BOISSONS
S I. — Commerce des Vins.
Anciens statuts prohibant l'entrée à Marseille des vins et des raisins produits hors de la commune. — Arrêt de 1740, autorisant le transit. — Droits de sortie.
— Établissement des Chaix. — Leurs opérations. — Leurs heureux résultats.
— Le peuple soulevé contre eux en 1792. — Lettre du Maire au Préfet sur la situation du commerce des vins en 1813. — Quantités de vins exportées de Marseille depuis 1820 pour l'étranger et les colonies. — Obstacles que les tarifs de douane opposent aux progrès de ce commerce. — Nombre des chaix en activité. — Leurs produits. — Pays vers lesquels ont eu lieu les exportations de vin du port de Marseille de 1833 à 1841. — Détail des qualités exportées en 1840. — Eaux-de-vie exportées de 1836 à 1841.
Le commerce et la production des vins furent de tout temps la principale ressource des Marseillais. Aussi nos pères adoptèrentils les mesures les plus sévères pour se prémunir à cet égard contre la concurrence de leurs voisins. Tout vin qui n'était pas récolté dans le territoire de Marseille, en était exclu sous des peines très rigoureuses (1).
Pour n'être point taxé d'exagération , je me bornerai à transcrire le passage suivant d'un commentaire imprimé avec les statuts, écrits en latin , de la ville de Marseille , déposés aux archives de la mairie :
» Les principaux revenus de Marseille consistent en la quantité
(1) Il y eut cependant exception pendant l'éJablissemeni de la république marseillaise. Je lis dans les statuts de 1228 : « L'étranger qui apportera du vin par mer et des raisins par terre, ne paiera rien. «(Voir la collection publiée par MM. Méry et Guindon ) .
» de vin provenant des raisins que les citoyens perçoivent en son » terroir.
» Voilà pourquoi le statut ne permet point le transport du vin » et des raisins étrangers tant dedans la ville que dans le terroir » ou le district, auquel celui de Saint-Marcel est compris, et » veut que le vin soit épanché , les raisins foulés aux pieds et les » navires , les barques et les bateaux qui les auront portés incon- » tinent bruslés ut neque pecuniâ, neque aliter redimi possinU et » outre ce que les patrons et les propriétaires paient les peines » pour ce regard établies.
» Adjoustant que si des bêtes ont apportez , elles soient con- » fisquées , le vin espandu , les raisins foulés aux pieds comme » dessus, et les infractaires mulctés de cent sols, et si desperi) sonnes , de vingt sols pour chaque fois , ou fustigées par la ville » ne pouvant y satisfaire. Mais la cour pour la punition corpoi> relie ne suit point la rigueur des statuts , ainsi sur la plainte des » consuls en contravention , usant de modération , aurait par arrêt » de l'an 1638 , changé la peine du fouet en bannissement.
» La moitié desquelles amendes et du prix des bestes appar- » tient aux accusateurs ou dénonciateurs (1).»
On conçoit combien de plaintes cet état de choses devait exciter en Provence. Les vins n'étaient pas même admis au transit, si ce n'est pour les îles d'Amérique et pour l'Afrique (2).
Un arrêt du conseil d'état du 16 août 1740 autorisa enfin le transit des vins de Provence par Marseille , mais à la charge d'acquitter au profit de la commune un droit de domaniale et de foraine lorsqu'ils étaient destinés pour l'étranger, et simplement un droit de foraine lorsqu'ils étaient expédiés pour les ports français du Ponent (3).
Un édit du mois d'août 1766, établissant la libre circulation des vins dans tout le royaume , détruisit ce privilège.
La sortie des vins pour l'étranger était frappée en Provence d'un droit de 17 s. 8 d. par millérole. L'excès de ce droit nuisait à
(1) Statuts de Marseille , chapitre xxxiii.
(2) En 1719 , on permit ce transit aux vins d'Aobagne ; leur prix s'éleva auisilôl de 30 sous à 6 livres la mlUerole.
(3j Ces droits i'élevaient à 16 s. 6 d. par millérole , dont deux tiers pour la domaniale et un tiers pour la foraine.
l'exportation de ce produit essentiel de nos contrées et excitait de justes plaintes.
