‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 108 sur 197 · Auteur du poème sur la peinture, De Arte graphica · texte numérisé non relu

Auteur du poème sur la peinture, De Arte graphica

ESSAI D'UNE RÉFORME

trouvé pour des applications de ce genre, — c'est l'Académie. Caylus y prendra l'antique sous son patronage et se chargera de lui faire un sort.

Ce n'est point que l'antique fût tout à fait ignoré à l'Académie avant Caylus. Le mot, sinon la chose, n'y était pas absolument inconnu. On le voit revenir maintes fois dans les conférences, notamment à propos de Poussin. Toutefois les orateurs ont soin de ne pas appuyer. Au xvn^ siècle, l'antique est en art ce qu'est Aristote pour les lettres, une autorité qu'on invoque sans la connaître, l'argument que l'adversaire ne songera pas, et pour cause, à contester. La France, en général, ne s'est pas encore intéressée aux monuments de la plastique. Les rares curieux qui s'en sont occupés, un Peiresc par exemple, n'ont point songé à en faire profiter l'art de leur pays. Poussin, qui imite l'antiquité jusqu'à la transcrire, reste sans influence directe en France, dans cette patrie où il n'a ni peint, ni enseigné, ni presque vécu. Sa gloire est posthume. Et encore, plus estimé des professeurs qu'admiré de la foule, n'inspire-t-il pas assez d'enthousiasme à la jeunesse pour que, si celle-ci passe les Alpes, elle aille chercher là-bas précisément les modèles dont le maître s'est inspiré. Les sculpteurs sont un peu moins indifférents, et cela se conçoit : l'enseignement de la statuaire antique est pour eux immédiat; les peintres ne pouvaient guère qu'en induire un par à peu près. Puget, il est vrai, fait moins songer à l'antique qu'à Michel-Ange, à un Michel- Ange lourd et sans génie; mais Girardon doit déjà de la grâce et de la justesse à son goût pour les fragments anciens. Il en a rassemblé plusieurs en Italie, il les restaure en France à loisir, pour l'ornement de son cabinet. L'intelligente curiosité de Louis XIV, comme celle de Colbert, se porte enfin vers cet Orient d'où nous est venue la lumière, et nous le voyons, à diverses reprises, placer

ESSAI SLR LE COMTE DE CAYLIIS-

SOUS l'égide de nos ambassadeurs des artistes charg-és de véritables missions officielles.

Malgré ces divers essais, on peut dire que Tétude des antiques est chez nous un luxe dont on se passe. Le divorce entre l'art et l'archéologie est d'ailleurs complet jusque vers 1750. On pourrait appliquer à nos arts, avec une petite modification, la formule célèbre : Grœcum est, 7îon pingitu7\ Pourtant, les artistes savaient où trouver, à Paris, à Versailles, à Fontainebleau, les bronzes, plâtres ou marbres dont François 1"% Louis XIY, avaient paré leurs demeures. Mais à quoi bon? Pour traiter les sujets ordinaires de la grande peiuture, ceux de la Fable, de l'Histoire, de l'Ecriture, il n'était point besoin de prendre son effort de si loin. Peindre des scènes bibliques en consultant l'antique, comme Poussin, était vraiment excès de conscience ou d'originalité. Plus de succès vous attendait avec les recettes italiennes, draperies flottantes ou noblement gonflées, chairs de convention, couleurs rompues suivant la formule, avec l'inévitable fabrique d'après les inventeurs du genre. Le plus célèbre artiste de l'Italie, généreusement prêté par le pape au roi de France, le Bernin , n'avait-il pas enseigné que tout l'art consiste à camper dans une attitude théâtrale un personnage, dont la figure apprêtée surgit d'un flot tourmenté de vêtements? On n'eut garde de ne point le suivre sur cette route facile. Le Français, avec le don d'assimilation qui le distingue, passa vite de l'imitation au pastiche, du pastiche à la routine. Les plus grands donnent dans ce travers, et se font de leur déplorable facilité une gloire. Mignard, par simple gageure, compose dans le style du Guide un tableau que Le Brun affirme énergiquement être du Guide lui-même, « et de sa meilleure manière ». Quel est l'avenir d'une école dont les chefs peuvent si aisément dépouiller toute personnalité?

ESSAI d'une Réforme.

Si Tantiquc est à ce point délaissé, la nature ne l'est guère moins. En 1715, voici à quoi l'étude du modèle se réduisait encore. Deux hommes, entretenus par l'Académie, et dont l'un u faisait office de concierge », posaient aUernativement une semaine chacun à l'Académie et aux Gobelins, excepté le samedi où on les réunissait pour le groupe \ L'étude de femme n'est nulle part mentionnée (c'est même en grande partie pour combler cette lacune que Gaylus fonda le prix d'expression, dont le modèle devait primitivement et exclusivement être une femme ^). Il est vrai que cette étude souffrait quelques difficultés, et que le préjugé rendait encore le modèle féminin presque introuvable, comme en témoigne une curieuse lettre de Doyen ^ On ne peint couramment qu'avec des recettes. Quand Diderot déclare que, passé cinquante ans, nul peintre de son temps n'appelle plus le modèle, il est audessous de la vérité. Désormais incapable de rajeunissement, l'Ecole était réduite à se copier elle-même, et ne s'en privait pas. Aussi donnait-elle à la fois dans toutes les formes du faux, et surtout dans ces deux variétés communes à toutes les décadences, l'emphase et la fadeur. L'Italie n'était guère mieux partagée, et l'éclectisme de Garraclie n'avait engendré qu'une faible et froide postérité. Les plaintes des antiquaires français trouvent un écho singulier parmi ces connaisseurs dont les grandes villes ultramontaines ne sont jamais absolument dépourvues. Ln Bottari, un GabbuiTi,un Zannotti, s'emportent fréquemment contre le mauvais goût du jour, « qui met Garraclie au-dessus de Titien », et contre les graveurs qui, cédant

1. Description de l'Acad. royale des Arts de Peinture et de Sculpture, par feu M. Guérin, secrétaire perpétuel de ladite académie. Paris, 1715.

2. « La didérence des mœurs et des usages nous met aujourd'hui dans une situation embarrassante pour les modèles de femme, toujours plus difficiles à trouver complets que ceux de l'aulre sexe. » {Mém. de l'Acad. des Inscr., XXV, 296).

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