‹ Essai sur le commerce de Marseille, ouvrage couronné en 1833 par la Commission chargée de décerner le prix fondé par le baron Félix de Beaujour. 2. éd., augm. et continuée jusqu'en 1841Chapitre 128 sur 181 · I". — ÉCOLES ET INSTITUTIONS · texte numérisé non relu

I". — ÉCOLES ET INSTITUTIONS

Nécessité d'agrandir l'influence de Marseille dans l'intérêt général delà civilisalion. — Enseignement public. — Education professionnelie. — Ecole d'ares et métiers.— Autres institutions.

A la prospérité de Marseille se rattache la prospérité du midi de la France.

C'est donc au profit de l'intérêt général que nous réclamons tous les moyens d'accroître l'importance de notre cité.

La France doit tenir à posséder une ville qui soit la capitale des bords de la Méditerranée.

Ce titre est disputé à Marseille par des villes considérables.

Marseille n'est point encore assez riche , assez populeuse , pour être la reine du midi de l'Europe. Il faut donc chercher tous les moyens d'augmenter sa population et sa richesse

Nous avons dit que c'était une question d'intérêt général pour la France ; c'est plus encore , c'est une question de civilisation.

Il est évident que les bienfaits de la civilisation ne peuvent se répandre sur le littoral de la Méditerranée que par Marseille ; c'est la seule ville importante qui , dans cotte mer , appartienne à un peuple libre. ' f

Attachons-nous donc à favoriser à Marseille les progrès des lumières et de la civilisation. Fondons-y des écoles pour toutes les sciences et pour toutes les professions , encourageons-y l'étude des lettres et des beaux-arts , créons-y des facultés, ouvrons-y des écoles de droit et de médecine , fixons-y le siège de l'Université , appelons-y la Cour Royale.

Et je le repète , ceci n'est pas inspiré par un étroit intérêt de localité. Il est de l'intérêt, j'ose dire, dé l'humanité tout entière , que Marseille exerce sur le midi de l'Europe , sur l'Asie et le nord de l'Afrique une influence de progrès, do civilisation et de lumière. Or , on sait que l'influence n'appartient qu'aux grands centres de population. Là seulement, le talent, les travaux utiles et généreux trouvent une récompense capable de les satisfaire.

Que Marseille s'élève au rang des capitales par ses lumières , ses mœurs , sa richesse et sa population , et l'on ne verra plus les hommes de talent qui surgissent dans son sein , aller chercher ailleurs un théâtre plus élevé , alors Marseille offrira un aliment à toutes les ambitions légitimes.

Si nos projets étaient réalisés , doute-t-on que les étrangers n'envoyassent, de toutes parts, leurs enfans recevoir à Marseille les bienfaits d'une éducation vraiment libérale? Les uns viendraient apprendre le droit , les autres la médecine, ceux-ci les belles- lettres , ceux-là les sciences exactes, beaucoup les hautes notions du commerce.

Alors s'établirait à Marseille un système d'importantes publications qui répandraient partout des flots de lumière.

Doute-t'On que le commerce ne participât à ce mouvement de progrès et de perfection? De vastes entreprises seraient aussitôt consommées. Combien de travaux importans, ne tarderaient pas à être exécutés !

Depuis long-temps je suis convaincu de l'importance et de la nécessité pour notre ville d'un large système d'enseignement gratuit embrassant toutes les notions utiles. C'est sur ma proposition que le Conseil Municipal vota en 1833 l'établissement des cours publics communaux où l'on professe la physique, la chimie , la minéralogie appliquées aux arts , la statique , la dynamique , l'his toire naturelle , etc.

Marseille possède encore un observatoire; un école d'hydrographie , un muséum d'histoire naturelle , un jardin botanique , une école préparatoire de médecine et de pharmacie. Mais ce n'est point assez. Pour compléter les ressources qu'offrent ces divers enseignemens, pour les lier entre eux , pour leur donner plus de fixité et d'élévation , il serait nécessaire d'établir à Marseille une faculté des sciences.

Il est essentiel surtout de donner un vaste et sérieux développement à l'enseignement professionnel non seulement pour les classes ouvrières , mais encore pour les enfans de la bourgeoisie. Ceux-ci sont , pour la plupart , élevés comme s'ils devaient tous passer leur vie dans une académie. Leur avenir est-ii là? Non , il est dans un comptoir, dans une fabrique, dans un magasin, dans une ferme. Il faudra qu'ils vendent et achètent , qu'ils manufacturent , qu'ils labourent ou fassent labourer. Il faudra en un mot qu'ils travaillent pour vivre , pour se créer une fortune , pour accroître ou

plutôt pour maintenir au milieu de Tuniverselle instabilité celle que leur auront léguée leurs pères.

Est-ce à cela qu'on les rend propres ?