Un arrêt du conseil du 5 mai 1769 ordonna que les droits de sortie sur les vins et eaux.-de-vie allant à l'étranger seraient réduits aux deux tiers , à condition qu'ils sortiraient parles seuls ports de Marseille , d'Antibes et de Toulon. Au mois de novembre de la même année , il fut décidé que l'exemption serait étendue à tous les ports de Provence où il y aurait des bureaux de fermes établis , et que la modération du tiers aurait lieu également sur le droit du fret. (Ce droit était de 5 livre par tonneau).
L'adoption de ces mesures libérales donna une nouvelle extension au commerce des vins de Marseille.
Bientôt cette branche de commerce devint aussi une branche / d'industrie. On vit s'élever à Marseille ces beaux établissemens connus sous le nom de chaix , qui procurent du travail à de nombreuses classes d'ouvriers , et qui améliorent et varient les qualités de nos vins.
Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Statislipue des Bouches-du- Rhône, t. iv, p. 638:
» Les opérations que l'on fait subir au vin dans les établissemens appelés chaix , consistent à couper les différentes qualités qui peuvent se bonifier l'une par l'autre ; à clarifier et soutirer le liquide , à coller les vins et enfin à leur donner les soins qu'un propriétaire intelligent devrait s'appliquer à donner lai-même à sa récolte ;
» On doit la création de ces utiles établissemens à M. Bergasse, négociant suisse établi à Marseille. En voyageant dans diverses contrées du Nord , il fut à même de s'assurer que les vins de Provence et de Languedoc, traités convenablement, pourraient y trouver un débit avantageux et rivaliser , sous certains rapports , les vins de Bordeaux. A son retour à Marseille , il y forma , vers l'année 1 780 , le premier établissement de ce genre , et bienlùt les produits de nos vignobles acquirent dans le commerce une réputation que le tems à consacrée. »
Les avantages que procurent les chaix à notre ville sont énumérésdans un acte émané de l'autorité municipale en 1792, dont nous croyons devoir rapporter quelques passages :
» Avant qu'on eût reconnu la nécessité du fouettage des vins, >5 ceux de la ci-devant Provence étaient sans réputation , arrivant » tournés et gâtés aux îles ; pour la plupart , ils n'offraient aux
» négocians qu'un objet de spéculation fort incertain ; les capi- » taines marseillais souvent obligés de lutter avec les bordelais , » étaient obligés à des sacrifices onéreux à leurs armateurs, pour » se défaire de leurs cargaisons ; il résultait de là , que le com- » merce des îles n'était qu'entre les mains des maisons les plus » riches ; le négociant honnête , mais d'une fortune médiocre, D n'osait s'y livrer ; il en était détourné par la crainte de compro- » mettre ses fonds et son honneur. D'un autre côté , le commerce » de celte ville avec les Indes et l'Ile-de-France , branche pré- » cieuse et ^considérable , ne pouvant employer les vins de la ci- » devant Provence , les armateurs étaient obligés de faire venir >^ leurs vins de Bordeaux pour leurs expéditions.
» Les chaix s'établissent : tout change de face alors ; nos vins )) mésestimés , luttent avec ceux de Bordeaux , obtiennent même ï) la préférence , et les armateurs de l'Ile-de-France n'ont plus )) besoin de leurs voisins pour les vins de leurs cargaisons ; les > chaix leur en fournissent , que le changement de climat rend » encore meilleurs ; enfin la réputation des vins de Provence )) augmente tellement , que les armateurs de Saint-Malo et autres » ports du Ponent, font relâchera Marseille leurs vaisseaux des- » tinés pour l'Ile-de-France , pour y prendre leurs cargaisons » en vins .
