CHAPITRE XVIII
HUILERIES DE GRAINES.
Importance de celte industrie. — Graines de lin. — De Sésame. — Autres. — Quantités de graines importées de 1832 à 1842. — Prix. — Nombre des fabriques. — Des ouvr iers. — Production.
La consommation toujours croissante de nos fabriques de savon en huile d'olive jointe à une série de mauvaises récoltes, en a élevé le prix à un taux exagéré (1), et en a considérablement diminué les quantités présentes sur notre marché.
Les huiles de graine ont été appelées à suppléer à l'insuffisance de celles d'olive (2) . Elles ont maintenu le travail dans les savonneries.Elles ont fait plus, elles ont créé à Marseille une branche d'industrie de la plus haute importance.
De nombreuses usines, représentant un capital énorme, ont été établies sur une vaste échelle, avec générateurs, machines à feu , presses hydrauliques , etc. Elles ont provoqué, en outre , la création de plusieurs atehers de mécanique , dans lesquels aussi beaucoup de capitaux sont engagés et qui donnent de l'occupation à un grand nombre d'ouvriers.
Utiles à l'industrie , elles ne l'ont pas moins été au commerce. Elles ont activé nos relations avec les ports russes de la Mer Noire et avec tout le littoral de la Méditerranée ; elles ont ranimé la navigation et employé plus de 200 navires par an , aw moment où tant d'autres objets de transport leur manquaient.
Les tourteaux fournis par les huileries de graines ont offert à
(1) Voici les prix des huiles d'olive pour fabrique au commencement de juin de chaque année depuis 1834 , constatés par les courtiers royaux : 1834, 107 fr, l'hectolitre.— 1835, 134. — 1836, 125. — 1837, 113. — 1838, 112 fr. — 1839, 121. — 1840, 125. — 1841, 140. — 1842, 128.
(2) Cette substitution des huiles de graine aux huiles d'olive est un fait qui s'est manifesté toutes les fois que celles-ci ont été rares et chères. On lit dans le Moniteur du 22 février 1818, que les classes inférieures à Marseille étaient obligées de recourir aux huiles de graine , même pour les besoins du ménage, parce que le prix de l'huile d'olive était inabordable pou r le peuple.
notre agriculture un excellent engrais et un nouvel aliment aux exportations de la France pour l'étranger (1).
Cette industrie favorable à tant d'intérêts, source féconde] de travail pour les populations de nos contrées , fut néanmoins attaquée avec violence dans la session de 1841 . Un amendement tendant à élever le droit d'entrée sur les graines oléagineuses fut présenté à la Chambre des députés. Il fut repoussé, grâce aux eflorts de notre député, M. Reynard.Son adoption eût porté un coup^fatal aux industries méridionales. Les huiles de graine ne doivent qu'à l'infériorité de leur prix l'immense consommation qui en est faite. Que ce prix soit élevé par suite de l'augmentation des droits d'entrée , la consommation diminuera , s'arrêtera peut-être ; et d'immenses valeurs seront détruites, de nombreux ouvriers privés de travail.
Et dans quel intérêt ruinerait-on ainsi tant de manufactures fondées sur la foi de la législation ? Dans celui des producteurs du nord ? Mais le haut prix auquel se soutiennent les huiles indigènes prouve qu'elles n'ont pas besoin de protection.
Cette industrie ne s'exerçait d'abord que sur les graines de lin. Bientôt on s'aperçut que la graine de sésame renfermait une proportion bien plus grande d'huile, et que cette huile, se rapprochant beaucoup de celle d'olive, était infiniment plus convenable que celle de lin à la fabrication du savon. Depuis, l'importation des graines de sésame n'a cessé de faire des progrès, et elle en fera encore l'année prochaine , parce que la faveur dont cette graine jouit à Marseille, en a multiplié partout la culture ; aux graines de lin et de sésame se sont jointes aussi celles de ravison , de coton , d'arachide, et tout récemment encore celle de pavot qui a offert des résultais satisfaisans.
En 1832 , l'importation des graines de lin à Marseille ( commerce spécial) se bornait à 250 tonnes de la mer Noire (2).
En 1833, elle était de 563. — En 1834, de 686. — En 1835 , les graines oléagineuses de toute sorte, importées à Marseille, présentaient un total de 1,048 tonnes. — En 1836, de 2,117. — En
(l) Il a été exporté en 1839, 2,312 tonnes de tourteaux.— En 1840, 7,649.— En 1841, 8,266. —La production ayant été en I8il de plus de 20,000 tonnes , l'agriculture nationale en a consommé 12,000.
(2)Les chiffres du résumé du livre III comprennent toutes les espèces de graines oléagineuses et sont ceux du commerce général.
1837, de 2,618. — En 1838 , de 7,364. — En 1839 , de 10,576. — En 1840, de 16,784. — En 1841, de 29,04.^.— Dans les neuf premiers mois de 1842, il en a été importé 27,782 tonnes , dont 12,690 en graines de lin , 10,842 de sésame, 2,596 de ravison , 1,079 de coton et 575 d'arachide.