» Autrefois, dit M. Michel Chevalier , dans une lettre remarquable, insérée au Journal des Débats du 11 octobre 1838 , autrefois , dans le temps de la féodalité , la société était une arène , une armée , une place forte ; aujourd'hui c'est une ruche , un atelier , une ferme , un champ , un magasin. Quiconque veut un rang dans un monde pareil, tout bourgeois qui tient à ne pas déchoir, doit de toute nécessité s'instruire dans ce qui touche au négoce , à l'industrie, à l'agriculture. Autrement où serait pour labougeoisie, je ne dirai pas sa raison de supériorité, mais sa raison d'existence? »

» Quoi ! direz- vous , vous voulez donc matérialiser l'éducation, mutiler ou raccornir le plus noble attribut de l'homme , son intelligence , tarir en lui la source des sensations nobles , en cessant de lui parler cette langue des lettres et des beaux-arts qui purifie l'âme , orne l'esprit et élargit le cœur ? Dieu m'en garde ! Tout ce que je souhaite , c'est que l'éducation et l'instruction ne soient pas exclusivement httéraires ou artistiques , c'est qu'elles ne donnent pas le change à la jeunesse en lui faisant prendre en dédain ce qui compose la vie réelle , la vie publique et privée , la vie en chair et en os , la vie de notre siècle telle qu'elle est et telle que , bon gré malgré , il faut que vous l'acceptiez ; en un mot , combattons ce qui tendrait à l'ostracisme des lettres et des arts , de la philosophie et des sciences abstraites. Luttons , s'il le faut , pour qu'il soit réservé à l'intelligence pure et à l'imagination , sœur et compagne du génie , cinquante pour cent de l'éducation , pour parler le langage positif de notre époque matérielle. Mais , de grâce , si vous tenez à ce que la bourgeoisie ne soit pas frappée de déchéance, accordez cinquante pour cent aussi à l'instruction utilitaire , à l'enseignement pratique , aux études d'application professionnelle. Il ne s'agit point de dépouiller l'Université et de lui enlever sa tunique doublée d'hermine. Il s'agit, au contraire , de lui en donner deux , afin qu'elle puisse représenter les besoins de l'avenir aussi bien que les traditions du passé , le caractère nouveau qui distinguera notre âge aussi bien que la glorieuse filiation qui nous rattache aux Romains et aux Grecs. L'orage qui a plus d'une fois grondé sur elle . et qui ne peut manquer de s'amasser encore sur sa tête , serait à jamais conjuré si , se souvenant qu'elle vit dans des jours de paix , mais de travail , elle tendait une main aux

aris industriels , tout en conservant l'autre tournée du côté des sciences et des lettres. Mais si l'Université se refuse ù entreprendre cette œuvre , si elle renonce à briller dans le monde de la matière tout comme dans celui des idées , à exceller in utroque jure; si elle décline l'insigne honneur de façonner l'homme tout entier et de le livrer à la société complètement prêt pour la vie active, si elle borne son ambition à accomplir la lâche bien difficile aujourd'hui de l'éducation générale ; qu'une autre Université tout industrielle et chargée de l'éducation professionnelle ou spéciale soit installée à côté de la fille aînée de nos rois , sous les auspices du ministère du commerce , qui en effet a des titres à cette importante mission ; car il tient déjà parmi ses attributions les écoles d'Arts et Métiers, celles des Ponts et Chaussées et des Mines , celles des Mineurs de Saint - Etienne , et c'est probablement à lui que , pour vider le différent entre les deux excellences de l'intérieur et de la guerre , l'on remettra l'École Polytechnique , le jour où l'on se souviendra que le premier nom qu'ait porté cette glorieuse institution est celui d' École centrale des travaux publics.»

Le Collège Royal de Marseille a joint à ses classes des cours spéciaux pour le commerce , mais ils y occupent une place trop secondaire. Nous ne voulons point passer d'une extrémité à l'autre. Nous voulons pour les enfans des commerçans une instruction forte, soHde et variée, embrassant tous les arts utiles . Il ne la faut ni exclusivement littéraire, ni exclusivement technique. Nous ne demandons pas qu'on leur enseigne les détails du métier. Ils les auront bientôt appris dans les comptoirs ou dans les manufactures ; mais nous voudrions qu'on les préparât à une vie sérieuse, modeste et occupée en les entretenant un peu moins des conquérans, des poètes et des philosophes anciens , et un peu plus des hommes laborieux et dévoués qui ont contribué aux progrès du commerce et de l'industrie, et à l'agrandissement des relations pacifiques des peuples ; en un mot qu'on les habituât à admirer un peu plus ce qui est utile , un peu moins ce qui est brillant et quelquefois funeste.