» Tels sont les changemens opérés par les chaix , changemens » qui ont produit un tel bien, que le commerce des îles, devenu i) accessible à tous les négocians , soit par l'assurance de l'arrivée » aux îles des vins en bonne qualité , soit parce que les négocians D trouvent dans ces établissemens des facilités qu'ils ne pourraient » rencontrer chez l'agriculteur, ce commerce est monté à un tel » degré de prospérité , que la quantité des navires pour les îles, » avant l'établissement des chaix, qui n'allait qu'à 50 ou 60 bâti- » mens , s'élève actuellement de 180 à 200 (1). »
L'aveuglement du peuple était tel en 1792 , il était si facile d'égarer ses passions au profit des factieux et des intérêts privés , qu'on vint à bout de le soulever à Marseille contre les chaix . De nombreuses pétitions accueilliesavec faveur dans plusieurs sections en demandèrent la suppression. On leur attribuait l'augmentation du prix des vins , on traitait les fabricans d'accapareurs; c'était le reproche banal de l'époque ; et la municipalité eut beaucoup de
(1) Archives de l'Hôlel-dc-Ville.
peine à protéger, contre la colère du peuple , des établissemens qui enrichissaient la ville, soutenaient son commerce, et alimentaient une partie de sa population.
En 1792, l'exportation pour l'étranger des vins de Provence fut de 33,674 muids(l), et celle des vins de Languedoc, de 38,477; j 'exportation des vins de Bordeaux fut beaucoup plus considérable, elle se composait de 119,613 muids pour l'Europe.
60>541 muids pour l'Amérique et les Antilles Françaises. 2,225 D pour l'Afrique.
10,381 » pour les Indes , pour les îles de France et de
Bourbon.
L'interruption de nos rapports avec l'étranger pendant la guerre, fut très funeste au commerce des vins. La lettre suivante, qui fait partie des archives de la ville , donne sur sa situation en 1813 , des détails assez intéressans pour que je croie devoir la transcrire. Elle est adressée par le maire au comte Thibaudeau , pré£et.
19 octobre 1813.
M. le Comte,
» J'ai reçu la lettre en date du 16 de ce mois, que vous m'avez » fait l'honneur de m'adresser et par laquelle vous me demandez, 0 de la part de S. E. le ministre de l'intérieur, devons faire con- » naître ce que devient l'excédant de la récolte du vin de cette » commune sur les besoins locaux , et quels débouchés il trouve » dans l'état actuel des choses.
» Sur la première question , je vous ferai observer, M . le comte, » que l'excédant de la dernière récolte est en grande partie encore » dans les caves des propriétaires de vignobles et dans les entre- » . pots de chaix , qui malgré la défaveur des circonstances ont con- » tinué à manipuler.
y> Cette stagnation conduit naturellement à la solution de la se- » conde question qui en fera connaître la cause.
» Dans l'état actuel des choses , il n'existe plus à Marseille » aucun débouché connu et certain pour les vins de son territoire, » qui excèdent la consommation.
» Cet excédant même augmente graduellement chaque année j» par la diminution de la consommation occasionnée par Ja dé- » population de la ville et les privations rigoureuses que le mal-
(1) Le muid égale 266 litres.
» heur et la misère imposent à une partie nombreuse de ses ha- R bitans.
» Le seul débouché qu'eussent les vins du territoire de Mar- » seille , était dû aux expéditions maritimes et à l'approvisionne- » ment des colonies , que , depuis l'établissement des entrepôts » appelés chaix , Marseille partageait avec Bordeaux. Ces établis- » semens exportaient autrefois environ 453,600 hectolitres (1) de » vin. Et d'après le résultat des déclarations que les fabricansont » faites en dernier lieu sur leur situation en 1812 , ils n'en expor- » tent plus que 18,158 hectolitres à peu près. Il est vrai qu'ils » recevaient dans leurs chaix des vins des communes environnan- » tes , mais ce n'était que parce que ceux de Marseille ne suffi- » saient pas à leurs nombreuses expéditions.
» Celles qu'ils font maintenant et qui se bornent à des livraisons » faites à quelques corsaires et à de petits bâtimens génois très » peu nombreux , leur offrent si peu de ressources , que la plupart » de ces établissemens si utiles et si précieux pour les cultivateurs de 0 vignobles , ont cessé de travailler, ainsi que le prouve la faiblesse » de l'exportation actuelle comparée à celle qu'il fesaient autrefois.
