‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 128 sur 197 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'œuvre archéologique de caylus

1. — Les Mémoires d'archéologie à l'Académie des inscriptions. — La critique et la technique.

Description générale des Mémoires. Diverses nouveautés. — 1° Critique des textes relatifs aux beaux-arts. Caylus et La Nauze, etc. — 2° Restitutions de divers procédés. La peinture encaustique, etc. Utilité des études techniques. — 3° Restaurations de monuments d'après les textes : Théâtre de Curion, Mausolée, etc. — Résumé.

Le 9 février 1742, Caylus, après le cérémonial d'usage, prenait séance à l'Académie des inscriptions, et s'asseyait au banc des honoraires \ Bien qu'à cette date il ne fût rien moins qu'un savant, et que Maurepas, son puissant ami, fût alors en place, nul ne put voir dans cette élection l'ouvrag-e de la faveur. Caylus n'avait pas encore donné de gages à l'érudition, mais il lui faisait de coquettes avances. La richesse de son cabinet lui constituait déjà un titre. Maintes fois il en avait fait les honneurs à la Compagnie, et s'était plu à lui communiquer gracieusement quelque

1. Lettre de Maurepas à l'abbé de Rothelin, président : « A Versailles, le 3 février 1742. — J'ai l'honneur de vous informer. Monsieur, que le roi a nommé M. le comte de Caylus pour remplir la place d'académicien honoraire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres vacante par le décès de M. de Bercy. Vous connaissez les sentiments avec lesquels je suis plus parfaitement que personne du monde, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Maurepas. » {Extr. des Registres manusc7its de l'Académie.)

monument rare \ Son tour d'esprit le portait aussi de ce côté. C'était maintenant trop peu pour lui de jouir de ses antiquités en curieux ou en artiste. Ce monde ancien, dont les <( guenilles » avaient amusé ses regards, il brûlait de le connaître à son tour; il sentait s'élever en lui une passion d'étude que de froides traductions, des traités indigestes, étaient loin de satisfaire. Il voulait, enfin, relever son titre d'amateur d'un nom plus sérieux, et donner à son goût la consécration quasi officielle de la science. Il fut heureux en cela, car la seule ambition de sa vie fut satisfaite. La Compagnie ne pouvait qu'être flattée de se voir si haut prisée par un homme de cette qualité. Ouvertement dédaignée par nombre de grands seigneurs, délaissée par ceux-là même que leurs hautes fonctions introduisaient de droit — et comme de force — dans son sein, elle mit à s'adjoindre Caylus un empressement facile à comprendre. L'événement lui donna raison. Si elle rendit à Caylus un très grand service, Caylus devait lui en rendre de plus grands encore.

Le nouvel académicien ne se fait d'abord remarquer que par son assiduité et son silence. Il est là comme à l'école, écoutant et travaillant. Il peut dire, lui aussi : condo et compono qusB mox depromere p)ossim; mais il faut qu'il se hâte, s'il veut produire. A cinquante ans, il n'est que temps, pour marquer dans la science, de se préparer un bagage d'érudition. Heureusement, ce vieil élève a un autre bagage d'artiste et de chercheur déjà si complet que le reste viendra s'y ajouter comme de lui-môme. L'édifice est tout bâti. Il ne s'agit plus que de le couronner. Deux ans y suffiront. Dès d744, Caylus prend la parole au sein de l'Académie; et, bien qu'il n'aborde pas de préférence au début des sujets d'érudition pure , il y touche en

\. Bronze communiqué à l'Académie en 1739. — Cf. Mémoires de l'Acad. des inscr., XIV, p. 13.

passant ^; encore quelques années, il s'en saisira, et cette fois pour ne plus les abandonner.

