‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 148 sur 197 · Deuxième lettre à Paciaudi, 14 juin · texte numérisé non relu

Deuxième lettre à Paciaudi, 14 juin

l'oeuvre archéologique de caylus. 30î

marquer d'une marque unique; sinon, le mot est vide de sens. Il s'agit donc, croyons-nous, de savoir si le Recueil conserverait sa physionomie en enlevant tout ce que Barthélémy a pu y apporter de son fonds, ou si ses idées, sa méthode, ses nouveautés enfin perdraient quelque chose à cette suppression. Il est facile de répondre. Faites ce départ, et Fœuvre y gagnera en originalité : elle sera meilleure, elle sera plus claire. Oui, Caylus a péché par excès de bonnes intentions. Dans son désir de ne paraître négliger aucune branche de l'archéologie, il a trop dispersé son attention. Par juste défiance de ses lumières, comme ])ar amour pour les solutions de première main, il a convié les meilleures autorités du temps à se prononcer sur ce qu'il connaissait moins : scrupule respectable, mais vérilable faute, en ce que ces diverses contributions, au lieu d'enrichir simplement son ouvrage, comme il l'espérait, l'ont surchargé. Par là le dessein en est devenu moins clair ; et l'auteur a paru, d'un côté, partager avec d'autres le mérite de son œuvre, — de l'autre, ne pas différer beaucoup de ces collecteur* A' antiquitates vm^tx dont le siècle est inondé. Double erreur, dont la mémoire de Caylus a souffert. Pour dégager l'esprit de l'œuvre, il importe de rendre à chacun ce qu'il a apporté, et de voir ce qui reste. Barthélémy, l'abbé Belley, Paciaudi, de Boze, Pellerin et les autres n'ont jamais donné à Caylus que des textes ou des interprétations de textes : or ceux-ci ne jouent dans le Recueil qu'un rôle très secondaire; — au premier plan, les monuments; au second, les expériences pratiques; au troisième, à titre accessoire justificatif ou consultatif, les textes. C'est le contrepied de la méthode des antiquaires. Voilà la première, la plus grande originalité du Recueil, celle d'où toutes les autres dérivent. Tout se rattache étroitement (ou se fût rattaché, si Caylus n'eiit consulté jamais que ses lumières) à cette subordination de recherches. De

là, ce nouvel aspect, cette nouvelle application d'une méthode dont les mémoires d'archéologie ont déjà montré les heureux effets.

Dans ces derniers, Caylus étudie souvent ce qu'il appelle des opérations. Mais il prend alors un texte précis, et il en fait la hase de son expérience. Celle-ci faite, il retourne au texte pour contrôler Fassertion par le fait, et donner à l'un comme à l'autre un surcroît de confirmation. Souvent le passage est ohscur : une expérience Téclaircit. S'il est clair dans les termes, son ohjet semble irréalisahle, ahsurde : c'est là que triomphe l'expérimentateur. Caylus dit du théâtre de Curion : « Le texte m'a conduit au dessin de la machine, et le dessin à l'explication du passage ^ ». Un contrôle des textes par l'expérience, ou de Fexpérience par les textes, voilà hien ce que tente Caylus dans ses mémoires spéciaux.

Le Recueil, au contraire, dans la pensée première de l'auteur, est avant tout une opêratio7i continuelle. Ce sont les ohjets dans leur physionomie, leur nature, leur matière, leur valeur intrinsèque, que l'on étudie : c'est d'eux que l'on part; ils sont le principal objet d'étude. Et comme le nombre en est très considérable, l'auteur n'a pas trop de tous ses efforts pour les concentrer sur ce point. Mais, comme il arrive, les monuments qu'il a sous les yeux le font songer à d'autres déjà publiés, et par contre-coup aux anciens qui en ont parlé, aux modernes qui en ont disputé. En passant , ils soulèvent d'ailleurs des questions d'usage ou d'histoire : voilà l'opérateur détourné de sa table d'expériences, et rejeté sur les livres. Il devient donc érudit, mais par occasion ; et quand il délaisse un instant les monuments, c'est à regret. Une seule fois il semble mettre l'art au-dessous de la science : mais c'est dans une

Page 1