» Il résulte donc de l'inactivité de ces établissemens et des autres a causes ci-dessus indiquées , que les propriétaires de vins à Mar- » seille, n'ayant aucun moyen de les placer, se trouvent surchar- » gés d'une denrée dont ils sont moralement assurés de ne pou- » voir se procurer le débit. Aussi sont-ils portés à regarder » l'abondance de la récolte de la présente année comme peu » avantageuse, puisqu'elle les oblige à de plus grands frais, et qu'en » diminuant sensiblement la valeur du produit des vins , elle aug- » mente encore par sa quantité la difficulté de s'en débarrasser.
» Les distillations d'eau-de-vie offraient autrefois de grandes » ressources, mais il n'en existe plus qu'une seule à Marseille, dont » le travail est très borné et les exportations presque nulles.
» Les liqueurs, qui s'y fabriquent maintenant en très petite « quantité, n'emploient que des eaux-de-vie étrangères, qui, ayant D plus d'ardeur et d'esprit, ont paru plus propres à ce genre de » fabrication.
» Ainsi , cette ressource manque encore aux propriétaires.
(1] Si ce chiffre est exact, l'importance de ce commerce a grandement diminué à Marseille. Cela s'expliquerait par l'accroissement des exportations des ports du Languedoc et par la perle de Saint-Domingue.
D En résumant cet exposé , M. le comte , vous appercevrez ai- » sèment que l'excédant de la récolte des vins ne pouvant être » ni consommé , ni exporté , doit nécessairement rester en partie » entre les mains des propriétaires de vignobles qui, comme vous » savez , couvrent presque toute l'étendue de notre territoire , » d'où il suit que le manque absolu de débouchés pour celte den- » rée, en ruinant ces mêmes propriétaires, les forcera à aban- » donner cette culture qui seule fesait leur richesse , si les cir- » constances ne s'améliorent , ou si le gouvernement en jetant un » coup-d'œil "paternel sur leur situation , ne prend pas dans sa » prévoyante sagesse , quelques mesures salutaires pour procurer » à cette partie si précieuse de l'agriculture du territoire de Mar- » seille , le soutien et l'encouragement nécessaire à son maintien.»
Le retour de la paix vint heureusement changer cette triste situation. Les prix montèrent de 4 et 5 fr. l'hectolitre à 12 et 15 fr., puis à 20, 25fr. (1).
Le commerce des vins prit un nouvel essor, malgré les droits de sortie de 1 et 2 fr., suivant les frontières dont les lois dédouanes de 1816 et 1818 frappèrent les vins , et contre lesquels Marseille réclama vainement pendant la session de 1819. Le tableau suivant de l'exportation de nos vins pour toutes les destinations permet d'apprécier la marche de ce commerce depuis 1820.
Quantités de vins de 1x)utes sortes exportés de Marseille depuis 1820 pour l'étranger et les Colonies.
1820 120,097 hectolitres.
(1) Ces prix éleyés provoquèrent de nombreuses plantations de vignes , et l'abondance excessive amena bientôt l'avilissement de la valeur des produits.
1832 274,607 hect.
Il résulte de l'examen de ce tableau, que les progrès des nos exportations auraient été beaucoup plus rapides si la Restauration n'avait pas adopté un système de douanes restrictif qui , provoquant chez les étrangers de fâcheuses représailles , les força de repousser nos vins.
En effet, jusqu'en 1823 accroissement rapide et considérable des quantités sorties ; à cette époque les prohibitions commencent à être mises en vigueur ; aussitôt les exportations , qui étaient de 19 millions de litres , tombent à 14 millions.
Et la diminution se fait principalement sentir dans les expéditions pour les pays qui nous fournissaient les articles repoussés. A un mal dont la cause est si clairement indiquée , le remède était facile à trouver.
La Révolution de Juillet , en amenant quelques modifications dans le système de nos douanes, et particulièrement dans la loi des céréales , a donné un nouvel essor à cette branche importante de nos exportations.
Voici dans quelle proportion ont participé aux exportations cidessus, depuis 1834, les vins ordinaires et de hqueuren futailles, et en bouteilles :
(1) En 1840, l'exportation de toute la France pour l'étranger et les colonies a été de 1,311,897 hectolitres , dont 481,676 de la Gironde.
Exportations de Marseille pour l'étranger et les colonies
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