Le Gouvernement s'est efforcé d'entrer dans cette voie , mais il est encore bien loin du but. Il s'en rapprochera sans doute par de nouveaux efforts. Son intérêt et son avenir y sont engagés. 11 ne sera fort qu'en répandant partout le travail et l'industrie. II tarde trop à multiplier les écoles spéciales d'arts et métiers. Depuis longtemps il est question d'en établir deux nouvelles dans le Midi. Marseille ne devrait-elle pas en avoir une ?

Le manque de bons ouvriers est une des causes de l'infériorité de certaines branches de noire industrie. Celle des machines, si importante pour l'avenir commercial et politique de la France, souflVe le plus de cette pénurie. C'est beaucoup, si dans nos ateliers , sur 100 ouvriers il y en a 15 ou 20 de capables. Rien donc ne serait plus utile que l'étahiissemenl à Marseille d'une école spéciale de mécaniciens, tant pour la constructiou que pour la direction des machines.

Il existe à Chûlons et à Angers des ouvriers pour les industries si diverses du pays. 11 est^^nécessaire d'en former une spéciale pour les besoins de la navigation à vapeur. A mesure que les machines, presque toutes neuves en ce moment, auront vieilli, ce besoin se fera plus vivement sentir parce que les réparations accidentelles à bord seront plus fréquentes.

On ne saurait convenablement fonder une école spéciale de mécaniciens pour la navigation à vapeur, ailleurs que dans un port de mer. Nulle ville ne mériterait la préférence mieux que Marseille, dont les bateaux à vapeur réunis à ceux de Toulon présentent une masse imposante. Les ateliers de construction de LaCiotatetde Marseille permettraient d'initier les élèves à la pratique. Après une année d'études théoriques on pourrait les placer dans ces ateliers et ils rentreraient la troisième année à l'école pour se perfectionner.

Le choix de Nîmes pour l'établissement d'une école ne serait ni juste ni heureux. Cette ville a une fabrication spéciale, celle des soieries, qui n'a pas besoin d'une école de haut enseignement.

La Chambre de commerce de Marseille a demandé une école spéciale de mécaniciens pour notre ville; elle s'est montrée prête à contribuer aux dépenses d'un établissement semblable en votant 42,000 fr. en faveur de la fondation d'une école d'arts et métiers à Aix, qui bientôt sans doute, grâce à un chemin de fer, ne sera qu'une annexe de Marseille.

La France manque de bons ingénieurs pour les travaux relatifs à la marine. Il faudrait qu'une succursale de l'école polytechnique (ût établie dans un port de mer. Il y a une école des ponts-etchaussées, une école des mines ; pourquoi n'y a-t-il pas une école des ports ? N'est-ce pas dans les ports que se font les travaux les plus importans , ceux qui ont le plus besoin d'études spéciales ? Que d'erreurs commettent nos ingénieurs quand ils abordent pour la première fois les travaux relatifs à nos ports ! Aucun d'eux ne connaît peut-être d'une manière positive l'action des cou-

rans, l'effet du ressac, la direction et l'effet des vagues, les besoins si divers de la marine marchande. En Angleterre tout cela est connu avec précision, dans les moindres détails , parce que là l'étude des choses de mer tient le premier rang. En France, dans les écoles d'application et de théorie , c'est à peine si elles sont indiquées ; et d'ailleurs, je le repète, elles ne pourraient être bien enseignées que dans un port maritime. Il serait temps que l'administration comprît que ses ingénieurs ont à s'occuper d'autre chose que de ponts, de canaux, de chaussées et de mines.

Que d'institutions manquent encore à la France et particulièrement à Marseille 1

Nous voudrions voir fonder dans notre ville une société, comme à Londres, pour donner, gratis ou à un faible prix , une éducation technique aux artisans de toutes les professions, une société spéciale d'encouragement pour les arts et l'industrie, un conservatoire des arts et métiers, une exposition bisannuelle des produits de l'industrie, une chaire d'agriculture à côté d'une ferme modèle, et des encouragemens pour multiplier les plantations de miViers, favoriser le boisement des collines d'où il serait urgent d'éloigner les chèvres, multiplier les troupeaux de bêtes ù laine et de race bovine par l'usage des prairies artificielles, en attendant que le canal delà Durance nous permît de couvrir notre sol de prairies naturelles.

On devrait instituer à Marseille une académie de marine chargée d'honorer et de récompenser par des médailles ou autrement , les capitaines au long cours qui se distingueraient dans leur importante profession; ouvrir des concours publics sur des questions essentielles à la navigation, et surtout à celle des mers encore peu connues, sur l'entrée d'un fleuve, les difficultés d'un mouillage, les dangers d'une côte, les variations des courans pélagiques, les écueils, etc.

La Chambre de commerce a montré toute l'importance qu'elle attache à la navigation en créant une école spéciale de mousses et novices dont nous allons parler.

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