‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 133 sur 197 · P. i(jL · texte numérisé non relu

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2. Pline est tour à tour loué comme : T philosophe et citoyen; 2° physicien et naturaliste; 3° amateur et connaisseur; 4° historien et chronologiste.

était par définition l'un et l'autre pour La Nauze), parlent des grands principes d'un art encore mieux que ceux qui l'exercent; la théorie et le raisonnement sont particulièrement le partage des uns, — la pratique et l'exécution, l'affaire des autres.... » Voudrait-on par hasard qu'un écrivain se compromît à des études d'artisan? « Ces sortes de connaissances pratiques, indispensables pour un ouvrier, ne sont pas de celles qu'on exige d'un connaisseur. » — Mais la vérité, mais l'exactitude? — « En matière de sti/le comme en matière de 'pei^iture \ les savantes exagérations, bien loin de donner atteinte à la fidélité de l'imitation, sont quelquefois nécessaires pour lui imprimer le caractère de l'exacte vérité. »

A ce cret/o, qu'un Batteux, un Gédoyn, un Marmontel durent accueillir avec enthousiasme, opposons la simple et nette déclaration de Caylus dans son premier mémoire : « Personne ne respecte plus les anciens et ne les étudie plus volontiers que moi; mais ils demandent quelquefois de l'examen, et le bon sens autorise les restrictions ^ ».

Mais Caylus ne s'en tient pas à la critique des textes. Si lumineuse, si exacte qu'elle soit, l'exégèse ne lui suffit pas. Sans doute elle précise et rectifie nos notions de l'art ancien; mais elle ne nous fait rien voir, rien toucher; elle ne donne qu'une satisfaction intellectuelle. Un tel résultat peut contenter le savant. Caylus veut quelque chose de

1. Toujours cette confusion des deux arts! La prétendue maxime d'Horace, d'ailleurs tronquée et toujours incomprise, aura été le fléau du xviii'' siècle.

2. Caylus ne répondit pas autrement à la diatribe de l'abbé La Nauze qu'en continuant son enquête. Peut-être cependant peut-on voir une allusion malicieuse dans cette conclusion du 4" mémoire : « Plus je lis, moins je puis établir de certitude sur les auteurs par rapport aux arts. Il faut voir les ouvrages pour en parler, et avoir une connaissance solide et bien établie pour en écrire. Les anciens eux-mêmes, et le plus grand nombre des modernes, n'ont pas toujours admis ces principes. Ce reproche, aussi bien mérité, me donnera du courage pour présenter les doutes que les récits des anciens auteurs me fournissent assez souvent sur les arts. »

plus : son effort tend à transporter les questions d'art du domaine de la discussion pure dans celui des faits. Parler, c'est bien; montrer, c'est mieux. Pas d'argument qui tienne devant une expérience. Aussi Caylus ne serre-t-il les textes d'aussi près que pour reconstituer après coup, sur leurs données strictement observées, l'objet qu'ils décrivent, et dont la vue seule peut éclairer. Nous touchons ici à sa tentative la plus originale. Démontrer ou démentir l'assertion d'un auteur par une série d'expériences, voilà ce dont personne avant Caylus ne s'était avisé. Par là il trahit bien ses origines. Gomme il était naturel qu'un pur savant ne songeât point à franchir le pas qui sépare la critique de la pratique, il était inévitable qu'un praticien, en devenant savant, le franchît sans s'en douter. La main si experte à manier le pinceau, le crayon ou l'aiguille ne ferait, en pétrissant cires, terres ou métaux, que changer d'outil. Et Caylus devait s'y prêter d'autant plus volontiers, qu'il trouvait là le moyen d'accréditer auprès d'un nouveau public ses idées favorites. On sait l'importance qu'il accordait à la technique : chaque procédé nouveau enrichissant l'art d'un effet nouveau, ayant sa beauté et son langage propres, il ne lui était pas difficile d'établir entre les deux une connexité si naturelle, et de se complaire dans cette découverte jusqu'à transformer en cause déterminante une simple condition. Sa langue s'en ressent : « les arts », sous sa plume signifie presque toujours « les opérations des arts » ; comme le mot « opération », dont il use et abuse, désigne parfois ce qu'il y a de plus intellectuel dans l'œuvre d'art, savoir l'idée première ou la composition. — Quoi qu'on pense d'une telle confusion, et quelques scrupules qu'elle puisse inspirer, Caylus, en appliquant aux questions d'archéologie la méthode pratique, expérimentale en quelque sorte, qu'il appliquait naguère aux questions d'art moderne, n'en