Dans l'espace de vingt-une années — de 1744 à 1765 — Gaylus ne fit pas moins d'une cinquantaine de lectures, dont plusieurs très considérables. Quarante-six Mémoires sont ou imprimés in extenso dans les Mémoires de la Compagnie, ou longuement analysés dans les tomes à' Histoire^. Il faudrait sans doute grossir ce chiffre d'une dizaine de numéros pour être complet. Nous avons relevé sur les procès-verbaux des séances plusieurs lectures dont il n'est pas resté trace. Dans les brouillons de Caylus déposés à la Sorbonne, on voit aussi que certains cahiers de notes ont dù se convertir en mémoires, aujourd'liui perdus ^ Enfin lui-même, dans divers passages du Recueil, fait allusion à des travaux de ce genre que nous n'avons plus. Admettons pourtant, ce qui semble incontestable, que nous ayons l'essentiel de ces mémoires, et voyons ce qu'ils sont.

Ce qui frappe d'abord, c'est leur variété ; et, non moins que leur variété, leur unité. Caylus se disperse, on pourrait dire s'éparpille, sur une infinité de sujets qui demandent des qualités souvent fort différentes; mais ces sujets, sauf quelques-uns, sur lesquels nous ne reviendrons pas ^, sont tous du ressort de l'art ancien, notamment de l'archéologie figurée. Quoique l'ordre chronologique de ces divers travaux semble accuser une complète absence de suite et de méthode, en y regardant de plus près, on verra qu'ils viennent tous plus ou moins se grouper autour d'un cer-

1. Mémoire sur les pierres gravées (XIX, 239-250), 11 août Mk^t; — Éclaircissements sur quelques passages de Pline (XIX, 250-287), 15 juin 1745, etc.

2. Voir la liste à la Table des matières de Rozière et Chàtel.

3. Notamment sur la Navigation des anciens, dont il semble s'être beaucoup occupé. Il y a plusieurs liasses d'extraits sur ce sujet.

4. Nous voulons parler des descriptions de manuscrits du moyen âge [Sur les fabliaux, XX, 352-377; — sur Guillaume de Machaut, XX, 399- 440, etc.). Sur ces divers essais, plus curieux qu'importants, voir supra, livre I, chap. ii.

tain nombre de questions, toutes pratiques et techniques, par lesquelles l'auteur se pique de résoudre les problèmes de l'art. Leur choix est significatif. Si Caylus bat parfois les buissons un peu au hasard; s'il a le tort, çà et là, de baptiser « mémoire » un assemblage de notes décousues, ou une série d'anas et de banalités qui font songer à un Selectse des beaux-arts \ il faut reconnaître que c'est là une exception, et qu'en général nul ne sut mieux que lui poser une question, la traiter avec rigueur. Nul n'assortit mieux à la nature de son talent le thème à traiter, et ne se révéla mieux dans ses titres : Sur la porcelaine d'Égijpte, Sur la loerspective des anciens, Sur la peinture à V encaustique. Sur les armes de bronze trouvées à Gensac, etc. L'originalité de ces études diverses saute d'abord aux yeux, et définit déjà ce talent d'ouvrier, d'artiste et d'érudit.

La forme en est aussi à noter. Remarquons d'abord que leur importance, comme leur étendue, est fort inégale. A juger seulement sur les titres, on risquerait fort de s'abuser. La liste imposante de ces dissertations masque plus d'un défaut; c'est une façade à fausses fenêtres. Un certain nombre de choses peuvent disparaître, comme cette page simplette intitulée pompeusement « Conjecture sur ce qu'on appelait galère subtile du temps de Charles IX », ou celle sur <( Deux antiquités trouvées dans des pierres de nature différente ». Ce sont là des communications faites en séance, et qui n'apportent qu'un témoignage de plus, si ce témoignage était nécessaire, de l'universelle curiosité de Caylus. Il faut ainsi défalquer presque un quart de l'œuvre totale conmie oiseux et sans valeur. Mais ce défaut sert à mieux caractériser le rôle de Caylus à l'Académie. Ce n'est pas un de ces auteurs à mémoires bien pondérés, longs et lourds, méthodiquement divisés comme des ser-

L De l'Aînour des beaux-arts (XXI, 174-191); Sur les princes qui ofit cultivé tes arts (XXIX, 160-166).

