‹ Essai sur le colera-morbus épidémique, considéré dans la nature de ses causes et de sa propagationChapitre 3 sur 5 · DE LÀ NATURE DE SES CAUSES · texte numérisé non relu

DE LÀ NATURE DE SES CAUSES

Pour qu’une vue d’économie politique put etre déduite avec quelque raison du caractère épidémique du coleia-r morbus , il était utile de faire passer sous les yeux du lecteur l’effrayant tableau de ses dévastations en Asie et en Europe ; il était bon qu’on pût comprendre h l’avance que tant, de maux ne sauraient dépendre uniquement de circonstances accidentelles et passagères ; car un fléau si désolant

se peut-il concevoir autrement qu’avec des causes aussi générales et aussi puissantes que lui-même ? Ce sont ces causes que nous voulons essayer de faire connaître.

Nous sommes loin de ces tems où l’humanité, dans ces grandes afflictions, qu’elle prenait pour des effets de la colère céleste, ne trouvait de consolation que dans la fatalité ,

refuge éternel des âmes orgueilleuses et des esprits faibles

Non, le colera-morbus n’est pas une plaie à laquelle l’homme soit prédestiné; il n’a rien du hasard, rien de la fatalité. Voyons si l’on peut l’interpréter d’une manière plus noble et plus digne de l’esprit humain : c’est ce que nous allons tenter ; nous devons y trouver la source des espérances que nous avons promises.

Individuellement pris, l’homme, par son train de vie, se rend passible ( c’est une notion vulgaire ) de tel genre de souffrance plutôt que de tel autre; il en est de même des populations ; elles sont prédisposées auss; à des maladies spéciales qui éclatent tôt ou tard sous l’influence de causes un peu vives et soutenues. Alors on dit qu’il y a épidémie, parce qu’un grand nombre est atteint de la même manière.

Les prédispositions tiennent à une modification organique , nécessitée d’abord par les circonstances locales , et puis maintenue et fortifiée par de longues habitudes, dépendantes delà règle religieuse ou politique.

Celte dépendance doit s’entendre en ce que l’individu , agissant comme membre de la société, ne peut songer à se soustraire à un ciel malfaisant , à une terre empestée, à des pratiques diététiques vicieuses, qu’il fuirait comme homme, c’est-à-dire , comme être en qui l’instinct de la conservation est pur et entier , et plus puissant que la loi sociale.

Un exemple fera mieux comprendre notre pensée. Prenons-Ie au milieu de nous ; il sera plus facile d’en juger.

Tout le monde convient que Rochefort est dans une position malsaine. La rivière qui baigne cette plage nue, la Charente, est tellement sinueuse quelle semble avoir un cours rétrograde : cette disposition explique sa profondeur; elle explique comment son lit se trouve au niveau de la mer; comment une partie des terres est inférieure à ce niveau. De là, des marais, des eaux croupissantes , un sol vaseux, et, dans les étés chauds et humides, une grande fermentation putride de tous les êtres du règne végétal qui y croissent.

Dans ces lieux, on conçoit à peine que la vie puisse durer et se perpétuer dans des organisations semblables à celles de l’homme. Cette contrée devait donc être inhabitable : elle était à-peu-près inhabitée; mais, par une nécessité politique, Rochefort est devenu port de mer. Une population s’y fixa , attirée par un intéi’êt social et par des avantages individuels.

L’instinct conservateur fut comprimé, et la vie y devint précaire. Tous les ans, et lorsque la saison se comportait mal, des fièvres de mauvais caractère décimaient les habitons, et plus particulièrement ceux qui travaillaient beaucoup , qui vivaient d’une mauvaise nourriture et dans la malpropreté, qui étaient mal vêtus, et logés dans des maisons humides ou non loin des marais. Ceux, au contraire, dont les habitudes de la vie étaient commodes, tombaient rarement victimes de ce mal , susceptible de devenir épidémique.

