III, Préf., XXIV
3. Il les connaît pourtant, quoique ses souvenirs datent d'assez loin. On ne sait donc comment accorder ce silence avec la hardiesse de certains jugements. Seul de son siècle, en face de l'enthousiasme excité par le Laocoon, il déclare que ce n'est qu'une très belle copie, mais point un chef-d'œuvre. {Mém. de VAc. des inscr., XXV, 330.) Que ne s'est-il un peu expliqué à ce sujet! On serait heureux de voir dans ce jugement autre chose qu'une boutade.
LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN
dans son Histoire de VArt^ a bien senti et son genre de mérite, et son défaut. « On ne peut lui contester le mérite, écrit-il à Bianconi, d'avoir défini le premier le goût des peuples anciens. Mais ce projet était bien difficile à suivre à Paris. » On ne saurait mieux dire, et Féloge aussi bien que la restriction sont à noter, sortis d'une pareille bouche. Mais alors, si Caylus sentait ce qui lui manquait et s'il savait où le trouver (et comment son attention n'eùtelle pas été attirée de ce côté, ne fût-ce que par les allusions très directes de Barthélémy?) \ comment n^est-il pas allé chercher en Italie un complément d'études ? Il est probable qu'il connaissait son faible, et qu'il aima mieux rester riiomme de ses antiquailles, plutôt que de cultiver en lui un enthousiasme qui eût toujours manqué d'une certaine sincérité. Peut-être même y eut-il chez lui, en face de tant d'élans affectés , affectation contraire de froideur. Son œuvre en resta frappée de stérilité. Rien n'égale le vague et le vide de certains jugements, de ceux qui devraient être essentiels. La beauté antique lui est absolument étrangère, il ne la soupçonne m.ême pas. Gomme il appelait Homère « ce grand homme » il parle des morceaux du « grand Grec » comme les Italiens parlent du rjran gusto en peinture ^ On sent qu'il confond l'emphase avec la majesté ; sa noblesse est de convention; le mot « grand » sonne dans sa bouche comme une épithète académique. Parfois il a des lueurs : il semble entrevoir que l'art ancien peut être enjoué et riant à ses heures ^ Mais il ne faut voir là que d'heureuses rencontres, et non de vraies intuitions. En général, il n'essaye pas de définir cet art; ou, si par malheur il le tente, c'est en termes vagues et solennels, pour tout dire, arbi-
1. « En vérité, on ne peut guère se dire antiquaire, quand on n'est pas sorti de France, soit dit entre nous. >> La France est un paijs de fer pour les antiquaires, etc. {Voyage en Italie, lettres IV, V.)