Pharsale, X
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admirateur de De Guignes, mais qui nous touche assez peu. Comment, par contre, ne pas déplorer qu'il n'ait pas fait au moins une excursion dans la Grèce propre? Si l'idée lui en est venue, il ne semble pas s'y être très fortement attaché. Il est vrai que la Grèce, alors peu connue, d'accès difficile sinon interdit, peu ou point fouillée, n'attirait guère les voyageurs; l'occasion ne se présenta pas pour Caylus de s'y faire conduire; il ne la fît pas naître. Une idée qui nous semble aujourd'hui si naturelle devait l'être fort peu à cette date, puisque Winckelmann, cinquante années après, écrivait Y Histoire de VArl sans avoir mis le pied en Grèce, et mourait quand il se préparait enfîn à la voir.
Docile aux appels de sa mère, Gaylus quittait Constantinople au commencement de janvier 1717, prenait terre à Malte une seconde fois \ et débarquait à Marseille le 27 février. Quelques jours après, l'aventureux voyageur reprenait au Luxembourg sa vie tranquille, et pouvait constater combien il s'était passé de choses en huit mois. La révolution qui s'annonçait dans l'esprit public, dans les mœurs et dans les arts à la veille et au lendemain de 1715, était maintenant accomplie. Il avait sous les yeux un Paris nouveau, le Paris de la Régence. Dans la société émancipée et libertine dont le plaisir fut le seul dieu, Caylus, par les droits de la naissance et de l'esprit, avait d'avance sa place marquée, à la cour comme à la ville. Il préféra la ville et ne fit à la cour que de rares apparitions, bien qu'il eut logement à Versailles. Paris avait désormais de quoi le retenir et l'occuper tout entier. Les derniers voyages de Caylus avaient développé en lui cet instinct naturel qui le portait vers le beau, et transformé son goût en passion. L'artiste était né. Il ne voulait plus simplement observer en curieux et jouir en égoïste : il aspirait à pratiquer en
1. « Ceci est écrit à Malthe en janvier 1717 », note autographe de Caylus sur son journal. {Mémoires et Réflexions. Paris, Rouquette, 1874, p. 35, 37.)
homme du métier les arts dont il jugeait en connaisseur. Posséder la technique de tout ce qui se rattache au dessin, copier, interpréter les modèles, inventer par soi-même, être utile à tous en divulguant les secrets des maîtres, voilà quelle fut la tâche à laquelle il se consacra.
C'était un champ de travail immense qui s'ouvrait devant lui : qu'il Fait embrassé dans son ensemble dès le premier jour, il serait puéril de le prétendre. Sa volonté, sa facilité naturelle, son incroyable puissance de travail eurent raison des premiers obstacles; le succès, l'occasion, l'amour de l'œuvre qui grandissait sous ses yeux, firent le reste. De bonne heure il avait entretenu des relations avec des artistes, notamment avec Jean-Pierre Mariette, le fils du célèbre graveur et lui-même l'amateur et le collectionneur d'estampes le plus célèbre du x\uf siècle \ L'amitié d'un tel homme, à la fois profond connaisseur, érudit très sùr, écrivain compétent pour tout ce qui se rapporte à la g^ravure et aux pierres fmes, valait pour Caylus une éducation. Cependant il complétait soiï» apprentissage en fréquentant assidûment chez Wattcau, le peintre de la Régence, le jeune maître de l'école française dont le joug léger avait succédé à celui de Le Brun ^. Caylus vivait familièrement avec lui, usant de ses modèles, passant des heures à le regarder dessiner, s'appropriant enfin ce coup de crayon plein de précision dans la désinvolture, de largeur dans le maniéré, qu'il devait faire revivre en gravant d'après lui
1. Sur ce « curieux », voir le Trésor de la curiosité, de Ch. Blanc; — ■ l'ouvrage de Dumesnil sur les Amateurs d'autrefois ; — l'introduction à VAbecedario, par Ph. de Chenevières et Anat. de Montaiglon; — Cl. de Ris, l'Artiste, 1836, p. 71-93; — le Recueil de lettres de Jay; — les Lettres ine'dites de Mariette publiées par M. Eug. Mûntz, soit dans ses Lettres inédites de savants français à leurs confrères d'Italie (Le Pu y, 1882), soit dans le Courrier de l'Art, 11 avril 1884.
2. Mort de très bonne heure, en 1121, à l'âge de trente-huit ans. — Voir, sur Watteau, sa Vie découverte par M. Ch. Henry et publiée d'après le ms. original dans la Revue libérale de mai 1884; parue depuis en plaquette chez Quantin (tirage à petit nombre). Les Concourt n'avaient donné qu'une copie incomplète et fautive.
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toute cette Cythère de Pierrots et de Golombines, de Gilles et d'Arlequins, empruntée par Watteau de Gillot son inventeur.
La maison du financier Grozat fut bientôt leur lieu de rendez-vous habituel. Pierre Grozat \ un de ces bourgeois riches et éclairés qui rendirent tant de services à Tart au xvni^ siècle, avait amassé dans son cabinet célèbre de véritables trésors. Non content d'imiter et de continuer les Mortemart, les Lorangère, les Le Brun, par le goût judicieux qui présidait à la réunion de ses tableaux et de ses statues, il s'était, Tun des premiers en France, attaché à recueillir les dessins originaux des grands peintres, surtout des Italiens, pour en former une vaste collection. Mariette n'en avait que seize cents, chiffre déjà respectable, si Ton songe qu'il n'en faisait point son principal. Grozat était parvenu au chiffre énorme de dixneuf mille. Esquisses, ébauches, croquis, études ou académies, maquettés ou pochades, rien n'y manquait de ce qui montre la première pensée d'un artiste, le premier jet avec son incorrection et son feu, comme aussi les retouches et les lenteurs du travail, avec cette pratique et ce tour particuliers à chacun. Gaylus, admis chez Grozat vers 1719, jouissait de ses richesses. Il étudiait, comparait, discutait avec Watteau, qui, dans les dernières années de sa courte existence, vivait complètement chez le financier, où il avait le logement et la table. Un ami commun, M. Hénin, venait se joindre à eux. Ils copiaient en devisant sur Fart. Nombre de dessins furent ainsi faits par eux, que Watteau prenait à peu près terminés, et mettait au point en quatre coups de crayon pour en avoir l'effet, « et il aimait en tout à l'avoir promptement ^ ». G'est en
1. Sur P. Crozat, voir surtout Mariette, Abecedario, et le Trésor de la curiosité.