Rochefort fut donc réputé malsain; il l’est encore aujourd’hui , mais cependant beaucoup moins qu 'autrefois, grâce aux grands assainissemens qui s’y sont opérés. — Ce n’est pas tout : les individus étrangers à Rochefort , qui y séjournaient ou même le traversaient seulement, ne tardaient pas d’être

affectés cîe la même manière, si leur organisation élait prédispose à contracter la maladie, c’est-à-dire, s’ils avaient vécu dans des circonstances propres à donner la prédisposition. — 11 y a plus encore : l’épidémie qui régnait annuellement vers la fin de l’été et en automne , prenait , à de longs intervalles, un grand caractère de gravité. Alors, elle sévissait dans toute la contrée, et, par continuité et similitude de localités, Bordeaux et ses environs n’étaient point épargnés : c’était le sort de tous les endroits à sol bas, humide et marécageux.

Dans ces années meurtrières , le mal se répandait quelquefois avec tant de rapidité, et se contractait si facilement, que l’on doit être étonné que sa propagation n’ait point été qualifiée de contagieuse. On n’avait pas encore assez subtilisé le mot pour que le bon sens public pût s’y méprendre; et les médecins n’étaient pas non plus assez prévenus en faveur de la contagion, pour la voir là où elle n’était pas. D ailleurs, libres de toutes craintes à cet égard , les esprits n’étaient point abattus, et les causes morbifiques avaient moins de prise sur les organisations.

Voilà ce qui se passait lorsque plusieurs années se suivaient sans hiver rigoureux , qu’à des journées pluvieuses suocéi daient des journées fort chaudes et abondamment pourvues ; d’électricité , et que les marais, par ce concours de circonstances, s’encombrant de productions végétales, devinaient des foyers plus actifs de décomposition putride, et qu’en outre les céréales et tous les fruits de la terre étaient en petite quantité et de mauvaise qualité. Des corps épuisés par le travail , par des privations dé tout genre, et par la satisfaction immodérée des appétits physiques, devaient être atteints plus vivement et plus généralement.

Tel a été. pendant long-tems, l’état sanitaire de Roche-

fort; mais il s’est continuellement amélioré. Le besoin , l'industrie, l'affranchissement et l’exercice de toutes les facultés humaines, l’ambition de vivre heureux en dépit des lieux , et surtout l’intérêt de l’État, en changeant l’aspect des localités. Jr ont presque tari le germe des fièvres épidémiques qui faisaient de ce lieu une terre de proscription.

Les idées étant fixées par cet exemple, nous pouvons, sûrs d eti e compris, porteries regards sur une scene plus grande, sur le Bengale.

Quiconque a présente à l’esprit la configuration de cette vaste contrée de l’Asie, située au pied des monts Hymalaya, aboutissant au grand océan indien, voit un pays traversé par plusieurs fleuves immenses et par un grand nombre d’autres rivières dont le cours, du nord au sud , se ralentit singulièrement à soixante ou quatre-vingts lieues de leur embouchure. Les terres qu’ils arrosent sont basses et égales au niveau de la mer; elles sont presque constamment inondées, soit par les eaux fluviales dans les hautes marées, soit par les grandes crues qu éprouvent les rivières à la fonte des neiges ou à la suite des pluies abondantes fréquentes dans l’Indoustan. Cette disposition topographique comporte des marais étendus et multipliés; elle suppose, sous un ciel brûlant, un terrain d’une grande fécondité et une végétation qui , sans cesse renouvelée , renouvelle sans cesse les élémens de la fermentation putride. En effet , c’est toujours un soleil qui féconde , et qui détruit pour créer davantage; qui, dans sa puissance d’absorption , prend à la terre ses miasmes infects et en remplit l’atmosphère; et qui, après des jours pleins de clarté et de vie , laisse des nuits chargées de vapeurs aqueuses et de principes de mort , car la chaleur solaire n’a pu les dissoudre et les anéantir dans l’espace. Ces nuits fraîches, ces nuits hu-

mides, qui succèdent à des journées étouffantes, éprouvent cruellement les organisations; et si, au lieu du vent de sudest, qui, dans ces contrées, maintient par une brise douce l’égalité de la température , régnent d’une manière un peu soutenue les vents du nord-est ou nord-ouest, on doit s’attendre aune grande calamité épidémique : c’est elfectivement dans cet état atmosphérique qu'elle éclate.

Ainsi , ce sol pour lequel l’industrie humaine n’a rien entrepris pour en opérer le dessèchement , pour l’assainir, offre évidemment, dans une échelle immense , toutes les circonstances d’insalubrité qui ont été signalées dans une localité infiniment rétrécie ; et , par voie d’induction , nous devons voir là , comme à Rochefort , des causes analogues de maladie.