mons, tels qu'en produisent les émules des Fréret et des Fraguier. C'est un homme auquel la lecture attentive des anciens suggère tout à coup des vues, des rapprochements, des expériences de toute sorte, qu'il a hâte de vérifier, qu'il interrompt h moitié faites pour en porter la nouvelle à ses confrères. De là l'imprévu, voire le décousu. Comme Caylus fait fort tard ses études, et qu'il lit les anciens avec des yeux à la fois très expérimentés et très naïfs, mille détails le piquent et le surprennent, l'attirent à la fois sur des pistes diverses, lui révèlent du premier coup ce que maint hvmianiste de profession ne trouva jamais au fond de son encrier. Ces petites découvertes, qui le ravissaient d'aise, il en apportait, au jour le jour, la primeur à l'Académie, qui devint de plus en plus l'écho de son laboratoire. Elle eut ainsi le secret de ses joies, de ses recherches heureuses, de ses insuccès. Rien de plus intime, de plus familier que ces rapports; rien de plus remarquable que les profits de toute sorte qui en résultèrent. Caylus fut singulièrement récompensé de cette sorte de candeur. Chaque jour c'était une victoire nouvelle, la conversion d'un antiquaire attardé, la conquête d'un prosélyte, l'émulation excitée chez quelque savant épris à son tour d'une vieille question d'art habilement rajeunie. N'est-il pas vrai de dire qu'à cet égard les irrégularités même, les heurts de la composition sont dans les mémoires autant d'indices de vie, d'activité, et qu'au lieu de reprocher à Caylus de n'avoir pas « mis au point » une dizaine de travaux — lesquels aussi bien seraient à refaire aujourd'hui, — il faut lui savoir gré d'en avoir abordé le quintuple, d'avoir partout poussé sa pointe hardie, d'avoir plus agité de problèmes que proposé de solutions, s'il est vrai que l'esprit humain ne trouve pas moins de profit à chercher qu'à conclure?

Laissons maintenant ces généralités et entrons dans les

parties solides de l'œuvre; étudions et montrons l'esprit nouveau que Caylus apportait aux recherches archéologiques. Dégageons de ces matériaux hétérogènes ce qui était neuf alors, ce qui était hon, ce qui mérite de rester. Trois points principaux nous paraissent pouvoir être mis en lumière : la critique dont Caylus fait preuve en interrogeant les textes; — sa hardiesse et son honhei^r dans les restitutions de divers procédés de l'art ancien; — son originalité dans certaines restaurations de monuments décrits par les auteurs. — Un mot sur chacun d'eux.

La question des textes est la première que pose Caylus, ou plutôt qui s'impose à lui dans ce nouvel ordre de travaux. Rien de plus aisé à comprendre. Aujourd'hui même, que tant de découvertes nous ont permis d'expliquer et parfois de corriger les auteurs anciens, la critique des sources doit être la première occupation du futur archéologue. Ces sources, Caylus n'était certainement pas sans les connaître plus ou moins. Mais autre chose est de ne pas ignorer, autre chose de posséder. La grande dépense de citations qu'étalaient ses confrères dut donner des scrupules à notre amateur. Au lieu d'être tenté de prendre à peu de frais un brevet d'érudition, il sembla plus soucieux de soumettre ses lectures à un examen sévère. Nous retrouvons ici cet amour de l'exactitude que nous avons déjà signalé, augmenté de ce qu'il appelle quelque part « les réflexions d'un hermite, d'un songe-creux ».

