Id., t. I, xij
résolument le parti de rejeter des secours de rencontre, ou de chercher par lui-même. Le placage est mal fait ; il ne tient pas. Nous croyons, quant à nous, que si Caylus l'avait osé, il aurait retranché l'érudition d'un livre destiné à former l'œil et la main des antiquaires. Mais, outre la difficulté de parler d'antiquités sans parler d'auteurs anciens, Caylus voulut faire honneur à son titre d'académicien. La méthode et la doctrine ont souffert de cette double nécessité.
Il tire d'ailleurs de ce savoir étranger le parti le plus imprévu. Il en use avec de Boze ou Barthélémy comme avec ses amis de l'Académie des sciences, Glairaut, Jussieu, Mairan. Les érudits fournissent les textes, comme naguère les savants fournissaient les données du problème; mais le problème lui-même, la discussion, la solution, sont à Caylus tout seul. Il est seul capable de mener à terme l'enquête qui reste souvent lettre close pour ses compagnons de travail. L'instrument de découverte est dans sa main et dans son œil : la matière sur laquelle il opère, on la lui a livrée sans toujours savoir ce qu'il veut en faire, lia donc des préparateurs de laboratoire, mais l'expérience est à lui ; des aides, mais la découverte lui appartient. Ce n'est pas sa moindre originalité d'avoir réduit des hommes d'un savoir supérieur au sien, au rôle de simples fournisseurs de données. Mais c'est bien ainsi qu'il en est. Tant de précieux renseignements, dont Caylus n'a jamais déguisé l'importance, ne furent jamais pour lui que la pierre et le bois dont se sert l'architecte, — des matériaux, souvent livrés sur mesure. Tant il est vrai qu'il cherche des idées, qu'il en poursuit la vérification par tous les moyens; tant la pensée dépasse chez lui l'explication pure et simple des monuments, tire d'elle-même le principal, et ne demande au dehors que points d'appui. On ne saurait comprendre, sans cela, comment Caylus emprunte le savoir d'autrui sans être « un voleur de poche »; comment il se procure
des explications aussi bien que des objets, sans être un plagiaire. Il est nécessaire enfui de ne voir qu'un mouvement d'humeur dans certain passage où Caylus regrette de ne pas trouver un savant pauvre auquel il achèterait, comptant, son érudition \ Ce qui serait cynisme chez un autre est ici l'expression crue, mais naïve et même amusante, du dépit d'un impatient chercheur. Rien ne l'irritait plus que de n'avoir pas constamment sous la main, à commandement, tous les éléments nécessaires à ses opérations. Ce n'était pas une raison d'ailleurs, parce que le Recueil ne visait pas avant tout à l'érudition, pour traiter celle-ci si légèrement. La boutade, nous le confessons, est donc un peu vive. Mais il s'agit d'une lettre, et Caylus n'était pas homme à surveiller ses mots.
Les diverses inconséquences que nous avons signalées, en altérant parfois la netteté de l'œuvre, n'empêchent pourtant point qu'on n'en saisisse sur le vif l'originalité. Cette originalité consiste, il est temps de le montrer, dans V étude rigoureusement scientifiqice des petits monuments ^ C'est là, et non pas ailleurs, qu'il faut chercher le secret de la supériorité de Caylus, et la source de toutes les idées hardies ou neuves qu'il a su répandre. Non peut-être que Caylus ait eu conscience au début de tout ce qui se cachait sous cette étude. Mais il avait une méthode qu'il appliqua dès le premier jour rigoureusement. C'est elle qui le conduisit de surprise en surprise, de découverte en découverte. D'un volume à l'autre nous voyons le jour se faire dans cet
1. Voici le passage, bien qu'il y ait ({uelquc danger h le séparer du contexte : « Dans tout autre pays, je pourrais trouver quelque savant, qui, bien aise d'avoir quelque argent, me donnerait quelques réflexions sur le local, sur la tradition, et me renverrait aux auteurs anciens et modernes ([iii en ont fait mention. J'en prendrais ce que je voudrais, étant libre, puisque j'aurais payé. L'abbé Schiavo me fâche donc, puisqu'il m'ôte cette espérance. » (L. CXXXIIL)