Mais ces causes , qui naissent d’un si vaste théâtre d’infection , seront autrement puissantes , et les effets qu’elles peuvent opérer sur les organisations humaines seront autrement cruels, autrement universels; car, telle cause, tel effet. Aussi une maladie qui n’est peut-être pas sans analogie avec celle dont nous avons indiqué le développement au milieu des marais de Rochefort, éclate, sous le nom de cotera - morbus , parmi les populations indiennes, avec une vivacité inopinée et avec un caractère si promptement meurtrier, que les premières victimes sont soupçonnées périr par le poison.

Mais le progrès de l’épidémie colérique ne tarde pas à faire de ce soupçon une affreuse réalité. Sans différer beaucoup, le mal se dessine, grandit, s’étend et s’accroît de ses dévastations; il envahit les lieux qui sont les plus favorables à son invasion, suit le cours des fleuves, et de loin en loin se renforce la où il trouve des terrains bas et humides, couverts d’une végétation fougueuse ; et là se forment de nouveaux foyers

d infection qui rayonnent avec une nouvelle activité sur toutes les localités susceptibles de servir d’aliment à 1 épidémie. Comment, en eftét , ne pas concevoir sa propagation là où tout la favorise? Quelle contrée mieux disposée que le Bengale? Nous avons esquissé les airs, les eaux et les lieux : voyons les hommes.

L homme qui est placé parmi tant d’élcmens d’altération , et qui ne fait aucun effort pour s’y soustraire, n’a pas concu l’idée de bonheur-, il a peut-être perdu le sentiment de la vie : en lui , l’instinct de conservation est effacé. Tel est l’Indou. Autour de lui, tout naît et croît avec exubérance, parce que tout ce qui végète et vit, se trouve au sein des conditions les plus convenables au développement des existences. Lui seul paraît étranger à ces lieux; les principes de vie semblent lui manquer au milieu de cette profusion vitale. Il se reproduit sans doute, mais il ne prospère pas , il ne vieillit pas. Au point de vue physiologique, on est forcé de le considérer comme le type d’une race dégénérée ou plutôt imparfaite.

Mais cette dégradation , mais cette imperfection des peuples de l’Inde, qui porte également sur le physique et sur le moral , n’est pas seulement le résultat des localités et du climat ; il est essentiellement celui des idées et des pratiques religieuses : peut-être serait-il plus juste de dire que ce résultat est plus immédiatement sous l’empire de la loi religieuse, loi dans laquelle se trouvent constituées les règles civile et politique. Il ne peut être douteux, en effet, que l’homme, abandonné à son impulsion instinctive, ne désertât des lieux qui ne sont pas propres à la vie , lorsqu’il n’a pas encore conçu la possibilité de les assainir. Mais l'Indou est enchaîné à la terre par son dogme ; car les eaux du Gange purifient l’ame et le corps des souillures du péché; elles ressuscitent aussi à la vie

éternelle les vrais croyans qui s’y sont noyés. — Si le climat énerve les facultés et les frappe d’inertie , le fanatisme seul a pu faire de la contemplation un état définitif sur la terre. De là, cette exclusion de tous les intérêts matériels de l’existence; de là, cette paresse d’ame et d’esprit qui condamne le corps au repos et le prive de l’exercice salutaire que donne le travail, et lui fait perdre la fermeté et la noblesse de ses formes avec la faculté de lutter contre le mal. Bien plus , cette indolence s’incarne , pour ainsi dire, par la succession des êtres et du tems; et il ne faut plus voir désormais, dans des organes grêles , qu’une incapacité physique, comme dans l’anéantissement contemplatif, une incapacité morale et intellectuelle ( 1 ).

Conséquemment , l’homme de l’Indoustan ne concevant aucun intérêt à l’existence, mène des jours sans activité ; le bien lui est indifférent ; et, dans la plus absolue insouciance , il ne peut chercher à prévenir le mal ; il songe encore moins à en discerner et à en écarter les causes. Passif à l’égard de ce qui l’entoure, c’est par une impulsion presque en dehors de sa volonté qu’il satisfait les besoins les plus pressons de la vie. Dans celte vaste contrée , les diverses populations qui la couvrent sont scellées du même cachet ; elles obéissent aux mêmes

(i) « Dans ce pays où la chaleur excessive énerve et accable , le « repos est si délicieux et le mouvement si pénible , que le système de « métaphysique , fondé sur le repos et le néant , paraît naturel ; et Foë , « législateur des Indes, a suivi ce qu’il sentait, lorsqu’il a mis les hom- « dans un état extrêmement passif. Mais sa doctrine , née de la pa- « resse du climat , en le favorisant à son tour , a causé mille maux » . « ( Montesquieu. Esprit des lois, liv. XI F, ch. 5 ) ».

