Publiés sur le manuscrit autographe par Rouquette
4. Sur lui-même : « Je n'ai jamais eu de dégoût dans le monde parce que je n'ai point cherché à y avoir des agréments. J'ai pris ceux qui se sont présentés, sans les chercher et sans m'y attacher. » (P. 23.) — «Je ne puis m'empêcher de me conformer à la conversation et au goût des gens avec lesquels je suis obligé de vivre, comme on est par exemple obligé de faire un voyage ou quand on est embarqué sur un vaisseau. Il ne m'en coûte rien pour être comme les autres. Sans cela, je ne pourrais m'y déterminer, car je ne suis point de ceux qu'une vue ou la moindre espérance puisse engager à la plus faible contrainte. Aussi j'ai souvent passé pour extraordinaire (déjà, en 1717!) à Paris et dans les lieux où j'ai séjourné, parce que j'évite alors de me livrer; quand je l'ai fait une fois, je vivrais éternellement de la même façon. » (P. 33.) — Sur Paris : « Un vaudeville soulage en un instant tout Paris ». — Caylus trouve le théâtre
SA JEUNESSE
est parfois d'une ironie légère, mais cependant aimable : on sent qu'il les a d'abord recherchées pour elles-mêmes, pour leurs grâces, pour leur esprit : il avait alors plus d'amies que de maîtresses, et fréquentait plus chez Mme du DefTand qu'à la comédie ^ Sur l'amour, le trait est déjà plus accusé, trop accusé ^ Mais tout respire le calme, la possession de soi. Un beau sentiment de fierté morale lui dicte cette ligne à la date de 1717 (il avait alors vingt-cinq ans) : « Depuis longtemps..., je me couche sans avoir rien à me reprocher ^ ».
Insensiblement, il change de vie. Il sacrifie davantage (est-ce bien un sacrifice?) au temps, aux mœurs. Sa liaison avec Mlle Quinault, la spirituelle soubrette de la Comédie- Française, Tentraine définitivement, peut-être un peu malgré lui, au plein jour de la rampe. Il donne à souper chez la jeune femme. Ses hôtes sont les plus renommés parmi les hommes d'esprit qui sont hommes de plaisir. Voltaire y coudoie Montcrif, Duclos donne la réplique à Pont de Yeyle, Maurepas, Yoisenon, rivalisent de verve et d'épigrammes. Après les liaisons à la mode, les distractions à la mode. Gaylus, amant d'une actrice, s'improvise acteur et auteur pour théâtre de société. Il se lie avec
d'alors bien plus moral que la nation. Il ajoute joliment qu'un étranger vertueux serait édifié de la France s'il la jugeait sur les pièces qui s'y jouent; c'est au théâtre que Gaylus le conduirait s'il voulait lui donner une bonne opinion de notre pays. (Gaylus ne dirait-il pas aujourd'hui justement le contraire?)
« Une femme, honnête homme dans tous les points, est un phénix. » — « Mme du Deffand me disait l'autre jour avec un épanchement de cœur admirable : « Nous sommes toujours un peu fausses, nous autres fem- « mes ». (P. 34.)
2. Il hait la galanterie : « Je veux de l'amour ou du tempérament, sans cela je condamne ». (P. 28.)
3. A noter encore, ce passage délicat sur sa prétendue paresse : « ... Un véritable paresseux de mon espèce est content partout, et partout il jouit d'un bonheur que la mort seule peut lui ôter. Encore la mort, que tout le monde redoute parce qu'on ne la connaît point, a un certain air assez paresseux pour engagera la venir voir sans crainte. Si l'on joignait à cette idée une vive curiosité sur son chapitre, ce serait un sûr moyen pour mourir, je ne dis pas sans faiblesse, mais peut-être avec plaisir. » (P. 37.)
d'élégants désœuvrés, les Tressan, les Surgères, les Brassac \ Il joue la comédie à la campagne, à Morville, dans une noble compagnie où Mlle Quinault a ses grandes et ses petites entrées, tutoie au besoin les personnages ou les appelle d'un sobriquet familier ^ Parades, charades, moralités, proverbes ou comédies de mœurs, il aborde tous les genres; de la même plume il écrit la Femme honnête homme ^ et le Ballet des porcelaines et du prince Pot-à- Thé^. Passe-temps innocents, qu'on doit juger avec indulgence, puisque Gaylus eut le bon goût de les dérober toujours au public. Que ne lui en déroba-t-il tant d'autres!
Ce sont là, dans la vie de Caylus, les années dissipées et brillantes. D'ailleurs, point de faste ni de scandale. Il n'avait pas de quoi soutenir le premier; il haïssait le second. Un plaisir élégant, délicat jusque dans ses folies, est ce qu'il recherche alors de préférence. L'art n'y est au surplus pas étranger. Un élève de Watteau peut seul relever une fête galante de tels raffinements. Caylus dessine lui-même les décors, dispose l'optique du théâtre en miniature où il paraît avec sa prétendue « timidité », et son ton de mystificateur à froid \ Les expériences de Morville, il les fera servir pour régler une « décoration » à l'Opéra, ou conduire un « feu sur l'eau ^ ». En un mot, le Caylus de
1. Les Œuvres diverses de Tressan contiennent une épître adressée à Caylus. {Sur V incertitude des se. élevées et des systèmes, éd. de 1823, t. X.) Brassac et Surgères sont placés, avec Caylus et Crozat, dans le Temple du Goût. Voir au chapitre suivant.
2. Mlle Quinault à Coypel (le prenant par-dessous le menton) : « Qu'as-tu donc, mon Quoy? » {Rev. libérale, juillet 1884, le Comte de Caylus inédit, par Ch. Henry, p. 135.)