l'oeuvre archéologique de CAYLUS. 275

réalisait que mieux sa double ambition : faire toucher du doigt, en les rendant concrètes, les diverses opérations des anciens sur les arts, et ouvrir du même coup à l'art moderne une nouvelle carrière, par la démonstration des procédés perdus qu'une étude attentive peut restituer.

Voilà donc les sciences, chimie, mécanique, histoire naturelle, etc. ; puis les métiers, art du potier, du forgeron, du verrier, etc., appelés en consultation. Ce n'est plus de g'oùt, de lignes et de formes seulement que parlera l'antiquaire, mais aussi de fabrication, de trempe, de pâte, de couleur, d'outil. A l'éducation de l'esprit il devra joindre celle des sens; au tact de l'œil, celui de la main. Il devra non seulement savoir, mais opérer : et dans ce but, il s'assimilera successivement des diverses sciences et des divers métiers la dose nécessaire pour parler de chaque objet en savant, en ouvrier, et enfin en artiste ou en critique. C'était tracer à l'arcliéologie un tel programme, qu'elle passait au rang- de science du premier ordre. Mais c'était aussi l'enrichir si subitement, qu'elle dut ressentir quelque embarras de l'excès même de ses richesses.

Lui-même, bien que de beaucoup le mieux préparé, Caylus ne put suffire à tout. 11 avait d'ailleurs trop de sens pour croire que l'antiquaire puisse être universel. Ce serait le mal comprendre. Il voulait seulement que celui-ci, dominé par l'idée du but à atteindre, fit servir à ce but non pas uniquement tout ce qu'il savait par lui-même, mais tout ce qu'il pourrait savoir par les autres. A lui de diriger l'enquête, et de la faire dans un certain sens, pour confirmer ou infirmer une idée : mais la prudence exige qu'il s'entoure d'hommes spéciaux pour certaines recherches trop particulières, et que ses conclusions reposent sur leur autorité. Ainsi fit-il lui-même quand il jugeait ses lumières insuffisantes, ne s'adressant jamais qu'aux plus compétents, tantôt à des savants, tantôt à des artisans.

A Jussieu, il demande la véritable nature de la inerre obsidienne \ ou la manière de préparer le papyrus ^, — et à son forgeron la trempe des armes de cuivre ^ A un ingénieur, il demandera la coupe d'un chemin romain, et l'analyse des divers lits de construction ; avec Rouelle, il étudiera les embaumements des Égyptiens; mais, au lieu de se contenter d'une description , il expérimentera, auteurs en main, les propriétés des bitumes et des asphaltes employés à cet objet, et ce lui sera une occasion de déclarer Hérodote plus exact que Diodore \ Majault sera son collaborateur préféré pour les questions de couleurs appliquées à chaud ou incorporées pour les autres questions, ce sera le D"" Roux. A cette liste il ne manque pas même un mathématicien : Camus l'aidera par ses calculs à montrer la machine tournante du théâtre de Gurion ^

Dans ces diverses restitutions, Gaylus dirige tout et ne laisse rien au hasard. C'est lui qui pose les conditions du problème, qui en marque les points principaux et limite rigoureusement à ses divers collaborateurs le champ de leurs recherches. Lui-même se fait tout à tous, suit de l'œil l'expérience, la suspend, la prolonge, la varie. Etant lui-même un peu physicien, un peu chimiste, d'ailleurs doué d'adresse et de sang-froid, il saisit tout, et en parle si bien, qu'on se demande si ses aptitudes scientifiques n'égalaient ou même ne surpassaient pas les autres. Tantôt il encadre dans son mémoire le rapport de son opérateur; tantôt il l'abrège et l'accommode à son sujet, avec

1. Explication d'un passage de Pline dans lequel il est question de la pierre obsidienne, XXX, 457-503.

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