N. B. Ce passage de Montesquieu, que j’ai recueilli après coup , me donne quelque confiance dans ces vues étiologiques que j’émets sur le colera-morbus.

habitudes et suivent les mêmes pratiques; elles vivent toutes comme les Malabares, qui sont des gens pauvres, malpropres, mal logés et mal nourris: ils couchent parterre, sur des natteshumideset sous des hangars ouverts à tous les vents , où la rigueur des nuits se fait vivement sentir. Leur habitation est souvent aussi sur le bord des rivières et dans les endroits les plus boisés; ils se nourrissent exclusivement d’alimcns végétaux, de riz et de millet, mêlés avec des confitures , du lait caillé , des légumes , des feuilles tendres, et prennent pour boisson seulement de l’eau tiède à leurs repas. Ce régime diététique , qui est selon la loi religieuse, entretient et développe nécessairement la constitution lymphatique , naturelle aux hommes nonchalans. Ajoutez à ce qui précède l’habitude de ne point se vêtir dans une saison plus que dans l'autre, et vous aurez complété le tableau des mœurs et de la .vie de l'Indou.

Maintenant , on peut demander si toutes ces circonstances réunies ne suffisent pas pour développer dans l’organisme des prédispositions morbides; si des êtres nécessités à vivre sur une terre humide et sous un ciel dont les jours sont embrasés et dont les nuits sont froides; si des êtres , condamnés au repos contemplatif et à des habitudes tout-à-fait impuissantes pour neutraliser les elfets des lieux , des airs et des eaux , peuvent résister à l’invasion d’un mal aussi formidable que le eoleramorbus, dont les sources étiologiques sont inépuisables, et qui, par le concours de causes extraordinaires, prend le caractère épidémique. Comment cela se pourrait- il, lorsque l’habitant de Rochefort n’est pas épargné au milieu de conditions moins funestes et de localités moins malsaines, et avec la liberté et la puissance de les améliorer ? Quand les causes grandissent, les effets doivent grandir aussi , et dans une progression gigantesque. Sur les bords de la Charente, ce sont des

fièvres de mauvais caractère , qui ont plusieurs accès , èt contre lesquels on a plusieurs moyens de guérison. Sur les bords de 1 Indus et du Gange, c’e-t le eolera-morbus, qui n a qu’un accès , et qui donne la mort presque subitement.

D’après ce qui vient d’être établi, l’homme , sous le ciel de l’Inde, où la température est constamment élevée, et en présence de causes dont l’activité s’exerce sans relâche, l’homme prédisposé ainsi que nous l’avons dit , doitêire exposé tous les jours aux atteintes du eolera-morbus : c’est ce qui a lieu , en ellet , à toutes les époques de l’année. Aussi , dit-on que celte maladie est particulière ( endémique ) au Bengale et aux contrées limitrophes , parce que partout les localités sont malsaines, et que partout les individus sont aussi misérables. Le eolera-morbus n’a donc pas toujours le caractère épidémique.

Pour qu’il prenne ce caractère, les conditions habituelles aux localités ne suffisent pas; il faut que ces conditions soient renforcées par le concours de causes atmosphériques extraordinaires; et fort heureusement ceci n’a lieu qu’à de longs intervalles. Lorsque ces causes se présentent, aucune puissance humaine ne peut les empêcher d’agir; l’explosion colérique, par le seul effet de travail fermentatif , que des causes accumulées depuis long-tems produisent toujours, a lieu avec une vivacité et une universalité qui l’rappe de stupeur et de découragement. Alors l’épidémie , comme un incendie qui s’est allumé spontanément dans un tas de substances végétales qu’on aurait négligé d’éventer , se répand et gagne les lieux susceptibles de lui donner une nouvelle force; il évite ceux qui sont salubres et atteint les organisations qui sont prédisposées, en épargnant celles qui ne le sont pas , sauf à les frapper ensuite si de nouvelles circonstances sont venues les délériortT. Dès ce moment, il n’y a plus de raison pour que,

sévissant contre les peuplades pauvres qui vivent répandues le long des fleuves , il ne se propage indéfiniment; il ne doit même cesser qu’avec la dissolution ou l’épuisement des élémens générateurs de l’épidémie ; et , en effet , il ne cesse qu’alôrs.

