage , et au cas qu'un navire ait introduit plus de 60 émigrants à la fois, l'exemption du droit d'ancrage lui est même accordée tians tout autre port de la République ouvert au commerce où il voudrait se rendre après. Si le bâtiment est étranger, il peut, chaque fois qu*il débarque des émigrants, charger à son bord des denrées coloniales, et les porter à un autre port de la République, en jouissant des mêmes privilèges que les bâtiments nationaux. La durée de ces concessions est de dix années, à compter du 25 octobre 1853.
Le gouvernement de la colonie est confié à un chef supérieur portant le nom d'Intendant de Colonisation. Deux juges, appelés Alcaldes ou juges de première instance, veillent près de lui à Tadministration de la justice; les recours contre leurs sentences doivent être adressés au juge lettré de la province de Chiloé. Pour faciliter le service public, le territoire a été divisé en deux grandes sections, chacune sous le commandement d'un subdélégué, lequel dépend immédiatement de Tintendant. Chaque subdélégation se divise, à son tour, en inspectorats^ BOUS les ordres d'un juge inspecteur qui a pour chef immédiat le subdélégué respectif.
La force publique de la colonie — est la force morale; quelques sergents de ville payés par l'Etat, et choisis parmi les colons les plus respectables, suffisent pour prévenir les désordres. Le vol d'animaux, qui est un mal réel dans quelques campagnes de la Repu-
blique, est inconnu au Llanqaihue, grâce à la moralité de ses habitants et à une impossibilité physique: on ne peut s'introduire dans le territoire colonial, ni en sortir, à moins de passer par des points don'nés. (7est précisément là que sont postés les agents de la police; et personne n'a le droit dimporter ou d'exporter des animaux, si la propriété n'en est parfaitement constatée.
C'est au Président actuel de la République, Don Manuel Montt, que le Chili doit la base de ses colonies. Il en conçut lidée en 1845, lorsqu'il n'était que ministre, et il a eu la gloire de la réaliser, en occupant le siège présidentiel.
La loi du 2 juillet 1852, en mettant sous la dépendance immédiate du Président les colonies chiliennes établies ou à établir, lui accorde la faculté de dicter les ordonnances et décrets auxquels les dites colonies sont obligées de s'assujettir, et garantit les mesures prises par lui pour celle de Llanquihue. Les privilèges exceptionnels dont les colons jouissent depuis l'époque de la fondation de la colonie, doivent leur origine et leur effe€ti?ité à la loi du 18 novembre 184Ô, et les avantages accordés aux navires à celle du 6 octobre 1853, sanctionnée et mise en vigueur par le Président le 25 du même mois.
L'organisation récente de cet établissement remarquable, peu connu des armateurs étrangers, ne lui permet pas encore d'entrer en ligne de' compte dans le commerce direct d'exportation, qui se fait par la voie du Chiloé, avec quelques exceptions insignifiantes. Une grande partie des chargements de bois figurant dans les transactions mercantiles de cette dernière province, est tirée du territoire colonial.
ty
e D en
ff
ft-
fiL
bria
te
anMélégattoBs
Inspectorats
Paroisse
fe
co
co
Ecoles gratoiles
Ecoles partionlléres
La nouvelle ville de Puerto Montt, quf ne compte que quatre années d'existence, quoique bâtie en bois, comme celles de Chiloé et de Valdivia, offre un coupd*oeil bien différent et des avantages qu'on ne trouve dans aucune autre ville de la République. Ses rues, parfaitement droites, ont 24 mètres de largeur ^ et les massifs qu'elles forment dans le tracé n'ont que 50 métrés de côté. Deux ruisseaux abondants, fournissant une eau excellente, et coulant à une élévation très considérable du côté opposé à la marine, sont disposés de manière à pouvoir approvisionner d'eau potable toutes les maisons, avec une dépense presque insignifiante. Les localités d'utilité publique, tant pour les besoins présents que futurs, ont été tracées pré. alablement^ et aucune des maisons qui doivent faire face à la mer ne peut avoir moins de deux étages.
En 18ôO, on croyait chimérique l'idée d'établir une colonie au LIanquihue. Deux années après, lors de sa fondation, on fut forcé d'admettre qu'on pouvait vivre dans ces localités; mais on soutint, même dans les feuilles publiques, que le Gouvernement y jetait en pure perte une partie des revenus de l'Ëtat, attendu que cette contrée ne se prêtait aux travaux agricoles ni par son climat, ni par son sol, et que ses côtes étaient inabordables aux embarcations. Trois années d'expérience ont suffi pour prouver le contraire: on voit arriver directement de Hambourg à Puerto Montt de gros navires chargés d'émigrants; les bâtiments de l'Etat, ainsi que les steamers de la malle anglaise du Pacifique, ont choisi sa rade pour les travaux de carénage, car on a reconnu qu'aucun autre endroit ne leur présentait plus d'avantages pour cette opération; la ville, dans une situation nécessaire, commence à
^ s'éclore; les récoltes qu'ont données ces terrains si mai appréciés ont été comparativement supérieures à celles d'Osomo , qui jouit cependant d'une juste renommée par. la bonté et l'abondance de ses productions agricoles. En 1856, le froment rapporta 16 pour un, le seigle 21, Tavoine 23, les petits-pois 44, les pommes de terre 16, sans qu'on eAt recours aux amendements. La qualité extraordinaire des graines de navette et de colza qu'on y récolte, a engagé les colons àconstruire deux machines pour Textraction de Thuile. On y compte déjà quatre moulins à blé, et, dans le mois d'août de la même année, on vit arriver de Valparaiso des navires pour Texportation directe des produits coloniaux.