Vie de Watteau
3. Ces Caricatures, attribuées alors à Léonard, ont été depuis reconnues fausses.
SA JEUiNESSE.
avec Bouchardon. Lui arrive-t-il des compliments d'Italie pour les premières estampes, il répond avec ennui que, en ayant trouvé environ deux cents qui ne rendaient pas le caractère de la pierre, il est résolu à les recommencer ainsi jusqu'à ce qu elles soient refaites \ Les étrangers commencent à avoir l'œil sur lui. Les artistes distingués qui traversent Paris A ont le voir. La Rosalba n'y manque pas. Son Journal dit comment elle voulut travailler pour le comte, et ne le put ^ Son nom revient dès lors souvent dans les lettres de l'Italienne; ce ne sont qu'éloges flatteurs, prévenances plus flatteuses encore. Quand, plusieurs années après, Mariette lui demande une miniature pour Caylus, la Rosalba, qui a déjà laissé ce genre pour le portrait, « craint d'exposer un ouvrage médiocre à des yeux si instruits »; cependant elle défère aux vœux du comte; elle « essayera », faisant ainsi pour lui une exception dont il dut sentir le prix. Parvenue à l'extrême vieillesse, presque aveugle, elle parlera encore de Caylus trente ans après, et son souvenir sera de ceux qu'elle se complaît à évoquer ^.
Pour mieux justifier tant de suffrages, Caylus entreprend des voyages nouveaux. Il a déjà parcouru l'Italie et le Levant; il part maintenant pour la Hollande et l'Angleterre ^. C'est comme une enquête qu'il va compléter sur les galeries
\. « M. Zanetti se moque, en vérité, de vous avoir parlé avec autant d'éloge de mes pauvres amusements. Je suis toujours surpris (et je vous parle avec la plus grande sincérité) comment il se peut faire que les amusements d'un homme frivole puissent être regardés par des gens attachés aux arts » Caylus à Conti, 5 janv. 1730. (H. Bonhomme, o;p.
cit.)
2. Diario, p. 80 : « M. de Caylus m'a demandé le portrait de la fdle de Madame ***, qui est la plus belle femme de Paris ; mais, par manque de temps, je n'ai pu consentir».
3. Rosalba à Mariette (Recueil précité), lettres du 4 avril 1127 ; — du 14 novembre 1727; — du 23 août 1749 (« le nom révéré de M. le comte de Caylus >) ; son « respect particulier et inaltérable »; « sa vénération » pour lui, etc.).
4. Il s'y était lié avec un D"* Mead, « galant homme », dit-il, qui avait un cabinet d'antiquités. Plusieurs, après sa mort, furent achetées par Caylus. {Rec. d'antiq., III, 47.)
publiques et privées, sur ces riches dépôts que les collectionneurs jaloux n'ont alors pas de peine à dérober au public indifférent. La réputation de Gaylus lui ouvre toutes les portes. Il fait le recensement de ces beaux cabinets qui depuis ont enrichi tant de musées nationaux. Il s'étonne, il admire. Il comprend l'immense service qu'ont rendu à l'art l'ég'oïsme, l'avidité même des « curieux ». Il comprend aussi qu'en vain les chefs-d'œuvre de la peinture sont à l'abri de toute profanation, si l'heureux possesseur est seul à en jouir. C'est pour le public qu'il travaille; aussi sa visite a-t-elle partout une arrière-pensée de généreuse trahison. Par malheur, ses notes de voyage nous sont arrivées très incomplètes. Une lettre datée de Lille, 13 novembre 1722 \ nous le montre entre deux voyages, de retour de Hollande, et sur le point de passer en Angleterre. La Hollande, où tout est « si brut et si lourd », l'a désenchanté. Tout ce qu'il a vu d'intéressant, c'est, à Amsterdam, <( un homme qui injecte des poires », et, à Malines, « une fille qui pesait plus près de neuf que de huit cents livres ». Mais il est permis de ne voir, avec M. Thibaudeau ^, qu'une simple boutade dans ce trait. Amsterdam a offert à la curiosité de Gaylus des tableaux et des dessins, Harlem des pierres gravées, des camées et des médailles. A Rotterdam, il a admiré les cinq cents dessins de M. Flinck ^; à Bruxelles, la quantité de Rembrandt réunis par M. Fraula;
1. A Conti. — Cette lettre n'était ni la première, ni la dernière relative à son voyage. Toutes les autres sont perdues.
2. « J'ai sous les yeux la Relation inédite du voyage fait par le C. de Caylus en Belgique, en Hollande et en Angleterre dans l'année 1722, précieux manuscrit qui contient les renseignements suivants sur quelques curieux de cette époque... » (Ad. Thibaudeau, /-ef^re-pre'/ace du Trésor de la Curiosité, adressée à Ch. Blanc.) — L'auteur mourut subitement, laissant cette préface inachevée. Qu'est devenu le manuscrit? Il nous a été impossible de le savoir. — D'une double série d'informations sur ces voyages (les lettres à Conti et la Relation), il ne reste donc rien ou à peu près rien.
3. C'est Flinck qui vendit au duc de Devonshire le Livre de Vérité de Claude avec 200 dessins.
SA JEUNESSE
enfin à Bruxelles, à Gand, à Anvers, il énumère les richesses des couvents et des églises.
Néanmoins il soupire après l'Angleterre, écrit-il à Conty. C'est qu'il ne la connaît pas. Après, il en rabattra. Certes, les amateurs opulents, un duc de Devonshire, un lord Cliandos, un duc de Somerset, ne manquent pas; et, pour trouver cent magnifiques dessins de Raphaël, c'est déjà à un Anglais, au peintre Jervas, qu'il faut s'adresser. D'autres sont des barbares tout cousus d'or. Lord Pembroke.a un livre de dessins qui va de Cimabué à Carie Maratte; mais il en a plus brûlé, coupé et déchiré qu'il ne lui en reste : quand un Raphaël, un Corrège, n'ont pas la dimension du carton, il les plie en quatre pour les y faire entrer*.
Là se bornent nos renseignements sur ce voyage, qui fut probablement le dernier de Caylus. Nul doute qu'il n'ait influé fortement sur son esprit, en lui offrant de nouveaux points de comparaison, en enrichissant sa mémoire si sûre et si tenace. Plus que jamais dès lors il travailla pour lui-même et pour les artistes, se servant de tous les procédés connus pour graver, en imaginant au besoin, combinant le travail du burin avec celui de l'aiguille, essayant des lavis d'eau-forte, gravant en couleur d'après d'anciennes méthodes ^ bref, transformant son cabinet en laboratoire, d'apprenti devenant maître et d'amateur inventeur.
Gardons-nous cependant de nous figurer un Caylus trop austère. Homme de travail, il fut aussi homme de plaisir, l'un et l'autre au plus haut point. Le travail fut sa grande passion; le plaisir fut sa grande affaire. Ce fut l'originalité de sa vie, de satisfaire à la fois à toutes les curiosités de l'intelligence et à toutes les exigences du tempérament.