C’est sous l’influence de ce nouveau concours de causes qu’a éclaté, en 1817 , celle dont nous avons fait connaître les ravages. Après avoir désolé l’Asie pendant plusieurs années, cette épidémie est venue, en 1830 , sévir en Russie et épouvanter le reste de l’Europe. Depuis deux ans, avant l’époque de son invasion , la succession des saisons , d’ailleurs si irrégulière aux Indes-Orientales, était totalement intervertie. On avait remarqué que les plaines marécageuses où l’on sème le riz n’avaient pas été complètement submergées pendant le tems des pluies, et qu’en été, au lieu d’une température chaude et sèche, il y avait eu des pluies continuelles, surtout pendant les premiers mois de l’année. Il résulta de cela que les récoltes furent sans qualité , et que le riz, ce pain des Indiens, fut noir-rougeâtre, terreux et très disposé à la fermentation putride; il fut même soupçonné, dès le principe, d’avoir produit la maladie. Ces causes eurent une influence si active en certains lieux, et notamment dans une ville située au confluentdu Gange et de l’Ioumna , que les animaux euxmêmes furent victimes de la constitution épidémique. Beaucoup de chameaux et de chèvres périrent de la diarrhée ; ailleurs , on observa une grande mortalité parmi les chiens et les bêtes à cornes. A Macassar, où la maladie ne durait guère plus de trois heures, on vit périr des singes , des chiens et des bœufs. Il y a plus, les êtres de la végétation souffrirent de ce calamiteux état de choses : des troncs de bambou périrent sur

Ainsi , lorsque le colera -morbus se déclare épidémiquement, tout ce qui a vie peut périr. Des elfets aussi désastreux n’appartiennent pas exclusivement au mal Indien ; toutes les épidémies exercent une influence également fatale. A Barcelonne, lorsque la fièvre jaune en moissonnait les habitans, l’herbe, les arbrisseaux, les fruits de la terre furent flétris et arrêtés dans leur existence. — Il est vrai qu il y a plus d’une analogie entre ces deux maladies ; peut-être même ne diffèrent- elles que du plus au moins. (1)?

(1) J’ai émis avec moins de laconisme ce sentiment, à l’occasion d’un livre estimable dont je recommandais la lecture au monde médical; c’est celui du docteur Dariste sur la lièvre jaune. Il n’est pas inutile que je transcrive ici ce passage , puisqu’il contient nettement mon opinion sur l’identité épidémique : « L’histoire comparée des maladies populaires « jetterait la plus vive lumière , non-seulement sur l'identité de la lièvre « jaune des Antilles et des contrées méridionales de l’Europe ; mais « peut-être mettrait-elle aussi sur la* voie des preuves d’une identité « plus générale , l’identité de toutes les épidémies. Il est à remarquer | u que l’un des principaux caractères qui opère le premier rapproche- « ment entre les diverses épidémies, c’est qu’elles naissent toutes d’un k foyer de putréfaction , plus ou moins vaste , plus ou moins actif, k placé dans des circonstances locales déterminées, d’où se dégagent t des miasmes délétères , qui , après avoir empoisonné l’atmosphère , < pénètrent avec le véhicule aérien dans l’intérieur des organes, et y i déposent des germes de mort. L’effet immédiat du poison miasmatii c que est de produire le second caractère propre à toute affectation épidémique ; le caractère inflammatoire : les phénomènes qui l’accompagnent se développent le plus souvent avec une promptitude foudroyante ; la désorganisation a commencé, que l’on a à peine constaté l’état d’irritation ; les symptômes , dans leur succession , affectent d’autrefois une allure insidieuse d’autant plus cruelle , qu’en inspirant une sécurité inespérée , elle est un signe de destruction. Tant de

