‹ Essai sur le Comte de CaylusChapitre 178 sur 197 · II · texte numérisé non relu

II

foule de demi-erreurs, nul n'a été plus près de la vérité. Il semble par moments que le mot vrai soit sur ses lèvres, mais qu'il attende une dernière preuve pour le prononcer. En tout cas, il enserre les problèmes archéologiques d'un réseau si ténu et si fort, qu'il semble capable d'avoir pu les résoudre tous, si les monuments qu'il connaissait le lui eussent permis. Sa correspondance avec Paciaudi abonde en aperçus personnels, en traits d'une perspicacité vraiment extraordinaire. Ces rares qualités, il les doit à cette vaste et hardie conception d'un art unique, qui reliait jadis comme une chaîne immense les nations de l'Europe orientale et de l'Asie. Les anneaux brisés et dispersés, il les tàte, les palpe, les retourne en tous sens, interroge la forme et l'aspect de leur cassure. Si divers qu'ils soient d'apparence, il s'acharne à les joindre, convaincu de cette importante vérité que les différences, en archéologie, ne prouvent rien et n'infirment pas une communauté d'origine \ C'était là une véritable découverte, dont on ne lui a pas assez tenu compte. Il est vrai que par contre il oublie que les ressemblances ne prouvent pas toujours : il est souvent dupe de fausses analog-ies ; de là ses erreurs. Mais, d'une façon générale, on peut dire cependant que les erreurs de Caylus sont les étapes de la vérité ^

On peut se demander pourquoi, avec de si rares mérites, Caylus n'est pas plus connu ; pourquoi son nom ne marque pas une époque, pourquoi il n'est cité nulle part comme l'émule en gloire de Winckelmann. Pour cette simple raison, qu'il a toujours borné son étude aux échantillons inférieurs de l'art. Ce qu'il soupçonnait ou découvrait, il n'en

2. « Un antiquaire... ne doit pas rejeter les idées que l'examen [d'un monument inconnu] lui fournit. S'?7 se trompe, la postérité, plus heureuse, tirera peut-être la vérité de ses erreurs mêmes. » (II, 27.)

LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN

fît jamais la preuve sur un de ces objets dont la beauté s'impose à Tadmiration des bommes. Fut-ce par goût ou par nécessité ? A la fois l'un et l'autre. L'œuvre en ressentit les effets. D'une part, ce détail extrême nuisait aux idées générales jusqu'à leur ôter toute autorité : c'était, sur de minces objets, de bien gros jugements. D'autre part, cette frayeur non é({uivoque des grands morceaux, tranclions le mot, des belles œuvres, accusait dans le sens artistique de Caylus une trop grande lacune. Cette lacune, il faut bien en montrer l'importance, puisque c'est elle qui marque toute la distance qui sépare un Caylus d'un Winckelmann, un précurseur d'un fondateur. A toute révolution ou rénovation il faut un apôtre, et à cet apôtre il faut des convictions ardentes, un langage qui parle au cœur, Fentliousiasme qui enflamme les foules, la foi qui les convertit. Winckelmann est grand non seulement pour avoir découvert l'éternelle beauté des marbres antiques, mais encore et surtout pour l'avoir ressentie en artiste, en poète, et pour avoir transmis ce sentiment à sa génération. C'était là l'œuvre à faire, pour tirer l'étude des antiques de la misérable ornière où elle se traînait depuis deux siècles. Caylus y était tout à fait impuissant. L'origine, la marcbe de l'art, questions intéressantes sans doute : à condition pourtant que vous me disiez ce que c'est que l'art lui-même, et que vous me le peigniez dans un certain degré d'excellence qui éclairera mon esprit et entraînera mon cœur. Tous ces préliminaires n'ont de valeur qu'autant qu'ils expliquent le développement artistique du peuple le mieux doué pour les arts, jusques et y compris la phase de la perfection. Celle-ci surtout demande à être d'autant mieux traitée qu'elle aura été amenée de plus loin, sinon le livre se réduit à une préface, et l'auteur se tait justement quand il devrait parler. Pour tout historien de l'art, pour tout archéologue en général, voilà l'objet, voilà l'écueil. L'éducation

Je la main et de l'œil s'acquièrent; la science s'emprunte; le goût et le sentiment sont choses incommunicables.

On voit trop ce qui manqua à Gaylus : la généreuse ambition d'un Winckelmann. Il ne tenta rien d'analogue h l'explication de la beauté antique : il dut même, à bien entendre certains passages, la croire impossible. C'est ainsi qu'en ce qui concerne l'art ancien, comme naguère pour l'art moderne ^,nous trouvons dans la froideur de son âme, dans la sécheresse de son esprit, la raison de son insuffisance. L'art a une double face, suivant que l'on considère le procédé ou le sujet traité, la main de l'ouvrier, ou sa pensée. Sans doute la première était jusque-là peu connue : Gaylus, en démêlant ses traits, a rendu de grands services à l'histoire de l'art, et fait preuve d'une remarquable finesse; mais, à force d'envisager toujours la même partie, il a fini par oublier l'autre ou par s'y rendre insensible. Avec tant de pénétration et d'incontestable talent, on peut croire qu'il manque du sens du beau. Il s'en défend à l'occasion ^ : il a beau faire, il ressemble trop à ceux qu'il raille, à ces experts qui retournent un tableau pour juger de sa valeur d'après la qualité de la toile. Il se hasarde le moins possible à se prononcer sur la belle époque de l'art grec, qu'il place d'ailleurs improprement sous Alexandre; il est presque aussi laconique sur les autres: on se demande même s'il connaît les chefs-d'œuvre du Vatican autrement que par ouï-dire, tant il est réservé à ce sujet ^ Winckelmann, plus explicite dans ses lettres que

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