H. Bonhomme, lettre du 15 avril
livre au triste plaisir de m'affliger avec vous. Je ne sais plus vivre. Cependant vous me connaissez assez de ressources dans Fesprit. Je me trouve isolé; mon pays me dégoûte; les affaires qui sont toujours la suite de ces malheurs me feront, je crois, abandonner ma patrie; la philosophie ne m'est d'aucun secours et je n'éprouve que le mécanique * (sic) de l'homme le moins éclairé. A tout ce que le commerce le plus aimable peut avoir de séduisant, à toute la volupté et la paresse qu'il entraînait à sa suite, succède une solitude affreuse. Paris est un désert pour moi et je ne sais quel genre de vie mener; je commence, à présent, à m'apercevoir du personnel ^ (sic); il est affreux, mon cher abbé. Donnez-moi de vos nouvelles, je vous conjure; affligez-vous avec moi; mes lettres, par la suite, seront peut-être moins tristes; pardonnez-moi encore celle-ci, et conservez-moi une amitié que je mérite par le cas que j'en fais.
« Le pauvre chevalier est encore à la mer; il ne sera ici que dans un mois environ. Il ignorait son malheur la dernière fois qu'il m'a écrit.
« Gaylus. »
Le mois de janvier suivant nous le montre encore tout pénétré de sa douleur ^ Il a fait un « triste voyage dans ses terres » (sans doute en Rouergue il a du
1. Un des mots bizarres de Caylus, qu'il emploie à tout propos. — Lettre du déc. 1730 : « J'éprouve chaque jour cette séparation, non seulement par les sentiments, mais encore par le mécanique de la vie ».
2. Encore une étrangeté, que nous ne relevons pas par pure pédanterie. Même quand Caylus pense ou sent profondément (et quoi de plus touchant que cette lettre?), il perce dans son langage une sorte d'originalité qui approche du baroque. M. Ch. Nisard dit quelque part qu'il était un peu <( gothique ». Le mot est charmant.