‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 106 sur 197 · llist. de VAcad. royale · texte numérisé non relu

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blent marquer une date, comme la Bible de Charles le Chauve. Il n'est pas moins frappé de la supériorité de nos bestiaires (animaliers) sur ceux du Bas-Empire ; il poursuit dans les textes la trace de ces illu^ninatores, jadis membres de l'Université, dont il assimile justement le nom à celui de picto7'es. Il montre ensuite l'art s'éclairant à la lumière venue de Constantinople par l'Italie, prenant sa pJiysionomie personnelle et distincte. Mêmes conclusions, quoique moins affirmatives, pour la sculpture. Enfin, en mentionnant les autres arts qui fleurirent à l'ombre des premiers, la gravure des pierres, les émaux, etc., Caylus fait justement observer que Timprimerie fut pour eux « un malheur » ; il nous conduit ainsi jusqu'au seuil de la période 011 la greffe italienne vient s'enter sur l'art qui avait su enfanter « par sa propre force » (retenons le mot), les Jehan Fouquet et la dynastie des Clouet.

Un tel aperçu est une vue de génie. Dans sa brièveté et sa précision, il est singulièrement plus concluant que le long discours du conseiller Desportes, qui eut, nous ne savons pourquoi, les honneurs de l'impression \ Il est fort regrettable que Lépicié, obligé de tronquer son ouvrage, et de le resteindre aux premiers peintres, n'ait pas donné à Caylus l'occasion de pousser plus avant son étude. Celui-ci dut s'en tenir à ce projet de préface, et aux deux biographies qu'il écrivit pour les Vies des 2)re77iiers peint^^es du roi, celle de Pierre Mignard et celle de François Le Moyne.

Nous ne nous appesantirons pas sur ces deux derniers opuscules. Ils ne diffèrent des travaux analogues de Caylus que par la longueur et une forme un peu plus soignée. Défauts et qualités, rien de nouveau n'y est à signaler. Nous préférons apprécier le Recueil en lui-même : il fut

1. Diîcours préliminaire, en tête des Vies des premiers peintres.

CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE

en son temps une nouveanté. C'était la première fois que l'Académie, faisant usage de son privilège \ annonçait hautement l'intention de se faire connaître du public. Elle reprenait à son compte, sous le titre de Vies, ces Eloges académiques qui firent le succès et même la vogue de l'Académie française à la même époque. Pour la première fois aussi, le public y voyait des artistes jugés par d'autres artistes, leurs pairs. Sans doute on se contentait alors de peu, car l'ouvrage ne nous cause aujourd'hui qu'une sorte de déception. Nos simples lectures en séance publique sont autrement instructives et pleines. Ce genre d'écrits en est alors au balbutiement, bien qu'il ne se refuse pas à l'occasion la prolixité. Il est à la fois officiel et famiKer, compassé et naïf, bourgeois. L'importance des commandes, l'honneur du patronage royal, sont les thèmes les plus rebattus. Le fameux voyage d'Italie en est un autre. La grande peinture y est prônée, à savoir la peinture d'histoire, ou les grandes machines qui couvrent de leurs allégories plafonds et coupoles. L'appréciation artistique y est rare, et d'ailleurs conçue en termes très généraux, sur la couleur, la touche, les masses, le clair-obscur, les draperies. Caylus est encore celui qui en dit le plus long; mais il y a loin de là à ses conférences. Le point de départ de tous les jugements, le modèle idéal dont tous procèdent, c'est encore l'Italie; mais quelle Italie? Un je ne sais quoi d'éclectique, ni romain, ni vénitien exclusivement, ni surtout florentin, bolonais plutôt; un décalque du grand art, chose pâlie et pourtant reconnaissable, rappelant le Guide et l'Albane, Piètre de Cortone et les Carraches, c'est-à-dire les grands chefs de file du second ordre , plutôt que Raphaël ou Michel- Ange, Titien ou Léonard. C'est encore le type de Simon Vouet, un peu moins clair et mince dans

I. Par arrêt du conseil du 28 juin 1714, l'Académie avait un privilège l)our ses publications spéciales sur l'art.

la couleur, plus compliqué sinon plus savant, mais toujours avec la même noblesse de convention, les attitudes choisies d'après les maîtres, mais mises au point comme pour le théâtre, et réternelle mythologie qui rend le dictionnaire de la Fable aussi nécessaire pour regarder le salon d'Hercule que pour lire une ode de Jean-Baptiste Rousseau.