A ces caùses, qui doivent être considérées comme essentiellement déterminantes de l’épidémie colérique, on a pensé qu’il fallait ajouter, comme donnant une impulsion analogue, les tremblemens de terre. L’on se fonde sur ce que cette affection a été précédée, presque partout, de commotions terrestres et d’éruptions volcaniques. A Java, en 1817, et plus tard en 1821, des secousses intestines du globe furent suivies de l’explosion du colera-morbus ; les parties septentrionales de l’Indoustan et toute la chaîne de FHymalaya ayant été agitées en 1819 et 1820, le fléau ne tarda pas à éclater; à Macassar et en Syrie en 1822, à Alep en 1823, l'année suivante en Perse, et particulièrement à Schiraz, on fit le même rapprochement; et, comme presque toujours les perturbations atmosphériques arrivent après les perturbations du globe, on a cru aussi que le colera-morbus coïncidait avec certains états de l’atmosphère. A Manille , il se

« férocité , des coups si terribles et si inopinés , lorsqu’ils se firent .< remarquer pour la première fois , durent surprendre et déconcerter n l’esprit le plus froid , et le livrer à toutes les illusions de la terreur « qu’enfante un pareil fléau ; c’étaient les vengeances du Ciel. Ces deux « traits, pris dans la cause et la nature de la maladie , appartiennent « incontestablement à toutes les épidémies à forme typhoïde ; et elles « ne sauraient , cependant, avoir des symptômes pathognomoniques. « La teinte jaune du corps, les vomissemens noirs, des déjections al- « vines convulsives , les charbons , les pétéchies , etc. , tous ces signes « sont trop variables pour en former les caractères essentiels. Sans « doute que si l’on descendait dans l’examen des symptômes , des cir- « constances organiques, des airs, des lieux et des eaux, sans doute « l’on trouverait la raison de celte différence qui a créé les indîviduï- „ lilés épidémiques , en mettant au plus grand jour l’identité qui le* « rapproche » .

( Journal Médical de la Gironde. )

déclara trois jours apres un ouragan terrible. Lorsqu il se manifesta dans les environs de Calcutta en 1817 (et cest là que naquit, sous forme épidémique, celui qui nous occupe), le Ciel était fortement électrisé, le calme était profond et la chaleur humide et étouffante; le thermomètre de Réaumur indiquait 32 à 35°, et l’hygromètre de Saussure, 90 à 100° ' •

Parmi les circonstances étiologiques, on cite encore un lait dont la certitude, lacile à établir, serait bien importante. Lorsque l’arrivée de l’épidémie est prochaine, l’atmosphère se couvre toul-à-coup de masses énormes de petites mouches vertes; en Asie, elles sont les avant-coureurs du colera-morbus. Il sévissait dans le gouvernement de Nijni-Nowogorod, qu’il s’annoncait à Moscow par la présence de ces insectes; toutes les rues en étaient remplies ; et aussitôt que les habitans sortaient de leurs maisons, ils en étaient couverts de la tête aux pieds ; la ville ne tarda pas à être infectée. Que peuvent, contre un pareil phénomène, les cordons sanitaires? Ce fait, que je rencontre dans un journal anglais, et que je n’ai vu signalé nulle autre part (î), en l’admettant pour vrai, permettrait de considérer ces innombrables myriades de mouches comme l’un des effets de la fermentations putride. Après avoir voyagé dans l’atmosphère au gré des vents ou sous toute autre influence, on les voit s’abîmer sur les localités qui rappellent leur origine, les marais, les bords des fleuves limoneux et les grandes réunions d’hommes. Là, on conçoit (ju’elles ajoutent à toutes les conditions de l’épidémie, et ce qui n’est pas invraisemblable , qu’elles puissent la faire éclater : les voilà donc, effet et cause, tout ensemble.

Ainsi, et afin de ramener toujours ces considérations au

(i) Dernièrement à Dantzick , on a vu l’atmosphère chargée comme de vapeurs verles.

point de comparaison que nous avons établi , on doit i-econ. naître que, dans le Bengale comme à Rochefort, il faut des causes locales permanentes et des prédispositions individuelles, acquises ou héréditaires, pour conditions de l’existence du colera-morbus endémique; et que ce n’est que par le concours de causes extraordinaires, qui sont d’accident et de passage , que cette cruelle maladie revêt le caractère épidémique qui, seul, lui donne la propriété de se propager à de grandes distances.

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