Cette dernière graine est arrivée pour la première fois , dans ces derniers temps , par chargemens entiers. Elle paraît réussir parfaitement dans les États-Unis , et comme sa culture n'exige pas de grands soins , il est probable qu'il en viendra plus tard de ce pays des quantités fort importantes.
Nous en avons reçu du Sénégal , oii elle croît d'elle-même et en abondance. Dès que les indigènes reconnaîtront que cette culture est lucrative , ils ne manqueront pas de lui donner un immense développement.
L'arachide est devenue une branche importante du commerce que font les anglais en Gambie. MM. Régis frères, qui exploitent avec succès le commerce du nord-ouest de l'Afrique , et qui s'appliquent avec un zèle digne d'éloge à nous y créer de nouveaux débouchés, ont fait acheter cette année, en Gambie, 300,000 kil. de graine d'arachide et en ont fait traiter d'avance 500,000 pour l'année prochaine. Destinées à être converties en huile dans les usines de Marseille, ces graines, qui ne coûtent en Afrique que 20 francs les 100 kil., se vendent couramment en France au prix de 37 à 38 francs, et le gouvernement a jugé le commerce auquel elles ont commencé à donner lieu assez digne de protection pour en réduire le droit d'entrée à 1 fr. les 100 kil. (1).
Les prix du marché, au mois de novembre 1842 , sont ainsi qu'il suit : Graines de sésame , 55 fr. les 100 kil. — De lin , 31 fr. — De ravison, 22 fr. — D'arachide , 38 fr.— De pavots, 53 fr.
En 1834, quatre fabriques faisaient à peine quelques tonnes d'huile de lin par an. A la fin de 1840 il en existait dix-huit, produisant 4 à 5,000 tonnes.
Aujourd'hui on en compte 36, dont 10 sont en construction ; 20 ont pour moteur la f vapeur ; 14 , des chûtes d'eau ; 2 anciennes et peu importantes sont mues par des chevaux.
Ces 36 usines doivent employer directement 7 à 800 ouvriers ; et indirectemeijit aussi un nombre fort considérable à cause des
(1) Rapport de M. Gautier au nom <le h commission dn Sénégal.
transports continuels de la graine d'abord , puis de l'huile et surtout des tourteaux.
Pour évaluer l'importance de la production , il suffit de réduire en huile , d'après le rendement habituel , les diverses quantités de graines arrivées durant les dernières années. La graine de sésame rend de 48 à 50 pour cent suivant la provenance, celle de lin ne rend que de 23 à 30 pour cent.
Ainsi , en 184o, ii es: arrivé :
134,328 quintaux métriques graines de lin , formant au render ment moyen de 29 pour cent. . . 38,955 q. m.
48,168 q.m. graines fde ravison au rendement moyen de ,'20 pour cent 9,633 q^ m.
Huiles produites en tSiO 48,588 q. m.
En 1841 (1), l'importation a été de :
237,818 q. m. graines de lin , donnan», au rendement moyen de 2.9 pour cent 68,967 q. m,
68,613 q. m. graines de ravison produisant. . . . 13,722 q. m.
18,3.48 q.m. graines de coton, dont nous ne pouvons évaluer exactemon t le rendement , parce que celte graine est exploitée par un seul fabricant, possesseur d'un procédé pour en décolorer l'huile. Nous portons pour mémoire 6,000 q. m.
20,609 q. m. graines de sésame produisant au rendement moyen de 49 pour cent 10,098 q. m.
Huiles produites en 1841 98,787 q. m.
Soit près de 10,000 tonnes.
Le prix de l'huile de lin s'est maintenu en 1837 et 1838 de 90 à 92 fr. les 100 kil. En 1839 elle était tombée à 80 fr. Aujourd'hui ( novembre 1842 ), elle se vend 95 fr. En janvier elle était à 102 francs.
L'huile de Sésame se vend 125 fr. les 100 kil (2).
Pour évaluer la valeur de la production en 1841 , nous pouvons calculer les 98,787 q. m. huile à raison de 100 fr. chaque ,
(1) Les chiffres de ces imporlalions émanent d^s notes du commerce; ils présentent quelques différences avec ceui de la douaue que j'ai donnés c'-dessus.
(2) Au moment de mettre sous presse (décembre 18i2) l'huile de lin se yenfj .83 fr. les 100 kil., celle de sésame 114 fr.
ToïE III. 50
et nous avons une somme de 9,878,700 fr.
Il est sorti:, en outre des huileries, environ 200,000 quintaux métriques tourteaux, qui, à 12 fr. prix moyen (1) 2,400,000 fr.
12,278,700 fr.
L'année 1842 présentera une création de valeur beaucoup plus considérable. L'huile de Sésame a assuré l'avenir de cette industrie. L'huile de lin mise dans une trop forte proportion faisait du mauvais savon : il n'en est pas de même de celle de sésame. Cependant, l'huile d'olive est toujours l'huile type, l'huile par excellence pour la savonnerie, les autres qualités ne sauraient la remplacer complètement , et plus elle entrera dans la composition des savons, plus ceux-ci seront d'une belle qualité.
Les savonniers le savent , et tout en adoptant les huiles de graine comme un utile auxiliaire , ils consomment d'autant plus d'huile d'olive qu'ils tiennent davantage à la beauté de leurs produits^