Janin
même propension orgueilleuse à la déclarer supérieure à toutes autres. Ils sont assez nombreux ceux qui ont, chacun, « la plus belle collection ».
Cet étal de satisfaction habituelle présente des recrudescences joyeuses, bien connues des collectionneurs : une acquisition attendue ou une « trouvaille » constituent un événement heureux. Intense dans sa valeur affective, il peut s’accompagner des réactions physiques ordinaires aux émotious agréables. De même que les déconvenues ont souvent leur retentissement organique, analogue à celui de tous les chocs pénibles.
On rencontre également ce trait commun de la rivalité, de la jalousie. L'infidélité y est peut-être plus rare, encore que représentée par certaines mésaventures, Nous voulons parler, soit d’un succès rival, soit, principalement, de la découverte d’un faux. Dans les deux cas, le collectionneur est comparable à l’amant malheureux.
Cette passion est aussi exigeante que l'amour, avec une autre tendance analogue : «Ne lui parlez pas de contemplation pure, de platonisme:: elle veut posséder à tout prix » (1). Devant l'objet séducteur, le désir se manifeste, immédiat, impérieux, tendant à la réalisation. Il ne rencontre pas plus de résislance que chez l'enfant où l’influence inhibitrice du jugement n'est pas développée. Certains achats prennent un caractère, en apparence, impul-
1, Bonnaffé, Physiol. du curieux, p.8.
sif, parce que le mécanisme en est raccourci dans sa durée, à peine perçu par la conscience. Il suflit, pour un esprit préparé, réceptif, de la rencontre d’un objet désirable pour déterminer la décision et l'acquisition à peu près sans examen ni discussion ; en somme, comme par un réflexe.
Certaines conditions d'ambiance viennent encore accroître ce désir irrésistible. On les observe en particulier dans les ventes publiques, où un état d’angoisse accompagne l'attente de l’adjudication, dont la rivalité des compétiteurs a multiplié le prix. L’éclipse du jugement peut être totale, et produire une inconscience, une sorte de fascination comparable à celle qu’exerce le tapis vert sur un joueur. Le fait n’est pas exceptionnel d’un amateur surexcité, couvrant sa propre enchère, dans l'instant qui précède ladjudicalion définitive. Dans les cas de cet ordre, le collectionneur ne connait qu’une idée : obtenir ce qu’il veut posséder, les moyens de remplir ses obligations d’acheteur seront envisagées, par lui, dans la suite.
Il est tout naturel qu’une pareille extension passionnelle aboutisse à la formation d’une véritable dévotion religieuse. Elle existe bien et a sa traduction, au moins dans le vocabulaire de nombreux collectionneurs qui parlent de leur sanctuaire, dont l'accès est réservé aux initiés; ils en redoutent la profanation, le sacrilège et s’avouent possédés par la Divinité ou le Démon. Sans oublier ce qu'il y a d’exagération verbale sous ces expressions, on
peut dire de certains ce qu’écrivait du Père Louis Jacob, dont il avait le nom comme pseudonyme, le bibliophile P. Lacroix, « qu’il croyait aux bibliothèques autant qu'à Dieu » (1).
Comme toutes les autres, cette religion a ses superstitieux, qui se fient à telle notion de prescience, croient à de bons et de mauvais jours, se méfient de certain geste sans importance, et s’adonnent à des pratiques inutiles, purement rituelles.
Get envahissement passionnel arrive bien vite à déterminer chez celui qui en est la victime consentante une attitude particulière vis-à-vis de sa collection elle-même. Elle n’est plus un assemblage d’objets inanimés, mais devient un être vivant et chéri. Cette personnification représente bien l’objectiva-. tion du besoin de posséder et d’aimer ; elle se manifeste dans les actes et les paroles du collectionneur. . Elle se traduit encore plus nettement par le souci, très fréquent, de son avenir. Non seulement son possesseur en a soin pour lui-même, mais aussi veut-il en assurer la pérennité. M. de Marolles craint pour sacollection et appréhende « qu’un corps, qui s’est formé peu à peu, de diverses parties, de divers endroits, avec assez de difficultés, ne vienne à s’en démembrer » (2). Les dispositions testamentaires, par leur fréquence et leur détail, prouvent l’importance de cette préoccupation.
Par là, du reste, le collectionneur s’oppose encore