Sa sévérité s'exerce à deux degrés. Avant d'atteindre les auteurs eux-mêmes, elle prend à partie les traducteurs. Caylus a beau jeu contre eux. Avec une verve impitoyable,, il montre, par quelques exemples spirituellement choisis \ quelles idées fausses de sottes traductions ont répandues

1. Éclaircissements sur quelques passages de Pluie qui concernent les arts dépendants du dessin. (XIX, 250-287.)

sur les arts de Fantiquité. Avec autant de force que de bon sens, il s'élève contre ceux qui, contents de savoir peu ou prou une langue ancienne, prétendent à traduire des ouvrages dont ils n'entendent pas la matière, et où leur ignorance technique les entraine à de perpétuels contresens. Si Caylus s'acharne ainsi sur un « sieur Durand », auteur d'une Histoire de la 'peinture ancienne^ ce n'est pas seulement parce qu'il a pu lui devoir personnellement mainte erreur, et qu'un peu de dépit est naturel; c'est surtout parce qu'il veut faire un exemple. Le sieur Durand s'appelle légion au xvm'' siècle, dans un temps où les traductions sont encore pires que l'érudition; quant au public, il croit à ce qui s'imprime avec privilège. Comment sortir de là? On sent la mauvaise humeur de Caylus au peu de ménagements qu'il garde pour les plus réputés, pour d'Olivet ou pour Rollin lui-même. Ceux-là aussi, il les cite à sa barre, et les renvoie condamnés, convaincus d'incompétence ^ C'est qu'il lui tient à cœur d'établir, au sein de l'Académie des inscriptions, comme naguère à l'Académie royale, cette vérité nécessaire, que la langue de l'art mérite une étude spéciale; que les mots n'ont ni même valeur, ni même sens, ni même profondeur, suivant qu'ils sont employés par un artiste ou par un humaniste; que l'interprétation littéraire, appliquée aux choses de l'art, conduit à l'absurdité : qu'enfin il faut posséder la matière dont traite un auteur, avant de le traduire. On a vu ailleurs jusqu'à quel excès il abondait dans son sens lorsqu'il frappait Molière lui-même d'un Odi profaniim pour sa Gloire du Val-de-Grâce. 11 faut reconnaître qu'ici le mal était bien plus enraciné, et qu'aucun coup de Caylus ne risquait de porter à faux.

Écartons donc de dangereux intermédiaires : adres-

1. Éclaircissements sia^ quelques passages de Pline, etc., p. 2oo-256.

soiis-nous aux anciens directement; instruisons-nous par leur bouche. Toutefois, avant de leur demander ce qu'ils ont pensé sur tel ou tel sujet, on peut s'informer de leur caractère, connaître leur tour d'esprit général. Ces auteurs furent des hommes. Pour nous arriver grossis des réflexions de maint savant, entourés de la double consécration de la rareté et de la vétusté, leurs témoignages n'en portent pas moins la marque de leurs défauts, de leurs préjugés. Et Caylus, prenant en main les intérêts de l'art dont il se constitue chaque jour plus hardiment Pavocat, ébauche — ébauche seulement par malheur — l'enquête à faire sur chaque auteur. C'est peu de chose en soi que le mémoire où il en traite ^ ; mais c'est beaucoup, à cette date, qu'une phrase de ce genre : « Pour distinguer nettement et avec vérité les objets éloignés, le choix des verres n'est pas indifférent ».

De telles vues ne sont pas rares chez Caylus. Ses mémoires les plus négligés ou les plus brefs nous frappent par leurs éclairs de bon sens. Sa critique peut paraître aujourd'hui élémentaire et décousue. C'est qu'il en faisait sans le savoir ou sans se piquer d'en faire, ne rassemblant ses idées qu'autant qu'il le fallait pour éclairer l'objet à étudier. Il n'était pas moins hardi d'avancer alors que les anciens ont eu des défauts comme nous, que tel auteur a pu parler légèrement, ou ne pas entendre ce dont il écrit, ou ne pas s'entendre lui-même. Une critique attentive le conduit ainsi, lui, Tignorant de la veille, soit à corriger le texte d'un auteur ; — soit à démontrer que, par une confusion arbitraire, les anciens désignaient d'un même terme plusieurs opérations de l'art différentes ^; — soit à reléguer au second plan une autorité jusque-là incontestée. Partout

1. Réflexions sur les Historiens anciens en général, et sur Diodore de Sicile en particulier. (XXVII, 55-58.)

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