De même, pour faire honneur à leur tâche, secrétaire, artistes et amateurs s'évertuent à chercher une forme soutenue — académique, — qui trahit parfois bien de l'inexpérience et de la pauvreté. Caylus s'interrompt à chaque instant pour avertir qu'il faire une digression; puis il fait remarquer qu'elle est finie ; il la justifie, et annonce enfin qu'il revient à son sujet. Avec plus d'aisance, Charles Goypel, un artiste galant homme, compose des réponses courtes et généralement bien tournées. Il est môme spirituel lorsque, premier peintre du roi lui-même, il écrit des devoirs du premier peintre. — De toute cette éloquence diffuse et naïve ressort une morale bien nette, pour la plus grande édification des élèves : Les académiciens doivent être des modèles de vertus encore plus que de talent : bons pères, bons professeurs, bons confrères; par-dessus tout, bons académiciens. Mignard et Le Moyne sont publiquement blâmés après leur mort pour leur caractère, — leurs tableaux étant assez connus pour être passés sous silence. Par contre, chacune de ces biographies ajoute quelque titre à la vénération dont on entoure la mémoire de Le Brun ; Caylus marche à la tête de ceux qui lui consacrent des autels. Ce sentiment, dont il ne faut pas sourire, est reconnaissant et généreux. Le Brun avait été le Richelieu de cette Académie naissante, Colbert en fut le Mécène ; Louis XIV constitua le troisième terme de cette trinité, à laquelle tous les artistes des deux derniers siècles sacrifièrent avec ferveur. L'Académie de peinture fut peut-être le seul

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corps où riiommage, même excessif, resta l'expression cFun sentiment vrai \ el où la reconnaissance s'éleva jusqu'au culte sans qu'on ait pu jamais l'accuser d'adulation.

Enfin, grâce à tant d'essais, à de si constants efforts, Caylus touche au plus immédiat des buts qu'il s'est proposé d'atteindre : On travaille à l'Académie. Les conférences ont repris; les lectures sont fréquentes. Un Galloclie, un Vien, un Boucliardon, sous la haute influence de Caylus, se consacrent tout entiers à relever l'enseignement du dessin. Les grands maîtres sont mieux étudiés; l'antique commence à préoccuper les professeurs; les élèves sont mieux tenus en haleine. C'est à eux surtout que Caylus s'attache. Il les connaît personnellement; plus d'un a travaillé chez lui, a été formé par lui. Aussi ne se passe-t-il pas d'année qu'il ne leur fasse quelque don : des livres, quelque plâtre, ou simplement un meuble utile, des « tables à rouleau ». Il trouve enfin qu'ils ne sont pas assez stimulés par les prix de quartier. Il veut que l'Académie royale ait, comme ses sœurs, des prix annuels spéciaux. Il en établit successivement trois, qui marquent bien l'objet de sa préoccupation : le prix cV expression, pour l'étude des passions ; le prix à'ostéolorjie , pour l'étude de la charpente du corps humain; et le prix de perspectim ^ L'utilité de ces encouragements n'est que trop démontrée par les lacunes qu'ils découvrent : le premier concours d'expression est si faible, qu'il est remis à l'année suivante ; — l'ostéologie si peu en honneur (tous vont apprendre chez Boucher à « casser élégamment une jambe »), — que le secrétaire est obligé de composer un

1. A noter ce trait touchant. Au début du règne de' Louis XV, l'Académie royale, voyant les finances obérées, oITre au roi de payer elle-même « l'école du modèle ». Le roi n'accepta point cette obole du pauvre.

2. Prix d'expression, 1759-1760 — (pièces originales publiées dans les Archives de l'art français, par M. Ch. Henry); — prix d'ostéologie, avrilmai 1761. — Cf. Procès-verbaux.

mémoire pour en prouver la nécessité; — enfin, la perspective si dédaignée dans l'ensemble de Fécole, que cinq seulement parmi tous les lauréats se présentent pour le concours*. Ainsi, ces diverses fondations ne servent encore qu'à constater la faiblesse des études, en attendant qu'elles servent à y remédier. Mais tout cet ensemble de mesures, conçues et dirigées par le seul Caylus, ne tardera pas à porter ses fruits.

Caylus règne donc à l'Académie royale. Nous avons vu celle-ci lui remettre moralement tous ses pouvoirs. Il règle les occupations du corps, juge, critique, enseigne, innove. En un mot, il « gouverne » l'art. — Vers quel but le dirige-t-il? — Il nous reste maintenant à le clierclier.

1. Pour sauver cette étude, l'Académie fut obligée d'arrêter que les candidats au grand prix devraient, au préalable, résoudre un problème de perspective. — Les résultats furent médiocres. Délécluze {\'ie de David] rapporte que David lui-même était obligé d'avoir recours à une main étrangère pour composer les fonds en perspective de ses tableaux.

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