‹ Essai sur le collectionnismeChapitre 48 sur 54 · EP QUE · texte numérisé non relu

EP QUE

D. — Pourquoi les gardez-vous ?

R. — Pour allumer ma pipe.

D. — Vous les gardez?

R. — Oh ! après je les jette, quand je ne m'en

sers plus.

D. — Vous voulez les conserver ?

R. nr Non.

De même Mar. (imbécile turbulent, analphabétique) en balayant la salle, ramasse divers objets que nous relrouvons dans ses poches. Nous lui demandons pourquoi il garde ces bouts de ficelles. « Pour réparer mes bretelles », répond-il, et le fait est confirmé. Quant aux bouts de papiers,nombreux, de dimensions irès diverses, il déclare que « ça c’est pour aller aux cabinets ».

Ainsi, dans les cas comme ceux-ci, nous sommes en présence d’aliénés prévoyants, souvent méticuleux, économes,qui se livrent à un ramassage et un entassement utilitaires.

Assez voisin nous paraît encore l’entassement de Ric. (grand débile, sourd-muet, excité moteur). Il conserve soigneusement sur lui et avec lui, dans ses poches et dans une volumineuse servielle quantité de papiers. Il s'explique très volontiers sur ce sujet. Le cercle des idées qu'il exprime est très restreint et concerne les visites qu’il reçoit, ses sorties en permission et les menus faits du service. Tout cela est minutieusement consigné, prévu et indiqué, par lui, sur tous les papiers qu’il trouve ; il les conserve et les montre bien volontiers. L’ensemble constitue,

ST

pour lui un répertoire et un calendrier. Etant donnée sa surdi-mutité, il ÿ trouve, immédiatement des moyens de communiquer avec son entourage, d’une façon même prolixe, et, en outre, des points de repère fixes pour sa mémoire dont il se méfie.

Donc, chez lui, nous ne trouvons pas de collectionnisme vrai, mais l’entassement par précaution.

Il est analogue, avec un but différent, une réalisation plus spécialisée, chez beaucoup de délirants systématiques. Pour eux, les coupures de journaux, les papiers qu'ils écrivent sont accumulés et conservés soigneusement en vue d’une démonstration plus péremptloire. Ce pseudo-collectionnisme d’argumentalion est un fait assez fréquent de la part des interprétants.

On trouvera encore une forme d’entassement systématique, chez d’autres malades, délirants, chroniques, notamment persécutés, hallucinés. Elle représente ici la mise en œuvre de moyens matériels de défense dont la multiplication peut prendre les apparences d’une collection.

Ainsi, une malade, présentée par Dupain el Pruvost (1), outre ses réactions préservatrices plus banales, portait, sous ses vêlements, un très grand nombre de cartes à jouer. Celles-ci étaient destinées, en guise d’amulettes, à lui éviter toute une série d’hallucinations pénibles,

Dans ces cas, l'accumulation des objets a une fin:

1. Des moyens de défense chez les persécutés (Soc.Clin. de Méd. ment., 17 Mars 1913).

SE Gin —

imposée par le système délirant, qui en conditionne le choix etle mode d'emploi rituel, particulier à chacun. Ce pseudo-collectionnisme défensif représente un moyen et non un but. à

IL y a, au contraire, un groupe de cas où la rechercheet la capture s'exécute sans choix ou, au moins, sans spécialisation justifiable. 1ls concernent notame ment des idiots et des déments ; on y trouve encore des degrés différents.

Chez certains aliénés, atteints d’imbécillité ou d’idiotie, on rencontre fréquemment le type dit du « chapardeur », qui saisit et dissimule tout ce qui passe à sa portée. On peut y voir l’affirmation de l'instinct de propriélé, avec tendance au vol, sans motif, par perversion 'nstinctive élémentaire. Quelquefois se retrouve une certaine électivité, notamment en ce qui concerne les objets brillants. War., dont nous avons déjà parlé, à propos du pseudocollectionnisme utilitaire, conserve aussi d’autres objets, tels qu'une boîte. « Ça, dit-il, c’est du fer, du fer blanc. Oui, c’est joli, ça brille ». Il a égalemen,. un sou étrawger dont il dit: « Oui, un jeton; c’est joli. » Il élimine spontanément, lors de la visite de ses poches, tout ce qui n’est pas, à son avis, utilisable ou brillant. Il n'y a pas là de collectionnisme véritable, mais, semble t-il, le rudiment le plus élémentaire de l’activité esthétique, pour donner la clef de ce ramassage. Il pourrait être rapproché, ainsi que l’a indiqué Courbon (loc. cit.), du fait observé chez certains animaux, la pie notamment, qui enlè-

Le

vent, sans utilité pour eux, de menus objets, le plus souvent brillants. é

Enfin, dans le cours des états démentiels, on observe assez souvent des faits de pseudo-collectionnisme. En rapport avec la déchéance mentale, très précoce, des paralytiques généraux, il lui doit chez eux tous ses caractères. À la période médico-légale, il n’est pas rare de le voir s’accompagner de délits, de vols en particulier ; l’ensemble est démonstratif : «Avant l’acte, absence de motifs, de préparation ; pendant l'acte, absence de précautions, de honte ; après l’acte, absence de remords, insouciance, explications absurdes, inutilisation fréquente de lobjet (1). » Même en l'absence de gestes anti-sociaux de cet ordre, ces malades peuvent se livrer, pendant quelque temps, à un pseudo-collectionnisme absurde, qui détermine l’action publique. Tel est le cas cité par Achille Foville (2). « Ne dépensant presque rien pour lui-même, et vivant misérablement, il achetait, à tort et à travers, TOUTES SORTES D’OBJETS, sans aucune valeur ni utilité ». Ce qui entraina le gaspillage de ses ressources, soit 10.000 francs de rentes (et cela se passait avant 1820), le recours à des emprunts successifs, d’où résultèrent deux saisies.

De tels faits d’achat et d'entassement absurdes

sont fréquemment conditionnés par quelque idée ,

délirante, de puissance et de richesse énormes. Mais

1. Dupré et Devaux, la Médecine légale de la paralysie g'énérale in Journ. méd. franç., 15 février 1914.

Page 1